DES
AMES RELIGIEUSES
PAR LOUIS DE BLOIS
UIAPITRE PREMIER.
1. Occiilon de crt oinrngr. 3. Dproir d'un irligiimt- 3. Faulet ^'no rfligiettx duU éfUrr. 4. ExborlaUon à la prn^éranee.
1. Vous me demandei, mon cberOdoo, un ouvrage de piété qui , comme un miroir fidèle, vous représente vous-mème è vos yeux , avec tout ce que vous pouvez avoir de bon ou de mauvais. Je vous avoue que votre prière me surprend. Sans doute vous ne me conuaKax pas, quand vous exigez une chose toute spirituelie d'un homme encore terrestre et charnel. Je ne veux pourtant pas qu'on puisse m'accuser d'avoir regaidé avec indifférence ou avec trop peu d'égard une demande aussi édifiante que 1a vôtre. Je me rends donc à vos instances, et je vous envoie un petit recueil de maximes spirituelles. Ma pauvreté ne me permet pas de vous Riire un plus riche présent. Recevez celui-ci tel qu'il est. Il vous servira au moins comme d'une Âiauche pour entrevoir ce que vous êtes, ce que vous n'ètes pas encore et ce que vous devez être.
3. Je vous exhorte d'ahord à vous rappeler souvent et sérieusement le motif qui vous a lait entrer en religion. Cest afin de mourir au m<mde et è vous-mème; c'est afin de ne vivre que pour Dieu seul. Voilà tout ce que vous vous êtes proposé en renonçant an siècle ; il faut donc en venir à bout, quoi qu'il en coAtr. Pour cela, mon cher frère, apprenez à mépriser tout ce qu’il y a d'objets sensibles sur la terre; accoutumez-vous à rompre votre volonté par de généreux efforts, à vous renoncer vous-même par un saint abandon de tont ce que vous avez de plus cher, à détruire vos passions et vos mauvaises inclinations par la mortification chrétienne. Travaillez à fixer les
pensées vagues qui dissipent l'esprit, et affermissez-vous contre les dégoûts et les ennuis qui abattent le cœur. Telledoitètre votre occupation tous les jours et tous les momens de votre vie. J'avoue que c'est une guerre difficile à soutenir, mais elle sera suivie d'une couronne de glaire : c'est un état de souffrance et de peine, mais il est accompagné des plus précieux avantages.
I Evitez surtout l'indolcDoe et le relâchement, et soyez exact, vigilant, attentif, ferme, intrépide dans les combats qu'il vous faudra livrer à vou»màne. Allez-y, pour ainsi dire, à corps perdu,
I et ne vous épargnez point par une délicatesw mal entendue. Dieuledenoande, et la sainteté de votre état l'exige. Vous parlez le nom de religieux; il s'agit de l'ètre en effet, et d'en remplir les obUgatkms, d'en combattre le vice et de le cliasser de votre âme , d'être enfin toiyours en garde contre le dérèglement de la nature, les saillies de l'humeur, les plaisirs des sens et les attraits de la volupté.
3. Comprenez Men ce que je vous dis. Si vous permettez à l'orgueil , à la vanité , à une secrète complaisance pour vous-mème, de prendre l'ascendant sur votre raison; si vous suivez votre propre sens dans votre conduite; si vous regardez avec mépris ce qui parait bas et petit aux yeux des hommes, vous n'ètes point vraiment religieux.
Si voas ne réprimez l'cnvie, la haine, les amertumes du cœur, les mouventens d'indignation ; si vous navez soin d'écarter les défiances, les soupçons injustes, les jngemens téméraires, les plaintes puériles, et à plus forte raison les murmures qui sentent la révolte, vous n’ètes point religieux.
Si dans un différend qui s'élève entre un de vos fi-ères et vous , vous ne travaillez pas à vous
LF, DIRECTEUR DES réconcilier nir-le-cbamp ; si vous ne pardonnez pas A l'instant, quelque iqjure qu'on vous ait faite; si vous roulez ^ns votre esprit des desseins de vengeance; si vous y conservez de l’aif>;rcur ; si vous faites paraître du ressentiment au deliors , et si vous ne donnez pas au contraire toutes les marques d'une affîKtinn sincère; si vous hésitez même A secourir dans l’occasion celui qui vous a maltraité, vous n'êles point religieui : que dis-je, vous n’êtcs pas chrétien, vous êtes un abominable auz yeux de Dieu.
Si après être tombé dans qilclquc faute, vous avez honte de voqs en accuser, comme la rêgley oblige; si vous ne recevez pas avec beaucoup d'humilité, de docilité et de patience les reproches et les corrections que l'un vous fait, vous n'étes point religieux.
Si vous ne rendez pas A votre supérieur une obéissance prompte, entière et générale, en tout ce qui n'est pas mauvais ; si vous n'avez pas pour lui te respect et la tendresse qui est due A celui qui tient sur nous la place de Dieu, vous n'étes point religieux.
Si vous cherchez A vous dispenser du chcrar ou de quelqu'autre exercice commun ; si vous assistez A roÎBce divin sans l'attentioa et la dévotion requise, vous n'étes point rdigieui.
Si vous bornez tous vos soins A bien régler votre extérieur, et que votre intérieur n'en soit pas le principal objet ; si vous vous contentez d'étre présent de corps aux exercices, sans que resprit et le cœur y aient part ; si vous n'y allez que par habitude, vous en perdez tout le mérite, vous n'en retirez aucnn finit ; vous n'étes point religieux.
Si TOUS ne vous appliquez arec ferveur A la prière, aux lectures àt piété et aux antres pratiques de dévotioa; si votre Ame, tout occupée des choses du monde , demeure courbée vers la terre et ne prend qne rarement son essor vers le ciel, vous n'étes point religieux.
Si vons cherchez A satisfaire votre sensualité dans les repas ; si vous prenez de la nourriture au-delA du nécessaire; si, en ce qui regarde le vin, vous ne vous contentez pas d'une très petite mesure, surtout quand vous vous portez bien , et qne vous avez d'ailleurs de la bière ou quelqu'autre boisson convenable, vous n'étes point religieux.
Si TOUS voulez être bien habillé , mollement
AMES RELIGIEUSES
couché, jouir de mille petites commodités qui ne conviennent point A l’état que vous avez embrassé ; si vous accordez A votre corps le repos qu'il souhaite et refusez à Dieu le travail qu'il demande , vous n'étes point religieux.
Si vous fuyez la solitude et le silence, aimant A vous dissiper en des entretiens inutiles et par des ris immodérés, vous n'étes point religieux.
Si vons prenez du plaisir A vous trouver dans la compagnie des séculiers , A sortir du monastère et A vous montrer dans les villes et dans les chAteaux , vous n'étes point religieux.
Si vous êtes assez hardi pour disposer de la moindre chose, donner ou recevoir, envoyer ou retenir quoi que ce suit, sans la permission de votre supérieur, vous n'étes point religieux.
Si vous estimez peu les règles du monastère, et qne vous en violiez de propos délibéré quelqu’une, quelque petite qu'elle soit, vous n'étes point religieux.
En un mot , si dans le monastère vous cherchez autre chose que Dieu , et qne vous ne tendiez de toutes vos forces A la perfection de votre état , vous n'étes point religieux.
4. Ainsi , pour revenir A ce que je disais d'abord , si vous voulez remplir le nom que l'on vous donne et être un véritable moine , vivez en véritable moine: armez-vous , combattez cooh-e vons-méme , n'omettez rien de ce qui est en vous pour vaincre et dompter votre amour propre. Mais si vous ne trouvez pas d'abord la paix que vous cherchez ; si Dieu diffère A vous accorder la tranquillité de votre Ame; ai les moovemens de la concupiscence vous attaquent; si les pasaioiis s'élèvent , n'en soyez pas étonné. Quand Dieu même pour votre avantage permettrait A ces ennemis domestiques de vous bire la guerre pendant toute votre vie , ne vous laissez point atattre; mais vous humiliant devant Dieu A la vue de vos faiblesses, attendez tout de la force de sa grAce.
Saint Paul, ce vaisseau d'élection, n'eut-il pas A souffrir durant tout le temps qu'il vécut , une tentation humiliante, une aiguillon de la chair, dont l'ange de Satan se servait pour lui donner des soufflets et pour l'insulter? Et quoiqu'il eht souvent prié le Seigneur de l'en délivrer, il ne fut point exaucé , parce qu’il ne lui était pas avantageux del'étre. «Ma grAce vous suffit, lui répondit le Seigneur ; car ma puis-
Digitlzed
PAU I.ÜLIS
uiicr ne p.iratt jainnis avec plus d'éclal , que dans la faiblesse.» Il n'en fallut pas davantage a ce serviteur de Dieu , pour supporter dans la suite avec courage, et même avec gaité, la rigueur des t'prcuves imposi'es à sa vertu. FortiHds par l'cseinple de ce gfncrciii alhlFte de Jésu.s-Clirist , ne nous lais.suns point abattre par la tentation : soutenuns-en les attaques avec courage, sans que rien puisse jamais nous faire chanceler dans les bons desseins que nous avons pris.
Ce qui nous parait un travail pc'nible et chagrinant , Dieu , prit à le récom|ienscr, s'en fait un spectacle agréable. A la vue de la rtrompense qui nous attend , volons avec une ardeur invincible à cette espèce de martyre spirituel , ofi l'on demande le sacrifice de notre Ame. Uui , n'en doutons iMiint; eussions-nous re^ii mille blessures dans le combat , eussions-nous été renversés par terre mille fois , mille fois hmlés aux pieds de nus ennemis , nous .sommes encore a.ssnrés de la victoire, (lunrvu <|u'au lien de mettre lAchement les armes bas, nous ré-sistions jus(|u'au bout. Faisons seulement ce qui c.st en notre pouvoir, abandonnons le reste aux dispositions de la Pnvvidrncc . et disons : tQiie ce qui est arrête par la volonté divine dans le ciel , s aci'oinplisac. > C'est celte souniksion aux ordres de Dieu qui doit faire toute notre cmn.sulalion et toute notre ressource dans les souffrances. Après tout , la peine est le partage de l'hoinnie. De quelque cfilé qu'il se tourne, et quelque |urt qu'il aille, les tribulations, les croix, les tentations l'accompagneront partout et dureront autant que sa vie. U doit par con.sch]ucnt être loqjours prêtA lossoulenir. Heureux , si la grAce l'élève A ce haut dégré de perfection et de bonheur, où l'on res.sent une véritable joie A tout souffrir pour le Seigneur !
CIIAlMTnE II.
I OfSre de la nuil oa du matin. S. Atlmtkm à l’officr.
.1 OitJraciioiu et aécbrrtMc*. 4 .Vnileurt mercenaitr* et
InUdMea- S. Serrilittn ftJMrc. 6. UaiitaU rHIfftrut.
I . Eh bien , mou cher frère , vous ai-je assez développe les devoirs d'un vrai religieux? Ne voudriez-vous point encore des instructions plus étendues? Désireriez-vous que je vous marquasse en détail la manière dont vous devez régler votre intérieur et votre extérieur, le train de vie que
DK lil.OIS. 7'>l
vous devez mener et à quelles occupations vous devez principalement consacrer chaque moiiient de la journée , pour tenir une conduite raisonnablect digne de Dieu ? Je le veux bien, continuez A m'écouter.
A votre réveil et sur le point de vous lever pour l'office de la nuit, faites dévotement le signe de la croix , et demandez A Dieu par une courte prière le pardon de vos péchés et le secours de .sa grAce. Ensuite rejetez les idées grossières et confuses dont le sommeil laisse assez souvent des traces dans l'esprit ; occupez votre Ame de quelque pensée spirituelle, purifiez-la de plus en plus par de saints désirs; excitezvous A de secrets tramports de joie, de vous voir ap|>clé A chanter les louanges du Seigneur et A lui rendre vos hommages.
Que si la pesanteur du sommeil, la fragilité de la chair, la légèrelc naturelle A l'esprit mettent obstacle A ces élévations vers le ciel, bien loin de vous rebuter, prenez courage, faites-vous violence, et triomphez de tontes ces dificultés par un effiirt de la volonté et de la raison; a car le royaume des deux se prend par violence et il n'y a que ceux qui se font violence qui remportent.» la mesure du travail que vous entreprendrez pour votre Dieu sera la mesure de la récompense que vous recevrez de lui.
Après voua être promptement levé, offrez en sacrifire au Créateur votre Ame et votre cor|is,et mettez l'un et l'autre sous sa protection. Accourez aussiiAt au choeur, comme dans un asile assuré contre les poursuites de vas ennemis, cunnne dans un jardin de délices spirituelles. En attendant que l'office commence, laites en soele que votre esprit, déjpigé de toutes pen.sées tumultueuses, se trouve dans une .situation librs et tranquille; et an milieu de ce profond r-xaieillemenl. lAchezde vous exciter A de tendres senlimens d'amour pour Dieu.
2. Durant l'office, ayez soin d'en prononcer et d'en écouler toutes les paroles avec respect , arec attention, avec une sainte joie. C'est le len!p.s de goAler combien le Seigneur est doux, le temps de ressentir les charmes ineffables et la force incompréhcasibic de la parole de Dieu, le temps d'acquérir rinlelligencc des Ecritures et de comprendre ces oracles de l'Espril-Saint , qui furent toujours la nourriture et les délices des Ames chastes, humbles et mortifiées. Souvenez-
Digitb: ^ ’OOglc
722 LF, DIRECTEUR DES
vous donc de l'atlention qu'il y faut apporter.
Évitez cependant une trop fp^nde content ion d’esprit, surtout si vous ne vous sentez pas la tête ê l'épreuve d'une trop forte application ; sans cela vous pourriez vous causer un fp^nd préjudice à voii.s-raéine, et tomber dans un accablement, une confusion d'idées, une gêne et une contrainte qui , vous rendant impraticable l'usage de la méditation, vous formerait l'entrée à la connaissance des divins mystères.
3. Que les distractions ne vous causent point une inquiétude scrupuleuse, qui pourrait vous jeter dans le trouble et le découragement ; mais chantez les louanges du Seigneur avec une attention assez tranquille d'un eâté pour bÿimir la perplesité de ce saint eserciee, et de l'autre assez vive pour faire naître la joie. Si votre cœur vous échappe malgré vous, ne vous alarmez point, léchez de le rappeler par un doux cllfori , et faites sans trouble et sans embarras ce qui dépendra de vous, abandonnant le reste à la volonté divine.
Vous n'avez qu'à aimer Dieu constamment, et les défauts dont il vous est impossible de vous défiiire vous deviendront un sujet d'humiliation , un motif de vertu , une occasion de mérite , une source de consolation. Le terroir bien disposé trouve jusque dans le fumier un surcroît de fertilité, et l'homme rempli de bonne volonté jusque dans le sein de la misère, retire en son temps le fouit de ses imperfections et de ses faiblesses. Gela arrive lorsque le Seigneur, qui semble quelquefois se cacher, daigne reparaître. Mais en attendant le temps de sa visite, il faut souffrir avec patience l'abandon où il nous laisse; car que servirait-il de s'impatienter? Ce serait ajouter peine sur peine et faire voir, d'une manière bien sensible, qu'au lieu d'une humilité parfaite, on n'a qu'un amour propre pernicieux pour le salut.
Êtes-vous à la prière avec respect , et dans un vrai désir d'y apporter de l'attention; il n'en faut pas davantage. Dieu est content de von.s malgré les distractions qui vous empêchent d'étre aussi attentif que vous le souhaiteriez. Il ne vous fora jamais un crime de ces écarts d'une nature foible et volage , poun u que vous ne vous y arrêtiez pas voluutaireiuent quand ils arrivent , et qu'auparavaut vous n'y ayez pas donné occasion, foute de veiller à la garde de vos sens. Ne
A.MES RELIGIEUSES
pouvant alors rendre au Seigneur un hommage parfait, oforez-lni du moins avec une humilité profonde votre Itonne volonté et la droiture de vos intentions. le démon après cela n'aura plus aucun sujet de vous chicaner.
Quand vous n’auriez autre chose à présenter à Dieu que la résolution siucèrede sacrifier votre corps et votre âme à son service, avec les sentimciis d'une humble crainte à la vue de son auguste majesté, il n'en foui p.-)s davantage pour vous donner la justecunfianee que vous ne perdrez pas la récompense que Dieu promet à ceux qui lui sont fidèles. Mais malheur à vous, si durant l'oraison vous êtes lâche, indolent , inappliqué! car il est écrit : « Maudit est celui qui fait l'œuvre de Dieu négligemment!» Employez toutes vos forces pour lui donner tout ce qui dépend de vous, et vous serez quitte de tout, quand même vous ne pourriez pas tout ce que vous voulez.
Persuadé de la vérité de celle maxime, ne vous troublez point lorsque vous rencontrez des obstacles qui ne vous permcllent pas d'aller au.ssi loin que vos bons dc.sirs. Si vous avez l'esprit abattu, le cœur sec ou languissant, mal â la tête , les sens dissipés ; si vous resseutez quelque Icntation ou quelque autre peine , gardezvous bien de dire : Me voilà sans ressource, lé Seigneur m'abandonne, mon service lui déplaît; langage ordinaire des enfans de la défiance. Au lieu que, si vous portez cet état avec soumission et SUIS murmure pour l'amour de celui qui vous a appelé cl qui vous a élu, croyant fermoinent O qu'il est toujours â côté de ceux qui .souffrent, » pour les soulager dans leurs travaux et les récom penser, vous ne sauriez croire quel poids immense de gloire ce Dieu rempli de Imnté vous prépare, .\lors vous pourrez dire avec le prophète : » .Seigneur , j'étais devant vous comme une bêle, et néanmoins j'ai toqjoursélé avec vous , et vous avec moi. »
Mais écoulez ce qui suit, mon frère. Quand vous .seriez rempli des délices de la plus douce contemplation ; quand , élevé au-dessus de vousmême, vous seriez transporté jusqu'au troisième ciel et favorisé de reutrelien des anges , tout cela serait moins gr;md et moins estimable que de soutenir de bon cœur pour l'amour de Dieu les peines delà vie spirituelle, les aridités, les sécheresses , les désolations intérieures. Poui^
PAK l.OUIS DE BLOIS.
quoi? Parce que ce dernier l'Iat vous rend plu.s semblable à Jésus-Christ souFfraiit. Ce divin .Sauveiiraccahlé de Iristessc, d’ennui, de frayeur, et réduit à une af'onie niorlclle, rut recours J son pire, en lui disant : « Mon |)i-re , que voire volonté soit fiiile, el non pas la mienne! »et lorsqu'il se vil atlaehé sur la croix, les mains et les pieds percf'S de clous , il se contenta de dire : n Mon Dieu , mon Dieu , pourr|iioi m'avez-vous délaissé? «Et c'est pour vims, mon cher fi-ère, qu'il a souffert avec un très grand amour les douleurs et les ignominies d’une passion si remplie d'amertumes. .Souffrez donc à son exemple avec un sainte et invincible patience, et attendez en silence le temps oit il plaira au Toul- Pui.s.sant de vous délivrer. Soyez assuré que quand il paraîtra au jour de ses vengeances, il n'examinera pas si vous avez eu beaucoup de consolations intérieures, mais si vous avez été fidèle il le servir et à l'aimer.
4. Parmi ceux qui servent Dieu, la plupart ne sont que des serviteurs mercenaires et infidèles. Tandis qu'ils jouissent des douceurs d’une dévotion sensible , et qu'ils ont actuellement le don des larmes, on leur voit une feneur, un attrait pour l'oraison , une ardeur pour toute sorte de bonnes ceuvres, une tranquilité d'Sme, qui porterait à croire qu’ils sont au-dessus des feiblesses ordinaires il tous les hommes; mais dès qu'ils sont privés de ces faveurs, leur vertu s'évanoait ; ils entrent dans le trouble, dans l'indignation, dans l'amertume, dans l'impatience; ils négligent la prière ; ils abandonnent leurs exercices ; et parce (pi'ils ne ressentent pas il leur gré les joies spirituelles, ils se tournent vers les plaisirs des sens, [lar un changement funeste et déplorable.
Quand on est capable d’en venir là , il est visible qu'on n'aime point Dieu d’un amour pur et chaste ; que l’on ne désire ses dons que par un amour déréglé, et qu’on ne cherche que sa propre satisfaction ; car si on aimait Dieu purement , et sans avoir de fallachement pour ses seules douceurs, lechagrin de s'en voir privé n'Oterait point la paix intérieure et ne porterait point ceux dont je parle à quitter Dieu pour se livrer aux plaisirs des sens. Ils ne servent donc pas Dieu fidèlement, puisqu'une petite épreuve suffit pour les rendre infidèles il leurs engagemens ; et on les doit mettre au rang de ceux dont l'flvangile
ri3
dit ; «qu'ils ne croient que pour un temps, et qu'ils abandonnent leiirdcvoir au moment de la tentation. « la prospérité les retient, l’adversité les écarte. Tant que Dieu remplit leur Ame de i délices, ils sont à lui; dès qu'il les en prive, ils quittenl son service ; ce qui donne droit de dire que c'est plus pour eux que [tour lui qu'ils le servent , piii.squ’ils cherchent leur propre satisfaction A faire leur propre volonté , plutèt que celle de Dieu.
Quel est leur aveuglement! la sainteté, qui consiste proprement dans la destruction des vices, ils la mellent dans les coosolalions spirituelles; ne sachant pas qu'elles rendent toujours équivoque l'amour qu’on a pour Dieu , et que la preuve la plus certaine du véritable amour cal de soutenir avec courage la privation de ces douceurs. Ne vous y trompez pas ; la dévotion sensible vient plus souvent de l'homme que de Dieu, de la nature que de la gr,Acc, de l'humeur et du tempérament que d'qn principe surnaturel et divin. Mais enfin , dequelque part qu'elle procède, si on n'est continuellement sur ses gardes, elle produit un .secret orgueil, une criminelle complaisance en soi-mème et une |tcrnicieuse sfeurité; témoins les personnes dont je parle. Dans les aa’ès de leur ferveur , elles forment aisément des sou|icun< el des jugemens au désavantage du prochain , et le méprisent comme indigne de participer aux privilèges dont elles jouissent. Elles se cruient déjà des modèles de sainteté et les dépositaires des secrets de Dieu. Elles souhaitent les révélations célestes, et s'imaginent bienlAt qu'elles en ont. Elles vont même jusqu’à désirer qu'il se fa,sse en leur faveur ou par elles des miracles éclalans, pour convaincre les autres hommes qu’ils sont très éloignés du haut degré de sainteté où elles croient être arrivées. Cest ainsi que se perdent dans leurs pensées ceux qui soupirent plus après les bénédictions du ciel, qu'après celui qui en est le dispensateur.
6. I.«s fidèles serviteurs en usent autrement. Ils s'oublient eux-mèmes pour ne songer qu’à Dieu; ils ne cherchent qu'à accomplir sa volonlé, qu’à procurer sa gloire, qu'à lui taire un sacrifice continuel de leur amour-propre. Qu’il répande dans leur creur les joies spirilurlirs, ou qu'il en suspende le cours pour laisser leur Ame dans l'aridité , ils sotil toujours les mêmes , tuu-