SOS
Arrivé quefot le roy à Romorantin, le duc de^^ysedespescha un nommé Duplessis, valet de diambre du roy, et autres, au chasteau de Loches, pour enlever le Camus, et le mener là par pu il scauroit que seroit ce Théophile Bordenave à fin de s'en saisir. Ce pendant luy et lecardinalqui auparavant s'estoyent enquis de laquahté,grandeur,proportionetfigurede Théophile, qu'il leur avoitsi proprement dépeintjusques aux habits et contenances, et ayant fermement creu cest imaginaire personnage, feirent toute poursuyteet extresme diligence de le faire chercher par tOQslesendroictsdu royaume par ieursserviteurs 8ecrets,où iln'yfutespargnéargentni gens«
Duplessis arrivé à Loches, enleva le Camus de? prisons, l'exhortant de luy dire vérité de ce Théophile, qu'il chargeoit luy avoir baillé le paquet par hiy présenté à la rdne, et de penser l'endroict où il se pourroit estre retiré, disant que s'il cognoissolt qu'il le peust trouver à Paris, Lyon ou Guyenne, qu'il le conduiroit seurement, et que ce feisant, il feroit service très agréable au roy, et se mettroit hors de peine, ou il auroit fort bonne envie de s'y emr ployer. Mais pour toutes ces persuasions il ne tira autre chose que ce qu'il avoit respondu au précédent; bien, adjousta-il, qu'il ne savoit lieu où Ton pourroit trouver ledict Théophile, si ce n'estoit à Genève, où t( avoit quelque parent ou amy, et que si l'on luy vouloit mener, il espéroit le luy faire voir, et par subtil moyen le tirer de la ville «t franchises d'iceHes. Mais Duplessis descouvrant que par ceste voye il se faisoit chemin pour se sauver, le mena à Tours où H feit tant par ses allées et venues, qu'en fin ildesoouvrit par Pindiserétion des sœurs duditle Camus qui, alléchées par les promesses del'eslargissementde leur frère Enictes par iceluy Duplessis, luy dirent le nom de ce Théophile estoit supposé par leur frère, et par mesme moyen luy nommèrent plusieurs personnages de l'église secretle de Tours, qui l'en pourroyent mieux asseurer. Descouvrant cela au Camus, illuy dict qu'H feroit emprisonner ceux qu'on luy avoit indiqués, pour tirer la vérité de ceste supposition de Théophile. Pour éviter ce danger, et ne mettre ceste église en proye, le Camus confessa ladicte supposition de Théophile, promettant que st on le menoitpromptement au roy ,il luy diroit entièremeut la vérité et non à au trepersonne,encorequecefust au danger de s%
DE L*ESTAT de FRANCE
vie. Ce qn'il feit, et arHva à Villesamin ptès Romorantin, oùestoil lors la cour, leanardy après la Pentecoste. Mené devant la roine mère, la jeune roine, le cardinal de Lorraine, le duc de Guyse, et Robertet, secréuire d'estot, il supplia ladicte dame luy vouloir pardonner de ce qu'il avoit dict, lorsqu'il luy présenta le paquet à Loches, dans lequel estoyent les susdites remonstrances et confessions de foy , qu'il les avoit receues par les mains d'un nommé Théophile Bordenave. Toutesfois la vérité estoit qu'il l'avoit receu d'un nommé lecontrerolleur Servin, dans la ville de Tours, en la présence de Duplessis, ministre d'icelle ville. Et que ce qui l'avoit incité à user de ceste dissimulation, avoit esté pour ne mettre en danger ledict Servin, lequel il scavoit estre homme de bien, qui n'avoit fait cela que pour l'utilité du roy et du royaume. Lors ladicte^dame luy dict que lesdictes remonstrances estoyent pleines d'injures et animosité contre le roy son fils et elle. A quoy il répliqua que sous sa correction lesdictes remonstrances n'estoyent telles. Le savoit-il pour les avoir leues et releues auparavant que les luy avoir présentées. A quoy ladicte dame dit que c'estoit bien contre elle, en tant qu'elles s' adressoyent contre les sieurs de Guyse, ministres et oncles du roy. Le Camus insista que ces remonstrances ne tendoyent qu'à induire le roy et ladicte dame à faire assembler les estais du royaume, pour remédier aux confusions qui y estoyent, et au mescontentement de ce que lesdictsde Guyse s'estoyait emparés de la personne du roy et du gouvernement du royaume contre la volonté des princes du sang et des estats. Alors le duc de Guyse, entrant en une colère desmesurée, dict audict Camus qu'il en avoit menty, et que c'estoit un meschant paillard qui controuvoit ces mensonges, et levant les mains comme forcené faisoit contenance de le vouloir outrager. Ce qu'il eust faict sans le respect et présence de ladicte dame. Le Camusne s'estonna pour telles menaces; mais d'une hardiesse asseuréedict que sous correction, il n'estoit inventeur de ces bruits, mais cela estoit un commun devis entre la pluspart des hommes fréquentant la cour, voire jusques aux laquais, qui en faisoyent des co'nsuUations. £t que s'il vouloit députer gens en divers endrpicts du royaume, il en auroit soncucur escUircy, et lors se cognoistroit la vérité.
tlSÔO]
Le cardinal le remett encofes au propos de l'entreprinse d'Amboyse, l'admonestant dédire vérité, et disant que, par sa confession mesme, en ce temps-*là il avoit logé avec un nommé la Garaye, qui estoit de ceste entreprinse, entremeslant en ses propos une fois de belles promisses, l'autre fois des menaces, luy répéta à diverses fois qu'il savoit bien que le prince de Condé en estoit le chef. Le-Camus persista à dire qu'il n'en savoit rien; au moyen de quoy il fut tousjours détenu prisonmer à la suite de la cour, non sans péril de sa vie, où il demoura jusques après la mort du roy à Orléans, qu'il fut renvoyé par devant l'archevesqué de Tours, suy vant Tédit deRomorantin, et depuis eslargy en vertu des lettres d'abolition générale faicte par le roy Charles, à son advénement à la couronne, auxprisonniers détenus pour la religion. J'ay dict que ceux de Guyse, ayant considéré que les escripts (fu'on faisoit à rencontre d'eux poUrroyent avec le temps grandement diminuer leur auUiorité, conclurent de mettre à exécution l'entreprinse qu'ils avoyenl faicte de longue main, qui estoit d'envoyer devers le roy d'£spagne et autres princes chrestiens. Pour prévenir doncx}ues leurs accusateurs, ils disoyent aux cathofiques que poui* avoir tenu la main roidc contre les hérétiques, on leur avoit brassé une infinité de faulses accusations outre lavoye de faict commise contre le roy et son estât. €t quant mesmes aux princes protestansde la confession d'Ausbourg, ils leur faisoyent accroire que pour avoir couru sus aux sacramentaires et calvinistes, on les |i voit ainsi vilainement diffamés, mais qu'ils n'avoyent jamais esté ennemis de l'Évangile et de leur doctrine, laquelle ils désiroyent introduire an royaume. Et pour fiaire valloir ces répliques, n'avoyent faulte de pensionnaires secrets, tant es villes impériales que près des princes, comme estoyent entre autres les' deux frères Rascalons envers Henry, électeur palatin, tous entretenus au despens du roy ; ce qui leur estoit aisé de faire, attendu qu'ils commandoyent aux finances, tout ainsi qu'il leur plaisoit. Mais tout le passé ne fut rien au prix des moyens qu'ils suy virent de là en avant, s'estant finalement résolus de venir à l'inquisition d'Espagne, comme au dernier et plus certain refluge pour maintenir leurs grandeurs, s'asseurant qu'en cela, s'ils avoyent quelques ennemis en France,
ils Auroyent aiUeurft une faveur qui remédieroi ta tout cela, à sçavoir toute la faction d'Espagne, qui nedemandoit pas mieux que d'avoir ce moyen appuyé de Tauthorité papale et du zèle de la chrestienté, pour venir* à ses desseings. £t de faict cela ne leur eust esté malaisé, veu le bas aage du roy, et que le conseil estoit comme souldoyé par eux, sans la providence de Dieu, se servant mesmes de l'intention de ceux qui prétendoyent à s'ayder de l'Espagnol, tout ainsi que le cardinal se servoit d'eux, comme l'effèct a monstre. Ils mirent donc en avant et conclurent d'intrcduire en France l'inquisition d'Espagne, laquelle avoit esté tant de fois refusée par le parlement de Paris, vivant Henry. En quoy ils ne pensoyent estre plus en rien contredicts, tant pour tenir le nouveau chancelier en leur manche, ce leur semhloit, que pour avoir tellement matté etatr ténue les gens vertueux des parlements, principalement de Paris, et pratiqué les mercenaires par dons et promesses de bénéfices, quenul n'oseroit lever le nez de là en avant.
Quant au chancelier de l'Hospital, peu de gens se resjouissoyent au commencement de le voir eslevé en ceste dignité, ayant esté familier du cardinal ; en sorte que Ton tenoit qu'il n'oseroit luy contredire en rien, ayant eu tant (le faveurs et advancemens de ceste part. Mais tout ainsi qu'il cognoissoit le naturel de ceux de Guy se, pour les avoir de longue main pratiqués, aussi eut-il ceste prudence de*prévenir leurs aguets dextrement, sinon comme il devoit, à tout le moins comme il pouvoit, selon la malice du temps, rabattant de leurs plus furieux coups avec une industrie singulière. Car s^estant proposé, si tost qu'il euslestéestably en sa charge, de cheminer droict en homme politique, et de ne favoriser ny aux uns ny aux autres, ainsde servir au roy et à sa patrie, il luy falloit user de merveilleux stratagèmes pour contenir les Lorrains en leurs bornes, ce qu'il vouloit toutesfois exécuter en telle sorte qu'ils ne se peussent ajq[>ercevoir qu'il les voulust en rien contredire ny leur desplaire, sçachant bien que s'ils appréhendoy^t une fois ceste opinion de luy, il pepourroit rien faire qui vallust. Yoilà comme avec grande dissimufation, beaucoup de choses passoyentpar ses jnains» que l'on jugeoit très périlleuaes. Ce néantmoins il en donnoit entre deux vertes une meure, donnant espé- XVI> siicLx, La PI. et La PI.
SOUS FRANÇOIS IL
raiu^ à ceux qui aimoyent le public que tout toumeroit finalement en bien, pour veu qu'on le faissast faire. Peu de gens entendoyent son intention ; mais le temps fit cognoistre qu'il avoit embrassé le service de son roy et le salai du peuple autrement qu'on avoit cuidé. Et & yray dire, on ne sçauroit assez suffisamment descrire la prudence dcmt il usoit. Car pour certain ,encores que s'il eust prins un court chemin pour s'opposer virilement au mal^ il seroit plus à louer, et Dieu, peut-estre, eust bény sa constance, si est-ce qu'autant qu'on en peut ju^ ger, luy seul, par ses modérés déportemens, a fâté l'instrument duquel Dieu s'est servy pour retenir plusieurs flots impétueux, où fussent submergéstous les François. Et néantmoins les apparences extérieures paroissoyent au con* traire. Bref,^uand on luy remonstroit qudque playe prochaine, il avoit tousjours ce mot à la bouche : «patience, patience, tout ira bien^»« Pour le faire court, quand il fut question d'expédier l'édict de l'inquisition d'Espagne, sçachant que ceux du conseil privé et des parlemens l'avoyent accordée, ce néantmoins il modéra le tout par un édict exprès, et enredict si vives raisons , que ceux de Guyse m.esmes qui l'avoyent pourchassée furent de son advis, et le feirent trouver bon à l'Espagnol, qui désîroit bien la France estre rangée et compassée à sa mode. Cecy advint au mois de may, en la ville de Aomorantin. Aussi fut tousjours depuis cest édict appelé l'édict de Romorantin. L'argument d'iceluy portoit comme le roy avoit deux choses en grande recommandation, à sçavoir la religion et conservation de son estât. Que l'expérience des temps anciens et modernes luy avoyent apprinscombien estoit périlleuse la mutation de religion, laquelle attirait avec soy changement et ruine d'empires , royaumes et seigneuries. Pour à quoy obvier , ses ayeul et père, voyant la grande variété et diversité des nouvelles opinions et hérésies qui couroyent tant es pays de leurs voisins, que ceux de leurs sjibjects et obéyssans, auroyent esté contraincts de prendre en main la cognoissance et punition de tels crimes, et à ceste fin, faict plusieurs édicts contré les sectateurs de nouvelles opinions , et faict faire parleurs juges de grandes et sévères exécutions; ce que ledict sieur auroit aussi continué en ensuyvant leur trace ; mais il avoit depuis ad visé avec son conseil de remettre le^s cho-
DE L'ESTAT DE PkA^CE
8C8 en leur ancienne forme et estât , espérant par ce moyen ; tout ainsi que Dieu avoît mis fin aux diversités d'opinions qui avoyent esté anciennement en son Église , que pareillement tout seroit ramené à un commun accord et conlientement. A tant par édict et ordonnance irrë- Vocahle, 3 bailloit et délaissoit Tentiëre col^oissance du crime d^hérésie aux prélats de son royaume, comme naturels juges d'icelùy, et ainsi qu'Us aroyent anciennement; les admonestant et exhortant de iaite résidence en leurà diocèses , et vaquer soigneusement a la reddition et constitution de la saincte Égtîse , extirpation des erreur^ et hérésies , et par leurs mœurs, exemple de boime vie et sainctes prières, oraisons, presches et persuasions, réduire les desvoyés à la vérité, et autrement procéder, ainsi que les conciles, canons et décrets ont ordonné ; interdisant à ses parlemens et autres juges la cognoisàance dudict crime , et de s'en mesler aucunement , sinon en temps qu'ils seroyent requis par les juges d'église de leur prestef et bailler secours pour TeXécution de leurs jugemens et ordonnances. Et s'il advenoit que quelques-uns de^icts prêtât^ ne feissent résidence en. leurs éveschés , il ènjoignoit à ses officiers de l'en advertir, pour u^er et faire user contre eux de telle contraincté qu'il appartiendroit. Néantmoins, pour ce qu'il eàtoîl, n'avoît guères advenu contre son espérance, qbe aucun» de ses subjects, soubs couleur dé religion, avoyent prins les anttes, et i'estoyent douslevés pour troubler le repos dfe ses sul^ects, cuidant planter à force d'armes leurs notivellès opinions ; dont les uns avoyent prins la hardiesse d'aller jusques en sa maison avec si mauvaise etdamnable intention, que Si l'exécution s'en fust ensuyvie telle qu'ils déSiroyènt, il n'en pouvoit venir que la subversif et désolation de son estât Pour obvier que telles choses tf àdvinssent, il profaiboit et défendoit toutes asseihblées littcites et forces publiques; déclarâïrt ceux qui l'avoyentfaict, ou s'y trouvefoyeni, seà ennemis rebelles, subjei^ts aux peines establyeS contre les criminels de lèze-majesté; enjoignait à tous «es gouverneurs, lieutenans-généraut des pals , et tous autres juges , voire aux pWvosts des marescbatttlx, d'entendre Soigneusement à ce que telles assemblées ne se feissent; et où ib en seroyent advertys , se transporter eeste part , sans attendre ta re<{ueSte et ponr-
suyte de ses procureurs; prendre les délinqu^ns, et iceux punir pour la seule force de sédition ou assemblée illicite , et ce fen demiet ressort, par les sièges présidiaux; où se corninettôyent lesdicts délîcts, y assistant dix persorfnes de ta qualité requise. Et à fin que telles conjurations sëcrettes fussent tant plustost scènes, îi ènjoignoit sur les mesmes peines k tous sçAchané , consentahs ou recélàtis , de les révéler et déférer incontinent 1 justice , auxquels S'ïfi estoyent coinplibes,!! pardohhott; et s'ils n'eii estoyent. Ils auroyent 500 livres des première et phls clairs deniers des délinquans ; déclaraîii tous prédicans et n'ayant puissance des prélats, faiseurs de p1acai*ds, cartels ou libelles diffainatbires tendant k irriter ou esmouvofr lé peuple à sédition, irtiprimeulrs , Vendeurs et semètirs desdictsplacârds et libellés, rebelles, ses ennemie et du repos public , briminels de lèze-nia^esté, subjects aux mesmés (ieihes des ^itieux, et punissables par lesdicts juges. Et héantmoins à tè que les malins ne pétissént de fit prendre occasion de calonniier , il déctàroii tobs ceux qui faulsement et maficieusemeut dèïérerbyent et accuseroyent, estre subjects à pareilles peînesr. Cest êdict ainsi expédié, ceux du parletnent dé Paris qui estoyent, côînme dtct a esté, maniés à la dévotion de ceux de Guyse, né se feirent tlrei^ l'aureiHe à le publier .combien que , Vivant Henry , ils rfy eussent votilu entendre, qûelquei b'oursuytës et menaces qu'oii leur euSt sceu rairé. Maîs'à présent qu'ils voyoyent rauthorité i^ùv^raine es mains dé ceux de Gtlyâe , c'éstoit i qui leur complairoit le mîetix. Or, tant s'èh fiuk que ce remède appaisast aucunement les troubles, qu'au contraire ils redoublèrent de plûS éh plus de toutes parts. (Jui fbt causé que la roîilé envbya à Paris quelqtleis autres nioyeiirieùrâ avec pareille charge qtie cette ^'eHe avoil bàlHéc à Chastelus, detaahdànt sur tocftes cho^ ses que la Roche aflàst parler à elle; qW feit penser ( Veu ce qui estolt advenu du Càmbs ) qu'elle fehercholt de Te ÎRiit^ tomber es maihS de ceux de Guyse , lesquels de leur pkrt fiHsèyérit toutes diligences possibles de té deScoùvrir, où qi/elques autre* des ministres de Paris, promettant ^ôSse somme d'argent à ceux qui ieS II vrerotent. Totttesfbis ketlx qui estoyent tes pRii proches de ladite dame àîïîrmoyerit «Qu'elle lAiârchoit tors de bbti t)ied ; mais éHè tf eut autre r^ônse tpt celle de TôVirs.
tl560J
SOUS FRANÇOIS tî.
A rencontre de ceiç ççcripU, Je^n du Tillft, greffier de la cour de parlement de Paris, publia un Kyre intitulé : La majorité du roxiy par lequel il maintenoit qu'en France les rois peuvent commander en Taa^e de quinze ans , et qu'ils -sont sufîGsans d'eux-mesmes pour appeller auprès d'eux tel conseil qu'il leur plaist. Ses raisons estoy^t que, par plusieurs coustumes de diverses provinces qu'il avoit amassées ensemble, il apparoissoit qu'en ce royaume on ne regardoit à Faage de vingt-cinq ans , pour esire quelqu'un censé majeur, et que l'aagè de quinze aîns, ou autre moindre de vingt-cinq, suffisoit selon la variété de l'usance des pais. Puisdéduisoit , pour le (aict particulier, plusieurs exemples tirés des histoires de France , pour monsirer que l'on ne regarde à ce conseil légitime des princes du sang : commençant par le roy Henr j premier , lequel obmettant Robert , son frère, laissa Philippe, son fils, en la charge de B^udouyn, son beau- frère, comte de Flandres ; et par le roy Louys-le- Jeune, lequel il disoit avoir postposé ses propres frères à l'arcbevesque de liheims, le donnant tuteur à Philippe- Auguste, son fils, et ce (dict-il) jusquesà l'aaçjî de quinze ans, qui est le temps auquel il disoit la tutelle finir. Il venoit puis aprè^ au rpy Louys huictiesme , qui postposa son ft*ère Philippe à la rpine Blanche, laquelle il laissa tutrice de liouys neufviesme. Il mettoit aussi çn avant le^ exemples des rois Louysseptieçme et neuviesmie, lesquels sortant du royaume, ont, pen4ant*leur absence, laissé quelquesfoisdes abbe^ de 3&inct- Beniç régens en France. Et pour son principal ]K)inçt, il alléguoit les propres mots de t'ordonnance du roy Charles cinquiesme, faicte pour le regard de la tutelle du roy Charles sixiesme son fils, lui ayant donné Iç nom et authorilé du roy, nonobstant son bas aage, etpsté toutes régences à l'avenir, en quelque aagç que les rois peussent estre. Il adjoustoit qu'il seroit bien dur que le conseil de France fiist choisy à l'appétit des voisins , voulant taxer aucuns d'avoir sollicité les estrângers à la subversion du royaume. Finalement , il s'attachoit à ceux de la religion , disant qu'à faux \S\\tt , ils appelloyent Évangile If urs nouvelles opinions, apnelant les prédicans séditieux et mutins, et concluant que Dieu favoriseroit les armes qui seroyent employées à rencontre d'eux.
A quoy, tout aussitost presque que le livre fut
diyulgué, fat rjBspondu, premièrement quant aux coustumes par luy alléguée^, queluy-mesme y avoit satisfaict, disant en son livre qu'elles ne s'estoyent, jamais entendues que pour les subjects et non pour les rois de France. Quant aux exemples, que le premier, du roy Henry premier, ne faisoit à propos, parce que son frère qu'il obmit avoit voulu ravir le royaume audict Henry, et qu'il estoit autant raisonnable de ne l'appeller au gouvernement du rpy son fils , comme il estoit aujourd'huy raisonnable pour mesme cause d'en exclure ceux de Guyse. Et mesme estoit dict pour response que les Gascons, suyvant ce que dict Paul Emile, craignant qu'il s^emparast du royaume, s'opposèrent à son gouvernement; joinct que nous ne sommes es termes quand un roy père a pourveu à son fils de gouverneurs. Quant à l'exemple du roy Louys-le-Jeune , ayant postposé ses propres frères à l'arcbevesque de Rheims , le donnant tuteur a Philippe- Auguste son fils , jusques à l'aage de quinze ans; si cela estoit véritable, il s'ensuyvroit que ledict archevesque n'administra jamais rien en France , parce que Philippe- Auguste avoit seize ans quand son père mourut, ainsi que dit Paul Emile. Et accordant qu'il ait administré, il s*ensuyyra que la majorité ne cpmmençoit à quinze ans , mais que c' estoit à juste cause qu'il avoit exclus ses propres frères, parce que le principal, appelé Robert, avoit esté déclaré estre sans entendement ; les autres s'estoyent retirés aux moyneries, quittant le souci des affaires séculières, et toutesfois qu'il n'ap- ]parpissoit que touç fussent lors vivans. Et puis c^estoit unp disposition paternelle, qui est hors d^9 termes èsquel§ nouf sommes. L'exemple du roy Lpuyshuiçtiesme estoit en çemb|able une disposition du père à son fils , approuvée par les estats, ainsi qu'il est récité aux annales. Le faiçt des roy sLouy s septiesroe et neu v iesme estoit hors de propos, n'estant question de ce que les rojs qpi pour leur ai^ge peuvent seuls administrer, doyyen^ ou peuvent faire, comtne faisoyent ceux-là , perfpettant en leur absence hors du roy^u^ie de gouvpmpr à qui bon leur sembloit 4'en donner la charge. Au regard de l'ordonnance du roy Charles cinquiesme , que son in-' tention fat véritablement d'avoir donné à son fils le nom et authorité de roy , nonobstant son bas aagiB, et d'avoir osté les régences , et qu'à cela aussi nul ne vouloit aller au contraire» ne
DE L^ESTAT DE PRANdE
einpescher que le roy de présent n'eust le nom et authorité de roy et sans régence ; mais que cela n'excluoit le conseil légitime des princes, duquel aussi le roy Charles cinquiesme n'avoit voulu priver son fils, pour donner lieu au premier flatteur qui se voudroit ingérer au maniement des affaires. Et que raesmes le roy Charles sixiesme administra son royaume par les mains des princes du sang , jusques à Tan vingtdeuxiesme de son aage, ainsi qu'il apparoissoit par les annales. Que ce qui fut faict aux derniers estats tenus à Tours pour le gouvernement du roy Charles huictiesme, monstre bien que c'estoit aux princes du sang d'estre appelés à ce conseil légitime, comme ils furent par les estats. 11 estoit adjousté, que Fautheur dudict livre, parvenu à honneur et dignité par la libéralité des rois de France (duquel la plume devroit estré consacrée et dédiée seulement à maintenir réquilé, les estats et police de ce royaume, et Fauthorité de justice), s'estoit fort oublié, voulant confirmer Fauthorité de ceux qui ne cessoyent de pervertir tout Fordre qui jusques icy a eu lieu en ce royaume, et cependant ne respondant aucunement, et de propos délibéré, à ce qu'on avoit maintenu que ceux de Guyse estoyent en tout événement du tout incapables du lieu qu'ils tenoyent. Et que faisant semblant de n'y penser point, il s'estoit jette sur les innocens qu'il blasmoit, lesquels se défendroyent en temps et lieu ; mais qu'iceluy autheur s'estoit à la parfin représenté et despeinct au vif en la personne d'Achitophel , lui ressemblant naïfve-. ment au conseil qu'il donnoit pour conclusion de son livre. Car, comme il conseilloit d'assembler le peuple fidelle qui maintenoit le roy contre Absalon usurpateur , aussi ce personnage enseignoit que Fespée tranchante devoit estre jettée sur eux, se déclarant par là mutins et séditieux, ne demandant que cruauté, confusion, et la ruine de ce royaume.
Il y eut plusieurs autres personnages qui meirentlamainàla plume contre ce livre de du Tillet; mais si je les transcrivois tous, cela pourroit estre ennuyeux aux lecteurs. Ces responses estant tombées es mains du cardinal, il envoya quérir du Tillet et son frère l'éveaque de Sainct-Brieux, et les pria, en la présence de ses plus privés et familiers amis, de mettre la main àFœuvre pour répliquer^ car, disoit-il, je crains que ces escripts trottent eu AUemalgne,
et rompent les desseings du roy, d'autant que les princes , nomméement les protestans que nous voulons entretenir, sont fort curieux de tels livrets; et quand ils les ont imprimés en leurs gros cerveaux, il n'est pas aisé aux serviteurs secrets que nous avons près d'eux de les pouvoir arracher. Au contraire, cela donne grande ouverture aux Huguenauds d'avoir audience, en sorte que nous ne jouyssons pas puis après si aiséement de ces princes comme nous voulons, et sommes le plus souvent reculés en nos entreprinses. On dict que du Tillet s'excusa bien fort, parce que la matière estoit difficile, et par trop esclairciè par les histoires de France ; en sorte que ce seroit bailler nour vel argument aux Huguenauds d'escrire et surcharger lui cardinal et sa maison d'injures. Qu'entre ces personnages désespérés il y avoit de merveilleux esprits, lesquels n'entretenoyent leur crédit, ni faisoyent valloir leur cause que parleurs escripts. A tant falloit-il leur en donner la moindre occasion qu'on pourroit, et qu'au lieu d'escrire, on devoit user contre leurs personnes et biens*de toutes les rigueurs qu'on pourroit adviser, à fin de ne leur donner pied ferme, ny aucun esprit délivre; ce qui fut jugé le plus expédient par toute la compaignie, et que le cardinal pourroit escrire particulièrement des lettres aux princes qui serviroyent d'ample deffense à toutes les calomnies qu'on luy rejetteroit, lesquelles ne seroyent impugnées, n'estant publiées par impression. Ce qu'il promit faire pour l^plus expédient.
Quant à ce que le grefiîer du Tillet est accusé d'estre fauteur des Lorrains, et d'avoir esté du nombre de ceux qu'ils avoyènt employés pour rechercher leurs races es vieilles chroniques et registres du parlement, le cas est tel. Le grand roy François ayant remis sus les sciences et estwdes auparavant ensevelies par la malice et ignorance des siècles passés ; selon le proveri)e : Tel le prince, tels les subjects, les esprits des François se resveillèrent et desgrossirent tellement que qui désiroit avoir biens et honneurs, mettoit la main à Fœuvre pour faire ce qu'ils pensoyent estre agréable à leur prince. Du Tillet de son costé, remuant les anciens registres et panchartes du parlement de Paris, commença à les feuilleter;, et trouvant des actes dignes de mémoire oubliés par nos liistoriographes, fust paraoncha-
lance ou igûûi^ànce, il se proposa d^en faire un recueil pour servir à la postérité. Ce qu*ayant iaict entendre an roy, il le trouva très bon et utile pour le bien de son service et du royaume ; et pourtant luy commanda d'y travailler diligemment. Et d'autant que le labeur estoit de grands frais, argent luy fut pour ce faire délivré avec promesse de récompense. Par ce aussi qu'il luy convenoit estre aidé des registres et enseignemens de la chambre des comptes, du thrésor, des Chartres et autres lieux, il eut lettres contenant mandement très exprès pour luy faire ouverture, et laisser prendre ce qui luy seroitbesoing.Ën quoy il usa d'une extrême diligence. Mais ayant advancé la besogne, le roy mourut sans que du Tillet eust recueiliy le bien qu'il en attendoit. £t ce qui plus Festonna, ce fut que depuis le décès du roy tous ses amis se trouvoyent ou eslongnés ou chassés de la cour, en sorte que son estât du greffe estoit en grand branle à cause de sa value, et que ceux deGuyseavoyentdès lors prins cette coustume de distribuer tant qu'ils pouvoyent les ofllces et les plus belles charges à leurs amis. Du Tillet eut lors accès seulement au connestable, auquel il feit entendre la charge qu'il avoit euedudict feu seigneur, et le bien que la France en devoit espérer. En quoy il n'oublia ses peines, et requérant pour récompense d'icelles et de ses services, que son estât de greffe de parlement luy fust à tout le -moins continué et confirmé. Le connestable, qui avoit receu quelques services de du Tillet, lui promet de le présenter au roy, et de le faire expédier. Mais quant à son livre, d'autant qu'il n'estoit hommes de lettres, il ne s'en soucia autrement. Advint comme il en parloit au roy, et que du Tillet avoit ses livres desployés sur sa table, voicy arriver le cardinal de Lorraine qui meit l'oeil dessus. Et ayant estimé que ceste marchandise seroit fort à propos à l'instruire aux affaires d' estât, et pour adresser les desseings qu'il s'estoit desjà imaginés, commença de faire trouver mauvaise et rendre odieuse ceste bonne entreprinse de du Tillet, voire jusques à l'accuser devant Sa Majesté de desloyauté, de vouloir mettre en lumière les secrets du royaume et les choses que les rois devoyent tenir cachées plus précieusement, pour n'estre veues que de peu de gens. Le connestable n'insista pas fort pour du Tillet; car U avoit opinion
SÔUS FRANÇOIS U. 30£>
que les lettres amoiissoient les gentilshommes^ et les faisoyent dégénérer de leurs majeurs, et mesmes estoit persuadé que les lettres avoyent engendré les hérésies et àôcreu les luthériens en telle nombre qu'ils estoyent au royaume ; en sorte qu'il avoit en peu d'estime les gens scavans, et leurs livres : qui fut cause que du Tillet ne trouva tel appuy et support de ce costé-là qu'il estimoit. Toutesfois se sentant ainsi rabroué, il sedeffendit du commandement qu'il avoit du feu roy, suppliant que ses livres fussent veus et examinés, èsquels on trouveroit qu'il n'avoit en rien oultrepassé le deu àe sa charge. Sur cela, le cardinal se feit commander de prendre ces livres pour les voir et en faire son rapport au conseil. Ce qu'il fit, et les envoya en ses cof&es, chargeant du Tillet de se retirer à luy pour luy rendre raison de ^oii faict , et entendre l'intention du roy. Voylà comme ce négoce fut accroché, et comme du Tillet, au lieu de recevoir récompense de ses longs travaux , avoi]t assez affaire à employer ses amis pour appaiser le cardinal , de sorte que il craignoit de perdre la vie, les biens et les estats. Le cardinal, de sa part ayant faict feuilletter ces livres par les gens doctes qu'il' tenoit près de soy pour l'instruire es affaires qu'il devoit proposer au conseil, où il estoit lors fort neuf, à cause de son jeune aage et inexpérience, trouva par leur rapport, que ces labeurs luy pourroyent grandement aider et servir ; mais que de les publier par impression, il y avoit des choses de trop grande conséquence, et qui mesmes pourroyent préjudicier aux droicts qu'ils prétendoient en quelques duchés et seigneuries du royaume. Toutesfois, il leur sembloit qu'il ne devoit ainsi rudoyer l'autheur, ains le caresser et recevoir bénignement, lui faisant avoir la confirmation de son estât. Quoy advenant, il se sentiroit merveilleusement obligé à luy, et pourroit-on soustraire des livres ce qui faisoit contre ses droicts. Davantage que s'estant acquis un tel serviteur au parlement, il n'auroit peu faict ; car, par son moyen, il entenditpit tous les secrets de la cour. A quoy ils s'asseureroyent le faire condescendre, s'estimant encores bien heureux. Le cardinal trouva cela très bon, et le sceut si bien practiquer, qu'il parvint enfin au but auquel il vouloit viseis comme cy- dessus nous avons déduict. Du Tillet aussi, s'estimant n'avoir peu
DE L'ESTAT DE FRANCE
faict d'ejtre entré en la bonne grâce du cardinal, et d'avoir eu la confermation de son office par sa faveur, se constitua son afTectionné ser- Titeur, et à fin d'avoir moyen de le tenir plus «curement adverty de toutes choses, luy bailla un sien frère pour protenotaire. Par ainsi croissant le cardinal en faveur, biens,, honneurs et grandeurs, croissoit aussi l'affection de ce greffier à son service, de sorte qu'il n'eschappoit «ccret de procès de belles duchés, comtés ou seigneuries de respect, qu'il ne fust adverty des moyens de les pouvoir recouvrer. Ayant donc depuis ledict cardinal atteint le haut degré «ous le règne de François II, duquel nous escrivons l'histoire, du TiUet print volontaire ment la deffense de ceux de Guy se en main, sachant bien que s'il leur advenoit mal, on pourroit un jour rechercher sa vie; comme au contraire, il y avoit à penser que cest escript ayant fortifié leur cause, accroistroit aussi sa feveur, comme à la vérité le protenotaire, qui nussi avoll trouvé moyen d'estre employé par la roine mère, eut pour récompense l'évesché de Sainçt-Brieux. La cour de parlement meue de pareille affection , et voulant entièrement Çratifler à ces gouverneurs, adjousta à ce Livre de la Majorité son privilège, feisant tout son possible à supprimer les escripts au contraire, et recherchant les imprimeurs qu'on souspeçonnoit y pouvoir mettre la main, pour les punir comme criminels de lèze-majesté. Davantage, il y avoit une autre considération particulière qui mou voit ce greffier à escrire contre ceux derentreprinsed'Amboyse, à sçavoir l'inimitié mortelle qu*il portoit à la Renaudie, à cause des procès qu'ils avoyent eus ensemble en matière de faulseté, où l'honneur de du Tillet estoit grandement engagé. Et combien qu'il eqsteuarrest à son profftt, si est-ce que la Renaudie publioit haut et «lair que c'estoit par faveur qu'il avoit trouvée par toutes les cours de France, à cause de son estât, où il pouvoit beaucoup servir à ses amis ; mais qu'il espéroit que si la justice luy estoit jamais ouverte, il feroit apparoir de l'iniquité des jugemens, et de la faulseté de du Tillet, comme de feict il avoit obtenu restablissement et lettres de révision quelque temps devant la mort du roy Henry. Il reprochoit aussi à du Tillet que luy et les siens ayant esté nourris et eslevés en la maison de la Renaudie, il avoiC esté envoyé à
Paris dès ses jeunes ans pqur solliciter leur procès, et là entretenu si curieusement et diligemment en ses estudes, que par leur faveur et diligence il avoit finalement esté pourveu de cest estât de greffier de parlement, où se voyant eslevé, au lieu de rendre à sadicte maison loyal service pour les bienfaicts qu'il en ai^oit receus, il avoit par des faulsetés toutes manifestes feict tomber es mains de ses frères quatre ou cinq mille livres de rente en bénéfices oue tenoi t un de^ oncles du dict de la Renaudie ; et davantage cherchoit tous moyens de s'approprier le bien demouré de reste de leu?* domaine, à cause qu'i| en tenoit tous les tiltres rière sôy. Mais tout cela fut assoupi par la mort de la Renaudie, la mémoire duquel tenoit encorés du Tillet eîi géhenne.
Quant est des serviteurs secrets desquels il a eslécy-dessus faict mention, il en va ainsi. Ceux de Guyse considérant qu'ils avoyent esté contraincts pour se maintenir d'offenser tant de sorte de gens, qu à grand' peine pouvQyent-ils discerner qui leur estoit, amy ou ennemy, et encores que plusieurs s'offrissent à leur (aire plaisir, estimant que cela procédoit plustost pour avoir expédition de leurs affî^ires en cour, ou pour les surprendre, que pour aucune bonne affection, s'ad visèrent d'entretenir es cours des princes estrangers, et parmy la France, des serviteurs secrets, et aux despens du roy leuc donner de grosses pensions, tant pour leur rapporter fidèlement ce qu'ils pourroyent entendre d'eux, que pour les entretenir en la bonne grâce desdicts seigneurs. Pour ce faire on pratiquoit, s'il estoit possible, et gaignoit-on à force d'escus les serviteurs qui avoyent Faureille de leurs maistres. Davantage, il y avoit deux coureurs qui alloyent par les champs, faisant grand' chère aux meilleures et plus fameuses hostelleries des villes et bourgades, qui espioyentles passans, pour sentir quel vent les mènoit. Et à fin de mieux descouvrir leurs conceptions, eux-mesmes commençoyent à mesdire ,de la maison de Guyse, en telle sorte que le plus souvent les plus rusés estoyent surprins,et tout soudain mis prisonniers sans savoir poprquoy ne comment , où ils deraeuroyent jusqu'î^ ce que ceux de Guyse en fussent advertys, et que Ton sceust leur vie, la cause de leur voyage et qui les menoit. Mais le pis estoit qu'au sortir de la prison, il se trou voit des gens qui lea
tl560J
transportoyent en tel lieu qu'on n'en avoit jamais nouvelles, si ainsi estoit qu'on les souspiçonnast» ou qu'on eust opinion tant fust petite qu'ils fussent gens pour beaucoup nuire. Bref, l'article de despense des serviteurs secrets de la France seulement, et qui ne se nommoyent point, inoaCoit plus de vingt mille livres par mois, comme l'ondisoit. Voylà comme lors les affaires estoyent acheminées en France par ceux de Guyse, lesquels je délaisseray pour quelque peu de temps , pour retourner au duc de Savoye, que nous avons un peu laissé arrière pour la multitude des matières qu'il falloit développer.
Nous avons dict que l'intention des rois faisant leur paix estoit de ne cesser qu'ils ne eussent exterminé ceux de la religion. En laquelle Volonté ceux de Guyse avoyent bien sceu entretenir le duc de iSavoye; de sorte que passant par Lyon, il avoit faict une expresse promesse aux comtes de Sainct-Jean de Lyon de ne s'y employer de main-morte en ses païs, où estoyent de long temps habitués ceux qu'on appelle les Vaudois. Mais arrivé en ses païs, il trouva tant d'autres empeschemens, que presque la première année passa sans qu'il leur demandast rien. Aussi estoit-il tellement sblliçité par madame Marguerite de France, sa femme, princesse de vertu et débonnaire s'il en fust jamais, qu'il avoit presque conclud de ne leis tourmenter aucunement, aimant mieux les retenir en sa subjection par douceur et humanité, qu'autrement. Quand quelques altérés quMl avoit près son altesse, désirant s'enrichir des biens d'autruy, ne cessèrent par leurs menées de l'irriter à Fencontre de ses pauvres subjects; de sorte que quoy qu'il eust voulu se monstreir doux et humain envers eux, pour les raisons que ladicte dame et autres seigneurs du païs luy avoyent dictes, luy remonstrant qu'il tfavoît point plus beau moyen de rentrer au reste des terres que luy détenoyent les Suisses,
Sue pour ne s*opposer avec violence à ceste octrine ; ce néantmoins le pape et les cardinaux (notamment celuy de Lorraine) rompirent ceste conclusion. Aussi le légat qui suyvoit sa cour, et autres qui favorîsoyent TÉglise romaine, s'employèrent par tous moyens de luy persuader qu'il devoit exterminer tous ces Vaudoîs, et ne devoit nullement endurer ce peuple si contraire auSainct-Père, si par effect
SOUS FRANÇOIS II. 311
il se vouloit monstrer bon et obéyssant fils. Tefn soufflets et boutefeux furent cause que la persécution fut esmeue, et dura assei longuement à rencontre des Vaudois estant en ces vallééi de Piedmoht, qui de tout tenips avoyent rejette le joug du pape : lesquels prévoyant les mauï et calamités qui menaçoyent toutes les église^ de Piedmont,d'un commun accord envoyèrent de bonne heure quelque remoiistrançe par escrit, à lin d'estre présentées à Son Altesse et à la duchesse. Ceste remonslrance contenoit en somme trois poincls. Le premier, que de tout temps eux et leurs anceslres avoyent suyyi ceste doctrine, et vescu en icelle. Le second^ qu'ils la tenoyent conforme entièrement aux Lscritures Sainctes, comme s'ils s'olTroyent a la maintenir par icelles, à la condition que s'ils estoyent convaincus d'estre en erreur, ils seroyent aussi tost prompts à se désister de leurè erreurs. Le troisiesme, qu'ils recognossoyent Son Altesse pour leur souverain seigneur et prince après Dieu, auquel ils vouloyent rendre toute sincère obéyssance, jusqu'à la conscience toutesfois, qui ne recognoissoit que Dieu pour souverain législateur. Je ne scay si ceste remonstrance parvint jusqu'à Son Altesse, ou a la duchesse, mais tant y a que les persécutions furent bien grandes es vallées de Sainct-Marlin, d'Angrogne,de Luserne, de la Pérousse, et autres circon voisines, où furent prins eï très cruellement bruslés quelques-uns, et nomméçment le ministre (le Sarnct-Germain| brusié à petit feu, lequel estant comme amorti, on contraignit deux pauvres femmes du lieu d'y porter des fagots, et dire ces propos : « Tiens cecy, meschant hérétique, puisque tu nous as mal enseignées; » auxquelles il respondit : « Je ne vous ay poinct mal enseignées, mais vous avez mal apprins. » Deux gentilshommes frères, l'un nommé Charles Ttuchet, et l'autre Boniface, leur furent cruels ennemis, et plus encores les moynes de l'abbaye de Pigrierol; lesquels combien que ces pauvres cens se fussent retirés aux cavernes et rochers avec incroyables [)eines, et protestassent ne vouloir prendre les arnjeset s'offrissent avec leurs pasteurs d'estre mieux enseignés, si faire se pouvoit, par la parolle de Dieu, ne cessèrent que son Altesse pç leurfeist guerre ouverte, et que l'extrémité ^es contraignit à se deffendre, et leurs pauvres familles, en la liberté de conscieneé en laquelle
DE RESTAT DE FRANCE
eux et leurs ancestres avoyent tousjours vescu, offrant au surplus toute subjection et obéyssance à leur prince, et mesmes de n'empescher qu'il ne feist dire messe où il iuy plairoit, pourveu qu'eux ne fussent contraincts d'y assister, et qu'ils peussent servir à Dieu selon leur religion ; demandant pardon du port d'armes advenu par extresme nécessité. Après avoir enfin essayé la seule force, le sieur de la Trinité, chef principal de l'armée, y adjousta la finesse. Il fut parlé d'envoyer à son Altesse demander pardon du port d'armes, et liberté de servir à Dieu, selon leur ancienne religion, avec offre de toute obéyssance. Les deslégués pour présenter ceste supplication, furent très rudement traictéSîpar l'espace de six sepmaines, et finalement ayanfesté contraincts à coups de bastons de demander pardon au légat du pape, ne rapportèrent que nouveaux commandemens d'aller à la messe. Cependant il n'y a ni trahison . ni cruauté de laquelle on n'usast, nomméement en la vallée d'Angrogne. Ceste néc^ité, après que les peuples eurent souffert toutes les pilleries, forcemens, bruslemens qu'il est possible, fut cause que le reste bien petit, reprenant courage et recommençant l'exercice de religion entreposé, jusques à donner congé à leurs ministres avec grands pleurs et larmes, se meist en deffense d'une si résolue façon, que j'ose dire que telles exécutions ont esté ouvertement extraordinaires. Deux des principaux y demourèrent dès la première rencontre auprès du Tour, c'est à sçavoir Louys de Monteil, qui avoit esté maistre de camp soubs le roy, et Charles Truchet, grand et cruel ennemy de ce peuple, auquel un jeune païsan coupa la teste de la propre espée d'iceluy, large de quatre doigts. Plusieurs actes esmerveillables y advindrent, mais un entre autres digne de n'estre jamais oublié. Après plusieurs combats heureux de la part de ce peuple, le sieur de Raconis d&irant que ces combats finissent par quelque bon appoinctement, honorable à son Altesse et tolérable à ce peuple, y employa un hdmme de bien nommé François de Gilles, d'un lieu nommé Briqueras. Cest homme, après avoir conféré de ceste affaire avec les syndics et mhiistres s'en retournant à heure assez mal propre, fut tué par deux hommes d'Angrogne, autrement gens bien renommés. Cela nottifié à ce peuple, prières sçlennelles furent
faicles à Dieu, qu'il Iuy pleust ne leur imputer tel acte, avec pleurs et gémissemens; le corps fht solennellement enterré, les meurtriers bien apparentés furent prins, et depuis livrés au sieur RaconiJs, à trois conditions : la première, qu'on ne les contraindroit en rien contre leur conscience ; la seconde, qu'on leur feroit bonne justice, sans préjudicier aux libertés de leur pais; la troisiesme, qu'ils seroyent exécutés sur les confins d'Angrogne pour monstrer exemple aux autres. La fin de tout ce trouble fut que son Altesse bien informée de tout, et cognoissant par expérience qu'il avoit esté par mauvais conseil animé contre ses plus loyaux subjects, leur accorda toute seureté avec exercice de leur religion, moyennant qu'ils Iuy rendissent toute subjection et obéyssance. Ce qu'estant accordé le cinquiesme de juin 1561, la guerre ayant duré environ quinze mois, leur a eslé fidèlement observé jusques à présent. Et combien que l'issue de ceste guerre appartienne au temps du roy Charles neufviesme, si ay-je bien voulu en descrire sommairement toute la teneur.
Pour revenir à nostre histoire, nous avons dict que la cour de parlement faisoit de grandes perquisitions à rencontre de ceux qui imprimoyent ou exposoyent en vente les escripts que l'on semoit contre ceux de Guyse. En quoy quelques jours se passèrent si accortement, qu'ils sçeurent enfin qui avoit imprimé un certain livret fort aigre intitulé le Tygre, Un conseiller nommé du Lyon en eut la charge, qu'il accepta fort volontiers, pour la promesse d'un estât de président au parlement de Bourdeaux, duquel il pourroit tirer deniers, si bon Iuy sembloit. Ayant donc mis gens anrès, on trouva l'imprimeur nommé Martin LTiommet qui en estoit saisy. Enquis qui le Iuy avait baillé, il respond que c' estoit un homme incogneu, et finalement en accuse plusieurs de l'avoir veu et leu, contre lesquels poursuytes furent faictes : mais ils le gaignèrent au pied. Ainsi qu'on nienoit pendre cest imprimeur, il se trouva un marchant de Rouen moyennement riche et de bonne apparence, lequel voyant le peuple de Paris estre fort animé contre ce patient, leur dict seulement : « Et quoy, mes amis, ne suffitil pas qu'il meure? Laissez faire le bourreau. Le voulez- vous davantage tourmenter que sa sentence ne porte? »* (Ori^e^avoit-il paspourquoy
SOCS PAANÇOIS 11.
on le iaisoit mourir, et déscendoit encores de cheval à une bostellerie prochaine.) A ceste paroUequelquespresbtres s'attachent àluy.rappeilant hngnenandet compaignon de cest homme, et ne fut ceste question plustost esmeue que le peuple se jette sur sa mallette et le bast outrageosemenC. Sur ce bruict, ceux qu'onnomme La Justice ajjprochent, et pour le rafreschir le mènent prisonnier en la conciergerie du palais, où il ne fut pas plustost arrivé que du Lyon Hnterrogue sommairement sur le fiiict du Tygre, et des propos par luy tenus au peuple. Ce pauvre marchant jure ne scavoir que c'estoit, ne Favoir jamais veu, ny ouy parler de messieurs de Guyse; dit qu'il est marchant qui se mesle seulement de ses affaires. Et quant aux propos par luy tenus, ilsn'avoyentdeu offenser aucun; car meu de pitié et de compassion de voir mener an supplice un homme (lequel toutesfois il ne rècognoissoit et n'avoit jamais veu), et voyant que le peuple le vouloit oMer des mains du bourreau pour le faire mourir plus cruellement, il avoit seulement dict qu'ils laissassent faire au bourreau son office, et que là dessus il a esté injurié par des gens de robe longue, pille, volé et outragé par le peuple, et mené prisonnier ignominieusement, sans avoir jamais mes&it ne mesdit à aucun, requérant à ceste fin qu'on enquist de sa vie et conversation, et qu'il se soumettoitau jugement de tout le monde. Du Lyon, sans autre forme et figure de procès , feit son rapport à la cour et aux juges délégués par iceUe, qui le condamnent à être pendu et estranglé en la place Maubert , et au lieu mesme où avoit esté attaché cest imprimeur. Quelques jours après, du Lyon se trouvant à souper en quelque grande compagnie, se meit à plaisanter de ce pauvre marchant. On luy remonstra l'iniquité du jugement par ses propos mesmes. « Que voulez-vous? dit-il, il falloit bien contenter monsieur le cardinal de quelque chose, puisque nous n'avons peu prendre l'autheur : car autrement il ne nous eust jamais donné relasche. »
Nous avons veu cy-devant la diligence faicte par la roine mère du roy, pour s'enquérir de la vraye cause des troubles, et le conseil qu'on hiy bailloit de les appaiser. Ce néantmoins, encores qu'elle futasseurée par Padmiral et autres grands seigneurs desquels elle sefioit beaucoup que c'estoit seulement à la maison de Guyse XYI* siÂcLB, Li PI. et La PU
qu'on en vouloit; et que poutr avoir certaine preuve elle les pou voit renvoyer en leur maison pour quelque temps, si est-ce qu'elle n'en vouloit rien faire, soit quelle n'osast ainsi ouvertement les désappoincter, soit plutost qu'elle se défiast des princes du sang, pour ne leur avoir baillé au commencement de ce rS^e le lieu qui leur appartenoit. Davantage on luy disoit que lesdicts seigneurs princes feroyent assembler les estats pour bailler conseil au roy, pendant ses jeunes ans, auquel ils tiendroyent le premier rang; qu'indubitablement on appelleroitle connestable qu'elle hayssoit à mort, leque^îie fauldroit d'embrasser les affaires, et luy banleroyent telles gens pour les conduire et administrer avec les princes du sang, qu'elle ne pourroit de rien disposer ; que ceux de Guyse estoyent tellement hays et malvoulus, qu'ils n'auroyent aucun lieu en ce conseil ; qu'elle les cognoissoit de si grand cœur, que malaisément le pourroyent-ils endurer; et ainsi que ce seroit pour entrer de fiebvre en chaud mal. Toutes ces raisons, dis-je, luy feirent estimer qu'il seroit meilleur pour elle d'entretenir les choses en , l'estat qu'elles estoyent, sans rien innover, et * • cependant mettroit peine d'adoucir et modérer les passions des malcontens, estimant d'y parvenir aiséement, d'autant plus qu'elle cognoissoit les princes dxx sang vuides d'ambition, et qu'on les contenteroit de peu de chose. Elle pensoit aussi qu'estant ceux de Guyse soustenu^ par son authorité, ils luy demeureroyent plus fidelleset obligés, et partant la maintiendroyent, veu qu'elle leur souffroit tout, et qu'ils avoyent des moyens assez pour faire teste aux princes et à ceux qui leurfavorisoyent, sans qu'elle s'en meslast sinon de moyenner. Voylà les coyssîns sur lesquels elle se reposoit. Eux de leur part, ayant ouy le vent qu'on taschoit de les escarter de la cour, estimèrent que c'estoit pour faire ouverture aux complaignans, et que pis ne leur pourroit advenir. Par quoy ils ne furent desgarnisde raisons pour prévenir, et meirenten avant que ceux quy parloyent tel langage ne demandoyent que la ruine du roy et de ses frères, lesquels ne seroyent jamais maintenus que par leur moyen, attendu la conspiration de changer la religion, comme l'espérance leur en estoit donnée par le roy de Navarre et le prince de Condé son frère. Cette monnoye fut prinse en payement, de sorte que tous les monnoyeurs de