CHAPITRE XXXV
Del peiMto lurlciqucUn noui derooi méditer, rl le moyen
deparrenir i l« véritable pauvreté d’oipht, en tvjridrii
toute# inuifjei qui aerrrat de matién* i dm méditilioos.
Quelqu'un me demandera peut-être s'il fiiut bannir toutes sortes d'images et s'a ttacher à Dieu par un acte d'esprit et dégagé de toute imagination. A quoi je réponds qu'on peut se dépouiller de toute image en deux manières, pour s'appliquer purement k Dieu , dont l'une est utile et l'autre nuisible; car si je dissipais les images qui sont bonnes avant que de les bien connaître , ce serait agir imprudemment et .sans raison , IKirce que ce serait dérober à ma connaissance la vérité qu'elle pouvait acquérir par le moyen de ces images. Mais qu'y a-t-il d'utile, me direzvous? «Premièrement, c'est que l'homme considère sa vie passée et celle qui passe encore si mal à présent , avec un repentir cuisant cl une flirte aversion. Secondement , qu'il s'efforce de coimaltre la vie et la conduite de notre Sauveur. Troisièmement, q>i'il tâche , autant qu'il est en lui, de pénétrer la passion rigouremse et la mort qu'il a endurée par son amour ineffable. Voilà des idées et des conceptions qui sont utiles, et celui qui ne les aura pas considérées avec beaucoup de sagesse , aura peine â monter plus haut Mais quelles sont les plus sublimes deces images et de ces idées ? Ce sont celles qui nous mai^ qiiént, ITiinioa profonde et incompréhensible de la nature divine avec la nature humaine ; S" la noblesse, l'excellence et les richesses de l'esprit humain ; 3° le corps précieux du Sauveur. Si on s'appliqne à considérer ces choses , on connaîtra que les images en sont extrêmement relevées.
Mais quelles sont enfin les images les plus pures et les plus nettesPCe sont celles que la foi nous donne sqjet de former, l°de la Trinité adorable des trois personnes; 3° de la génération étemelle du Fils et de son inexistence dans le Père qui l'engendre , comme aussi de la procession du Saint- Esprit, qui émane de tous les deux, du Père et du Verbe, et qui demi ure en eux ; 3° l'essence de la Divinité simple et infinie tout ensemble. C'est en pensant à ces objets divins , autant que notre fin obscure en est capable, qu'on se forme des idées et des images qui surpassent toutes les autres en pureté.
704 INSTITUTIONS DE
Que si on veut savoir pourquoi il faut renoncera toutes sortesd'inMBes, la raison est quelles ne sont que des moyens pour nous conduire t la vérité toute simple et toute nue. Si je veux donc arriver i cette vérité , il faut que je laisse après moi peu à peu le chemin qui m'y conduit ; il faut parcourir avec ordre toutes les pensées qui nous (guident, commencer par les plus basses, passer à celles qui tiennent le milieu , pour s'éle- VI r enfin aux plus sublimes, afin de ne pas perdre un seul point de la vérité que l’on cherche; car une des plus nobles occupations de l'homme pendant cette vie, est de se transmuer par sa raison dans les idées qui nous représentent la Divinité.
Au reste , il y a trois marques qui nous font connaître quand il faut raisonnablement rejeter ces images , afin que nous ne les chassions pas à contre-temps, et que nous ne les retenions pas aussi plus qu'il ne faut : 1° lorsque nous avons du dégoût pour tout ce que nous concevons et pour tout ceque nous entendons dire ; 2° lorsque rien de ce qui entre en notre pensée ou qui frappe notre ouïe ne nous cause aucun plaisir; 3° lorsque nous sentons en nous une soif et un désir ardents pour le souverain bien, où noos ne saurions néanmoins atteindre, et que nous disons dans l'ardeur qui nous presse de plus en plus : • Mon .Seigneur et mon Dieu , je ne puis avancer plus avant ; c'est à moi à vous adresser mes prières et à vous de les exaucer. • Lorsqu'une personne se sent pressée de la aorte , non-seulement elle peut , mais même elle doit avec raison SC dépouiller de toutes les images , quoique saintes , dont nous venons de parier.
Mais on ne manquera pasde me dire:< Aquoi donc s'attache l'esprit , s'il rejette ainsi toutes sortes d'images?» Il ne s'attache à rien du tout , et il demeure entièrement nu et dégagé; car s'il s'appuyait sur quelque chose, il faudrait nécessairement que a'Ia même fût quelque image. Il prend donc pour partage les souffrances et la croix de l'amour dont il désire n'étre jamais délivré , si ce n'est que son Créateur l'en délivre lui-méme, de même que Job , cet homme saint , disait : « Mon èine a choisi la croix. » On peut former ici cette question : quelle est cette croix d'amour .sur laquelle l'ime juste est attachée ? Voici ce qui la compose. Une partie se présente èellesansctre appelée, maiselle la rejette comme
FRÈRE J. TAULER
étant une créature : elle désire l'autre partie de toute l'étendue de son cœur sans la pouvoir obtenir; c'est la vision et la jouissance de Dieu. Il est attaché k cette croix par trois sortes de liens. Le premier test le pur amour de la Divinité ; le second sont les désirs saints et sincères; le troisième l'intention pure et toute de Dieu. Les trois colonnes qui soutiennent cetie croix , sont le Père, le Fils et le Saint-Esprit; et comme un voleur suspendu à la croix ne peut s'attacher à aucune de ces colonnes , de même l'esprit crucifié ne peut s'attacher à aucune des trois personnes que par la foi ; et comme on couvre les yeux des criminels, et qu'on laisse leur bouche en liberté , de même il faut voiler le* yeux de l'esprit, afin qu'ils ne puissent point immédiatement voir Dieu , et permettre i la volonté de l'aimer immédiatement.
Enfin, si on vent savoir quel est celui qui est véritablement pauvre et crucifié, c'est celui qui s'exerçant sinc^ment et de tout son pouvoir, dans tout ce que son esprit peut comprendre de plus relevé , ue laisse pas d'étre abandonné sans consolation de Dieu et de toutes les créatures , en sorte qu'il ne peut recevoir aucune sorte de soulagement, ni de lui, ni d'elles, ni desoi-méme. jusque-là qu'il est tellement délaissé qu'il ne saurait à qui avoir recours , ni au dedans ni au dehors de soi. Et certes, on ne pourra jamais jouir intérieurement de la vérité essentielle , si on ne s’accoutume et si on ne s'exerce à se voir privé de Dieu ; c'est-à-dire des douceurs de sa présence , avec la même liberté et le même dégagement qu'on le désire et qu'on le cherebe. Et c'est le propre d'un homme véritablement résigné, de n'avoir aucune propriété , d'étre en cette façon privé de Dieu, de soi-méme, et de toutes les créatures, et de vivre en lui-méme dans une pauvreté entière autant de temps qu'il plaît à Dieu.