INSTITUTIOiNS DE
qui porte la raison entreprendre tout ce qu'il y a de plus ip^nd et de plus relevé, et à quoi l'time aspire incessamment suivant rinclinalion de sa plus noble cl de sa plus excellente partie.
Il se rencontre de certains chiens de chasse si nobles et si Rciiéreux que, par les seuls .sentinirns de la nature, ils emploient toutes leurs iôrees à la prise ou de la plus coura|veuse Mte ou d'une proie la plus excellente , et s'ils rencontrent des animaux lilches et méprisables, ils ne daifçnent pas seulement s'y arrêter, bien loin de les poursuivre, les estimant indi|;nes de leur coura);e. premiers jappent très rarement, et ne laissent pas cependant de rap|iorter quantité de i;ibler quoiqu'ils ne lassent point de bruit; les autres, au contraire , qui ont les inclinations basses, crient beaucoup, et prennent très peu de proies. Les hoiinnes qui sont accoutumés à se laisser facilement emporter à la vent;eance, aux disputes et à la colère, .sont semblables ù ces derniers, cl certes ils font bien voir qu'ils n'ont qu'une timidité de femme et non pas un courafje d'Iiomme.
Mais pour vous, ft âme généreuse, chassez ceux de ces chiens qui sont lâches et paresseux, et gardez .seulement ceux qui ont du courage et de l'action. Dressez tellement vos puissances inferieures, je veux dire l'appétit eoncupiscible, l'ira.scible et même le raisonnable, que, gardant un silence intérieur, ils suivent secrètement dans la solitude de l'esprit les traces de la proie la plus noble cl la plus relevée, c'est-à-dire du Verbe étemel de Dieu qui demeure au fond de l'âme , qu'ils poursuivront de tout leur |)OUvoir et de toutes leurs forces jusqu’à ce qu'ils le prennent pour .s'en nourrir en esprit après l'avoir pris, et pour s'en repaître avec joie par la jouissance essentielle et bienheureuse de sa nature divine.
Mais lais.sez à ces chiens lâches et timides la jouissance animale et terrestre pour soulager leur nécessité, afin d'apaiser leur colère et de faire cesser leur jappement. Ainsi, tâchez d'être dans l'ordre , dans le repos et dans la paix , audedans et au dehors, dans la tranquillité et dans la douceur.
Que si vous vous sentez peut-être agité de quelque mouvement d'impallencc dans les adversités, résistez de toute votre puissance et demeurez ferme comme Jésus-Christ , le plus par-
FRKRE J. TAULER,
lait de tous les hommes, est deineuré ferme lorsqu’il était si fort travaillé de la pensée des supplices qu'il allait endurer, qu'il disait avec un grand serrement de emur : « Mon âme est tréste jusques à la mort. Et que dirai-je? Mon Père, délivrez-moi de cette heure de tourmens. » Combien fàllait-il que .son âme fàt travaillée de la présence de sa passion , puisque sa seule pensée le fit tomber ru agonie , et lui fit verser une sueur de sang. De ntême lorsqu'il vous arrive quch|ue afflicliun , ramassez toutes vos forces le plus promptement qu'il vous est possible, et, sanctifiant celte affliction dans sa source (puisqu'elle prend son origine de cet amour qui est Dieu même), lâchez de la présenter en esprit et de l'offrir avec humilité au Père céleste comme une victime choisie et précieuse, en lui disant :
• O Père de toute paternité, voilà votre fille «faible et indigente, qui recuit aujourd’hui « cette affliction de votre main paternelle comme « le gage le plus cher et le plus précieux de votre « amour ! O Père infiniment aimable , s'il faut «que je boive le calice de celte passion, comme a un malade qui est obligé de prendre un breu-
• vage amer pour chasser les langueurs de sa «maladie, que votre volonté soit accomplie et < non pas la mienne! I.a seule chose que je vous «demande instamment est que, ne pouvant «rien sans vous, il vous plaise m'accorder la « grâce et la force de supporter ces souffrances « conlumiément aux ordres de votre volonté. >
Que si vous en usez de la sorte, soyez assurée que la clémence du Père éternel tiendra ses yeux ouverts et arrêtés sur vos misères, et viendra vous secourir à propos , si vous voulez seulement l'attendre, tout de même qu'un père qui ne peut pas laisser long-temps son fils, qui est l'objet de sa tendresse , dans les peines et dans l’aflliclion, sans venir à son aide et sans soulager et adoucir son amertume par la charité de ses entrailles. Prenez garde encore lorsque vous vous verrezdans ladi.sgrâcr, de ne vous pas abandonner au désespoir, et de ne pas dire en vous défiant de l’amour de votre père : Dieu m’a mise en oubli , le .Seigneur m'a délaissée ; mais pensez plutôt « qu'il châtie celui qu’il aime, et fnppe de ses verges tous ceux qu’il reçoit au nombre de ses enfens. « Car il voyait de ses propres yeux que son Fils bien-aimé versait une sueur (le sang par l'excès de sa douleur; il le voyait
INSTITITIOÎSS DF,
■ttaché à un poteau , déchiré cruellement il coupa de (buels.et enfin sécher comnic de riierbe sur le bois de la croix , et cependant il ne l’en aimait pas moins , au contraire , il lui étoit aussi cher dans le moment qu’il était suspendu dans la croix qu'à présent qu'il repose en son sein et dans le plus haut des deux. Et il est induhitahlc que la même cliose est arrivée à ceux qu'il a aimés tendrement. «Ils ont été grillés; ils ont été jetés dans des liqueurs bouillantes; ils ont été consumés par le feu; ils ont été réduits en cendre et en poussière. »
Enfin c’est decette sorte que Dieu vous traite, ô âme généreuse , car si vous désirer plaire uniquement au seigneur votre Dieu et être ret;ue dans sa familiarité, recevez de bon cieur et chérissez les souffrances qu'il vous envoie, «et si vous persévérez jusqu'à la fin vous serez parfaite et sauvée, » comme Jé.sus-Christ , qui est la bouche de la vérité, en rend lui-mème témoignage.
Et certes la résignation de l'àme dans les adversités est comme un excellent luth qui , par la douceur de ses sons , rend une agréable harmonie, car le Saint-Esprit, qui en sait toucher les cordes , c’est-à-dire les puissances d'une âme entièrement soumise au Seigneur, y fait retentir des airs d'allégresse si pleins de douceur que ces accens mystiques montent dans le secret et dans le silence jusqu'aux oreilles du Père céleste. On entend sortir de ce luth deux sortes de sons et de chants. la» grosses cordes ou les basses rendent un son sourd et obscur, les cordes déliées ou les dessus font un son clair cl perçant. Car durant que la douleur travaille les forces du corps , il n'en sort qu'un son cassé et lugubre, au lieu que l'àme persévérant dans une ftrveur volontaire et dans une humble ri'signation produit un son délicieux. Or dans ce mélange charmant de sons différens , l'Esprit saint tient la place do maître d'orgue , les puissances de l'àme en sont les gros et les petits tuyaux , et les anges du ciel en font aller les soufflets mystérieux ; et font naître , tant dans les facultés de l'àme que du corps, les spirituelles délices d’une sainte dévotion , toutes les fois que l'esprit divin se plaît d’y entonner des cantiques élevés d'un parfait amour. Et qui (lourrait faire concevoir la douceur des concerts de l'Esprit saint? Certes, relui qui est assez heureux pour les entendre, se sentant rempli de la joie des an-
FUÈRE J. TAllLER.
ges, croit être présent aux noces de l’époux, et c’est là comme le pnMiide et l’avant-goAt heureux et setisible que nous avons dès ce monde de la joie pure et inaltérable que nous attendons dans la vie à venir.
Camsidérez maintenant comment les hommes véritablement hiimble.s et patirns sont de généreux soldats de Jésus-Christ eutièrement dignes de leur maître; car qui peut comprendre l'excès du plaisir que ressentoit dans son cteur ce roi suprême du ciel voyant son fils nouvellement revêtu de pourpre, et, dans cet équipage extraordinaire de soldat, se fai.sant le porte-enseigne de tous les martyrs visibles et invisibles qui ont paru depuis ce temps-là? Cet habit inilitaii'c lui a été accordé dans le temps comme la récompense de sa valeur; car ayant vu dans l’état si parfait de son éternité que cet ornement militaire lui manquait encore, il descendit de son trène royal établi dans le palais des deux, non pas comme un roi triomphant, mais comme un humble serviteur, et ,se sigtialant dans le combat , il gagna |)ar la grandeur de son courage ces armes et ces livrées qui le parent d’une ftiçon qui ne sc peut concevoir en présence du Père étemel et de toute l'armée céleste des bienheureux qui avaient vu s'écouler plus de cinq mille ans sans le voir revêtu de sa pourpre et porter son équipage de guerre. Il prenait un plaisir incroyable de s'en voir paré , parce qu'il croyait tpie tous ses élus et ses plus chers amis portaient une semblable livrée et étaient parés de même, et il était ravi que son père qui était dans les deux fût présent aux combats rudes et aux travaux pénibles de ses martyrs soufflons qui paraissent déjà si brillans datis l'Église de toute la clarté qui rejaillit de leurs corps bienheureux; car le Dieu tout-puissant a couronné leur patience d'une lumière extraordinaire et d'un état prodigieux de gloire , et leur a donné pour récompense la posse.s$ion entière du royaume des cieux. I,es anges mêmes ne peuvent pas prendre cet liabillemrnt de guerre et porter cette couronne de martyrs parce que l'état subliiue de la nature angélique ne leur a jamais permis d’exercer celle vertu de résignation qui consiste à souffrir avec palieucc.
Au reste, le Père éternel, par la tendresse de ses entrailles, est si porté à favoriser uneàme pour celle gloire ineffoble qu'elle possède au-
6i0 INSTIÏÜTIONS DE
dessus de scs aa|;es et qu'elle mérite en souF- ; front avec patience les aflliclions temporelles dans un corps terrestre et passible , que si quelque prédestiné pouvait souffrir ces tourmens rifroureui qui , pénétrant jusqu’au fond du cceur, arrêtent et tarissent la source de la vie naturelle, et qui sont d'autant plus agréables à Dieu qu'ils sont plus sensibles; s'il les pouvait, dis-je, supporter sans le secours d'une consolation intérieure ou estérieure. Dieu lui accorderait, comme une laveur singulière, la souHnnce volontaire d'une si eitrème douleur, ainsi qu'il a fait cette grèce è son flis bicn-aimé , lorsqu'étant suspendu en la crois , il lui dit ; « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez- vous abandonné?» A quoi Dieu le Père , avec toute la milice céleste, voyant son Fils si résigné dans les plus horribles douleurs, ne lui fit point d'autre réponse, sinon qu'il le combla de gloire dans l'éternité. Tant il est vrai qu'une seule heure de résignation parfaite dans l'abattement et dans la douleur pourrait éléver l'âme palissante et désolée à un plus haut (legré de perfection qu'elle ne pourrait acquérir par la pratique de sef bonnes enivres pendant le cours d'une année entière. Et pourtant celui qui est le plus soumis et le plus rc'signé dans l'aflliclion est plus semblable â Jésus- Christ, car Jésus-Christ n'a jamais dit un mot pour se garantir de ses supplices, il n'a jamais fait paraître, ni dans le mouvement de ses yeux ni dans la contenance de son corps, aucun défiiut de résignation. Il s'est laissé percer de dous les pieds et les mains, et a souffert qu'on lui déchirât cruellement la télé avec des pointes d'épines. Enfin , renonçant à soi-mème et à lou- . les les consolations de la nature, il a bien voulu , comme parle le prophète, se laisser rc^duire par sa passion » dans la (loussiére et dans la mort. »
U que nous avions besoin de ces vivans instrumens de cruauté , de ces emurs farouches et impitoyables qui attachèrent Jésus -Christ â la croix, puisque ce sont leursactions barbares qui «nt fait l'accomplissemeot et la plénitude de sa gloire et de la nôtre! Mais ces memes sortes d'insirumens, ces oiurs inhumains et envenimés ne sont pas moins nécessaires jusqu'au dernier jour du monde pour l'épn uve et la préparation des justes â la gloire; car, selon qu'il est dit dans l'Ëvangile , comme < il a fallu que le Christ soufh-il cl entrât ainsi dans sa gloire,» de
FRERE J. TAULER
même il faut que les élus, qui sont ses membres vénérables, arrivent â sa ^oire par leurs souffrances. Souvenez-vous néanmoins, 6 âme sainte, dans quelque amertume que vous soyez plongée, de retracer dans votre mémoire pour affermir votre courage toutes les paroles de consolation que JésusOirist nous a laissées , comme celle-ci, par exemple: « Je vous ai aimé de la même sorte que mon Père m'a aimé. » Souvenezvous aussi de ses promesses fidèles par lesquelles il vous assure que » tous les cheveux de votre tète sont comptés;» et encore ; «Il n'y aura pas un seul cheveu de votre tète de perdu. » Et ailleurs : Les justes brilleront comme le soleil dans le royaume de leur Père. » El dans un autre endroit : » Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point ». Et plus bas encore, dans les aHIictions et les angoisses de la mort : «regardezenhaut et leveziatéledevosâmesavee joie, parce que votre rédemption est proche. >
Enfin tous ceux qui sont enrôlés dans la milice de Jésus -Christ disent hautement avec l'apôtre : « Réjouissez -vous sans cesse dans le Seigneur : je vous le dis encore une fois, réjouissez-vous. »
Mais ne vous étonnez point , ô âme qui brôlez d'amour ! si vous n'éprouvez point les douceurs de la consolation divine dans le moment même que vous offrez au Seigneur dans vos prières, vos croix et vos tribulations, et croyez que vous êtes un vase sacré qu'il veut encore purifier davantage avant que d'y verser le baume de ses consolations «.‘lestes. Toutefois soyez assurée que si vous persévérez dans la ferveur de votre zèle et de votre prière, vous avez un roi riche et libéral qui , encore qu'il ne vous présente peutêtre pas sur l'heure le vin que l'on donne aux forts, au moius vous donnera-t-il, lorsque vous y penserez le moins , le vin trempé des' malades ; c'esl-â-dire le sou'agrmcnt intérieur que les anges saints, qui sont ses ministres, vous apporteront au milieu des larmes de la componction. Que si peut-être le Dieu tout-puissant ne daigne pas vous envoyer des adversités, ce n'est pas â cause de votre vertu ou de votre courage, mais parce qu'il connaît parfaitement combien vous êtes indigne de porter les armes sous l'étendart de Jésus-Christ , qui étant le Dieu des batailles, ne doit point avoir des soldats timides, et qui ne méritent pas ce rang glorieux.
INSTITUTIONS DE
Méanmolm ion palais royal est eraod et mafpüfique, et il y a diverses demeures. Si vous n'avei pas le cœur de vous mettre au nombre des soldats illustres et vaillans, cnbrcez-vous d'arriver aui moindres charges et auj emplois les plus vils de sa maison; quand vous ne serviriez qu'à allumer le feu et à apprêter les viandes, c'est-à-dire à faire naître en vous par vos prières le feu de la dévotion , et à lui préparer la matière pour l'entretenir, vous occupant à l'czercice des œuvres de miséricurde. Soyez un ezemple de perfection et de sainteté pour tout le monde. Faites reluire la douceur et la paix sur votre visage, la modestie et l'honnéteté dans les compagnies. Gardez en votre conversation le milieu entre la trop grande liberté et b trop grande contrainte. Ne vous abandonnez point aui excès de la joie ni de la trutesse. Que toutes vos actions et vus paroles soient si justement conduites et réglées que • tous les hommes les voyant glorifient votre Père qui est dans les deux. » Efforcez-vous de pratiquer toutes sortes de bonnes œuvres avec le même repos d'esprit que si vous étiez en effet .sur le point d'entrer dans le royaume de Dieu. Que votre intention se porte si directement vers le Seigneur que vous fassiez toutes choses uniquement pour son honneur et sa gloire, et non par une vaine complaisance pour les créatures; car Dieu jugera et récompensera toutes vos œuvres suivant les désirs de votre cœur. Si donc votre intention est pure, toutes vos œuvers sont pures et dans l'ordre de la bonté; mais au contraire, si votre intention est criminelle, toutes vos œuvres sont criminelles, soit qu'elles soient dans le dérèglement ; car l'intention vicieuse est un fiel empesté qui , par b malignité de son venin , corrompt et détruit toutes choses.
Mais |HHir venir à cequi vous regarde en particulier, lorsque toutes choses vous arrivent à souhait, que vous jouissez d'une santé parfaite, que vous êtes dans l'abondance des choses nécessaires, que vos louanges sont dans b bouche de tout le monde et toutes vos actions en estime , que vous êtes en bonne intelligence avec le prochain, et que tout vous réu,ssit lieureuscment , faites sortir b vertu de toutes ces choses, changez b nature en grâce, et rentrant dans vousmême pour vous en détacher, dites en votre cœur -.f O Père miséricordieux! voiU vos sol-
FRÈRE J. TAÜLER. Ml
dats birn-aiinés qui tnarchent dans b voie étroite parmi les ronces et les épines, pendant que moi qui suis le dernier de tous ceux qui vous servent, n'étant que souillure et impureté, je me pronU'ne dans les lieux les plus vastes de votre palais au milieu des nises et des lys. Je vois bien , mon Dieu , que votre providence adorable me comble de ses biens temporeb, parce que vous connaissez b faiblesse de ma nature Argile et infimie, et telle que si vous ne l'attiriez à vous par b suffisance des biens de la terre, comme on attire les petits enfans en leur présentant des fruits, je tomberais aisément dans l'ablme de ma perdition étemelle. Je vous fais donc maintenant un sacrifice de moi-même et de tout ce que je puis, par le moyen de votre grâce, étant tout prêt à souffrir toutes les misères, toutes 1rs croix et toutes les afliictiona qu'il vous plaira de m'envoyer, et chantant à votre honneur des canliqurs de louanges en reconnaissance de tons vos bienfaits, je m'écrie en esprit avec les enfans du peuple disraêl'.o Salut! et gloire vous soit donnée au plus haut des deux, e
Et ainsi offrez en esprit avec une humilité profonde à votre Père qui est dans les cieux même votre prospérité; car cette sorte de résignation vous pourra mettre si bien auprès de Dieu que , par un effet de son amour paternel , il vous fera passer de l'élat de simple servante à celui d'une reine très agréable devant ses yeux; c'est-à-dire qu'il vous rendra sa plus secrète et sa plus particulière amie par l'abondance du zèle dont il remplira votre cœur.
Que si Dieu permet que vous passiez la vie sans beaucoup de tribulations, c'est un témoignage que vous n'êtes point encore au nomlire de ces reines qu'il aime; car toute àmc qui veut être b reine chérie et bien-aimée de cet époux étemel, ne peut point se promettre d'atTiw à cette gloire que par les feux et les brasiers des persécutions et des déplaisirs qui pénètrent jusqu'à b moelle des os, et qui préparent l'âme de même que l'artisan prépare b cire devant le feu poiœ b rendre capable de recevoir la forme qu'il lui veut donner ; car si le .suprême ouvrier lui veut imprimer les traits augustes et si aimables de son cs.sence divine et éternelle, il faut absolument qu'elle détniise son ancienne forme , et que par b connaissance qu'elle aura
642 INSTITUTIONS DE
àe cette sublime métamorphose dans cette opération surnaturelle, elle se dépouille entièrement du vieil homme, puisqu'il est impossible , aussi bien dans l'état de la nature que dans celui de la grùce, qu'une chose prenne une forme nouvelle et parfaite avant que d'avoir quitté la vieille et l'imparfaite qu'elle avait.
Lors donc que le Dieu tout-puissant veut opérer dans une âme ce divin chaii|;ement de sa vieille ft>rme en une nouvelle, il emploie les afflictions les plus cuisantes et qui pénètrent jusqu'à la source de la vie pour purifier cette âme , et la faire ainsi pas.scr dans celte birnhrnri'use transformation. Cest pourquoi le IVrc céleste n'a pas accoutumé de laver légèrement l'âme qu'il veut enrichir de ses dons les plus précieux, et dans laquelle il a résolu de produire un changement si sublime et si noble ; mais il la baigne, il la plonge , et la précipite dans un océan d’amertume, comme il fit autrefois jeter dans la mer Jonas, son prophète, et eomiiie David dit de lui-même : n'Tous vos orages et tous vas flots sont venus fondre sur moi.» Je vous dis en vérité que Dieu permettrait plutôt que cent mille âmes fussent exposées à quelque danger à l'ocraslon de cette âme qu'il a élevée si haut, et qu'il a choisie par une grâce toute particulière de son amour, que de ne la pas préparer â cette gloire par les souffrances, jusque-là même qu'il jetterait pour un temps dans les ténèbres et l'avcngleiucnl une infinité de saints personnages, afin qu'ils préparassent ce va.se d'élection par les jugemens téméraires et désavantageux qu'ils en feraient , et (|u'ils porteraient contre elle dans cet état d'ignorance. Mais enfin après avoir ainsi purifié ce vase sacre, il lèverait le bandeau de dessus leurs yeux , et ne traitant pas avec rigueur une fiute qu'ils auraient commise par une conduite cachée de sa providence admirable, il leur ferait voir â découvert dans l'éclat de sa lumière divine ce vase d'or pur et enrichi de pierres précieuses.
Je dis bien davantage : Dieu enverrait plutôt un ange du ciel pour disposer par les tribulations ce vase ch^i , comme nous lisons qu'il en envoya un au saint patriarche Jacob, que de le bisser dans b souillure et l'impureté. Certes , l'épreuve des élus n'est pastoujours une épreuve ordinaire, mais souvent les souflrances que Dieu leur envoie lorsqu’ils y pensent le moins ,
sont si inouïes et si fort au-dessus des souffi'aiices communes qu'ils n’en ont jamais conçu de pareilles ni même rien appréhendé qui en approche. Soyez pourtant ferme, et prenez bon courage, ô âme affligée, car Jésus^hrist , cet époux que vous avez choisi parmi tant d'autres, entre dans votre cteur au miiieu de vos afflictions et au travers des portes fermées, c’est-âdirc de vos puissances qui sont resserrées par leur dureté propre et naturelle, pour y verser de nouvelles douceurs et des consolations extraordinaires. Souffrez patiemment les maux que voussentez et en faites votre enfer et votre purgatoire dans ce monde; car l'âme qui a vécu dans la pureté , dans la résignation et dans les souffrances , et dont les discours ont été chastes et sans déguisement , s'envole â la mort dans les délices du royaume des cieux, où la révolution de mille années parait plus courte que ne fait ici l'espace d'un seul jour. Ne lais.scz donc point échapper aucune de vos croix sans en tirer avantage, mais dites en vousanéme : «Seigneur < mon Dieu , je vous offre celle affliction qui
• m'est bien due, quoique involontaire , je l'at- « tache et l'unis aux souffrances de votre pas-
' asion adorable, afin qu'étant unie â la vertu et ' «au mérite de vos souffrances, celte union la « rende agréable aux yeux de votre Père, comme
• votre passion rendit utile et salutaire celle du «larron qui fut attaché â la croix avec vous. •
Donnez-vous de garde surtout , lorsque vous êtes dans l'affliction, de ne vous point abandonner â aucun désordre ; car un désordre en enfaute un autre , et jette l'âme pour l'ordinaire dans le trouble et l'agitation; outre que ce dérèglement de l'esprit est une croix intérieure plus rude et plus pesante â l'âme que toutes les peines qu elle souffre au-dehors. Tâchez donc dans tous les maux qui vous arrivent de demeurer dans l'ordre de Dieu , parce que c'est ainsi qu’il veut éprouver ses élus , et qu’encore qu'ils ne sentent bien souvent que la douleur de leurs souffrances au dehors et une amertume insupportable au dedans, néanmoins l'opération de la grâce agissant par le mérite de la passion de Jésusdübrist , ne laisse pas de passer plus avant en eux, et emportant au dehors la rouille invétérée du jiéché, elle purifie leurs âmes au dedans de toutes les humeurs malignes et infectées de leurs inclinations terrestres et animales, en
liS6TITUT10^S DE
Mrtc que l'EsprU uiiu venant 1 dtouvrir la Face de l'âme et la menant de clarté en clarté , il lui imprime «a prupre ima(;c.
Enfin les tentations de la cliair corrompue et les attaques de l'esprit malin sont une sorte de pré|)aration à laquelle l'âme étant arrivée, elle demeurera invariablement assujettie aux ordres de Dieu; car quelque déréjflées, quelque impures que puissent être les pensées qui naissent en elle, si au moment de leur naissance, on même après qu'elles sont dissipées, elle se tourne vers Dieu par de fervens désirs, ces pensées funestes sont cliassées et s'évanouissent sans que l'âme reçoive aucune tarbe par leur approche conta[;irusc, tpielque sales et envenimées qu'elles puissent être, tant que la volonté humaine refuse d'y donner son consentement. Crst ce qui a Fait dire â saint Augustin : sQue I la chair produit des concupiscences chamelles, «mais qu'elle ne nuit |K>int lorsque la raison,
« bien loin d’y consent ir , y forme une généreuse «résistance, aimant mieux être semblable en «pureté aux anges du ciel que d'étre conforme «en saleté aux animaux qui sont dans la Imue «et dans la fange, et aux démons de l'enfér.» Et certes , la Justice infinie de Dieu bénit cette conduite, et ne laisse jamais sans récompense une âme qui renonce, pour l’amour de loi qu'elle ne voit point, à son plus cher ami qui est toqjours devant ses yeux , et qui est uni inséparablement avec elle, je veux dire â son propre corps qu’elle fait périr et des.séchcr dans ses sales désirs afin de plaire â Jésus-Oirist. Il est donc de la justice divine de récompenser au centuple cette action par la grâce dont elle la fortifie pendant cette vie, et par les plaisirs chastes et inaltérables dont elle la comble éternellement dans la gloire.
Lors donc, ô âme constante, que vous êtes agitée de mouveiucns impurs. Faites un sacrifice à Dieu de vous-méme dans une |>arfàitr humilité, et ditt^lui de toute l’efFiision de votre cœur ;
« Mon Seigneur et mon Dieu, qui sondez la profondeur des cœurs, et qui pénétrez les replis de toutes penseurs, vous savez combien je souhaiterais de vous présenter un esprit tout pur et tout céleste; mais que ne possédant qu’un vase (ilrin de corruption et de pensées qui me sollicitent au mal, je vous l'offre néanmoins tel qu'il est, et je vous l’offrirais eneore bien phi.s volontiers
FRERE J. TAULER. MA
s’il était plus digue de vous être cuoaaaé. Crst IMurquoi je vous prie, mon Dieu, de le laver de votre sang précieux, afin de le rendre capable de l'infusion de votre grâce, qui seule peut vous le faire trouver agréable, et je vous conjure de l'enrichir de toute la beauté et de toute la gloire â laquelle votre charité paternelle cl votre providence infinie m'ont prMeslinér < avant que Us deux fussent créés et que le globe de la Irrro fût formé, s
dernière .sorte de résignation est lorsque le cœur, qui est le père des bons désirs, se porte Irllciucnt â l'obéissance qu’il ne veut plus vivre pariui-mérae, mais qu’il vit et qu’il régie toutes ses actions par le conseil prudent et salutaire d'un directeur habile et éclairé ; c’est lâ la voie la plus assurée |>uur arriver au ciel, et par laquelle on évite plus aisément les embâches du diable. Toutes les œuvres qui se prati<|uent dans cette résignation sont remplies de grâces; mais il est bien difficile de discerner si celles que riiouuiie de bien fait par son propre esprit viennent de la nature ou de la grâce. la; ehemin de l’enfer est fermé â celui qui anéantit sa propre volonté ,cequifàitdireàsaint Bernard ; « Qu'il n’y aura que la volonté propre qui sera brfilée dans l’enfor; détruisez la première, et le dernier ne sultsistera plus ; > car à mesure que l'homme se quitte et sort de lui-méme, l'esprit de Dieu y entre et y habite.
Qu'il y a de religieux qui perdent le fruit de leiu- martyre, qui, étant remplis de leur propre volonté, se sen cnl de guide â eux-mêmes dans tout ce qu ils font ; d'oA il arrive ijur par tous leurs plus lal>urirux exercices ils ne méritent qu'une médi<KTc béatitude, ou peut-être point du tout , au lieu que .s’ils faisaient ce qu'ils fimt par l'oliéissancr, ils seraient de gramls saints devant Dieu !