I.NSTITUTIONS DE
rnpérance du salut ; la sagesse de Dieu au contraire les permettra, afin de rendre à l'avenir l'homme plus prudent et plus attentif sur sa conduite, puis(|u'on conserve avec moins de soin les choses qu'on acquiert sans peine, ou bien afln qu'il ne s'attribue point le principe de sa gréce, mais que reconnaissant sa propre bassesse, il se rende d’autant plus agr^blc à Dieu qu'il lui rapportera toutes choses avec des sentimens plus sincères et une volonté plus ardente.
Véritablement, plus le retour et la conversion d'un homme vers Dieu sera forte , efficace et pure, plus intime aussi , plus parfaite et plus sublime, sera la jouissance qu'il aura de Dieu dans l'étemité, et ce qui manquera de perfection i l'une se trouvera de moins dans l'autre ; car comme toutes 1rs intelligences bienheiireu.ses ont acquis tout leur éclat et leur grandeur par un retour et un regard fixe vers Dieu, qui leiu* a bit obtenir, dans un moment et par un seul acte, tout ce qu'ils possèdent et tout ce qu'ils posséderont Jamais de béatitude et de gloire ; de même Dieu a permis à tons les hommes de se tourner vers lui par des actes réitérés à l'infini , jusqu'à ce qu'ils aient aussi mérité un bonheur et une félicité parfaite , puisqu'il n'y a pas un seul instant auquel l'homme ne puisse s’approcher plus près de Dieu, et s'unir plus intimement à lui d'une manière merveilleuse et ineffable; et toutes les Ibis qu'il renouvelle ce nrauvement et celte conversion , si elle est sincère et véritable, et quelle ne tende qu'à Dieu comme à son unique objet , il acquiert un renouvellement de grâce, de pureté, de lumière et de prolimité.
Je supplie ceux qui passent leur vie sans crainte et sollicitude pour les choses du .salut , de faire réflexion sur la grandeur de leur négligence, lorsqu'ils s’exposent par leur paresse, par leur langueur et par leur lâcheté , à perdre éternellement un rang et un bonheur qu’ils pouvaient aisément acquérir. Certes, si quelqu’un, en semant du blé sur la terre, pouvait, selon son choix et ses désirs, changer chaque grain en autant de rubis, de saphirs ou de perles d’un très grand prix , et que néanmoins il n’en voulût rien faire , il est sans doute que tout ce qu’il a d’amis au monde l’accuseraient d'élrc le plus négligent et le plus insensé de tous les hommes : et cependant celui-là néglige et méprise de plus
FRERE J. TALI.ER. C«9
grands biens sans comparaHoo , qui ne se porte pas de toutes ses farces, de toute sa volonté et de tous ses désirs vers Dieu qui est si puissant et si bon, et est la source aimable. d'oA il tire son origine , qui refuse de se soumettre à sa volonté adorable, et qui ne renouvelle et ne réitère pas à chaque moment sa conversion. Pratiquons donc sans cesse ce renouvellement et ce retour vers Dieu ; quittant la multiplicité pour embrasser ce qui est simple , passons du temps à l'éternité ; sortons de la ba.ssesse de notre origine pour entrer dans la sublime profondeur de la Divinité ; enfin , allons jusqu'à Dieu en nous élevant au-dessus de toutes choses et de nousmêmes, avec tant de ferv eur et de zèle que chaque acte de notre conversion soit capable de réparer la perte de plus de dix années.
Lin jour le Seigneur se manifestant à un saint personnage dans une révélation , se plaignit à lui de six défauts qui sont ordinaires à ses amis.
• l.e premier défaut, lui dit -il, est qu’ils cherchent leur consolation hors de moi , et qu’ils ne me découvrent pas à moi seul leurs afflictions, afin que par m'oi-méme je les console , moi qui veux être le parfait et unique sujet de toute leur satisfaction.
< l,e second est que lorsqu'ils se trouvent ensemble, ib s’entretiennent de choses vaines très inutilement , et ne se souviennent pas même ds mon nom.
s l.e troisième est que, venant à eux pour remplir leur CŒur, leur âme et leurs sens de moimême , et de toute sorte d'amour et de douceur, ils sont tellement occupés et distrait.s, ils sont embarrassés de tant de choses, et voilés par tant d'illusions, que je suis contraiut de me retirer aussitét avec douleur.
c I.e quatrième est que , sous l'habit saint de la religion , ils me servent avec trop de tiédeur, de lâcheté et de déguisement , et qu'à peine se trouve-t-il quelques-uns qui m'aiment et <^ui m'affectionnent avec un véritable dégagement ; mais c'est leur propre intérêt qu’ils cherchent , quoiqu’en secret, en me servant, et non pas moi , et c’est pour leur propre honneur qu’ils se passionnent , et non pas i>our le mien.
« l.e cinquième est qu'ils ne veulent pas me servir à leurs dépens , mais qu'il faut payer leurs peines, ou |>ar quelque cousolatic.n , ou par quelque lumière et quelque dévotion sensible, 4>
INSTITUTIONS DE FRÈRE J. TAUI.ER
DDO
ou iNcn par quelque autre récompeiue qui, vMunt i leur manquer , Fait livanouir aussitôt toute leur ardeur et leur entreprise.
• Le aixiènie est que je suis toujours prôsciit à leur uuRir, que je me communique à eux avec amour, en leur offrant sans cesse les biens et les consolations que je suis prêt h ieur donner, et que je les exiiorte, tant par moi-même que par toutes les créatures, i me recevoir dans ma pauvreté et mon indi(;eoce , et à écouter mes avertissemens fidèles, et il n'y en a presque point qui le fassent; ils n'aiment et ne cherchent tous tant qu'ils sont que mes biens et mes faveurs , et non pas moi , et ils se caïuicnt uuc perte inconcevable, en ne voulant pas faire réflexion sur l'excès de l'amour que je leur porte. »
Une personne souhaitant que Dieu lui Fit connaître quel |;enrr de vie lui serait plus afp^ahle , vit dans une apparition le Sauveur sous la figure d'un jeune homme parfait en beauté qui avait trois hommes devant lui : l'un était prosterné par terre à scs pieds, et le Seigneur tenait .sa main étendue sur lui ; l'autre était devant sa face , et quoiqu'il Fôt tout proche , il ne le regardait pourtant pas , parce qu'il était tourné de l'autre cûié : et le troisième étant élevé de terre et exposé aux yeux de Dieu, voltigeait tout autour de lui.
Cette personne comiut donc par révélation, que celui qui était prosterné à terre représentait ceux qui, par un effet de leur caprice, s'attachent tuujoins à leurs conceptions particulières et à leurs coutumes, aux exercices extérieurs et au travail de la vie active, comme est , de parler, de chantcr,delireetautrcs semblables, et qui ne sauraient élever leur visage pour voir Dieu, à cause que leur esprit est dissipé par la multiplicité des objets qui les jettent dans l'inquiétude. Dieu toutefois par sa miséricorde tie iaisse pas d'étendre sur eux sa main secuurable, dans le désir qu'il a d'agir en eux , attendimt toujours s'il ne les trouvera point dans le dégagement et dans le repos. Cependant il leur lais.se leurs ocenpatioiLsct leurs exercices; il ne force personne d'en sortir, et celui qui veut y demeurer y ficmeure.
Celui qui était devant la Face du Seigneur, marquait ceux qui étant plus dégagés et plus élevés que les premiers, ne s'attachent pas romme eux ô leurs scniimens et h leur conduite partiailiérc; mais cependant ils sont souvent obligés de vaquer aux .-ctions extérieures devertu ,
lorsqu'ils gouvernent les autres, et qu'ils les assistent par leurs enseignemens, par leurs consolalions ou par quelque autre sorte de service, ou bien en leur parlant et en leuréerivant si le devoir de leur ministère les y engage. F.t quoique dans celte mulliplicilé d'objets cl d'exercices leur intention soit toujours pure, l'action des sens ne laisse pas de lier en quelque sorte, d'asservir et d'obscurcir i'homme intérietir, en sorte que pour lors il ne peut plus dairement voir Dieu des yeux de .son enlendemeut ; mais au moment où ils SC détournent de ces occupations, ils se trouvent devant la fiicc du Soigne ur, et ils l'aperîoivenl au fond de leur âme, qui étant libre et dégagi'e, ne cherche et ne dé-sire que Dieu ; et lui de son coté agit en eus à l'instant.
Enfin, le troisième qui est élevé de Icire, et qui voltige en tournant de part et d'autre, figtire ceux qui se délivrent de toutes les occupations terrestres , et qui scdéjpigeut de toutes les choses extérieures, afin que Dieu puisse accomplir en eux iu«-ssamment les o-uvres qu'il plaît à sa volonté d'y produire. Ces personnes volent entre le ciel et la terre, et elles passent avec autant de rapidité que les nues, sans s'arrêter le mnias du monde à aucune créature, toujours dégagées de tout, et jamais attachées à rien en aucune manière que ce soit. Au reste, comme Dieu vaut mieux que tout l'univers, son action aussi et son ouvrage surpas.sent en bonté toutes les œuvres de tous les hommes : et comme ces personnes lui donnent occasion d'agir en elles, elles lui sont plus agréables que tout le reste des mortels, et il estime et chérit plus leur état et leur disposition , que les actions et les exercices de tout le monde ensemble.