‹ Choix de chansons galantes d'autrefois; avec une introd. et des notes. Ouvrage orné de deux planches gravéesChapitre 5 sur 97 · VENTREBLEU 1 MARION · texte numérisé non relu

VENTREBLEU 1 MARION

— y entrebleu ! Marion, Qu'est donc cette claireté Qui est dans ta cheminée,

Morbleu I Qui est dans ta cheminée ?

— Hélas ! mon bel ami, Ce n'est pas de la claireté, C'est l'ombre de ma fumée,

Mon Dieu !

C'est l'ombre de ma fumée !

— y entrebleu ! Marion, Qui est donc ce chevalier Qui est dans ton lit couché,

Morbleu !

Qui est dans ion lit couché ?

— Hélas ! mon bel ami, Ce n'est pas un chevalier,

C'est ma compagn' qui est couchée.

Mon Dieu !

C'est ma compagn' qui est couchée.

— Ta compagne était-elle belle ?

Avait-elle la barbe noire ?

— Elle a mangé des mûres noires, Vous semblait qu'elle était noire.

— Entre les Chandell's et Pâques Y croit-il des mûres noires ?

— Il y croît des mûres noires Entre PAqu's et les Chandelles.

— Qu'as-tu fait cette journée, Qu'au logis n' t'ai pas trouvée ?

— J'ai z'été à la fontaine Chercher d' l'eau pour la semaine.

— Te fallait-il une journée Pour aller à la fontaine ?

— Les ch'vaux d' la reine y avaient passé; L'eau y était troublée.

— Viens-moi montrer les passées

Qu' les ch'vaux d' la reine y ont laissées.

— Il a neigé cette nuitée :

Les passées sont rebouchées.

— Tu es bonn' pour un' bergère, Tu sais bien t'y retourner.

— Quand j'y étais chez mon père.

J'ai toujours été bergère.

— J'irai, j'irai chez ton père, Te ferai battr' par ta mère.

— J'irai, j'irai chez mon père, J'aurai à dîner chez ma mère.

— Je t'y mènerai z'en laisse, Je t'y ferai chien de chasse.

— Non, je n'irai point en laisse, J' n'y serai pas chien de chasse.

— Je t'y mènerai z'en Flandre, Et puis t'y ferai pendre.

— Laissez, laissez ces potences Pour ces grands voleurs de France.

Lisez maintenant cette autre version — si différente ! — de la même querelle, qui fut recueillie dans Vouest de la France par le regretté Charles de Sivry et publiée dans ta Revue des traditions populaires de M. Paul Sébillot :

— Qu'allais-tu faire à la fontaine, j Corbleu ! Marion,

Qu'allais-tu faire à la fontaine ?

— J'étais allé' quérir de l'eau.

Mon Dieu ! mon ami, J'étais allé' quérir de l'eau.

— Mais qu'est-ce donc qui te parlait,

Corbleu ! Marion, Mais qu'est-ce donc qui te parlait ?

— C'était la fille à noV voisine,

Mon Dieu ! mon ami.

C'était la fille à noV voisine.

Les femmes ne portent pas d' culottes.

C'était sa jupe entortillée.

Les femmes ne portent pas d'épée.

C'était sa quenouille qui pendait.

Les femmes ne portent pas d' moustaches. C'était des mûres qu'elle mangeait.

Le mois de mai n' porte pas d' mûres. C'était une brandi' de l'automne.

Va m'en quérir une assiettée.

Les p'tits oiseaux ont tout mangé.

Alors, je te coup' rai la tête !

Et puis que ferez-vous du reste ?

Il s*agit, dans les deux cas, d'une scène de jalousie : mais les reproches ne sont plus les mêmes, non plus que les explications, là assez vagues, sans cohésion, ici beaucoup plus nets, plus précis, plus serrés, plus logiques, émanant d'un observateur avisé et d'une rouée commère. Les deux versions, si variées de ton, si rapprochées de forme, sijnthétisent deux états d'âme fort différents, deux races bien distinctes. Et c'est cependant la même chanson !...

On pourrait multiplier les exemples. J'en ai, pour ma part, noté pas mal d'assez caractéristiques au cours des recherches que j'ai faites à la poursuite de cette servante coquette qui se barbouillait si ingénument de cirage. Car il m'est alors arrivé, — je l'avoue en toute franchise, — ce qui a dû arriver, j'imagine, à la plupart de ceux qui ont mis avant moi le nez dans les recueils de chansons. J'y ai très vite pris goût et, au fur et à mesure que j'en rencontrais une qui me plaisait, je la notais ; de sorte que je possède maintenant une respectable collection de « cahiers de chansons », tout comme un matelot sentimental.

C'est un de ces « cahiers » que je publie ici à l'instigation de l'ami Henri Daragon. On trouvera peut-être que le besoin ne s'en faisait pas sentir très impérieusement. Il existe en effet des centaines et des centaines de recueils de chansons de tous genres, historiques, guerrières, politiques, libertines, patriotiques, satiriques, chansons de circonstances et chansons de métiers, chansons à boire, à manger, à fumer, que sais-je ? Dans ces derniers temps, surtout, l'on a multiplié les anthologies de ce

genre, en particulier depuis que nos patients érudits ont recueilli et noté, avec un rare talent et une science impeccable, les vieilles chansons populaires de nos provinces ou de nos corporations. Mais, dans la plupart de ces publications du folklore, Von s'est attaché, en même temps que les poésies naïves d'autrefois, à nous rendre les mélodies primitives, source intarissable où nos musiciens d'aujourd'hui s'en vont volontiers puiser leurs ins ■ pirations. Il nous a paru qu'à côté de ces recueils plus ou moins musicaux, il pouvait y avoir une petite place pour une anthologie plus spécialement littéraire. Car il est des chansons d'une forme, d'une « tenue » admirables, au point de vue du style. On a prétendu quelquefois qu'on ne pouvait décemment pas admettre celles-ci au rang des poésies véritables, parce qu'elles sont avant tout destinées à être chantées et non à être lues. En ce cas, faut-il donc prétendre que les « chansons » rimées par Musset, par Hugo, par Banville, pour ne citer que ceux-là, ne sont point des poésies, uniquement parce que des compositeurs les ont mises en musique ? Ce n'est point sérieux et qui donc oserait le soutenir ?

La vérité est qu'en publiant, depuis une trentaine d*années, tant de chansons populaires anonymes, dues à Von ne sait qui, nées on ne sait où, transmises on ne sait comment, on a un peu trop oublié que des poètes — et les plus grands entre les plus grands — n'ont point dédaigné de rimer des chansons d'un incontestable mérite, qui ne le cèdent en rien à leurs autres poésies. Beaucoup de ces chansons, certes, sont déjà bien oubliées, tellement même qu'elles sont aujourd'hui pour ainsi dire inconnues. Cependant, l'on ne saurait songer à les sauver toutes de l'oubli : elles sont trop, comme disait l'autre ! Il faut donc se résoudre à un choix ; et un choix est bien difficile parmi tant d'oeuvres de valeur. Il faut se décider, si l'on ne veut pas être débordé, à un classement par genres, par espèces, et adopter tel ou tel, ou les chansons historiques, ou les chansons bachiques, politiques, corporatives. S^ans doute, la chanson historique ou politique offre l'avantage d'être plus qu'une autre un reflet de la vie tout entière de notre pays, « le visage, a-t-on dit justement, de notre passé ». Mais la chanson « galante » en est Vâme ; elle synthétise à merveille, mieux que toute autre.

les divers régimes sous lesquels elle s'est donné libre cours : plus exclusivement joyeuse et erotique sous la Renaissance, elle est devenue plus libertine pendant la Régence, plus gaillarde sous Louis XV, plus frivole sous Louis XVI, plus provocante au temps de la Révolution, plus effrontée sous VEmpire, plus insouciante sous la Restauration, plus légère et plus irrespectueuse sous la monarchie constitutionnelle, mais toujours tendre et spirituelle ; elle est la vraie chanson française.

Je me suis donc borné à publier ici un choix des meilleures chansons galantes d'autrefois, des plus originales, de celles qui reflètent le mieux les évolutions du genre aux différentes époques de notre histoire. Car la chanson galante a existé de tout temps. J'imagine qu'elle n*a pas d'autre origine que celle qui lui a été assignée par le chansonnier Armand Gouffé dans ce joli couplet que Romagnesi{l) a mis élégamment en musique :

(1) Antoine-Josepli-Michel Romagnesi, né à Paris en 1781, mort dans la môme ville en 1850. Ce musicien d'origine italienne a composé un nombre considérable de romances. Il a long:t€mps dirigé le journal VAbeillc musicale et publié une méthode de chant estimée, la Psychologie du chant.

Rencontrant sous l'ombrage

Fille au gentil corsage,

Au gracieux visage,

Un berger fut, je gage, Le premier qui chanta : a, a, a, a.

Sensible à son hommage,

A son naïf langage,

La bergère, peu sage.

Avec lui répéta : a, a, a, a.

La chanson, au village,

Ainsi se présenta.

Cette légende rCest pas seulement tout ce qu'il y a de plus vraisemblable : elle a encore le mérite d'être pimpante, gracieuse, et, tout bien considéré, d'une morale aussi sûre et plus accessible que l'épître de Luce de Lancival à Clarisse « sur les dangers de la coquetterie » .

// ne faut point en effet se méprendre sur la prétendue immoralité des chansons dites « galantes ». // importe d'ailleurs de bien s'entendre et de reconnaître qu'on peut utile-

ment prêcher la morale avec impudeur.

C'était, à tout prendre, ce que faisaient les Spartiates quand ils montraient des ivrognes à leur fils pour dégoûter ceux-ci de Vivragnerie. On peut, en somme, soutenir très sérieusement que la meilleure façon de mettre les jeunes filles en garde contre les faux-pas, c'est de leur raconter comment leurs grand'mères en firent. Le tout est, en pareil cas, de ne pas dépasser la mesure permise et de ne pas verser dans la trivialité. Pour gaillardes, libertines même, voire erotiques que soient les chansons réunies ici, elles ne sont cependant point licencieuses — ou si peu, — à coup sûr pas graveleuses : uniquement préoccupé de leur mérite littéraire, je ne pouvais pas ne pas laisser de côté les insanités pornographiques qui sont encore plus ineptes qu'ordurières.

C'est du reste pour un motif de même nature que je me suis borné à ne joindre à ces chansons que des notes purement biographiques sur les poètes qui les ont rimées, sans appréciations d'aucune sorte sur la valeur de l'œuvre générale de chacun d'eux. Voici pourquoi : sauf Béranger, qui a pu dire sans trop

d'exagération (1), « qu'il n'était et ne voulait être qu'un chansonnier », tous ces faiseurs de chansons ont rimé d'autres poésies, composé d'autres œuvres ; et Désaugiers lui-même à écrit plus de cent cinquante pièces de théâtre. En étudiant ici chacun de ces écrivains ainsi qu'on a coutume de le faire dans les autres anthologies, il eut donc fallu apprécier leurs « manières )>, signaler leurs qualités, dénoncer au besoin leurs défauts. Mais c'est uniquement comme chansonniers qu'ils figurent dans ce recueil : or, la meilleure façon de louer les poètes étant de les citer, les chansons d*eux qui sont reproduites ici doivent suffisamment plaider en leur faveur sans qu'il soit nécessaire d'insister ; ce ne sont pas en effet les beautés de Rolla ou du Barbier de Séville qui ajouteront ou retrancheront le moindre mérite aux jolies chansons qu'ont pu faire Beaumarchais ou Alfred de Musset.

D'autre part, il ne faut pas qu'on s'étonne

(1) Béranger lui-môme ne s'est, en effet, pas borné à rimer uniquement des chansons. Outre sa Biographie et \es préfaces que Ton sait, on a trouvé dans ses papiers des œuvres théâtrales, — une comédie en vers, un opéracomique, un <« à propos », — qui ont été publiées par M. L.-Henry Lecomte. (H. Daragon, édit.)

par trop de ne pas trouver ici des chansons archiconnues, peut-on dire, comme Ma Grand'mère de Béranger, —

Combien je regrette Mon bras si dodu,...

— ou comme l'immortel dialogue de Monsieur et Madame Denis, qu'a si spirituellement noté Désaugiers. Ce sont là chansons galantes qui ont été si souvent reproduites que tout le monde les sait par cœur : j'ai donc pensé qu'il valait mieux donner ici à leur place quelques chansons moins connues des mêmes auteurs ; aussi bien, le bagage de la plupart de ceux-ci est-il assez riche pour qu'on puisse leur faire de nombreux emprunts.

Et, pour terminer, si quelqu'un me faisait observer que toutes ces explications ne constituent pas une « préface », je me bornerai à répondre, comme Désaugiers : « La plaisante chose qu'une préface à la tête d'un recueil de chansons ! »

Chansons Galantes d'Autrefois

Page 1