‹ Choix d'ouvrages mystiquesChapitre 655 sur 684 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

Comment nntt* drron« rherrher Dkit m noirr Aroo , r rmur- (furr U piVamcr ei noui confier en loi. Qtielfur» oiiMrTa- Ikma «ur i'rsprii bunuiii.

Lorsque quelqu'un se sent tellement privé de la présence de Dieu qu'il ne l'aperçoit aucunement en soi , qu'il ne se donne ni repos ni relâche jusqu'il ce qu'il ait mérité par ses pieux cm-

INSTITUTIONS DE FRÈRE J. TAULER

prcsKinens de retrouver (Uns son Ime eelui qu'il clierclie. Et certes , n'est-ce pus une chose honteuse à un homme de bien de passer seulement nue heure sans avoir quehpie assurance que son Dieu est pnisent en lui ? Mais ce qu'il doit estimer de plus indi(;ne de lui, et de plus blâmable , est I de prétendre trouver de la consolation dans les créatures mortelles, ou de chercher quelque cliose hors de Dieu ; car c’est seulement en le retenant cnicrmé dans sou cccur , et en l'y conservant fidèlement , qu'il va partout en sûreté , et que le l>onheur et la prospérité accompagnent toutes ses actions ; au lieu que sans lui, il n'y a point de lieu ni de personnes qui le puissent mettre un seul moment en assurance.

Le Seigneur a accoutumé de se cacher quelquefois, pour ainsi dire ; et alors si nous le mettons en oubli, et nous abandonnons A la poursuite de quelque créature, il se retire loin de nous , il nous prive long-temps des douceurs de sa présence, et à peine nous aecorde-t-il aucun intervalle de consolation. C'est donc luiseul qu'il faut chercher ; c'est lui seul qu'il faut suivre ; on ne saurait regarder Dieu quand un regarde autre chose. Ce ne sont ni les dons, ni la grâce , ni tout ce qu'il y a de désirable que nous devons principalement rechercher en lui. Quand ou le possède, on a tout, dons, grâces, pardon de péchés , recouvrement de temps perdu , lorsqu'on en a abusé pendant la prière, ou pendant quelque autre exercice, et généralement tout ce qu'on peut s'imaginer; mais pour cela il Faut sans délai retourner â lui, nous abandonner entièrement à .sa divine conduite, et nousaccoutumersanscesse à le (XHinaitre et le sentir toujours présent, nonseulement dans nos pensées, mais aussi dans le fond de notre .âme.

Que si nous tombons dans quelque Faute par négligence, tout le plus lût que nous pouvons recourir â Dieu , c’est le meilleur. C'en pourquoi n'attendons pas que nous ayons rencontré l'occasion de nous conFesser, de nous mettre en prière, ou de pratiquer quelque action de pénitence; mais immédiatement après notre cliute élevons notre esprit â Dieu , et quoique nous n'ayons jias toutes les préparations nécessaires, ayons toujours recours â lui , et puis eonféssons notre faute au prêtre, dans le temps propre et favorable pour cela. Dieu ne s'irrite point pour ces sortes de manquemens de notre nature afiai-

blie , qui ne peut rien par elle-même. Recourons donc â lui , et nous y présentons au moins avec notre impuissance et notre néant; plus nous nous en approchons souvent, et mieux reconnaissons-nous l'excès de sa bonté, et la grandeur de notre misère. Nous ne devons point craindre de nous rendre importuns par nos retours firéquens. Il trouve toujours bon que nous retournions â lui pour implorer son aide; et c'est cette bonté si pleine de clémence avec laquelle il nous re^it tant de fois, qui doit allumer en nous une charité plus ardente, et y faire naître des sentimens d'une humilité plus profonde, voyant que nous avons besoin si souvent d’éprouver les effets réitérés de sa miséricorde et de sa grâce, et que nous ne nous précipitons pas dans le pé ebé par nos paroles et parnosactionsseuletneol, mais encore par nonchalance, en négligeant de mieux Faire les exercices que nous sommes obligés de pratiquer, et méprisant un nombre innombrable de biens dont l'omission , bien loin d'étre inutile , est entièrement pr^udiciable.

Quittons-nous donc nous-mtoes, et nous retirant en Dieu , n'ayons plus de volonté propre. Lorsqu’une personne tâche de faire son possible, il ne font point douter <pie Dieu ne coopère avec elle , et que si elle tombe alors sous le poids, la grâce ne vienne pour la relever et la soutenir. 11 ne fout point qu’aucun s'étonne d'étre si fragile et si enclin au péché, c'est un des apanages de notre condition et de notre nature, de n'étre rien et de ne pouvoir rien ; et si Dieu , par un effet de sa bonté, ne nous conservait sans cesse, nous retournerions aussitôt dans notre premier néant. Il permet ordinairement que ses plus chers amis soient toujours envirounés de quelques défauts, comme, par exemple , de rinclination â la colère cl â l’émotion , afin qu'ils se fassent connaître aux autres, et que la grâce qu’il verse en eux y soit conservée , comme le feu s'entretient et se conserve sous la cendre qui le couvre. C'est de là qu'il arrive quelquefois que nous avons une connaissance de Dieu si claire rt si évidente qu'il semble (pie nous ne connaissions rien aussi parfaitement que lui ; mais d'autres fois cette même connaissance se perd et s'évanouit tellement que, pour la recouvrer, nous avons besoin d’étre scciwrusde toute sa grâce, ür. Dieu permet celle vicissitude par un effet de son amour, parre (pi'alors

Di

INSTITUTIONS DE

notre fui n'étant conflrmée par aucune eipérience, devient plus pure, et plus elle est pure et sincère , plus elle est utile et mérite davantage.

O que si nous vaulions dans cette pauvreté d'esprit ne nous appuyer que sur Dieu seul, et nous détacher de nous-mêmes avec un peu plus d'espérance et moins de science ! Et certes , pendant que nous jouissons d'une santé parfaite, nous devrions nous exercer dans la véritable confiance envers Dieu , afin que quand le temps où nous en avons plus de besoin est arrivé , nous nous en soyons fait par l'usage une sainte habitude, puisque, dans le moment de notre dernière nécessité , elle sert infiniment et fait mourir en repos ceux qui se sont accoutumés à la pratiquer, et ont appris par un exercice fréquent et continuel à ne s'assurer qu'en Dieu seul. Cette confiance acquise avec tant de peine et de travail est bien plus utile et plus considérable que celte assurance commune qui fait que nous n'oserions autant espérer en Dieu dans la pauvreté que dans l'abondance, qnoiqu'è la | vérité notre confiance ne devrait être ni plus ni moins grande dans les accidens fikcheux que dans les événemens favorables, puisque les uns et les autres viennent également de la bonté et de l'amour de Dieu , et que celui qui les pourrait recevoir de sa main avec égalité d'esprit, serait aussi heureux dans l'indigence que dans la richesse. Et si, lorsque d'une grande connaissance de Dieu et d'une grande satisfaction intérieure quelqu' un passe ù une ignorance et une sécheresse, il s'y résignait de boncteur, il ferait en peu de temps un grand pro|près dans la vertu , et s'il s'abandonnait alors tout entier à Dieu , son avancement deviendrait en quelque Façon tout divin. Mais comme le progrès de ces hommes parfaits est plus avantageux et plus admirable, il est vrai aussi que leur négligence est plus dangereuse et plus déplorable.

Enfin, tout ce qui vient de dehors dans l'âme est inconstant et iiassager ; mais tout ce qui procède du dedans d'elle est stable et permanent. Dieu, par sa toute- puis.sance, va choisi et préparé une place pour lui, qui n'est autre que l’essence ou l'esprit même d'où déroulent les puissances supérieures , et qui est d'une excellence si sublime et si élevée qu'il n'y a point de crtature qui en ait jamais approché, niqui (misse par elle- même parvenir à un si haut de^ de '

FRÈRE J. TAULER. 701

perfection; et si cela arrivait, on peut dire en quelque façon que Dieu ne remplirait jamais cette place qu'il a choisie et qu'il s'est préparée dans notre âme. L'image de Dieu éclate avec tant de rapport i cet original suprême, qu'en voyant celle-ci on connaît celui-là. Dieu y est toiqours présent et y engendre sans cesse son Fils ; car partout où est le Père , il faut qu'il engendre et produise naturellement son Fils. Mais bien plus, il nous engendre aussi nous- mêmes et nous lait, parla gràcede l'adoption, sesenfans ado|)tifs. C'est de ce fond que procède la vie , l'action et le mérite que Dieu opère lui-même dans l'homme, et qui persévèrent en lui aussi long-temps qu'il demeure dans la grâce, soit qu'il mange ou qu'il dorme, qu'il le sache ou qu'il l’ignore, ou enfin quoi qu’il fasse, pourvu que ce ne soit rien d’incompatible avec la grâce.

Or, si quelqu’un veut découvrir en soi-même cette nativité et cette présence de Dieu, et en retirer un grand fruit, il est nécessaire qu'il I fasse retourner et réfléchir ses forces vers leur origine, et remonter jusqu'à l'essence de l’àme par un certain retour, comme naturel, et elles y trouveront Dièu présent. Ces frcultés dans cet état tombent comme en extase et deviennent toutes divines, d'où il s'ensuit que toutes les actions qni en (vrocèdent sont aussi • divines et semblaldesau principe qui les produit. Mais entre toutes ces actions , la [dus noble et la (dus sublime est l’abnégation et le renoncement de soi-même, et le détachemi nt de tontes ces choses particulières , c’est-à-dire de tout ce qui n'est poiut Dieu. Et la plus utile de ces actions et qni sert davantage à ce fond intérieur, est de quitter toutes ces choses qui nous dissipent [>ar les sens, et qui sont passagères et péris.sables.

Mais tout cela ne suffit pas encore, si on ne le fait (tour l'amour de Dieu purement , si un ne soupire après lui , si on ne s'y attache et si un ne le prie ardemment de nous faire avancer de plus en plus. Il faut aussi prendre garde soigneusement qu’il ne vienne rien de dehors dans l’i sprit qui puisse lui faire obstacle , ni qu'il y ait aucune chose restreinte à ceci ou cela, puis<[ue tout ce qui est ainsi particulier n'est sans doute point Dieu.

De (dus, cette vie intérieure ne souffre point ' d'intemintion , elle r'ist point oisive. Les autres

arts dcfflandcnt du rcUcbemeol et du repos; celui-d est un art et une science céleste, où ü but que riioniine donne tout ion temps ; car partout où elle se rencontre, ou bien elle y est tout entière, ou bien elle n'y est point du tout. Elle ne peut point souFInrd'amour-propre; elle ne veut point qu’on cheiehe un autre objet et une autre Bn que Dieu leul , qui est présent i toutes choses, en tous lieux et en tout temps, qui se rencontre dans les êtres les plus petits comme dans les plus (pands, parce qu'il ne souffre ni accroissement, ni diminution, étant en toutes eboaes : d'où il est évident qu’agissant en lui , par lui et avec lui , nous frisons toujours en chaque œuvre ce qui est de meilleur, puisqu'il ne lui manque aucun bien; mais de plus, nous y trouvons un doux repos et un agréable reUchônent, coonne dit le prophète ; < Cest U mon repos dans le siècle des siècles. >

Maison me dira : «Puisque Dieu est si proche de nous et qu’il frit sa demeure au fond de notre Ime avec tant d'éclat et de majesté, pourquoi nous est-il si fort inconnu, et d'où vient qu’il nous parait .si éloigné ?> La réponse est frdle: il frut s'en prendre à notre langueur et à notre négligence, il frut premièrement que nous apportions un soin et une exactitude extrêmes de • notre part, et lorsque noos venons è perdre ce .sentiment et que nous sommes dissipés en de- Ixirs, il frut s'armer d'une foi pbts vive et en frire tout son appui ; car il n'y a rien qui nous puisse plut aisément frire tomber dans l'infidélité que cette sorte d’égarement et de dissipation. Que chacun commence donc par recourir à Dieu et rentrer en soi-méme avec Ini , et alors il n'aura que Dieu seul entre soi et les créatures, comme il dit lui-mème : « Celui qui demeure en moi et en qni je demeure, porte beaucoup de fruit. > Tous nos efforts ne (hûvent donc trâdre qu’a frire en aorte que Dieu le tout-puissant aoit le commencement, le milieu et la fin de toutes ims œuvres et de toute notre vie.

U frut oKorc remarquer soigneusement les trois maximes suivantes :

La première , que nous agissons toujours avec la même frneurquesi nous ne frisionaque commencer; cela réveille la languoir et dissipe la paresse.

lai seconde , que nous nous conservions toujours dans la familiarité secrète de Dieu; c'est

FWÈRE J. 'FAUIÆR.

le moyen d'avoir le calme, le repoa et la joie dans la consdenoe.

La troisième, que nous recevioiis toutes eboses de la main dn Seigneur avec les mêmes senti mens, et nous jouiroos d'un repos oontinuei.

Que chacun se résigne , s'offfe et s'abandonne a Dieu aussi souvent et avec autant de ferveur , et qu'il apprenne à commencer avec lui de la même sorte que s'il ne devait plus rien frire en suite de tout cela, et que la récompense de son salut étemel fût attachée à ciiacune de aes œuvres. C'est ce qu'on pent frire mille fois le jonr et recommencer toujours en quelque état qu'on se trouve. C'est pourquoi, si quelqu'un croit avoir perdu tout son temps , et se persuade que tout son zèle et toutes ses actions ne lui serviront de rien, parce qu'elles n'ont pas été bien frites, qu'il rceommence de nouvean sans différer, qu'il s’offre i Dieu sans réserva, qu'il s'élève û lui avec autant de ferveur qne s'il voulait par ce seul retour vers Dieu ré^rer la perte de mille années , comme véritablement il le pourra frire s'il oc manque de diligence ni d'affection, l'ne seule conversion de cette sorte frite comme il frut , est préférable à cent autres.

L'ne chose est nouvelle lorsqu'elle est proche de sou commencement , et plus elle en est proche plus elle est nouvelle. L'ne chose est mtière lorsqu’ellen'rst point divisée par parties, comme le renouvellement dont nous parlons. Lesanges acquiérent leur béatitude par un seul acte d'amour; mais parce que nous n'en pouvons pu frire de même et que notre eonversioo ni nos onivres n'ont pas autant de force que les leurs, nous sommes obligés de renouveler et de réitéiTr souvent les nùtTts , jusqu'à ce que cette multiplication d'actes et de retours vers Dieu produise en nous cette essentielle et véritable conversion qui noos attache fixement à lui. Il est à la vérité toujours également auprès de nous, mais il y a divers obstacles qui nous empêchent d'ètre toujours également auprès de lui; c'est pourquoi forçons autant que possible tout ce qui est capable de nous en éloigner, et passous au travers pour le joindre; chaque actioa que nous rapportons à Dieu , en nous altandonnani nous-mêmes , nous frit faire des avancrmens admitsblet; quoique ce ne .soit que la moindre pensée ou la plus petite oraifon, fùt-elle aussi courte que la prière du Seigneur, ou eufiu quelque œntTC que

INSTITUTIONS DE

et puisM être, pourvu qu’on la n'itère «cuvent avec la même intention , tout cela contribue ê notre avancement.

Ceux qui veulent apprendre un métier, quoique d'abord ils soient ibrt i(pioraus et fort |;ro$- «iers, doivent s'essayer tant de Ibis à en produire quelque chef-d'œuvre , qu'enfin ils se rendent maîtres par l'exercice, et acquièrent l'habitude de cet art. Il faut observer la même chose en cette sortedescience.Oronpeut connaître quand une personne [Kissède Dieu , lorsqu'on voit qu'elle est contente de tout, qu elle n'a point de peine à sedépouiller,et i se passer pour l'amour de Dieu des choses qu'elle chérit le plus, eu sorte qu'elle est toujours étalement satisfaite , soit qu'elle les ait , suit qu'elle ne les ait pas ; qu'elle jouit partout d'une paix êf^ale , ù lacampafpie comme à la ville, dans la solitude comme en compagnie , k>rsi]u'un citante, commequand on s'afflige, dans le bonheur comme dans la disgrêce, dans la douceur comme dans l'amertume. Il est vrai qu'elle peut aimer tous les autres biens selon le besoin qu'elle en a, mais sans s'y attacher, puisqu'en possédant Dieu toutes choses lui sont bonnes, et contribuent à son repos.

Enfin , la marque qui nous apprendra si une personne se conduit dans la vie active comme il faut , c'est si elle reçoit sans émotion de la part de Dieu tous les plaisirs qui lui arrivent : et le moyen de le pouvoir faire, c'est de ne se point mêler de beaucoup de choses, et de fuir l'embarras de celles dont ou se peut passer. Ainsi un SC met en état de prendre soin de soi-même, et la réflexion que nous faisons sur nous , nous retient dans un recueillement volontaire. Surtout, il ne faut point que nous ayons de choix ni de volonté particulière ; mais quand nous serions présentement les plus élevés, il but être tout prêts i nous voir les plus abaissés , ou au contraire de passer de la dernière bassesse au plus haut degré d'élévation, nous accommodant avec tant de simplidté à tout ce qui nous arrive , que nou-s soyons persuadés que nous ne pouvons être mieux.

FRÈRE J. TAULER

Page 1