UE, LIV. VI
avons d'advancer la gloire de nostre Dieu, l'obéissance et service très humble deu à Vostre Majesté, l'affection que nous avons à la patrie, et nomméement à l'Église de Dieu, nous a conduicts jusques en ce lieu, auquel nous espérons que nostre bon Dieu et père, continuant le cours de ses bontés et miséricordes, vous fera pareille grâce, sire, qu'il feit au petit roy Josias, il y a maintenant deux mille deux cens et deux ans ; et que soubs vostre heureux gouvernement, madame, assistée*de vous, sire, et des autres très excellens princes du sang et seigneurs de vostre conseil,- l'ancienne mémoire de la tant renommée roine Clotildeserarafraischie, laquelle servit jadis d'instrument à nostre Dieu pour donner sa cognoissance à ce royaume. Telle est nostre espérance, pour laquelle, sire, nous sommes prests d'employer nos propres vies, à fin que vous faisans très humble service en une chose si louable et si saincte, nous voyons le vray siècle doré, auquel nostre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ soit servi tout d'un accord, ainsi que tout honneur et gloire luy appartient à jamais. Amen, n
Icy de Bèze et sa compaignie fleschirent le genouil à terre, puis relevé il poursuyvit, en présentant la confession de foy des Églises de France au roy, comme il s'ensuit :
« Sire, il plaira à Vostre Majesté n'avoir esgard à nostre langaige tant rude et mal poli, mais à l'affection qui vous est entièrement dédiée. Et d'autant plus que les poincts de nostre doctrine sont clairement et plus au long contenus en ceste confession de foy que jà nous vous avons présentée, et sûr laquelle se fera la présente conférence, nous suppUons très humblement Vostre Majesté nous faire de rechef ceste faveur de la recevoir de nos mains, espérans, moyennant la grâce de Dieu, qu'après en avoir conféré en toute sobriété et révérence de son nom, nous nous en trouverons d'accord. Et si au contraire nos iniquités empeschent un tel bien, nous ne doutons que Vostre Majesté, avec son bon conseil, ne sçache bien pourvoir à tout, sans préjudice de l'une ny de l'autre des parties, selon Dieu et raison. »
Or, ainsi que ledict de Bèze, parlant du sacrement de la cène, vint à dire que quant à la distance des lieux le corps de Christ est esloigné du pain et du vin autant que le plus hault ciel est esloigné de la terre, cela fut trouvé s^i
PE L'ESTAT DE LA RELÏ^iON
hôilyeàu et estrange entre les pi^élats, que soubdain ik èommeneèrent tous à nmrmurer et faire un grand bruict ; lequel toutesfois estant aucunement appaisé, de Bèze ne laissa de passer oultré jusques à la fin.
Et atyânt achevé de dire, le cardinal de Tournon, tout tremblantde courroux, print, comme primat et président de ladicte assemblée, ad nom d'icelle la parolle, s'adressant au roy : luy remonstrant comme par son exprès commandement ladicie assemblée des estats avoit, pour luy obéir, consenty que ces nouveaux évangélistes fussent ouys, non toutesfois sans scrupule de leurs consciences, prévoyans qu'ils pourroyent dire, comme ils avoyent faict, choses Indignes de l'oreille d'un roy très chrestien, lesquelles pourroyent, et non sans cause, avoir offensé plusieurs gens de bien qui estoyent autour de Sadicte Majesté. Que ladicte assemblée, se doubtant qu'il en adviendroit ainsi, luy avoit donné charge de le supplier en ce cas très humblement de ne vouloir aucunement croire ny adjousier foy ny aux sens ny aux parolles que celuy qui avoit parlé pour ceux de ladicte nouvelle religion avoit dictes, et de suspendre le .jugement qu'il en pourroit faire, jusques à ce «qu'il eust ouy ce que ladicte assemblée entendoit lây felre remonstrer au contraire; par où elle t^èroit que Sadicte Majesté et toutejrhonora- We compaignie, dont elle estoit assistée, pour- Iroit cognoislre la différence qu'il y a entre le •mensonge et la vérité. Le suppliant leur vouloir donner jour pour cest effect; y adjoustant que, sans le respect qu'ils avoyent eu à Sadicte Majesté, ils se fussent levés en oyant les blaspbesmes|et abominables parolles qui avoient esté proférées, et n'eussent souffert qu'on eust passé oultre. Et que ce qu'ils en avoyent faict, avoit esté pour obéir au commandement de Sadicte Majesté, la priant très humblement de persévérer dans la foy de ses pères, invoquant la Vierge Marie et les benoists saincts et sainctes de paradis qu'ainsi peust-il estre.
jU raine respondit que l'on n'avoit rien faict ea f eif i que par la délibération du conseil et adf^n dfi la cour de parlement de Paris, et que ce ^^cfttoit point innover ou muer, ains pour appaiser les troubles procédans de la diversité d'oipinions en la religion, et de remettre les forivoyés au vray chemin.
Le lendemain de Bè^e esçrivil à la roine en
la manière qpi s'ensuit : «^ j^acfatmë, conune ainsi soit que vostre très humble serviteur Théck dore de Bèze ait occasion de craindre que Vostre Majesté ne soit demeurée peu satisfaicte d'une parolle qu'hier il prononça sur la matière du sacrement, laquelle, à son grand regret, fut trouvée fort estrange par messieurs les prélats, ce considéré il supplie très humblement Vostre Majesté d'entendre plus amplement ce que pour lors il n'a peu assez exprimer, à cause du bruict qui s'esleva, de sorte que sa conclusion ne fut entendue comme il eust bien désiré, et comme il avoit proposé.
« Madame, ce qui m'a baillé occasion de tomber en un tel propos, c'est qu'il y en a plusieurs qui estiment, par faulte de bien entendre nostre confession de foy, que nous voulons forclorre Jésus-Christ de la saincte cène, qui seroit une impiété toute manifeste; car nous sçavons,^graces à Dieu, que ce tant précieux sacrement est ordonné du Fils de Dieu, à fin qu'en nous faisant de plus en plus participans de la substance de son vray corps et de son vray sang, nous soyons de tant plus unis et incorporés avec luy, pour en tirer la vie éternelle. Et de faict, s'il estoit autrement, ce ne seroit point la cèoe de nostre Seigneur.
«* Ainsi, madame, tant s'en &ult que nous voulions dire que Jésus-Christ soit absent de sa saincte cène, qu'au contraire nous scaurions aussi peu porter un tel sacrilège que personnes qui soyent au monde. Mais il y a grande différence de dire que Jésus-Christ est présent en la saincte cène, en tant qu'il nous y donne véritablement son corps et son sang, et de dire que son corps et son sang sont conjoinets avec le pain et le vin. J'ay confessé le premier, qui est aussi le principal ; j'ay nié le dernier, pour ce que je l'estime directement contraire à la vérité de la nature humaine du corps de Jésus-Christ, et à l'article de l'ascension, comme il est couché en l'Escripture-Saincte, et déclaré par tous les anciens docteurs de l'Église.
« Je n'allégueray icy plusieurs passages et raisons; mais seulement, madame, je supplie très humblement Vostre Majesté de considérer en vous-mesme quelle opinion nous apprend à porter plus d'honneur à la parolle et ordonnance de Dieu, ou celle qui fait croire que nous ne pouvons être participans du corps de Jésus- Christ, s'il n'est mis et conjoinct réalemeat et
de faict avec le sacrement; oa bien celle qui nous enseigne qu'encores que le corps d'icelîiy réside maintenant au ciel et non ailleurs, ce néantmoins, par la vertu spirituelle d'iceluy, et moyennant une vraye foy , nous qui sommes en terre, et qui croyons en luy , sommes faicts participans de son vray corps et de son vray sang, aussi certainement et véritablement que nous voyons de nos yeux et touchons à la main les saincts sacremens visibles du pain et du vin qu'il a ordonnés à cest effect.
•• Madame, si ceste déclaration, laquelle de long temps est enregistrée en mes livres, et que je n'eus hier le moyen de donner assez à entendre, peult satisfaire Yostre Majesté, j'auray une singulière occasion d'en louer Dieu bien grandement. Sinon je prendray la hardiesse de requérir encor ceste faveur, que je puisse plus amplement en satisfaire de vive voix à Yostre Majesté, mesmement, si mestier est, en la présence de ceux desquels jugerez que je puisse recevoir enseignement et doctrine, comme celuy qui en a grand besoing, et qui ne désire que d'apprendre de plus en plus, pour avoir moyen de faire très humble service à Yostre Majesté au restablissement d'une tant saincte union et concorde.
« Voyci les propres mots que j'ay prononcés, desquels se sont offensés messieurs les prélats :
•« Si quelqu'un là-dessus nous demande si nous rendons Jésus-Christ absent de sa saincte cène , nous respondons que non. Mais si nous regardons à la distance des lieux (comme il le fâult faire quand il est question de sa présence corporelle , et de ^on humanité distinctement considérée ) , nous disons que son corps est esloigné du pain et du vin , autant que le plus hault ciel est esloigné de la terre, attendu que, quant à nous, nous sommes en la terre , et les sacremens aussi ; et quant à luy , sa chair est au ciel tellement glorifiée que la gloire, comme dit sainct Augustin, ne luy a point osté la nature d'un vray corps, mais l'infirmité d'iceluy .
« Et si quelqu'un veult conclurre de cela que nous rendons Jésus-Christ absent de sa saincte cène, nous respondons que c'est mal conclu ; car nous faisons cest honneur à Dieu que nous croyons suy vaut sa parolle,qu'encores que le corps de Jésus-Christ soit maintenant au ciel et non ailleurs , et nous en la terre et non
XVP siicLB , La PI. et La PI.
ET RÉPUBLIQtJÉ, LiV. VI.
ailleurs, ce nonobstant nous sommes faicts participans de son corps et de son sang par une manière spirituelle, et moyennant la Foy, aussi véritablement que nous voyons les sacremens à l'œil, les touchons à la main, les mettons en nostre bouche, et vivons de leur substance en ceste vie corporelle.
Yoicy les mots de sainct Augustin au Traicté cînquiesme sur sainct Jean: «Quand Jésus-Christ disoit : Yous ne m'aurez tousjours avec vous , il parloit de la présence de son corps ; car selon sa majesté , selon sa providence, selon sa grâce invisible, ce qu'il a promis ailleurs est accompli : Je seray avec vous jusques à la consommation du monde. Mais selon la nature humaine qu'il a prise, selon qu'il est né de la Yierge, selon ce qu'il a esté crucifié et enseveH, selon ce qu'il est ressuscité ; ceste sentence est accomplie: Yous ne m'aurez point tousjours avec vous. Pourquoy cela? Pour ce que, selon son corps, il a conversé quarante jours avec ses disciples, et eux le suy vans de veue, et non point allans après, il est monté au ciel, et n'est plus icy .« Le mesme sainct Augustin en l'épistre à Dardanus : «En tant qu'il est Dieu il est partout: en tant qu'il est homme il est au ciel. *»
« Yigilius, évesque de Trente , qui a escript contre l'hérésie d'Eutyches environ l'an cinq cens, use de tels mots : « Le fils de Dieu est desparti d'avec nous, quant à son humanité ; mais quant à sa divinité , il nous dit : Je suis avec vous jusques à la consommation du monde. Il est avec nous et n'y est pas ; car il n'a pas laissé ny abandonné, quant à la divinité , ceux qu'il a laissés , et desquels il s'est desparti quant à son humanité. Car quant à la forme de serviteur qu'il a enlevée au ciel d'avec nous , il est absent ; mais quant à la forme de Dieu , qui ne despart point d'avec nous, il nous est présent. Item, quand sa chair estoit en terre, certainement elle n'estoit point au ciel; et maintenant pour ce qu'elle est au ciel , pour certain elle n'est pas en terre ; voire et en est tellement absente que mesmes nous attendons que celuy que nous croyons estre avec nous en terre , en tant qu'il est la parolle, vienne du ciel selon la chair. Item, l'unique Fils de Dieu qui est aussi faict homme , est comprins en un lieu , par la nature de sa chair , et n'est comprins en nul lieu par la nature de sa divinité, n