CHAPITRE VI
Dn Taîncc prédictiooi dn MiruloguM.
J'avais aussi renoncé dès lors aux trompeusaa prédictions des astrologues et A l'impiÂé da leurs rêveries. Que je vous bénisae cnoore sur ec point , mon Dieu , du plus profond de mon cœur, et que je reconnaisse la miséricorde infinie que vous m’avez finie ! Uui , mon Dieu, c’est vous seul qui m’avez détrompé de ces illusions et de cet songes. Car, qui peut nous .tirer de toutes les erreurs pernicieuses et mortelles, que celui qui est la vie suprême qui ne peut mourir, qui est la sagesse éternelle qui éclaire toutes les âmes dans leurs ténèbres et dans leurs aveuglement, sans avoir besoin d’aucune lumière, et qui gouverne tout l'univers par cette admirable providence , qui .s’étend jusqu’à une Feuille d’arbre que le vent emporte? \ous vous servîtes, mon Dieu, d'une rencontre merveilleuse pour vaincre celle opiniâtreté avec laquelle je combattait les raisons du sage vieillard Vindicien et de Nébride, qui, bien que jeune , avait une lumière d'esprit imcomparablc, dont le premier soutenait très fortement, et le second me disait souvent , quoique avec quelque sorte de doute, qu'il n'y a {joint de science capable de prévoir les choses futures; mais que les coqjecturcs des hommes rencontrent quelquefois par hasard la vérité, et que dans la multitude des choses qu’ils prédisent, il eu arrive
quclque»Huies,iion queeeux qui Itsa^iureDt en de « servante; car, comroe en déni femmes
aient aoettiie conoainance , mait parce qu’entre oommeocirent i être en travail , ib se doonêrent
tant d'êvénemens imaginaires qu’ils prédisent avis de œ qui se passait dans lents maisms , et
en l'air 3 est presque impossible que, dans le tinrent des valets tout prêts pour se les envoyer
cours des clioses düi monde, il ne s'en trouve ê l'instant qu’dles smuient accouchées, ce qui
quelqu’un de véritable. Vous vous servîtes donc leur était facile par le pouvoir que chacun d'enx
pour me faire rendre i la vérité , d'un de mes avait chez soi. Il qjoutait que ces valets qu'ils
amis qui u'était pas fort savant en astrologie , et s’envoyèrent , se rencontrèrent si justement è
qui était néanmoins fort curieui et fort ardent i moitié chemin , qu'ils ne purent ni l'un ni
consulter les astroh^pies. Il avait appris de son l’autre remarquer qu'un même moment et un
père une chose trfe importante pour ruiner même regard des planètes dans la naissance de
toutelavaineestimedecettescience,sur laquelle ces deoi enfons; et néanmoins Firmin , comme il ne faisait pas asiej de réflexion. étant d'une maison considérable parmi les siens ,
Cetbomme,nomméFirroin,qniavaitéléfort virait dans le monde avec estime et avec éclat, bien élevé , et qui n’était pas peu instruit dans son bien s'augmentait tous les jours , et U était
l'éloquence, me consultant un jour comme le élevé dans les charges les plus bonnrahles; au
plus cher de ses amis , touchant quelque affaire lieu que le fils de cette servante était toqjours
qui lui donnait une grande espérance pour sa dans une vie sqjette et malheureuse, sans sentir
hKtunc,etmedeinaiidaatce qu'ilm'ensemhlait diminuer le poids du joug si rude et si en-
selon ce que j'en pouvais juger par son haros- nuycux de sa conditioa servile ; ce que je savais
cope, je ne refusai pas de lui dire mes coqjec- poc le rapport de cclui-ti même qui le connais-
tures, et ce qui me vint en la pensée. Mais u>t parfàitemenL
comme je eommen^is déjè i entrer sur ce sqjet Ayant ouï cette histoire, et l'ayant crue, dans ropinioo de Nébride , j’y ajoutai que j’étais perce que celui qui la racontait était très digne
presque pmuatb que toutes ces prédictioas de foi , ce qui me restait de doute fot éclairci,
étaàait vaines et rkficules. Alors il me raconta et toute ma résistance fot vaincue. La première
que sou père avait eu une curiosilé nompareille chose qoe Je fis ensuite fut de tâcher de guérir
pourlc8Uvresquitraitentdecettescieiice,et qu'il même l'esprit de Firmin de cette curiosité si
avait un arai qui ne les aimait pas moins qoe vaine , lui représentant pour cela, qu'eu oon-
lui ; de sorte qu’ils donoaient l'un et l’autre tout sidérant la figure de sa nativité j’aurais dâ , pour
leur temps à cette étude, et brûlaient d'une telle leur dire vrai, y remarquer que sm paréos
pamioo pour ces niaiseries, qu’ils observaient étaient des principaux de leur province, et te-
jusqu'â la naissance des animsux qui naissaient naient un grand rang dans leur ville ; qu'il était
chez eux, et remarquaient quelle était la silo»- fort bien né; qu’il avait été élevé avec grand
lion du ciel eu ce moment, afin de se rendre soin, et instruit dans les belles-lettres. Que si
savons psr ces sortes d’expériences. ce scrvilrur fût venu me consulter et me foire
U disait donc avoir appris de son père, que voir que les mêmes constellations avaient prê-
Uiesque sa mère était grosse de lui qui me par- sidé à sa naissance , puisque, selon ce qu’il
lait , il se rencontra qu'une servante de son ami m'en avait rapporté lui-même , il ne pouvait y
l’était aussi : ce qu'il ne manqua pas de recon- en avoir eu d’autres, il eût follu que pour lui
naître aussitôt, lui qui observait même si eiar- dire la vérité, j’y eusse reconnu qu'il était né
temeul quand ses chiennes faisaient leurs petits, d’une fomille très basse, d'une condition scr-
.âinsi, il arriva que tous deux remarquant avec vile, et que toutes les autres cireoostanees de
un eoin nompareil le jour, l'heure et le moment sa fortune étaient très différentes et très éloi-
dc raceoucliemeol , l'un de sa femme , et l’autre gnées de celles que j'eusse dû avoir remarquées
de sa servante , elles accouchèrent toutes deux auparavant. Or, comment auraia-je pu, n'ayant
ensemble, et si fort en même temps, que n’y que les mêmes astres à consulter dam ces deux
ayant pas â dire une minute, ils forent obligfo nativités, leur répondre diverses dmses; ce
de foire tous deux la même figure , l'un de la que néanmoins j'aurais dû foire pour leur dira
naissance de son fils, et l'antre de celle do fils ta vérité â Ions deux , puisque si je Ifir avais
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1 12 CO.NFESSIOiNS DE SAINT
voulu dire à tous deux les memes choses, couune riospcclion des astres m'y obligeait, je me serais nécessairement trom|^ en l’un ou eu l'autre? De lü je conclus très certainement que ce que l'on dit de véritable après avoir observé ces astres, se dit par hasard et non par science ; et que ce que l'on dit de fiiux ne doit pas être attribué au défiiut de l'art , mais i la tromperie qui se rencontre aisément en tout ce qui ne se dit que par hasard.
Le récit de cette histoire m'ayant donné un grand jour pour découvrir entièrement la fausseté de cet art , comme je souhaitais avec passion de pouvoir convaincre d'erreur et rendre ridicules ceux 'qui font profession de cette science, et qui vendent aux autres leurs songes et leurs rêveries , pour leur ôter tout moyen de se défendre , en disant que Firmin ou son père n'avait pas dit vrai en ce qui m’avait été conté, je commençai ù considérer en moi-même tout ce qui se pouvait dire sur cette matière, et à faire parliculicrciucnt réflexion sur l'exemple de deux jumeaux , dont la plupart venant au monde se suivent de si près, que de quelque importance que l'on veuille dire qu'est ce petit intervalle de temps dans la nature des choses , il est néanmoins si insensible qu'un astrologue ne saurait le remarquer, ni faire pour cela d'autre figure que celle qu’il est obligé de considérer pour bien réussir dans ses prédictions. Et néanmoins ses prédictions ne se trouveraient pas véritables , puisqu'en observant deux Rgurcs tout-à-fait semblables , il aurait dA dire les mêmes choses d'ÉsaO cl de Jacob , dont la vie ayant été si diffiSrente, ces mêmes choses qu'il aurait prédites se seraient par conséquent trouvées fausses. Ou s'il prédisait véritablement les événemens de leur vie , il ne dirait donc pas les mêmes choses de tous les deux , quoiqu'il ne pAt voir que les mêmes dans les flgures de la nativité de l’un et de l’antre. Et ainsi ce serait par hasard et non par science qu'il dirait vrai.
Car, comme vous gouvernez tout l’univers, mon Dieu , avec une justice suprême et une sagesse incomparable, vous faites, par de secrets mouveinens, que sans qne ces astrologues ni ceux qui les consultent sachent ce qui se passe dans eux , les uns rendent des réponses et les autres les reçoivent telles qu'ils méritent , selon la corruption qui est cachée dans le fond des âmes,
et l'aMme impénétrable de vos jogemens. Et que l'homme ne soit |ias si liardi, mon Dien, que de vous demander : «Qu'est-ce que cela? et pourquoi cela >? (jti'il se garde bien de vous le demander puisqu'il est homme, et par conséquent incapable de pénétrer les secrets de votre admirable conduite.
CHAPITHE Ml.
Il logflVe (fe^rtodes fo toa «spril en neberciMBt la
caïue du mal , et ne pouraat couocfotr k« eboaea tptn-
tuellra.
Seigneur, qui êtes mon protecteur et mon seul appui , vous m'aviez alors affranchi de ces liens; mais je ne pouvais encore trouver aucune issue pour sortir du labyrinthe où j'étais entré en voulant chercher la cause du mal. Vous ne permettiez pas néanmoins que l'agitation de mes pensées sur ce sujet pAt me détourner en aucune sorte de la foi qui me faisait croire nonseulement que vous êtes, mais que votre essence est immuable , que vous prenez soin des hommes , que vous les jugez selon leurs oravTes, et que Jésus-Christ, votre fils unique notre Seigneur, et l'instruction des divines Écritures que l'autorité de votre Église catholique nous rend si recommandables, sont la seule voie de salut par laqurlle vous voulez conduire les hommes à cette vie bienheureuse que vous nous réservez après notre mort.
Ces vérités étant donc si puissamment éhiblies dans mon esprit que rien n'était capable de les ébranler , je ne laissais pas toutefois de rechercher avec mille inquiétudes et mille peines d'oA pouvait procéder le mal. Quels toormens mon coeur ne souffrit-il point dans l'enÉuitement dcccs pensées?Quclssoupirs ne jeta-t-il point? Vos oreilles les entendaient; mais je ne le savais pas ; et lorsque , dans le silence , je travaillais avec tant d'eflbrtsâ celte recherche, ces accablemens de mon esprit étaient comme des voix éclatantes qui s'élevaient jusqu'au trônede votre miséricorde.
Vous saviez, mon Dieu, ce que je souffirais, et nul homme du monde ne le savait. Car qu'étail-ce que ce peu que je disais â mes plus intimes amis? Comment auraient-ils pu ^nétrer jusque dans mon âme pour y voir ce grand trouble et ce grand tumulte dont die était agitée, rt que je n’aurais pas pu moi-même leur
CONFESSIONS DE SAINT
découvrirqiiandjc n'aurais fait autre chuseque de m’entretenir avec eui? Mais tous ces efforts et toutes ces plaintes , qui étaient comme des ru(;issemens de mon oeur, montaient jusqu'à vous : <mes désirs étaient présens devant vous, et la lumière de mes yeux n'était plus avec moi • pour user des termes de l'Ëeriture; car cette lumière est intérieure , et j'étais tout extérieur: elle n'occupe point de lieu, et je ne portais mon imagination que vers les choses qui remplissent quelque lieu, et U je ne trouvais point de lieu où me reposer ; nulle d'elles ne me recevait en sorte que je pusse dire : • Cela me suffit , et me voici bien ; i ni ne me permettait de retourner en un lieu où je pusse avoir quelque repos, parce que j'étais au-dessus de toutes ees choses, comme j'étais au-dessous de vous ; et que comme je vous suis assujetti , A mon Dieu , qui êtes ma seule véritable joie , il vous a plu de m'assujettir tout ce que vous avez créé de moins noble que je suis.
Cest là le juste tempérament que j'étais obli|;é de garder, et comme la moyenne région au-dessous de vons et au-dessus des créatures, dans laquelle je devais chercher mon salut, afin de conserver inviolablement l'avantage que j'avais d'avoir été créé à votre image, qui me devait donner un empire sur mon corps en me tenant assqjetti à votre puissance absolue et souveraine; mais ayant voulu [»r mon orgueil me révolter contre vous , et m'armer de la dureté de mon cœnr, comme d'un bouclier impénétrable, pour combattre mon Seigneur et mon maître, ces créatures qui devaient être sous mes pieds s'élevaient sur ma tète, et m'accablaient de telle sorte qu'elles ne me donnaient point de trêve et ne me permettaient pas de respirer : je les rencontrais partout qui se présentaient en foule à mes sens; et lorsque je pensais rentrer dans moi-même, et m'entretenir avec mes pensées, ces images corporelles me venaient troubler : elles m'environnaient de tous cAtés, comme pour m'empêcher de retourner en arrière, et semblaient me dire: «Où vas-tu, toi qui es si impur et si indigne de t'élever à la connaissance des choses divines? >
Voilà l'état où mes plaies m’avaient réduit ; parce que, selon les oracles de votre parole, vous humiliez les superbes en permettant qu'ils reçoivent de grandes blessures. Ma présomption
AlIGLiSTIN. — UVBE VU. 1 13
m'éloignait de vous; et l'orgueil qui m'avait enflé le visage, me fermait les yeux de telle sorte que je ne pouvais apercevoir la lumière de la vérité.