PE LA. PLANCHE
cardinal de Lorraine deffunct ne persécuta que l'Église de vices et mauvais exemple; monsieur de Guyse ne maltraitta guères que les marcbans. Tout cela n'estoit que toUérable, et leurs coups n'estoyent point avec le temps incurables. Mai^ je ne sçay qui l'on puisse dire estre sorty entier des mains des enfans, ne dont la playe n'ait esté mortelle. Pourtant le père ne nous auroit peut-estre pas tant faict de tort, de nous priver de cie qu'il osta à nos pères, que de ce qu'il leui; laissa pour le faire sur nous proie de ses enfans. Or, je vous prie, despouiilons toute affection mauvaise, parlons-en au naturel, en gensdebien et en vrais François ; aïons seollement l'honneur de Dieu et de nostre roy devant les yeux, le bien du roiaume et de nostre ville, de laquelle nous a\'ons ce bonheur et honneur d'estre enfans et bourgeois. Séquestrons et mettons à part toute grandeur, si la vertu n'y est conjoincte. S'il y a quelc'un, comme je sçay qu'il y en a aussi desnostres, qui soyent receveurs, fermiers, thrésoriers, ou qui ait quelque autre trafic avec monsieur le cardinal, qu'il luy souvienne qu'il est plus tenu à sa ville que à luy, et que le gaing honneste que telles gens font avec luy ne soit point deshonnoré pour y adhérer oultre mesure ; et s'ils s'oublyent en cela, ne nous oublions pas pourtant de trop les croire, et ne nous fions pas tant en eux, que eux-mesmes se moquent de nous et nous tiennent pour bestes^ Car qu'est-ce autre chose dire à monsieur le cardinal : « Laissez moy faire de nostre ville, je la tiens en ma main ; elle ne fera que ce que le compère tel et moy voudrons;»» sinon ; que noua sommes des veaux, qui par deux ou trois, plus oq moins, nous laissons, comme buffles, mener par le nez, ne pouvans de nous-mesmes j juger ce qui est honneste, juste et proffitabie I pour nous tpus; ou vraieroeni si nous le cognoissons, que nous sommes si lasches et de cœur ! si failly que nous ne l'oserions dire, ne vertueusement résister à ceux qui par là voudroyent, en trahissant nostre ville, la faire partialle de quelque seigneur, luy substraiant l'honneur, le bien, la gloire et la liberté qu'elle a tousjours eu de n'estra qu'au roy, et autre ne recognoistre que luy et les envoyés de par luy ; et par là eijx-mesa^es, qui en biens, en lignée et en toutes choses sont inférieurs de plusieurs, acquérir un commandement et domination sur tous. U (aqt sans point de faute que nous soyons doresM^
ÀÈi
LE Livré dès marchanda;
vaut plas advisés, quand quelqu'un nous parlera de gratifier, aider ou autrement complaire à quelqu'autre que le roy, et ceux qu'il ordonne pour nous commander, que regardions qui est celuy qui ainsy parle, et de quelle affection il est meu, et ne poiser pas moins ses propos et moyens, que Forfèvre poise sa vaisselle, sa bague, son joyau , ostant et adjoustant respectivement tant en la balance de ce qu'il proposera, que sa proposition et demande vienne au juste pois de la raison. Mettons aussi en ceste affaire le faict de la religion à part ; car icy n'en est-il point question.
« En cela je confesse que je ne m'accorde pas bien avec ceux de la religion réformée ; non pas que je vueille entreprendre d'en disputer, tenir escolle, ne faire le prescheur ou le ministre, ne mettre la main aux armes à l'appétit de nos prestres et prélats, jusques à ce que je voye qu'ils soyent réformés comme il appartient; car là en faut-il venir, ou bien leur ruine est à leur dos. Mais en tous autres affaires mesmement èsquels ceux de la religion réformée courront mesme fortune que nous, je les tiens pour frères et bons amis. J'en cognois un bon nombre de nostre estât , je parle de la marchandise , lesquels auparavant qu'ils se fussent séparés de nostre religion, estoyent, et les tiens encores pour tels, autant honnestes personnages, gens de bien, bons citoyens, loyaux marchans et bourgeois honorables qu'il est possible d'en trouver. Quels personnages sont-ce que les Canayes ? Quels personnages que Nicolas Croquet, Jaquemin, et tant d'autres que je ne nomme point, pour lesquels je voudrois, en autre chose qu'en la religion, employer corps et biens; comme je croy, et vrayement m'en tiens asseuré, qu'ils voudroyent aussi faire pour tous nous autres. Car à la vérité, comme nostre ville soit ainsi comme une nef de plusieurs marchans et voyageurs, aussi elle porte un navire pour armoiries. Cestuy-là seroit bien malheureux et aliéné de toute humanité, hors de sens et d'entendement, qui voudroit percer le navire auquel il seroit, sous prétexte d'inimitié particulière qu'il auroit contre quelqu'un du mesme navire, et en perdant les autres se perdre luy-mesmes; car comme dit l'ancien proverbe : «< qui vend son pays, se vend luy-mesmes le premier. » Or, comme je lie voudrois en façon quelconque faire ceste
méchanceté de controuver ne ihettré en avant choses fausses contre ceux qui sont d'autre re^ ligion que la mienne, pour les rendre phis odieux et mal voulus, comme quelque fois s^est faict par aucuns des nostres ; et estime bien que les autres ne nous espargnoyent pas de leur costé; tant y a que c'est une dK)se vilaine et injuste qui ne peut venir de cœur assis en bon lieu; aussi je ne voudrois pas, sous ombre qu'un meschant, un voUeur, un Csiussaire, on brigand tiendroit le party de ma religion, Tespargner en son vice et méchanceté. Pourtant je vous diray librement et sans feintise, comme je le dirois en pleine assemblée d'estats^ ce qu'il me semble des obligations de messieurs de Guyse ; je ne parle principalement que de monsieur le cardinal que vous nous avez proposé, et de feu monsieur de Guyse son frère ; car ce que les autres leurs frères, seurs, niepces, neveux, cousins, cousines, parens, alliés, amis et serviteurs ont faiict, n'a esté que par leur moyen, à leur adveu et crédit, et, comme dict le poète : coups rués sous le bouclier d'Ajax (je n'ay pas oublié tous mes poètes du temps passé, tant ce qui est imprimé de jeunesse, comme le premier odeur du vaisseau, est de longue durée ). Je n'ay pas entreprins de vous dire tous les tors qu'ils nous y ont faicts, ne les plus grands aussi ; car à l'un les parolles me failliroyent, à l'autre le cœur vous feroit mal à vous-mesmes. Mais comme nous ne portons pas au marché tout le bled ne tout le vin que nous voulons vendre , ahas nous y envoyons seulement comme un eschantUion par lequel l'on juge du reste, et par l'eschanUllon le tout est vendu, aussi de chacun des trois estats je ne vous diray qu'un exemple de tous ceux qui sont les plus cognus, et si notoires qu'il n'y ait homme qui ne les ait veus , et qui par manière de parler, n'en ait goutté, et participé au malheur.
M Je commenceray par le tiers estât, auquel celuy de la marchandise lient à mon advis le plus honnorable lieu. L'on ne nous peut ester cest honneur, que nostre estât de marchandise ne soit celuy de tous qui plus donne de moyen de hanter et trafiquer avec les nations estranges, de gaigner l'amitié des rois et princes estranges, sçavoir de leurs nouvelles, de ieors entreprinses et déportemens, d'aquérir expérience de plusieurs choses, ne qui en pkis dema*
PAR REGNIER DE lA PLANCHE.
nières &ce secours à son pays des choses que Dieu a données aux antres. L'or et l'argent (sans lesquels tonte la vie humaine est comme manchotte) vient de là. Vous sçavez s'il y a gendarme qui pour un coup mette sa vie en plus grand hazard, que ceux-là, avec leur bien, bazardent la leur sans cesse et jusques à la dernière heure. Quel bien est ce qui est mieux nostre, ne semblaMement mieux acquis, que eeiuy qui, avec la commodité de tous, nous vient par nostre industrie et labeur ? Pourtant les plus sages de la terre et les plus célèbres de vertu et prud'hommie furent en leur temps marehans. Thaïes, Milésien, le premier des sept sages de la Grèce exerça cest estât ; Solon, second fondateur et restaurateur des loix et de Pestât de ceste grande vUle d'Athènes et l'un des sept sages, l'exerça aussi ; Hypérates le mathématicien fut marchant. Le tant renommé Platon, et pour rexcdience de son sçavoir et science accomplie, sumoinmé le Divin, soustint la despence du voyage qu'il feit en Egypte de ce qu'il gaigna sur les huyks qu'il y vendit. Plusieurs marehans ont esté fondateurs de grosses villes. Et sans rechercher les estran- ^rs, Muwille fut par un marchant phénicien fiofidée et édifiée, ayant acquis l'amitié des Gaulois habitans le long de la rivière de Rosne. Venons à nostre faict ; y eut-il onc de la mémoîrc^des vivansdeplus honnorables marehans, mieux, renommés, et dedans et ddiors le royaume, dont soyent yssues déplus honnorables fanûlies ne mieux alKés, ou plus honnorés en tous II» estats de la justice et finance du roy que les Hennequins, les du Val, les Lieurs, les Hotmans, et autres, qui dès et depuis soixante et dix ans passés, ont fitict le trafic du sel, tant à Paris qu'es autres villes de ce royaume? Au contraire, dittes moy , je vous prie, si, entre tous les monstres d'hommes que nature à créés, y en eut jamais un si meschant et abominable, ne une telle peste, que ce malheureux François Alternant ou Chastellet, ainsi que vous le voudrez appeller, à présent prisonnier en la conciergerie? T eut-U jamais accusation en laqneHe Unt de persoimes de tous estats, de tous sexes et de tous âges ayent esté en tout un siècle appelles de leur vie, de leurs biens et de leur honneur comme pour un coup nous en avcms veu au seul advénement du feu roy Henry à la courmne ? J'ay dict de tous esUts ; XYI- siicLEy La PI. et La PI.
car vrayement la noblesse, jusques aux barons et autres de grandes maisons et des estats de la justice aussi, font bien cest honneur à ceux de nostre estât qui ont bien et honnorablement vescu, de rechercher leur alliances pour s'en accommoder à leurs afbires. J'ai dict aussi de tous âges ; car la pluspart estoyent de pauvres enfans orphelins encores au berceau, recherchés du fiiîct de l'exercice et négociation de leurs pères, ayeulx et bisayeulx. Où fiit la retraitte de ce cahimniateur, qu'au giron de la duchesse de Yalentinois, et entre les bras de feu monsieur de Guyse et cardinal de Lorraine son frère? Qui est-ce qui le présenta au roy, qui parla pour luy, ne qui soustint et embrassa tous ses desseings que l'un et l'autre de ces deux frères? qui en voudra sçavoir les occasions, qu'il lise les roUes des dons du roy en ce temps -là. Au contraire, où fut le recours des pauvres affligés, qu'aux deuxdeb de la France, tous deux natifs de nostre ville, l'un pour les armes, l'autre pour la justice; monsieur le connestable pour l'un et monsieur le chancelier Olivier pour l'autre. Je ne veux pas laisser derrière monsieur le cardinal de Chastillon, qui plus que nul de tout le reste de la France supporta en cela le * droict, et qui en parla en plus grande liberté, et au roy et en plein conseil, et en privé à la dame et aux frères. Car après que messieurs de Guyse, à l'appétit de l'Allamantetdesadame, eurent fidct chasser le chancelier, et que faussement ils eurent tiré monsieur le connestable en soupçon que l'aide qu'il faisoit aux nostres estoit soubs prétexte de profit, car ce leur estoit comme un lieu commun contre la pluspart des gens de bien, le cardinal de Chastillon demeura seul, contre lequel ils n'avoyent que dire; car, toute affection de religion particulière séquestrée, il faut confesser à la vérité que toute la France luy doibt cela que, par tout le règne du roy Henry, ne du règne précédent, il n'y a homme qui puisse dire avoir esté recherché, fasché ou persécuté par ceste maison là ; ne au contraire personne affligé, quelque pauvre et misérable qu'il ait esté, qui n'ait trouvé en luy support en son bon droict, et que ce seigneur là n'ait parlé pour les opprimés quand tous les plus grans ont esté muets ; et, qui luy est commun avec peu d'autres, n'y a homme qui puissedire : que pour bien, faveur ou support que l'on ait reçeu de luy, et si ^ a
LE LiVRR DBS MARCHANDS,
autant faict que nul de son temps, Ton ait débourcé jnsques à la valeur d'un seul denier» Or, que demandoit le délateur? commissaires de la forge d'Anjou, que demandoit Tinnocenoe? Des juges, au coing et aux armes du roy. Quel spectacle, je vous prie, veoir en un conseil du roy quinze ouseizetestesblancbes,testes vénérables, personnages pleins d'honneur et de renom, et le reste enfans, neveux et arrière-neveux, des pères, ayeulx et bisayeulx décédés, tous à genoux, testes nues, les larmes aux yeux« appeilans Dieu et les hommes tesmoings de leur innocence, demander justice? £t de Taut^e costé un seul trnant» puant, sentant sa obarongne, estre debout du costé des princes; les princes honteux, et de regret les yeux fichés en terre; et monsieur le cardinal de Lorraine tout joyeux et teste levée, tantost luy dire le mot à Taureilie, tantost luy mettre la main sur Fespaule, et en la présence du roy rappellera* monsieur FAllamant, monsieur Chastdlet.* Véritablement c'estoit une chose dure à tant de gens de bien se veoir si injurieusement poursuivis de leur honneur pour avoir leurs biens. Mais comme les Athéniens ne furent pas si faschés des deux cens talcns que Demetrius leur imposa et fit payer, comme ils furent de voir qu'il les donna aussitost à Lamia sa putain et autres courtisannes de sa court pour leur avoir du savon, aussi la vergongne de veoir q»e celuy qui estoit dédié à un gibet fust aussi caressé par un cardinal, leur juge et leur partie ensemble, greva plus ces gens de bien là que nul autre mal qu'on leur brassast. Quel regret encores à tous ces gens de bien, qui tant de fois avoyent esté pleiges et cautions du roy et de tous les princes, tant de fois et si libéraUement mis la main à la bourse en ses plus pressées et urgens affaires, tant de fois resipli les fons des finances, que TAllamant, son père et ceux avec lesquels il s'entendoit, avoyent par faussetés, larcins et péculat, taris et egpuisés, estre appelés larrons par un tel brigand. Qu'en est-il advenu? la ruine de la meilleure et plus certaine richesse du royaume. Quoy plus! un chancelier de France (ornement de nostre ville) chassé par la menée des deux frères^ pour ce que luy seul empeschoit les opérations d'Anjou. Quoy encores? commencement de Tinimitié qui depuis a prins de grands accroisjsement entre messieurs de Guyse et ceux de
ChaatiUon, et qui avec une oalamité pmbU^^ est ven^e de fil en fil jpsques au point où n&m k voyons. •Card'aotaat,disoyent41s, faisoit lecardinal de Chastillon plus de tort à monsieur de Guyse et à la dame de sousteoir contre eux fei marchans, qu'il sçavoii bien l'intèreit que leadits seigneur et dame y avoyent, et qu'il a'n* voit nul profit aies soustenir; • coeeMoe s'il n'ettoit pas plus booneste, grmtatteeMnt deflfèodra des gens affligés» encores qu'ils soyenl ioe»gnus, que d'en prendre M^ent, ou que preodre argent soit une juste et bonneste oecMion de deffendre autniy, soil à tort ou à droîct^ comme je roonstreroîs par plus de TingC exei»> pies, si j'avois du temps aseea, et sans en pneo"dre d'autres fue de nostre viHe^ que fvsa et l'autre des deux frères ont tnii. Nous aTOQi veu une vieille , estayée des deui frèree^ te* nir par l'espace de douM ans le ^iel m dosi qu'une seule goutle de jwUee n'est tombée wmt nous qu'à la desrobée^
« Quelle justice , à fin que je ne eoiie de l'exemple que j'ai pris, quand les pauvres geae des marais satans vindrent à genoux rcHionstrer au roy que son édict de la gabeHe estoit comme un glaive tranchant à deux costés ; • car, dieoit ce Rochelois qui parla pour eux , eonme leçon»* teau, soit qu'il tombe sur nous, eoil que nooe tombions sur luy, nous blesse ; ainsi, si mniS pensons garder vostre édict, il nous fiiut ^mm mourir de faim ; si nous y conti^evenone, fe peine de mort y est comme à itbelies et déeer* béissans.» £ttoutesfois,potfr raisonsapparenliet) pour offres qu'ils feissent, ne pour pretcsia tiens qu'ils seeusaent faire, moBsieur le eàréhnal seul demeura opiniastre» Et comme ttRp6i de levain lève toute la paste, luy seul puT me ruse arresta tout le cours de la bonté du ftif et de la sagesse du conseil^ qui vouloye^t révoquer ce cruel édict. « Car, dit41,l'essey nous fera sages; et faut veoir comme se portera la pcemière année. *• Malheureux royaume, sur ie corps duquel se faict un si ioing et périUoui essay l Car qui veut essayer si le vase, ila bouteille ou le vaisseau auquel il vent mettre, eok vin ou autre liqueur, est entier, ou s'M eet cassé, ne l'essaye pas par la jneeme tiquev qu'il veut garder ; ains fàict l'easay sur de l'eau premièrement. Toutesfiois, jnonaie«rileo^diaid
{*} La dudieese de ViSeoUoiis,
PkA REGNIER DE LA t^LANCHE.
ftdsolt MU miftetirei» eoup d'essay et apprentteage; il esuyoit son édict sar la vie mesmes des honiaies. Ainsi k'en àUèrent ces pauvres gens les plus misérables du moude, ne pon- ▼ans obéir ne désobéir ao roy, je dy à Fédiet d'AUamant et de monsieitr le cardinal, sans mcHirir on de Aiim ou par le consteau, comme Fan et l'antre advint. Car les premiers qni estoyent morts de ftiim ayant donné occasion nnx autres de tenter si en la désobéissance se troQveroit point une pins gratieuse mort qu'en la Mm, fat cause de la sédition de Guyenne, en qnoy la cruauté de monsieur le cardinal se deseoovrit plus apertement ; car craignant que monsieur le connestable qui avoit de tout son pouvoir résisté à leur édict ne se portast en cela selon son naturel qui est doux et gratieux , loy baillèrent monsieur de Guyse pour adjoint, qui fut cause des cruelles exécutions que nous ooysmes parler avoir esté faites es pays de pardelà ; dont toutesfois ib bisoyent sous main tomber tout le mal-talent sur le connestable. Et cependant ( tant il iiaict bon avoir le lyon pour compagnon ) ifo en recueilloyent tout le sang, la substance et le profit. Le surplus de oeste misérable tragédie est si erad, et puis tout le Bonde Ta veu, chacun Pa cogneu, que Thorreur que j'en ay, du souvenir seulement, me serre tellement le cdBur, que je n'en puis parler. tt Tenons doncques au second estAt , qui est de la noblesse. Nous confessettms tous qtie c'est celie qui maintient au t\ïy la couronne sur la leste; les princes en sont comme le chef, les noMes comme les bras, et ncstre tiers estât les y soustient comme tels pieds. La fey et la loyauté deue ait roy est propre et commune à tous ses subjets; mais sur-tout elle a quelque obligation, et comme une hypothèque spécialle en la noblesse pour le droict de l'espée qui leur est baillé, pour les fiefs qu'ils en tiennent, la fcy et bommage qu'ils en font ; et par voeux, et pw sermens solenmels plus estroittement s'y obligent. Pour qui JEurent dressés les commissaires des infidélités et desloyautés, que pour là noblesse? Quand est-ce que l'on rëi jamait en France, en dix ou doute règnes de rois, tant de cages Mtes. tant de barrières dressées, Unt de nouvelles prisons basties, comme à la première année de l'essay de messieurs de Guyse et de la dame qui les a esdos, non pas au mande (car leur mère naturelle est un vray
sacraire de bonté et d'honneur), mate la vkillé qui les a insinués et poussés comme à force en la grâce et cognoissance du roy; vous sçaves tous qui elle est. Je n'ay cognoissance que d'une cage, ou deux pour le plus, faictes en France depuis deux cens ans, outre celle en laquelle le cardinal Ballue, nonobstant toutes les menaces du pape, fut logé cinq ou six ans, pour luy apprendre à mieux faire et mieux dire qu'il n^avoit faict (je laisse ce que Ton fit de luy par après). Mais pour qui tant de cages et cachots faits à la Bastille, en Yinc«mes, en la Tour -Carrée, au cbasteau de Melun et autres lieux ? Fust-ce pas pour la noblesse? Mais pour qui fut Longueval mis prisonnier? Pour qui le seigneur de Grignan? Pour qui le baron de la Garde, Anthibe et les autres? ne qui a eu le Marchais, maison de l'un, et Grignan, terre de l'autre, sinon messieurs les frères? Qui estoit le greffier des infidélités et desloyautés, qu'un secrétaire, disoitil, en ses tiltres, du roy et de monsieur de Guyse, greffier vrayement des infidélités et desloyautés qui se foisoyent aux procès de ces seigneurs là, à la pluspart desquels on voyoit l'ordre du roy au col, et les fers et chahies de Lorraine aux mains et aux pieds? Qui estoit le procureur de telles desloyautés, n'en quel lieu estoit-il plus ordinairement qu'en la garderobe de monsieur le cardinal, le procureur mort au gibet, et le greffier en chemin de l'y mener? Quelles infidélités et desloyautés, ou quels autres crimes avoyent commis tous ces seigneurs là, lesquels nous avons depuis veus en leurs prennères charges et esuts, ne comment sontils eschappés s'ils avoyent si vilainement failly ? ne que avoyent eux ne aussi tous ces bons et honnorables marchans forfaict envers ceux de Guyse ne leur Lamîa, qu'il fallust despouiller les ims et les autres de leurs maisons, leur terre, leur meuble, leur argent rejspectivement, sinon qu'ils avoient leurs biens plus fidellement et plus loyaument acquis que l'on ne les leur vouloit ostet? Que sont-ce les délivrances et eslarglssemens des uns, que le tesmoignage îrréprocbable de Tinjure et malice de ceux qui les ont persécutés? ne les condemnations et amendes des autres, que le loyer de leur vertu et preudhommie, ainsi que jadis Damon, précepteur de Péridès, fut pour cinq ans banny d'Athènes, ^pour ce« disoit k sentence, que le peuple l'es^
LE LIVRE DÉS MARCiÎÂNDS^
Unie trop sage;*» et AgésiUûsde Sparte mis en amende pource qu'il estoit trop aimé et que luy seal possédoit tous les cœurs de ses citoyens qui dévoient estre en commun. Je n'ay point en mon particulier intérest pour avoir esté, ne aucuns des miens, comprins en toutes leurs persécutions ; mais je tiens cestuy-là pour vraiement malheureux qui n'est poinct touché du mal et de l'infortune de son prochain, son frère, son voisin, son semblable; car autres ne sommes-nous que vrais frères tous citoyens ensemble. Pourtant Solon ne feit pas sans raison, quand il permit à un chacun du peuple espouser la querelle de celui qui auroit esté oultragé, et poursuivre l'outrageant en justice, afiin d'accoustumer les citoyens à se ressentir et condouUoir du mal les uns des autres, comme d'un membre de leur corps qui auroit esté offensé. Si la richesse du roy consiste en celle de ses subjects, qu'est-ce autre chose ruyner les subjects que le roy mesmes? Si la gloire du roy, l'heur et prospérité du royaume consiste en ses sages conseillers, qu^l déshonneur plus grand au roy, ne malheur plus formidable au royaume, pouvoient faire messieurs de Guyse, que de chasser comme ils feirent ce grand chancellier Ollivier , et après ce coup recuUer (où ils faillirent) le connestable, premier homme de la terre? Est-ce autre chose cela, que oster poultres, chevrons, soUives, comble, parois et autres parties de la maison pour la réduire en aire et à néant? U est vray qu'ils firent depuis rappeller le chancellier; mais ce fut pour en chasser un autre que eux-mesmes y avoyent mis ; et ont faict tout leur effort de chasser celuy du jourd'huy.
«« Si cela vous semble trop particulier et n'appartenir point à toute la noblesse, prenons la chevalerie de Sainct-Jehan de Jérusalem ou de Rhodes, comment vous le voudrez appeller. Vous scavez que c'est le vray temple d'honneur, TescoUe et la maison de toute la noblesse, non pas de la France seulement, mais de toute la chrestienté. Voyez de quelle façon ils y ont mis le dernier de leurs frères ; avec quelle force il rompit les loix et les statuts de T Ordre pour avoir la grand croix ; de quelle violence il arracha à toute la noblesse du monde le grand prieuré de France. Mais, je vous prie , quelle fust son entrée? Le prieuré de Corbeil est affecté à ua fipère servant de l'Ordre, et estoit
eachea à ce bon hooime QaiiMiii» doeleur ea droit, qui aux estats d'Orléans porta la parole pour l'Église de France. Son premier coup fiit d'oster à ce bon homme son prieuré. Voilà un de vos grans princes bien ravallé de cosur et de magnanimité : de prince il devient rotturier pour un prieuré, et d'honnorable chevallier un frère servant. Après avoir bonny tout cest estât il se voulut marier; et en vouUoient ses frères souiller le sang en France, ne se cootentans pas d'avoir spolié la maison de Longueville de l'estat de grand chambellam de France qui avoit, comme héréditaire, faict si long séjour en l&ir maison, s'ils ne spolioient encores nM>nsieur de Longueville de sa future espouse. Je laisse le mauvais tour et l'ingratitude dont le cardinal de Guyse a usé, plus que nul autre, envers tout l'ordre des Rhodiens, en la contribution des cent mil escus de revenu, vendus sur l'Église, pour ce. qu'il est tout frais et seignant. Or, est leur grand prieur mort ea haste, et non que trop tard. Encores n'est-ce pas à la vérité ce que je vous voullois dire du tort faict à la noblesse. Mais sur l'heure m'est venue en souvenance combien nos gentilshommes ont le codur haut, noble et impatient d'ii^ure et villanie, et qu'il y a cent bonnes maisons et lignées de gentilshommes antiennes en France, pour le moins, qui, en dignité de noblesse et antienneté de race, ne voudroyent en façon quelconque céder à celle de Lorraine, el qui , pour chose quelconque , ne voudroyent avoir changé le tiltre de gentilhomme françois à celluy de prince Lorrain, et que vous réduisant en mémoire en quelles façons messieurs de Guyse ont ravallé et comme abastardy (en tant qu'à eux a esté) le nom et la dignité des races et de la noblesse françoise , je ne ferois que souffler le feudesjà enflammé en plusieurs, qui par cy-après vous en pourroyent ouyr parler et advancer à monsieur le cardinal les jours conune chose fatalle à ceste maison où nous avions desjà le père empoisonné, le fils aisné tué, et le dernier qui s'est hasté de mourir. Pourtant, comme j'ay changé en cela l'eschantillon de ce que je vous en vouloisdire, n'en pr^oant qu'une lizière, je changeray du tout matière, et viendrons à l'estat de l'Eglise.
«Je vous confesse que je me trouve fort em* pesché lequel de tous je doy choisir pour le plus petit.Nous avons, en l'Église, spirituel et tempo-
PkK RÈONIEK DÉ LA t>LANC;HE.
rêijolateensettibie; et, tontesfois, l'on de l'autre diitainêt, ne plos ni moins que Famé et le ccMps. «LeI)énéfice,ditleproTerbe, estdonné pour Tofiice» comme gages pour le service. » Nous avo^s encores deux sortes d'estats en FÉglise : le secuUier qui est l'andai et le légitime, comme nos évesques et curés qui ont la charge et maniment de nos âmes et Texercice des sacremens : il 7 a le régulier des moines et religieux. Que le spirituel, le temporel, le sécuUier, le régulier apportent leur plainte chacune à part, Ton trouvera que M. le cardinal a si bien dragmé, si bien compassé toutes choses qu'il n'y a celluy qui puisse dire (non plus que de quatre personnes qu'il auroit tués ) lequel est le plus mort. Bien pouvons nous dire en quoy nous avons plus d'intérest comme de perdre nostre père à la différence d'un varlet. 0 que si le rocquet de monsieur le cardinal estoit d'autant de pièces de différentes coulleurs comme il a de bénéfices et différens ordres et institutions, qu'il se feroit laid et honteux de venir ce rocquet; et toutesfois monsieur le cardinal aime mieux estre plus laid et infâme que son rocquet. Il n'y a celluy de nous que si monsieur le cardinal avoit attenté à l'honneur de nos femmes ou de nos filles, qui, sans respect ne de sa grandeur de maison, ne de sa cardinalité, ne luy ostast sur l'heure la vie, et nous souffrons et endurons qu'il viole la vierge de Dieu, l'espousede Jésus-Christ, et nostre mère universelle l'Église. Il n'est plus temps de les flatter; il y va de la perte, non pas de nos biens ne d'une vie temporelle, mais de la mort de l'ame étemelle, d'une mort qui ne mect pas fin aux peines et tourmens du corps ; mais d'une qui en donne à l'ame et au corps de {dus cruels et plus intoliérables que nul homme uepeuten son entendement concevoir. Car, véritablement, tant comme nousdissimulons ses fautes et des autres ses semblables, et que nous les endurons,nous signons à Dieu de nostre propre sang, nostre propre condemnation, et nous obligeons de toutes les dûtes qu'ils font par nostre toUérance; nous nous amusons à courir sus ou à reformer des huguenots quine sont plus nostres, etnouspermettonsqu'ily ait plusd'ordure, plus de honte et plus d'opprolure aux nostres mesmes que nous n'en voulions endurer en nos contraires; et le comble de la folie est que nous exposons nostre vie pour telles gens. Voilà pour^ q^oy je vous confesse que je suis aigre mainte*
nant ; car jamais homme ne nous trompa comme il a &it.
« Mais parlons seullement de la dissipation des biens de l'Église. Où sont les cent qui en ont tant dissipé que luy et les siens en folles despences ou excès de bastimens et en achapt de terres et maisons? Je vous prie, affin que je metaise du demeurant, quel traict à luy qu'il n'y a eu si petit bénéfice, ne fut-il que de cent ou deux cens livres de revenu, qu'il ne se soit faict donner quand il a vacqué, et quand il a trop tardé à vacquer, qu'il ne ayt eu moictié par force, moictié par récompense, pourveu qu'il y eust quantité de bois et forest pour les vendre; et puis après les ayoir deqpouillés de tous leurs boys, les jecter au premier venu de ses varlets ou prothonotaires, comme l'on jecte les os aux chiens, après les avoir deschamés et succé la moelle.
« Or pour s'approprier à luy seul toute la curée, il pratiqua une saincte ordonnance, de feire deffense à tous bénéficiers de plus coupper les hauts boys de leurs bénéfices; et par tel moyen ayans touts autres les mains liées, luy seul qui avoit permission de tout ce qui luy plaisoit, jectoit la main par-tout. Ce mal là est universel à tout le royaume ; et nostre ville , plus que nulle autre, cognoist combien la fauite des boys de haulte futaie est dommageable, comme d'un cinquiesmeélémentqui vient ànous faillir. Pourtant, affin d'adjouster à ce mi^l un plus grand, et estendre le mal qu'il nous a faict sur nos enfans et postérité, il a réduit en taillis et couppes ordinaires ce qu'il a couppé de hault boys, comme s'il portoit envie, à ceux qui viendront après nous, qu'ils eussent des bois de fustaie. Ce mesnage des bois a esté spéciallement faict par tous les bénéfices qui sont à Tentour de Ginville et autres biens de la maison de Guyse, et encores tient-'il une partie desdits bénéfices, j'entends des meilleurs; les autres ne tient-il pas, mais il tient ceux qui les tiennent; vous sçavez que cela veut dire. En ce faisant il augmentoit le revaiude ses abbayes, parce que ce qui ne luy estoit que de peu de revenu annuel en hault bois, toutesfois estoit pour les glandées, pastures, nourritures, d'un infini proffit au public. Le réduisant en bois taillis et couppes ordinaires il le faisoit revenir à grand revenu pour luy, au dommage universel du peuple qui, par là estoit privé de nourritures qu'ilsavoyent accous-
LE LIVRE i)ES Marchands,
tmnè de tsAte, de telle importance qoe châcoii cognoist. Par mesme moyen il contregardoit les bois et forests de la maison de Gayse, qui par là lear sont de grande reeueille et vraiement m grande qtiantité.
«Or,sMIeastespargné le royson malstreetnn H libéral bienfaictenr, ou bien son pupille ( puisque vous rappelez le tuteur du royaume) c'eust esté quelque chose; mais pour assubjectir le roy et le royaume, et le rendre en cest endroict comme à la merci de ceux de Guy se à Tadvenir, Il n'y a bois ne forests tout à l'entour de ceux de leurs maisons qu'il n'ait par coupes extraordinaires, soubs prétexte des affaires du roy, faict dégrader. Et dont, qui voudra de près regarder les rolies du roy, l'on ne ireuve que feu monsieur de Guyse ou les siens n'ayent soubs diverses couleurs touché les deniers. Encores n'est-ce pas là tout, ne le plus grand mal ; il falloit que pour couvrir ce qu'il voulloit faire en Champagne et en quelques autres lieux, tout le royaume sentist et endurast une calamité universelle ; et que ceste mesme calamité apportast proffit à la maison de Guyse, tant il a esté Jsogneux de ne faire mal pour néant.
Qui n'est baillé qu'à cens et rente les bois et forestsdu roy qu'il a fett coupper en Champagne et environs de leurs maisons, ceste particularité eust peu quelque jour estre appelée à tesmolgnage de leur desseing et intention, et eust peu à ceux qui ont meilleur nez donner quelque odeur de leur finesse. Pourtant, après avoir bien considéré que Normandie, Champagne, Bourgongne et Daulphiné sont les païs ausquels le roy a autant ou plus de bois qu'en tout le reste du royaume, et que véritablement y a eu de grans dégasts par le passé, ils font proposer au roy, qu'en plusieurs pays et contrées du royaume y a un grand nombre de terres qu'ils appeloient vaccans , vagues et inutiles, et que si elles estoient baillées à cens et rente ,( les Normans , ce tne semble, appellent cela fleffer), le roy en tireroit un grand revenu annuel ; mais pourcè qu'il falloit en cela faire des ft*ais pour les commissaires, il seroit bon de les bailler à la charge de quelques deniers d'entrée; en quoy faisant le Toy, sans mettre la main à la bourse, feroit un grand mesnage. Et si le roy voulloit donner à monsieur de Guyse ce qui pourrolt revenir bon des deniers d'entrée les commissaires payés. Il tiendroit la main et mettroit à ses despeos tant
de gens après, que cela s^exécuteroit prompte^ ment. Ce prétexte tant spécieux est tenu pour vérité, et aussi volontiers la chose accordée que . demandée? Or, combien que du commencement ils n'eussent pluché que soubs l'aelle de la duchesse, comme petits pouçîns à la suicte de la poulie, ils esteient desjà devenus grands, et commcnçoient à manger d'eux-mesmes et quelques fois s'escarter de la geline, revenant touisjours à une recognoissance révérentialle qu'elle les avolt couvés et esdos; pourtant avoient-ils rué ce coup sans elle, et, cognoissant Finsatiable avitrice de ceste femme, qui disoit qu'on luy avoit osté tout ce qu'elie ne pouvoît attrapper, et qu'elle pourroit en peu d'heures renverser loat pour leur entreprinse, ad visèrent de se ftwrtifier de deux rempars bien différens. L'un foit le feu mareschal de Sainct-André , qui par tout le temps du feu roy Henry a eu une singulière faveur et crédit envers son maisire, et luy proposent et font demander au roy les paîs de Guienne, Orléans et Languedoc, non pas tant pour bien qu'ils luy voulussent que pource qu'ils sçavoientbien qu'il falloistuneplus grande faveur que la leur à rencontre de ces testes ferrées de Gascongne, et que le conestable ne fiiflliroit pas à prendre à main le deffence do pafe de Languedoc, qui estoit de son gouvernement; par ou ils feroient encores un traict pour eux, rendant ennemis le connestableet le mareschal qui toujours avoient esté grands et sîngullert amis, et soubs umbre d'un aide en commun péril, tlrèroient le mareschal de leur costé, comme il advint. L'autre fut feu monsieur d'Anguîen, prince de grande valleur, et qui ne sera jamais assez loué ne regretté, et pour luy demandèrent les vacquans du Maine et d'Anjou, qui estoient, quand tout est dict, peu de chose ; mais la fiireur universelle que nous portons aux princes du sang rendoit ceste poursuitte moins désagréable pour son regard, et faisoit envers le roy une conséquence que si on le trouvoit juste au Maine et en Anjou, il ne restoit pas moins pour les autres pals. Il ne restoit que la Brctaigne, qu'ils avoient de propos délibéré laissée, comme ron dict, en frische, pour en appalser la duchesse ; laquelle cuida enrager de despit quand elle se veit ainsi tondue par ces jeunes jouvenceaux, car ainsi les appclloit-elle.Toutesfois efc s'estancha aucunement à ronger la Bretaigne» mlaqudtepoitrleaaLatres biens qu^elieypes-
PAR REGNIER DE LA PLANCHE
sédoit , et jooygsmt de don de roy, die avoit quelques arrhes et moyens d'en venir plus aisément à bout que nul des autres. Bretaigne, qui en toutes choses avoit esté grandement querelleuse et impatiente de choses nouvelles, la première tendit les mains, et ne fut que assez doulcement traictée ; Gascongne et Languedoc se defEendirent de toutes pars et en toutes façons (ee pendant messieurs de Guise bien aises de voir le mareschal et eux luicter de toutes leurs forces ).£nfin furent les pays vaincus plus par menées que par loyalles forces. Le Maine et Anjou y passèrent aussi. Qu'eust faîct Daulfrfiiné, dont monsieur de Guyse estoit gouverneur. Bourgongne, où le duc d'Aumalle, son frère, gouvemoit; Normandie, qui n'avait qu'un capitaine Martin pour gouverneur, et, outre cela tenue et occupée en biens temporels et ecclésiastiques par tous les frères ; ne Cbampaigne aussi , où est la pluspart de leurs biens? Ceui-là, assaillis, ceux qui les dévoient deffendre baillèrent la gorge à coupper ; et furent les pauvres brebis escorchées où les autres, qui avoient monstre les deots^ n'avoient esté que gratieusement tondues.II n'y eust forest, spéciallement en ' Champagne et de celles qui approchent de leurs maisons, qui ne fust avec la dei^térité de leurs facteurs, presque dégradée; et avoient messieurs de Guyse si grand peur que quelque jour un vouloir vint aux rois de remettre les lieux en leur prenoière nature de hauts bols, que la pluspart des baulx à rente contenoient à la charge d'essarter, labourer et mettre en agriculture les pièœs 4^ leur estoient baillées à rente, et ce qui eust esté baillé hiengratieusement à 20, 25 ou M soûls de rente l'arpent par chacun an, n'estoit baiHé à 12 deniers cens et rente, moyennant wie grosse somme de deniers d'entrée. Cela fit qu'en ces pays, dopt monsieur de Guyse eut le don; les entrées montèrent à une merveilleuse somme de deniers tombée en ses coffres; je ne parle point icy d'un tort incroyable que en ce ftisaot l'on a laict au roy et au peuple ; car quand on eust laissé en (nsche et pasturage toutes ces terres comme elles estoient, le roy en east tiré de louage (et en quelques endroits en avoit deqà) dix ou vingt fois autant de revenu par an qu'il en a de présent de cens et rente, et 1^ londs eust encoresesté sien. Quant au peuple, voyes quel tort, et s'il en fut jamais faict un semblable, de leur osterle moyen deia pasture
et nourriture, de laquelle le pauvre homme qui avoit la puissance de tenir deux, trois, quatre» j^us ou moins, de vaches, de pourceaux, de bre^ bis, les nourrissoit sans frais, et du proflit payoit sa taille, nourrissait ses petites entans et famille» et s'en entretenoit toute l'année. Le bestail en estoit à meilleur pris, en plus grande quantité par-tout ; y avoit aussi meilleur marché et plus grandes manufactures de laines, commodités de fiuner les terres et infinis autres proffits et usa^ ges dont nous sommes privés, ayans esté leis pauvres gens contraints les uns mourir de faim, les autres changer de pays et de façon de vivre, la pluspart mendier, eux, leurs lêmmes, leurs filles, leurs enfans en grand foule des autres et misère d'eux-mesmes, pour faire valloir le hien de messieurs de Guyse, et les enrichir du sang du peuple françois. Je laisse aussi le tort que l'on faisoit d'ailleurs au roy, tant e-n ce que l'on mettxMt en franchise les larrons officiers qui avoyent eux-mesmes gasté les hois ; car, par là Ton os^ toit la cognoissance et la preuve de leufs forfaits, estant les terres changées de face et de nature par le labour, qu'aussi on le privoità Tadvenir de ce cinquiesme élément tant nécessaire, lequel, avec un bon mesnage et songneuse garde, l'on eust peu remettre sus, le temps ad*venir. Mais le bon estait que les frais des commissaires se devoyent prendre sur les deniers des entrées, parquoy ils estoy^t fort diligens et soigneux, comme ceux qui cueillent par Jûcê églises, de faire duicun le plus qu'il pourroit, haut monter son bassin et faire croistre les deniers des enlrées de leurs ventes et commmissions. Car à la somme de deniers mesuroit-on leurs services. £t toutesfois, quand il les fallut payer, « il n'est pas honeste , disoix-on, que les commissaires soyent payés de ce qui vient par leurs sentences et jugements ; «> parquoy on les assigna sur les autres deniers plus dairs de l'espargne, foulant d'autant le fond des finances du roy pourfaire plus grand le don faict à monsieur de Guyse. Or^ prévoyoit bien monsieur de Guyse que s'il en venoit quelque jour plainte, ou un désir au roy de réparer ce dommage, que cela ne se pourroit faire qu'en rendant aux bonnes gens les deniers desboursés, et que ee seroit i, luy ou aux siens d'en respondre. Par quoy , gardant bien de se descouvrir de son mal, prie an roy que , pour éviter l'envie de quelques-uns, et à fin qu'il n'y ait que le roy seul qui entende
LE LIVRE DÈS MARCHANDS
quel profiit il a eu de son don , que Ton face tumber les deniers provenans de telles entrées au fonds des finances du roy, et que le roy, à la mesure que les deniers viendront, iuy en face délivrer autant de ses autres deniers comme il en fera venir desdites entrées et aliénations. Cela accordé par une vraye bonté et royalle simplicité, il fut ainsi faict et pratiqué. Mais je demande : Ou ces terres vacantes estoyent au peuple, ou elles appartenoyent au roy. Si elles estoyent au peuple, quelle cruauté (afin que je ne die pis ) de l'en avoir spolié ! si elles estoyent au roy, elles estoyent du domaine de sa couronne; car à autre droit ne Iuy peuvent apartenir. Si elles sont doncques du domaine, hélas! messieurs les pairs de France, je parle à vous, messieurs de Guyse, où est le serment que vous avez faict et si solennellement juré sur l'autel au sacre et couronnement du roy, de Iuy garder et maintenir son domaine? Où est celuy qu'en ce lieu mesmes vous lui fistes jurer de ne l'aliéner jamais? Si vous ne craignez Dieu par lequel vous avez juré, ne aimez le roy, auquel vous l'avez par serment promis, où avez vous pour le moins mis la honte et reproche des hommes, et la crainte des loix qui vous le deflendent, et ( ne vous abusez pas ) le rechercheront de vos sépulchres et tumbeaux? Ce desguisement, monsieur de Guyse, que vous faisiez de ne prendre pas proprement les deniers de telles entrées, mais d'ailleurs , autant que vous en faisiez , ce disiez-vous, venir, descouvre la cognoissance que vous aviez de mal faire , et la crainte de vostre mal faict; ce bouclier-là vous trahira vous-mesmes.
« Mais revenons à monsieur lecardinal,etdisons un mot du spirituel de l'Église. Qui est-ce qui l'a jamais tant corrompu que monsieur le cardinal? ne qui nous a jamais tant abusé que luy-mesmes? Si j'avois à monstrer que c'est Iuy qui a engendré les plus grands erreurs qui y soyent , que c'est Iuy qui nous a amené les huguenots, iuy qui lésa soustenus et favorisés, et plus que nul autre, sous un masque de les persécuter, les soustient encores, non pas pour Pamour d'eux, mais pour un profit qu'il s'en est proposé, dont je m'asseure qu'il décherra ; cela me seroit plus aisé et facile à vérifier que de prouver par vous-mesmes que je suis présentement icy. Mais cela a un long discours, et puis voilà le cousin du sire de céans qui en scait J
beaucoup plus de particularités que moy, qui le pourra dire quand bon Iuy semblera. Yoilà doncques vostre grand prince, vostre tutteur du royaume ; voilà les bienfistîts et obligations de Iuy et des siens, à fin qu'une autre fois vous en parlez comme il appartient, ne Iuy attribuant rien^ de Pautruy, ne Iuy tollissant aussi rien du sien, vous advisant que s'il avoit rendu tout ce qu'il tient injustement des autres, le reste de ce qui Iuy demeureroit seroit bien petit. Car je ne veux pas estre si outrageux que celle qui Iuy dict à Monceaux, lors du voyage de Thionville, en la présence du roy, que « sans elle il seroit encores un maistre Charles pour toutes choses, n Et sur ce qu'il Iuy reprochoit qu'elle n'avoit jamais avancé aux estats que des meschans et personnes diffamées. « Il est vray, dict-elle, que vous le dites; mais de plus meschans que vous n'ay-je jamais avancée, ne dont j'aye tant de reproche. » Et peut-estre que monsieur le cardinal n'avoit pas tant de tort en ce qu*il brassoit lors, que elle à Iuy dire ce qu'elle Iuy reprochoit. Bien est-il certain qu'il ne fit jamais tant de bien à Iuy contredire, qu'il a faict de maux à Iuy obéir et complaire. >•
Cestuy-là n'eut pas plustost achevé qu'un autre bien honnorable bourgeois, marchant de soyes, print la parole, et après avoir prié la cornpaignie de ne dire un mot, s*assit et parla ainsi :
Discours dumarchant ie saie,
« Vous demandez si c'est l'opinion , Vespérance et Texpectation que tout le royaume a de nous et la récompense des bienfaicts envers nous. Je ne vous responds point à Topinion, laquelle, comme elle n'a rien de certain et asseuré, elle ne meine ne conduit les personnes sages et advisés. Mais quant à l'espérance^et expectation, monsieur le cardinal, ne tout le royaume, que je devois mettre devant Iuy , ne la doyvent avoir que bonne de nous. Nostre ville est composée d'une église premièrement, à laquelle j'adjoints la Sorbonne et Université, sans laquelle y a jà long temps qu'il n*y eust plus de pape ne cardinal à Rome. Car elle seule les a maintenus, non pas à fleschir et se laisser couler aux passions extraordinaires des papes; mais à fermement résister et s'opposer à une infinité de choses mauvaises qui en sont qudque fois yssues ; ne plus ne moins qu'un cheval
PKK RÊGNiËR OË tÀ PLaNCHJE.
tftûQ en Inrkle, ou qoe les estançons mis contre la paroy ruineuse, en luy résistant, la soustiennent et gardent de tomber par terre. De cela je vous pourrois alléguer infinis exemples, comme annates, réservations mentalles ou pectoralles, regrets, dispences, unions, et tant d'autres or* dures etexcrémens de ce siège, que nous n'avons jamais receus en France, et dont nous oyons si souvent parler à nos prescheurs. Je, m'arresteray seulement k ceste saincte et vertueuse opposition, formée contre l'orgueilleuse et démesurée puissance et authorité que les papes vouloyent usurper sur les saincts conciles; en quoy tout le reste de la chrestienté recognoist la vertu Françoise, et l'obligation en estre deue à l'Église gallicane.
• Après, nous avons le parlement, lict de la justice souveraine du roy, duquel nous pouvons dire que c'est un consistoire de plusieurs rois ; car il est composé du roy premièrement, et des princes du sang, des pairs de France, des principaux officiers de la couronne, et des présidens, maistres des requestes et conseillers qui y sont ordonnés en nombre certain, qui est un autre estançon fort et ferme à merveilles ; lequel estançonne non-seulement le pape mesme,mais aussi la mesme église gallicane qui soustient le pape, si quelque fols elle vient à se four voler; de manière que la vraye et légitime Rome est mieujL assise en la cité de Paris qu'en Rome mesmes, où elle est tant dépravée.
•* la suitte de ce parlement est une multitude innumérable de juges et gens excellens en la science de bien vivre, que l'on appelle justice.
a Xe reste de la ville est composé d'un monde de flEunilles, les unes grandes etnobles,les autres honnorables marcfaans et artisans , gouvernés soubs un prévost des marchans et eschevins qui y sont esleus de deux ans en deux ans, des meilleurs et plus sages bourgeois de tous les estais d'icelle. Le conseil de la ville est de présidens,conseillers, juges, marchans, et généralement de tous autres bourgeois. Pour raison de quoy nous le tenons à bon droict pour le premier lieu du tiers estât de tout l^ royaume.
« Si vous prétendez quelque obligation sur nostre ville, monstrez vos lettres à monsieur nostre prévost des marchans, à messieurs nos eschevins. Nostre prévost est le seigneur de Charmeaux, conseiller du roy et maistre ordinaire en la chambre des comptes,Claude Guyot, X^T iiicLi, La n. et La PU
homme qui en estats honnof ahies a s^rvi quatre de nos rois, desquels, et de tous les princes et grands seigneurs, il a esté et est encores bien cogneu et très bien receu. Voicy pour la troisiesme fois qu'il exerce ceste charge, ayant dès la première élection esté continué pour la seconde fois, non point pour occasion de troubles ou tristes accidens , mais en grande et profonde paix et félicité de toutes choses par sa seule vertu, et à ceste dernière fois préféré à beaucoup d'autres. De nos quatre eschevins, le premier et le dernier sont marchans. Le premier est Jehan le Sueur, homme qui de sens, d'entendement, et de biens est singulièrement recommandable; mais encores plus d'une nayfve bonté et preudhommie, qu'il tient comme héréditaire de ses prédécesseurs, et qui luy est commune avec tous ses frères ; car plus honnorable bourgeois, ne plus loyal marchant n'euston peu trouver en son temps, que défunct Claude le Sueur, en son vivant esche vin et conseiller de nostre ville, son frère, ne de meilleurs ne plus gracieux et traittables personnes que sont, monsieur le Sueur greffier de la cour des aides, et Guillaume le Sueur auditeur de la chambre des comptes, gendre de ce bon homme le seigneur d'Amboille, ses frères, encores vivans. Jehan Merault est le dernier, riche de biens, et qui pour sa preudhommie a esté appelle à ceste charge. Les deux autres sont des plus célèbres familles de nostre ville ; l'un de celle des prévosts, l'autre des Sanguins, desquels sont yssus autant de gens de bien , et autant honorés en tous les estats de la justice souveraine, qu'autres qu'ils ont tenus et exercent encores, et s'y sont autant nettement portés que nuls autres; l'un est maistre Pierre Prévost, esleu pour le roy en l'élection de Paris, l'autre maistre Jehan Sanguin secrétaire du roy et de la maison de France, l'un et l'autre à présent eschevins pour la seconde fois.
« Quelle expectation pour vostre foy, ou quelle espérance doit avoir tout le royaume de telles personnes, que de très fidèles et loyaux serviteurs du roy et de la couronne, et de vrais et affectionnés enCsins et bourgeois de leur ville? Quel est le devoir d'un homme de bien, d'un bon et loyal marchant, d'un bon bourgeois et citoyen? Est-ce d'estre mutin, séditieux ou partial pour cestuy-ci ou pour cestuy-là, comme les pauvres malheureux Romains, lesquels au
LE LïVftË DES rIaRCHANDS.
Heu de défendre à main commune, et d'une mesme volonté, leur ville, la fendirent comme de fons en comble en deux parts, à Tappétit de deux bompnes leurs citoyens, Pompée et César, se feisans appeler les uns Pompélans, les autres Césarians; et par ceste division devindrent, de seigneurs de tout le monde, serfs, esclaves et soldats de deux des moyennes familles de Rome. Car Pompée estoit fils d'un Strabon qui mourut frappé d'un coup de tonnerre; et jamais Romains ne haïrent plus aigrement homme que celuy-là, duquel ils arrachèrent le corps de dessus le lict, ainsi qu'on le portoit en terre, et îuy feirent infinis outrages et contumélies. El César estoit de maison encores moindre, ayant eu peu de ses prédécesseurs eslerés aux grands estats et dignités de la ville. Que dict un jour A. Auffidius, Romain, quand il tua son fils qui se tetiroît pour se rendre du parti de Catilina? u Ce n'est pas, dict-il, meschant |Sque tu es, à Catilina que je t'ay engendré, c'est à ta ville, n Que respondit Agésilaûs, Lacédémonién, à un roy de Perse, quand il Iuy manda avec grands et riches présens, qu'il vouloit faire aliance et amitié particulière avec Iuy? « S'il est, dict-fl, amy de nostre ville, (1 ne peut faire avec moy de plus estroite aliance que celle-là. £t s'il ne Test, comment veut-il que je sois le sien? «•
« Le sire que voilà vous a nommé Jean Aubry, Henry l'Avocat, et un grand nombre de ricbeà et honorables marchans et bourgeois de ttostré ville, dont la pluspart ont esté, et quelques uns sont encores conseillers et eschevins de nostre ville. Je vous en nommeray d'autres de ma cognoissance, Jean et Guillaume Croquet conseillers, de ville, Nicolas Paumier, Philippes Chesnart, Charles le Goix, un Plastricr, un Pierre de la Court, Nicolas Erquembourg, Claude Maret, Jehan Gregis, Nicolas d'Auvergne, Pierre et Guillaume Poulain, Jehan d'Aubray, un le Lièvre, un Vincent Martin, Thomas Congnet, Pierre Parlan, Jehan de laBruîère, Jehan Boucher, Martin le Conte, Claude le Bègue, Pierre Guérin, un Vascosan, un Thierrée, un Fouqueret, un de Hère, un le Grand, un Vieillart, un Danes, un Jaques Rosny, un Planche, un Perlin, mile Bret, un Sevin, un le Large, et tant d'autres que je cognois autant gens de bien qu'il y en ait en tout le royaume, quelque grand et spacieux qu'il soit. Prenez avec cela tous nos quarteniers; prenez qui.
vous voudrez des Cobdins, deâr AouîUarts, des Garraults, des Bouchers et de toutes les autres bonnes et honnorables iamilles de Paris; et que Terapereur, ou un roy Philippes, non pas un petit cardinal, leur mande qu'il veut estre leur amy particulier, sçavoir tfils prendront ses dons et ses présens, et s'ils n'estimeront pas cela une injure faicte à leur preudhommie, et si Tambassadeur et porte-nouvelle s'enyront sans response? Car quelle opinion ;peut-on avoir de celuy que Ton veut corrompre, sinon qu'il est meschant de luy-mesmes, ou qu'en prenant il le sera? Pourtant une bourgeoise de nostre ville respondit fort sagement à un grand seigneur qui lapressoit... vous m'entendezbien? car après qu'il Iuy eust dit que Fhonnesteté d'elle estoit seulle cause de ce qu'il aimoit tant : « Permettez doncques, dict-elle, monsieur, que je demeure honneste, et toute ma vie aimée de vous et prisée des autres ; car si j'avais faict ce que demandez, je ne le serols plus. »
«« Si une femmelette, proche parente de l'un de ceux qui ont esté nommés, nourrie en boutique, a esté si remparée et fortifiée contre les corruptions des dons et présens, qu'estimerez-vous que seroient tant de gens de bien qui n'dnt pas seullement leur honneur et leur vertu en recommandation comme les femmes, mais le bien et Tutilité publicque de leur viRe en singulière jalousie et affection? Je ly quelquefois les histoires, celles mesmement qu'Amiot, grand aumosnier du roi à présent, a mises en nostre langue, pour ce que véritablement il a une diction fort propre; je trouve que la principalle louenge de Marcus Brutus est de ne s'estre point laissé destremper et amolir par aléchemens, honneurs, grâces, ne faveurs quelsconques que César Iuy feist pour affotbiir la force de son courage ; ains, comme un très digne et vertueux citoyen qui a laissé perpétuelle mémoire de hiy, ne regarda autre chose que au bien pul)lic de sa ville, estant sa hayne pure et simple contre César. Car n'avoit-il chose aucune en privé pour laquelle il se peust plaindre de César, et n'avoit autres bornes pour limiter sa haine et amitié que le droict et la justice seullement. Pourtant exécuta-il bravement son entreprise à tuer le tyran et occupateur de sa patrie.
«Nostre ville est lanef royale; nostre prévost des marchans en est fe pilotte -, les eschevins en
PAR RËGNlEa DE LA PLANCHE.
sont les yoilles; les fleurs de lys et la croix blanche en sont les enseignes. Mais certainement nul vent ne la peut remuer que celuy seul qui sort de la bouche du roi, ou de ses lieatenans et gouverneurs. Qui est-ce qui ne cognoist le sire Compans, marchant recommendaUe entre tous les autres, capitaine des enfans de nostre vflle? Quelles enseignes avoitil , ne sous quels estendarts ont marché nos enfans de ville? Demandez leur s^ils en avoyent d*autres au cœur qu'en la main et en leur vene. Tenez pour certain, et croiez pour vray qu'aux pères et aux enfans toutes autres que les nostres sont Angloises et Bourguignonnes. Soubs telles enseignes nous avons, de la grâce de Dieu, gardé nostre ville de grand encombre. 9 me desplaist que ce n^a esté avec moindre perte, ennuy et lascheiie d'aucuns de nos citoîens. H y avoit lors, et nous les avons encores, des moyens plus prompts, plus doux, moins sanguinaires, et de trop plus grande force, vertu et efficace, non-seulement de nous garder, mais aussi de nous opposer à toutes entreprises de qui que ce soit, que non pas de nous tuer les uns les autres, et nous aller embarrasser en querelles des grans seigneurs, ainsi que quelques flatteurs du peuple et imposteurs, pour nous eslre fiés en eux, nous feirent faire bien légèrement, à la colère, abandonnans les moiens par lesquels nous pouvions sans coup ruer et de bonne authorité purger nostre ville de l'estranger qui nous la troubloit, et rendre nostre citoyen doux et obéissant, et, s'il eust fitict le rétif, l'estonner si bien qu'il tfeust pensé qu'à retourner à nostre bonne grâce. Mais au lieu de cela, nous laissant mener par le nez aux passions des grans, qui finement se vouloyent targuer et faire boudier de nous, nous avons arresté avec nos propres mains la bonne fortune qui tant d'ans avoit demeuré et s'estoit habituée avec nous, nous conduisant par la main au comble de félicité, et avons retourné contre nos propres entrailles les armes qui devoyent estre employées contre les ennemis, et rappdié en nostre ville la guerre qui, passés sont cent ans, en avoit esté bannie ; de manière que monsieur le cardinal, ainsi que monsieur que voilà a dlct, nous a véritablement mw les armes au poing. Mais je voudrois que tout le Hionde sceust bien eomnent, par quelles ruses et embusebes, et à quelle intention, à fin
que par là tout le monde entendist si nous en sommtss obligés à monsieur le cardinal, ou si plustosi luy et toute la maison de Guyse n'est pas tenue à nostre ville de tout ce qui leur reste en ce monde. Gderre vraiement malheureuse, en laquelle le vainqueur et le vaincu ensemble offensoyent leur ville, leur pays, le lieu de leur naissance et nativité! car quelqut chose qui toumast au bien de l'un estoit tousjours au dommage du royaume, de la ville et du public. Mais quoy? nos péchés et ceux des principaux de Téglise, comme dient nos prescbeurs, estoyent plus grans que cela. Il faut louer Dieu et le remercier de tout ; car ce n'est que de sa grâce que nous en sommes sortis à si bon compte quelque cher qu'il nous ait cousté : et le devons bien supplier qu^il nous garde d'y retourner, et si bien addresser nostre bon roy et seigneur souverain, que blentost il s'adicmine à la voye qui est propre à une paix et tranquillité d'esprit et de corps pour tous ses subjects.
« Pourtant , que monsieur le cardinal autre quelconque ne s*attende pas qu'à leur appétit ne pour leurs querelles particulières soyent nos cousteaux desgainés sur nous-mesmes, sur nos frères, nos enfans, et qu'eux et leurs ministres se contentent de ce qu'ils nous en ont faict faire. Nous avons (dont j'ay regret) de nos plus proches parens, de nos meilleurs et plus grans amis qui sont débauchés de nostre église : ils ont, ce disent-ils eux-mesmes, pareil regret de nous. Et je le croy ; car j'en say et en cognois beaucoup qui n'y sont allés que par une conscience craintive et une ferme foy qtf ils ont de bien faire. Mais il n'y a encores riens désespéré. Sitost que un de nos membres se deult, nous ne le coupons pas ; sitost qxf un de nos frères ou amis est mallade, et fut-il abandonné des médecins, nous ne le tuons pas; les ladres incurables, les pestiférés contagieux sont nourris et sollicités. Il y a médecins, gardes, chirurgiens, apothicaires et barbiers à gages pour eux. Il y a lieu pour eux aussi ; et ne sont pas meurtris. Nous avons des moyens aussi de pourveoir à ceste maladie, qui tient tous les endroicts de nostre royaume, dont je vous parleroys ; mais pour ce que je sçay bien que la pluspart de nos ecclésiastiques, et peut-estre monsieur le cardinal le premier, ne veuHent pas saaté, et que eestc ^uvsrture n'est pts de
LE LIVRE DES MARCHANDS
mon invention, mais des plus sages et vertueux qui soient en nostre religion, qui attendent le roy, je n'en parleray point icy ; car aussi ne sommes nous venus en ces propos que pour rabbattre l'ingratitude de laquelle l'on voulloit charger une telle ville, et tant de gens de bien quMl y a en Paris, lesquels sont trop sages, et ( comme l'on dit) assez eschaudés de ne retourner à se partialiser pour qui que ce soit, pour, après nous avoir embarqués en leurs querelles et tirés à leur cordelle, se mocquer de nous, gehenner nostre bourse, nous pressurer à leur plaisir, et avecques tout cela nous regarder de travers, nous menacer, nous appeler fascheux, ingrats, vilains, mercadens, et autres plus outrageuses injures qu'ils nous ont dictes et dictes durant les derniers troubles, sitost qu'à l'heure et à leur mot tout ce qu'ils nous demandoyent n'estoit pas prest. Dont ceux qui estoyent lors au gouvernement, et qui nous y avoyent précipités, feirent sagement de le nous celer, le taire et dissimuler, pource que lors il ne nous en pouvoit advenir autre firuict que de le savoir. Nous avons en nostre ville un premier président, ses frères, et générallement toute la maison de Thou pleine de grans biens etd'honneur ; ung monsieur Charron, président en la court des aides, personnage de conseil et d'exécution telle qu'un chacun le sait et le cognoist. Je ne vous nomme point le président de la Place ^ qui est le premier président en ceste cour là, homme véritablement grand personnage, droiturier et sçavant, et, à ce que l'on dict, des mieux estimés de France ; mais il n'est pas des nostres^. Nous avons aussi monsieur le lieutenant civil, ornement de la fiaunille des l'Huilliers, famille pleine de biens, de noblesse et d'honneur. Ces trois personnages ainsi qu'ils tiennent, chacun en leur endroit, les premiers estats de la justice, aussi ont-ils esté les premiers qui ont monstre exemple aux autres pré sidens, conseillers et gens de bien qui ont fiiict le semblable de vouer et exposer leurs propres personnes pour le salut de leur ville, embrassant eux-mesmes à deux mains, comme cbefis et capitaines, les armes trop plus heureusement que ne Codrus, ne un Curtius, ne tous ces anciens pères de patrie. Car au lieu que ceux-là en mourant ont véritablement sauvé leurs villes
(I) Celui qiri a écrit le preniierniorDesni fie oeTOlimie. (i) U éUU de la reUgk» réiombà.
et pais, les nostres en sauvant leur ville se sont eux-mesmes sauvés, et réservé d'y faire encores d'autres biaos et plus grans services; chose trop plus louable que d'y estre mors! Pourtant un roy de Sparte ne req[)ondit pas mal à propos, quand à un sien amy qui, luy envoioit des coqs d'une race si courageuse qu'ils mouroyent en combattant, il manda qu'il luy envoyastde ceux qui faisoyent mourir les autres au combat. Ceux-là scavent que c'est que d'obligations, et en jugent tous les jours.
«Puis doncques que vous ne voulez point spécifier quels sont les bienfaicts de messieurs de Guyse envers nostre ville, faictesles pour le moins entendre à l'un de ces trois personnages là. Allez , descouvrez vous à eux, et leur faictes dire que nostre ville est (Aligée à monsieur le cardinal ou à messieurs de Guyse; et si je ne vous monstre que, pour un plaisir que vous alléguerez, luy seul (sans ce que ses frères y ont adjousté) nous a Caict cinquante outrageuses injures et dommages , je paieray pour tout. Si ceux là sont trop empeschés ou trop clair-voians pour vous , prenez qui vous voudrez des juges de nostre consulat. Ce ne sont que marchans ; si ne sont-ils pas si ignorans qu'ils ne jugent chacun jour de plus douteuses obligations que la vostre. Tous ceux-là savent que c'est que bien faire aune ville, et y en font chacun jour.
« Maispeut-estre que vous nous pensez tenus et obligés, sous umbre que feu M. de Guyse et M. le cardinal son frèreontfait donner qudques offices ou bénéfices à aucuns des nostres que nous cognoissons tous et qui vraiement ont grand accès auxafifairesde nostre ville? Je vous parle des gens de la justice ; car comme ce a esté tousjours aux despens du roy et du crucifix qu'ils ont récompensé ceux qui leur ont feict service (car hors cda donner n'est point à l'usage de leur maison) aussi a ce esté à ces gens de justice qu'ils ont jette leurs renvers et &ux montans (ce sont encores des mots de la vieille escrime), etsont les moyens desquels ils se sont asseurés d'eux comme de garnisons logées en leurs consciences. En cela vous vous abusez; c'est comme qui corromproit ma femme, ma fille, mon valet par dons et présens. Et seriez bien trompé si vous estioàiez que ceux là voulussent, pour tous les biens du moode» faireune
PAR RÉGNIER DE LA PLANCHE
si reprodiaUe fonte de trahir leur ville pour estre odieax à ceta-mesmes qui se seroient servis d'eux en acte si malhenrenx.Car c'est une commune alTection que Ton a envers les meschans, cependant que l'on a affaire d'eux , ne plus ne moins que ceux qui ont afbire du fiel ou du venin de quelques bestes venimeuses : car ils sont bien aises quand ils les trouvent et qu'ils les prennent pour s'en servir à leur besoin ; mais quand ils en ont tiré ce qu'ils ont voulu, haïssent leur malice. Pourtant voyons nous que plusieurs ont faict eux-mesmes mourir les traistres qui les avoient conduits à leurs entreprises ; les autres les ont renvoyés liés et garrottés à ceux-mesmes qui avoient esté trahis ; les autres les ont chassés et bannis de leur présence etpays ; et les plus gracieux leur ont faict de grandes ignominies , tant à recevoir leurs payemens, leur faisant mettre les mains derrière le dos, que autres vilenies; tellement que je m'esbahis comment il se peut trouver des hommes si cruds et barbares qui seulement y osent penser. Pourtant est grandement loué un Thémistocles, de ce que estant banny du pays de Grèce et retiré par devers le roy de Perse, venant la guerre quelque temps après à s'allumer entre le roy et ceux de la Grèce, beut du sangdethaureau et s'empoisonna luymesme pour n'avoir point occasion de souiller ses mains au sang de ses citoyens pour lesquels il avoit tant de fois combatu. Encores seriez vous plus loing de compte, si vous pensez que de quelque force que la vohmté de telles gens fust renversée, ils en osassent ouvrir la bouche, de quelque authorité qu'ils soient. Et quand ils se oublieroient jusques là de tenter le gué, il n'y a si petit marchant ne artisan, quand tous les grans se tairoient , qui ne leur résistast en face et que monsieur nostre gouverneur n'en fust incontinent adverty. Or si ceux là venoient à faire leurs brigues, leurs menées et leurs assemblées en lieux et maisons privées, nous estimez vous si lourdaux, que par cela seulement nous n'entendions bien que leur alleure n'est pasdroicte,et que sur leur paroUe nous allions mettre nos biens qui coustent tant à gaigner , nos vies, nostre honneur, nos persoimes que nous avons si chères, en péril et danger évident pour monsieur le cardinal , ne autres que pour le roy, auquel nous lesdevons?Car,quelle r^^compense auroient de niopsievir le cardinal.
quand il seroit venu au dessus de ses affaires , ceux qui y auroient perdu biens et vie ensemble, sinon un petit de mine , et un obit qui se chanteroit des espaules seuUement? encores bien heureux d'estre mort pour monsieur le révérendisime! Et qu'en adviendroit-il à ceux quidemeureroient vainqueurs,sinon une dure et cruelle servitude achetée au pris de leur sang? Car au lieu qu'ils sont en la plus grand et désirable liberté que l'on peult souhaitter , ne recognoissant que un Dieu, un roy, une loy, ils deviendroient pauvres et misérables soldats, serfs et esclaves, non pas de monsieur le cardinal et de messieurs de Guyseseullement, maisde sire Jehan ,8irePierre, sire Claude, monsieur cestuy-cy, monsieur cestuy-là, traistres et meurdriers de leur propre mère, de leur ville,de leurs frères et citoyens, autheurs d'une si abominable entreprise. Car comme ils ne soient à présent que des moindres de la ville, viendroient pour leur récompense à acquérir sur nous tous une intollérable domination et auctorité ; et comme la félonnie de leur courage soit à présent tenue close et couverte pour la craincte des loix , et qu'il n'y a riens qui tant espreuve ne plus descouvre le naturel de l'homme que la licence et authorité d'une charge ou d'un magistrat, laquelle remue tout tant qu'il y a de pensées au fons du cœur de l'homme, et faict venir en évidence tout ce qu'il y a de vices secrets et cachés, viendroient comme parune déclaration, à la descouverte, à desgorger sur nous les torrens de leur malignité, exerçans sur nous, nos femmes, nos enfans, nos biens, toute sortede cruauté,sans que messieurs de Guyse y osassent , quand ils voudroient y résister, les en punir, tant pour l'obligation qu'ils leurdonneroient, que de crainte de les révolter contre eux-mesmes. Ne plus ne moins que nous voyons que ces meschans garnemens de Satuminus , Glaucias , Sulpicius et autres, firent soubs Marius au temps des premières guerres civiles; et que César fût contrainct d'endurer de Marc An thoine ; et le mesme Marc Anthoine , devenu triumvir , endura par force de ses capitaines et soldats.
Or, que monsieur le cardinal n'espère pas cela de nous; car ce n'est pasainsi que nous vendons nostre liberté comme ce lasche Lisimachus, lequel ne pouvant d'un costé endurer la soif qui le pressoit, ne de l'autre costé assez hardy de venir au combat contre Tennemy qui tenoit les
LE LIVRE DES MARCHANDS
eanes en sa puissance ( en quoy faisant 11 eust comme vainqueur beu tout son saoul en liberté, ou mourant glorieusement n'eust jamais eu de soif), il se rendit, et toute son armée, aux ennemys ; et après avoir beu : - Hélas! dict-il, que, pour un légier plaisir, et tost passé, perdant une grande et bonnorable liberté , je suis entré en une plus longue et plus cruelle altération que celle que je ay évitée ! »»
«Nous avons,gracesàDieu, des hommes qui combattent la faim et la soif , et qui se garderont bien de boire de la couppe ne du calice de messieurs de Guyse,ne d'autre particulier ; car ce n'est pas pour une souppe ( comme ce malheureux Esaù ) que nous vendons à nos frères puisnés et moijidres que nous nostre primogéniture.
« Aussi peu d'apparence et encores moins y a-il à ce que vous autres dictes que à monsieur le cardinal nous devons nous , nos femmes , nos enfans, nos temples, nos autels, et ce que nous avons de reste de religion. Nous tenons vrayement nos biens de quelque seigneur ; quant à raoy , je ne tiens riens de luy. Les autres en peuvent tenir de ses abbayes et bénéfices; mais ce n'est pas de luy pourtant , ne de sa bonne grâce ; mais plustost à son regret qu'il ne les tient luy-mesmes. Je sçaurois voîuntiers de qui ne comment il tient le Dampierre de feu du Val, trésorier de Tespargne, ne Thostel de Laval, Autheuil et les autres pièces qu'il tira de feu monsieur de Vilaines-Brinon , mort de regret de s'estre veu ainsi déceu et trompé, ne en quelle monnoye il les paya? ou de quelle bourse il a payé le Cotigny du feu seigneur du Plessis le Grand, et de tant d'autres enfans et bourgeois de nostre ville qui y ont laissé leurs plumes. Nos femmes , nos vies , nos enfans , nous ne les tenons que de Dieu seul , lequel les nous maintienne en sa grâce. Il y avoii temples et autels à Paris , premier que ducs en Lorraine ; et ne voyons point encores aux nostres les armes de Guy se. Quant à la religion, si vous la prenez pour le service de Dieu, il n'y en a point de reste en nous; tout y est encores entier, et y en a plustost à oster que en diminuer. Je vous dy qu'il y a mille bons marchans, outre ceux qœ nous avous nommés, il y a dix mil artisans à Paris , qui ne voudroyent pas avoir changé leur conscience à celle de monsieur le cardinal, et qui font moins contre ce qu*ils croyent que
luy contre ce qu'il presche; et pour grandeur quelconque ne voudroyent avoir aussi mauvais bruit en leur rue qu'il a par tout le monde. Nous ne sommes point grans seigneurs ne cardinaux , mais nous sommes gens de bien. S vous entendez religion pour les personnes , le reste que nous en avons est encores bon , grâces à Dieu ; il nous desplaist qu'il tf est plus grand et meilleur; il le sera quand à Dieu plaira ; et à autre qu'à monsieur le cardinal ne se faut prendre qu'il est si petit ; et si nous le croyions, nostre petit vîendroit bien tost à néant.
«Au reste, il n'est j)oint venu à nostre adveu. Et de son secours n'avions à présent que faire, car nul nenousopprime. Si quelqu'un 1 a mandé, qu'il rappelle à garant. Nul de nous ne luy a couru sus. Si monsieur nosire gouverneur nous commande de par le roy, à ce nom nous luy obéissons. Or ne nous a-il en cela rien commandé; nous n'y avons aussi rien faiot. Pourtant si au faict de monsieur le cardinal y a de la honte, comme véritablement nous n'y voyons pas grand honneur, il n'est pas en nostre puissance de Ten exempter. Mais de nous avoir tous, comme vousdittes.exemptés de mort ignominieuse, cela, sous correction, n'est pas véritable; jamais nostre ville ne commist acte digne de mort, et moins d'ignominie. Tels propos reviennent à ceux que luy-mesmes dit un jour de nous à Fontainebleau au commencement du règne du feu roy Henry. LesNormans, àfaide de la duchesse et de luy, impétrèrent sur leur donné à entendre abolicion d'un des plus beaux privilèges de nostre ville ; c'est la compagnie françoîse; vous sçavez tous que cela' importe. Sur fheure que par l'un des secrétaires de monsieur le connestable nous en sommes advertîs , l'on envoyé en diligence feu Perdiel nostre greffier de ville , homme vrayement accort, versé en court et qui avoit sang aux ongles , pour sçavoir que c'estoît. Il trouve que M. le chancelier Olivier avoit arresté l'expédition des lettres jusques à ce que nous eussions esté ouys Le lendemain le connestable , qui a tousjours esté nosire bon amy et bon seigneur ( aussi est-il le plus ancien voisin que nous ayons ; et quand tout est dict, le plus certain amy; et puis il est né en nostre ville, baptisé sur les fons de l'église de Sainct-Paul ), et le chancelier aussi, font casser l'abolicion des Normans et remettre . nostre privilège, comme de la grâce de Dlcn,
tAR RÉGNIER DE LA i>LANCttÉ.
An roy , et de ces deux gens de bien là ; nous en Jouissons èncores. Or advint le mesme jour à Perdriel , ainsi que cela venoit à propos pour quelque autre affaire quMI pourchassoit pour nostre ville, de dire que de ptus fidèles ne plus loyaux subjets, ne qui plus libératlement , tant ne si souvent eussent secouru la couronne de France, nos roys n'avoyent trouvé que les habitans de nostre vilte. Mais soit que le despit que monsieur le cardinal avoit de ce qu'il avoit veu, que le matin le roy avoit révoqué ce qui par son moyen avoit esté accordé aux Normans, ou que Tautre poursuitte de nostre greffier luy despleust, bu que le peu d'amitié qu'il a tousîours porté à nostre ville (tout le monde le sçait) loi feist faire ceste saillie, il vient interrompre tiostre greffier, et luy demande s'il se veut rapporter aux chroniques; que les Parisiens, disoît-il, n'ayent esté pfus mutins, plus séditieux, et qu^ils n*ayent attenté des choses contre leurs ^oys,ceque ne firent jamais lesNormans, quelques ennemis qu'ils fussent lors. Je ne déclare point autrement ce qu'il en dict, pour l'aigreur et aspreté de l'injure qu'il nous împropéroit ; tnais nostre greffier, comme il estoit haot à la main, luy rendit bravement et sur-le-champ : « Je ne scay, dîct-il, si les chroniques de Lorraine parlent de nous, mais je sçay bien que nous avons en nostre hostd de ville bonnes lettres et Chartres signées de la main de tous les fojs qui ont régné depuis deux cens ans en çà, publiées en parlement chacune en leur temps , qui font preuve de nostre fidélité et loyauté , que je tiens pour meilleur tesmoignage que toutes les chroniques du monde , ne que homme quel qu'il soit qui voudroit dire du contraire ; car je ne pense pas, dict-il, monsieur, qu'A y ait homme qui voulsist démentir un roy. *> Cela au Boir rapporté au roy se tourna en risée et en proverbe: qi^'un bourgeois de Paris avoit démenti an preslre, et que le combat échéoit làdessus.
•• Si vous entendez la mort ignominieuse pour Éelle que les huguenots nous eussent faict recevoir, le ne pense point que notis ayons esté si prés de fa mort que cela, ne que monsieur le eardinal, feu monsieur de Guyse, ne autre de leur maison se doyve attribuer cest ^honneur. Et puis, quand cela nous fiit advenu, Tignominie eust esté à ceux qui, soubs le manteau de ttffgian, àvoyent embarqué nostre simplicité
et nayve bonté entre leurs querelles et desseins particuliers. Car au reste, tant s'en faut que telle mort eust esté ignominieuse, que au contraire de plus glorieuse ne honorable, ne que tout homme de bien doive plus souhaiter, n'y ^-il au monde, que celle qui advient pour h défense dç la patrie.
« Vousdittes encores qu'il nous a faict aller à cheval, qu'il nous a remis en nostre ville, et d'iceïle vous l'appeliez le patron et le second fondateur, et nous ses cliens et affranchis ! Je ne scay que vous appeliez aller à cheval ; je ne fus onques, ne à mon ad vis pas un de nostre estât, en son escurie, et allois à cheval avant qu'il fust né. Il n'a point fondé nostre ville, il ne Fa douée, refaite, ou rebastîe; il ne Fa enrichie pour en estre patron ; il est trop jeune pour le temps qu'il faut à prescrire droit de patronnage. Le fonds n'est point sien, par privilège n'y a-fl rien, et moins de succession. Nous ne fùsmes oncques esclaves vendus prisonniers de guerre, ne venus de Lorraine. Nos pères estoyent libres, et en liberté nous ont engendrés; et ne recognoîssons qu'un roy, duquel nous sommes très obéissans subjets, et des siens humbles serviteurs. Nous ne sommes point cliens de monsieur le cardinal, et il est trop grand seigneur pour estre nostre advocat. Nos advocats plaident nos causes et les défen dent en justice ; cela ne fit onques monsieur le cardinal. Appeliez vous nous défendre, tollir nos privilèges? Cestuy-la nous défend-il qui nous accuse de rébellion et felonnie? Monsieur Gayani le père, conseiller en parlement, personnage de tefle intégrité que chacun cognoist, et par une autre saison prévost des marchans de nostre ville, sçait bien à qui fut odieuse la commémoration qu'il fit en la présence du feu roy Henry des anciens et nouveaux services et secours que nous avons faicts aux rois, et en quelle indignation monsieur le cardinal voulut précipiter le roy contre luy et nostre ville, pour avoirdrt rondement : «* qu'il falloit tondre, et non pas escorcher (a brebis, »• si par monsieur le connestable, et aussi par monsieur le chancelier Ollivier, parent et alfié dudit sieur Gayant, il n'eust esté excusé et défendu. Appeliez vous nous défWidre quand, à toutes les aides que le feu roy Henry nous octroya pour remboursée oeax qui advançoyem les soldes des gens de pied, et emprunts que I'od a infinimens fii£t«
LE LIVRÉ bËS MAflCttANDS^
sur nostre ville, il s*e8t de toute sa pcdssance tousjours opposé, voulant que tant de pauvres artisans et maneuvres qui sont en nostre ville y feussent cottisés, et introduire sur nous une taille ordinaire, jusques à dire devant le roy : que nous estions des trompeurs et larrons du bien et de l'honneur d'autruy, qui, par le moyen de tellesaides, faisions à tout le reste du royaume payer nos soldes et emprunts , et puis les venions compter, et reprocher au roy comme s'il estoit sorti de nostre bourse. Ses empeschemens toutesfois avoyent esté tousjours vains, jusques à ce que Dieu nous osta pour quelque temps monsieur le connestable en la journée de sainct Laurens ^ , après laquelle il nous contraignit de faire sur nous un impost et assiète de trois cens mil livres que nous octroyasmes au roy, nous faisant ceste injure de dire au roy devant tout le monde : qu'il n'y avoit si petit bourg ne village au royaume qui ne feist en cela plus de service au roy que nostre ville ; car ils avoyent (disoit-il) payé tous de leur bourse leurs emprunts et les nostres. Nul ne sçait mieux que le bon homme Nicolas Perrot qui estoit prévost des marchans, et les eschevins de son temps, de quelle sorte et avec combien d'injures il empescha que pour le reste des trois cens mil livres qui ne s'estoit peu lever par les taxes et impositions, ne nous feustdonné un aide, jusques à ce que le cardinal de Chastillon print contre luy nostre cause en main. Mais peut-estre que vous entendez qu'il fut nostre patron, quand, en plain conseil du roy, ildictune autre fois au bon homme Nicolas Perrot, et à monsieur Sanguin, lors eschevin]de nostre ville: qu'il feroit croistre l'herbe par les rues de Paris. Cela sous correction n'est pas défendre, mais enfondrer ; affranchir, mais deffricher une bonne ville. Quel traict fut-ce pour nostre ville, et générallement pour tout le royaume, ce malheureux remuement de nostre parlement en semestre? £t encores la manière de laquelle il trompa toute la compagnie ; et en quelle façon il empoisonna l'entendement du feu roy, sous prétexte d'en f&ire venir deniers ; et comme le roy y fut luy-mesmes deceu ; et combien luy et monsieur de Guyse et leur du-
(1) Le ooDDétable fut UAt prisomiier à la bauUle de Saint- Quentin, appelée la journée de Saint-Laorent parce qu'elle fut livrée le Jour de Saint-Laurent. Ce fut à cette occasion que Philippe U multiplia, dans rEscorial qu'il flt bAtir, la forme d'une griUe.
cbesse y profitèrent, est digne d^estre seeQ i mais pour ce que j'entens que quelqu'un Ta mis par escrit, et se sçaura bientost, je n'y entreray point.
Mais laissons laie règnedu roy Henry. Combien de fois, en si peu de temps que le roy François a régné, nous a-il en public et en privé, parlant de nous, appelles «« superbes , ingrats, canaille de Paris, fiers, vilains?» (car mutins, séditieux et mercadeus estoient par manière de dire, en son endroit termes d'honneur). Et encores si cela ne luy fust advenu que quand nous pourchassions quelque chose envers le roy, ou que de nostre part il estoit refusé d'une autre, j'imputerois cela à l'importunité. Mais quelle importunité, quelle cause ou occasion, ne quel subjet a voit-il, ou quel ornement apportoit à son parler, de dire tout haut devant tout le monde en la salle du roy à Chambourg, lors qu'on luy apporta que ce François AUamant estoit prins : « 0 que les vilains de Paris seront fiers ! et que nous serons biea en leur bonne grâce quand ils sauront la prinse de ce président ; n comme si nous ne sçavions pas bien que si le paillart d'Allamant eust voulu laisser à monsieur de Guyse sa terre de Guepeau, prochaine à celle que ledit seigneur de Guyse ^voit achetée en ce pays là, le larron fust en plus grand crédit qu'il n'avoit onques esté; et que nous soyons des sots, qui ne sçavons poiser de quelle volunté l'on nous &ict bien ou mal, ou comme petits enfans nousappaisons pour des pommes.
« Encores, s'il ne nous eust point plus Injurieusèment en cela traittés que le truant, lequel il honnoroit du titre de président, j'aurois patience ; mais comme cestuy là est larron qui faict larrecin, et l'injuste qui faict injustice, aussi est vilain qui faict vilainie. Pour néant sera un homme de tant grand lignage que l'on voudra, et s'en ira tapissant soubs la noblesse et vertus de ses ancestr^ tant qu'il pourra, si de luy-mesmes il ne vaut riens, et qu'il n'ait les qualités recommendables jointes à celles de ses prédécesseurs. Le bon veneur ne cherche point ce qui est né d'un bon chien; mais le chien mesmes qui soit bon. Le vice, encores qu'il soit en un sugect où il y a noblesse de sang, esf tousjours laid et infâme; et n'est point la vertu honnoréepour estrejoincte ànoUesse, l mais pourFamour de soy-mesmes. Une tache
PAR REGNIER DE Lk PLANCHE.
sur le ronge ^ramoisy d^on évesque ou cardinal est aatÀDt oa plus laide que sur le brun, le sor, ou tanné d'un marchant. Pourtant je dy (car il est vray) qu'un bon marchant vertueux, et bien vivant, vaut mieux que le phis noble brigant du monde. Je ne veux faire comparaison d'aucun particulier de nostre ville à monsieur le cardinal; je ne suis point si présumptueux, et sçay bien, quant aux choses humaines, quelle tare il y a de chacun de nous à luy. Je sçay bien que l'escu seul vaut cinquante sols et mieux ; mais cent sols aussi vallent mieux que l'escu. Et ne feray point de tort à personne, et m'asseure que le roy, et toute la France, sera pour nous, quand je diray que nostre seulle ville de Paris vaut mieux que tout le duché de Lorraine. Si nous ne sommes tous nciAes k Paris, nous ne sommes pas pour cela vilains. Si monsieur le cardinal nous a tenus et nous tient pour tels, comme nous le scavons bien, je m'esbahis comment il est tjant de fois venu, et de présent retourné en nostre ville, et qu'il daigne halener de nostre aer, passer par le chemin ou nous passons, se trouver en nos festins et maisons, séjourner en mesme place, ne boire de l'eau que nous beuvons. Nous avons eu des marchans qui ont esté cardinaux ; je dy des drapiers et chaussetiers. Vous sçavez tous de qui c'est qu'il fust dict : « Que d'un enfonsseur de fesses, le pape avoit faict un chanteur de messes. i> Je voudrois bien qu'il n'y eust point de cardinaux qui fussent marchans. Tout le royaume n'est qu'un corps, et du corps tous les menabres ne sont pas égaux; les doigts mesmes de la main ne le sont pas ; et des membres les moins apparens sont les plus nécessaires; et si vilité y a en aucuns, les plus superbes et glorieux n'en sont que les valets. Nos rois, soit qu'ails nous commandent, soit qu'ils nous pryent, soit que, pour quelque occasion, ils nous tansent, soit que, d'une singulière bénignité et naturelle débonnaîreté qui abonde en eux, ils nous caressent, nous appellent toujours leurs chers et bien aimés. Nostre cité est leur fille; nous en sommes les enfans. Les princes du sang ont leurs maisons entre nous; là se tient le conseil de leurs afiEahres. Beaucoup d'eux y en a'eu, et oicores y en a, qui sont nés en nostre ville. Ceux-là sont de Paris, et ne sont point vilains, mais vilains ceux qui se sont efibrcés de leur feire vilainic ; vilain et irréconciable ennemy XVl- «licwi, La PI. d U PI.
de nostre ville, quiconques leur en pourchassera.
«Laissons là les injures de monsieur le cardinal et tenons pour vray : que homme sage ne peut estre injurié, ne l'homme de bien estre deshonnoré. Et puis si un mastin nous avoit mordus, ou un asne nous eust frappés, nous ne les ferions pas adjoumer i. Retournons à nos obligations ; car j'ay meilleure volunté de payer mes debtes qu'il ne paya celles de feu monsieur le cardinal son oncle.
u Vous avez tous cogneu le feu cardinal de Lorraine, et en quelles dettes il est mort envers plusieurs marchans, spéciallementde nostre ville. La richesse de ses meubles estoit véritablement grande et plus que sufGsante pour i'aquitter. Luy décédé, les .créanciers, et moy entre autres pour mfes neveux, nous retirons par devers monsieur le cardinal son neveu, qui avoit , avec monsieur le cardinal de Guyse, recueiily tous ses bénéfices ; mais luy seul s' estoit saisi des meubles. M. le cardinal ÙLïi response qu'il n'est point héritier, car ils n'appellent pas héritier celuy qui prent les biens, et (comme disent les praticiens) s'immisce en l'héritage ; mais seuUement celuy qui dict : «Je le suis. » Or, nul ne disoit le mot, car monsieur le cardinal vouloit avoir les biens sans payer, messieurs ses frères ne vouloient pas payer sans les avoir. Quant aux bénéfices, nous sçavions bien que par une rigueur de droict (ainsi que l'on dict) ils n'estoient obligés aux debtes. Or, si monsieur le cardinal eust à beaucoup dict qu'ils ne s'attendissent de rien avoir de leur deu, en perdant leur debte ils eussent beaucoup gaigné , car ils eussent sauvé le temps et les frais qu'ils y consommèrent à attendre, par l'espace d'environ deux ans, quelle issue prendroit un jeu qu'il faisoit jouer par l'un de ses gens, lequel il fit commettre pour veoir les debtes du défunct, les vérifier, ce disoit-on,les mettre en leur ordre, contribuer, et je ne sçay quels autres mots de pratique que ce seigneur là, qui est de présent maistre des requestes, nous disoit. Et cependant il fit faire, je ne sçay à quelle fin, un inventaire, ce disoit l'un ; l'autre disoit que ce n'cstoit qu'une description ; l'autre qu'un mémoire ; et sur ceste grammaire des mots, nous cuidèrent faire un procès en Donat ou Despautaire. Tant y ç^
(t) Gilcr devani la jusUcc,
LE LIVRE DES MARCHANDS
qoMI ne s'y trouva, à ce que Ton dict, guères que des bancs, par manière de dire, et des vieilles scabèles et tapisseries à faire feste. C'estoit en bref l'inventaire de ce que monsieur le cardinal ne vouloit point. Je ne parle point de rhonneste et gratieux accueil, de la joyeuse réception que l'on nous faisoit. «• Il me semble, disoit monsieur le cardinal, quand il nous véoit, que les poux me mordent. »» Une autre fois nous étions des Anglois; l'autre fois des salueurs et donneurs de bon jour. Mais quant ce venoit à chasque particulier, Fun estoit un usurier de Paris; l'autre n'avoit pas livré sa marchandise ; cestuy-cy Tavoit vendue six fois plus qu'elle ne valloit; cestuy-là avoit receu quelque chose dessus; à l'autre, H n'estoit rien deu, c'est-àdire «vous n'aurez rien. *> Et beaucoup furent de ceste rubrique. Aux plus favoris, on disoit qu'ils aidassent à se paier. Ce n'estoit pas à dire : •• Tendez la main , »» mais « donnez et quittez. » Quand Ton avoit quitté la moitié pour le moins, les deux tiers, les ttoxs quarts et plus, l'on trouvoit qu'il n'y avoit rien plus comptant receu que ce que l'on avoit donné; et pour le reste : •« Demandez, disoit-on, quelque traite, qOelque droit ou privilège, ou quelque autre chose au roy, on le vous fera donner. »» J'eusse autant aimé que l'on eust dict à mes neveus : « Allez; tuez chascun un homme ou deux, et l'on vous fera bailler rémission. »» Car la vente de nos chaires et scabelles estoit remise aux calendes grecques. Sur cela deux gens de bien entre autres voyans une telle indignité, après plusieurs ouvertures, finalement offrent acquitter le deffunt pour un quartier (ce me semble ) du revenu des bénéfices du deffunt; mais il n'y eut jamais ordre. Les uns en ont tiré quelque quart, un cinquiesme, un dixiesme, plusieurs moins, et la pluspart rien du tout. Or, de ce que l'on quittoit, il falloit, tous, ou peu s'en faut, bailler quittance comme de receu; à quelle fin je ne sçay, si ce n'est à fin de nous oster l'honneur, et à luy la mémoire et la souvenance denostre libéralité. Or je demande si donner est pas libéralité, et si libéralité est l'acte d'un vilain; et si vilainie y a, qui est le plus vilain, ou celuy qui donne, ou celuy qui injustement exige et reçoit?
« Voicyune autre de ses obligations; les villes de Thoul et Verdun estoyent (comme chascun sçait ) libres, nullement subjectes ne en choses
quelconques j*econgnoissantes le duc de Lorraine ne autre que leurs évesques. Pourtant, entre autres dioses, elles se foumissoyent de sel oh bon leur sembloit, usans plus ordinairement du sel blanc des salines et fontaines de. l'archevesque de Mets plus prochains d'eux. Ces salines avoyent esté par le fëu cardinal de Lorraine, archevesque de Mets, baillées au duc de Lorraine à certaines conditions pour augmenter le duché aux despens de l'Église, et estoyent à la vérité le plus clair denier de son duché. Ces villes ayans avec le temps gousté la douceur du profit et utilité qui estoit du sel noir de France plustost que du blanc des salines, jettèrent les yeux de ce costé; et là dessus se dresse un trafic à Paris entre quelques-xm$ de nos marcbans pour le fournissement du sel en ces deux villes, leurs villages et ressort, qui apportoit un grand profit tant aux povres insulaires des marais que à nos marcbans, qui par là ouvroyent un autre train de grande conséquence à nostre ville. Et ainsi que nos marchans avoyent dressé leur faict, il revenoit, pour le droict de gabelle, à peu près de trente cinq mille livres tournois par an au roy. Cela descouvert, monsieur le cardinal de Lorraine, pour nous prévenir et d'ailleurs iîaciliter son entreprise, Ihict embrasser ce fournissement de sel par l'un de ses fermiers pour l'opposer à Jehan Mauroy, marchand de Troyos, personnage honnorable, et quelques autres qui avoyent le fournissement des greniers de la frontière , lesquels, ce pendant que nous dressions nostre affaire , y en portoyent, à fin d'avoir occasion d'en entrer en procès, et brouller les cartes, en attendant qu'il pourroit donner avec meilleur prétexte le coup qu'il vouloit ruer, comme il advint. Car ayant faict arrcster le sel de Mauroy et des autres, sous prétexte de la gabelle du roy et de je ne sçay quelles lettres qui se trouvoyent tout à propos expédiées, contraires les unes aux autres, il faict évo(|uer le procès devant luy, cVst-à-dIre au conseil du roy, là où il estoit juge et partie. Mauroy entre autres sait comme il y fut manié par Pespace de plus d'un an et demy , pendant lequel temps il dresse si bien ses afbires que, ayant espié l'absence de monsieur le conjiestable, il fait venir en jeu monsieur le duc de Lorraine, qui remonstre que ce trafic luy ferolt un merveilleux dommage et que cecy est uq
t>AR REGNIER DE LA PLANCHE.
nouveau profit que les rois ne firent oncqnes ; et sur cesie faveur il a lettres et défences de ne mener de nostre sel en ces villes ne en leur ressort. Ayant ainsi, soubs la faveur du duc de Lorraine, chassé du royaume ce trafic, qui avoit de grandes particularités pour le bien et la gloire de nostre ville, privé le roy d'un revenu qui avec le temps fust venu par nostre moîen à plus de quatre vingt mille livres tournois par an, pour les autres choses qui se manioient là dessous, et réduit ces pauvres villes à une servitude, lors, ainsi qu'il ne s'est jamais servi d'homme à qu'il n'ait après faict desplaisir , il paie ( comme l'on dict ) son hoste tout de mesmes. Car incontinent après il oste au duc de Lorraine les salines et les remet en son archevesché; j'ay dict à son archevesché, car chascun sait la barbe de foire qu'il fait à Dieu des éveschés de Mets , Thoul et Verdun , lesquelles il fait tenir^ar descustodi-nos qui, avec une pension les luy gardent, ainsi que nos valets et chambrières nous gardent, sur nos chaires et scabelles, nos places au sermon.
•• Mais qu'est-ce que je m'amuse à penser déduire tous les dommages, tous les tors et injures qu'il a faictes à nostre ville, veu qu'il n'y a homme qui ne sache et cognoisse que onques personnes ne furent tant ne si justement haïs de nous tous que l'un et l'autre de ces deux frères, jusques à ce que, pour venir chefs des troubles qu'ils avoient projettes en leur entendement, ils trouvèrent le moyen de gaigner le connestable qui les nous réconcilia; en quoy vous orrez peut-estre une des plus insignes malignités (s'il faut que j'use de ce mot là, et, par ma conscience, j'en voudrois bien avoir trouvé quelque autre pour adoucir le faict) que vous ouystes oncques. Vous aurez ouy raconter autres fois la fabledes loups, et comme, pour mieux venir à bout des brebis , ils leur proposèrent que la haine qu'ils avoient contre elles n*estoit point à cause d'elles, qui estoient bestes douces et innocentes, mais pour ce qu'elles s^estoient alliées des chiens leurs anciens ennemis, et que «i elles vouloient leur rendre les chiens ou renoncer leur alliance, il y auroit paix entre eux. Vous scavez ou cela tendoit. Elles s'en donnérent bien garde aussi. Vous avez aussi ouy Phistoire de Tarquin rorg:ueilleux, dernier roy des Romains, et rinstruction qu'il bailla à son ils de £ure mourir ou tirer en haine et indi-
gnation du peuple tous les meilleurs et principaux citoyens de la ville en laquelle il l'envoyoit comme fugitif, pour, après avoir réduict ud sa main toute la puissance et authorité d' icelle, la livrer aux Romains, comme il fit. Or, notiez que le connestable a tousjours aimé nostre ville, et quand tout est dit, a esté nostre support et nostre meilleur amy en tout temps, et en tous nos affaires. Et aussi, qui est-ce qui hayroit le lieu de sa nativité? Tousjours y a-il eu inimitié dès le commencement du règne du feu roy Henry entre eux, pour ce que ces jeunes, hommes icy ne pouvoyent remuer le monde selon la légèreté de leur cerveau comme ils vouloient, pour le contrepoix que le connestable leur faisoit ] et lui seul avoit à combatre la puissance de leur duchesse qui estoit estrangement grande, et leurs agilités, tromperies et finesses. Que dirai -je plus la tempeste de cette jeunesse? Quelques courses, quelques saillies ou escarmouches, qu'ils ayent faict à la desrobée, lecamp, grâces à Dieu, luy est tousjours demouré. Nous avons esté les brebis que luy il a gardées, et que eux ont voulu manger. Or, voicy comme ils nous ont cuidé surprendre et aliéner de luy.
« Vous sçavez que le dernier recours et reconfort des envieux, quand ils ne peuvent faire que on les estime aussi gens de bien que ceux auxquels ils portent envie, c'est de tascher par tous moyens à monstrer que ceux-là ne sont point tels qu'on les estime. Or, ne pouvoient-ils à cela parvenir sans avoir accès à nous, ne avoir accès à nous sans le connestable. Le seul moyen de gaigner le connestable estoit la religion : c'estoit aussi la planche de parvenir à nous soubs ce manteau de religion, de laquelle monsieur le cardinal se sçait merveilleusement bien accoustrer. Geste vertu ronde et magnanimité françoise et aperte, qui est au connestable, fut non-seulement tirée à pardon et oubliance d'injures passées , mais à embrasser luy-mesmes, non pas ce qu'ils vouloyent en leur cœur, car il ne s'en descouvrirent pas, mais ce qu'ils faisoyent contenance de vouloir faire, qui estoit la religion. Ayant attainctce point et nous estans insinués et recommandés par monsieur le connestable, ils n'ont jamais cessé que par leurs Iruchemeas et courretiers ils n'eussent desbauché notre commun peuple de la dévotion qu'il avoit tousjours eue et de voit avoir audict sieur
LE LIVRE DES MARCHANDS
connestable jusques à le nous rendre comme odieux, et nous à luy . Car nous ayant empoisonnés, d'une opinion assez persuasibleque : ayant monsieur le connestable à faire contre la maison de Chastillon, qui sont ses neveux, et le roy de Navarre contre monsieur le prince de Condé son frère, et encores le prince neveu, à cause de sa femme, dudict sieur connestable, ils se pourroient facilement gagner, et par la force du sang se laisser aller à leurs frères et neveux, ilsvindrent aisément à nous mettre en suspeçon de toutes choses, tant le roy de Navarre que ledict sieur connestable. De manière que les nostres, quinégocioyent avec eux, ne nous tenoyent autres propos, sinon qu'aujourd'huy Tamiral ou le cardinal de Chastillon avoyent gaigné leur oncle sans monsieur le cardinal de Lorraine; que le roy de Navarre estoi t tourné pour le prince sans mon> sieur de Guyse; que le lendemain, le connestable n'en vouloit plus manger, mais que monsieur de Guyse, avec l'aide seulle de nostre ville, tiendrait bon et en viendrait au dessus. S'il y avoit quelque mauvaise nouvelle ou quelque chose à nous demander, ils le faisoyent faire par le connestable. Si eux-mesmes avoyent trouvé quelque mauvaise invention ou chose qui nous deust desplaire, ils le faisoyent exécuter par luy-mesmes; et s'il nous est oit trop gratieux, ils l'aigrissoyent contre nous, et soubs main faisoyent dire combien cela leur desplaisoit, mais que le connestable les forsoit eux-mesmes. Si le connestable avoit faict quelque chose de bon, ou nous eust sauvés de quelque mauvais passage, ou pourchassé quelque bien, voire contre leur advis propre, c'estoit eux qui l'avoyent faict; encores avoyent-ils eu de la peine à luy faire trouver bon. Et Dieu sçait comme ceux (auxquels nous avions lors plus de fiance des nostres) enrichissoyent l'afkire, abaissansl'un, et haut louans les autres. «Le connestable, ce disoyent nos gens, devient vieil et s'en va mourir; les autres sont jeunes et alaigres; » je ne diray point le reste. Que vous diray-je plus? nous n'avions plus (ne moy des premiers) les yeux que sur monsieur de Guyse. Nos prescheurs estoyent d'ailleurs par tels moyens gaignés et ne nouspreschoyent que de l'un et l'autre frète.
« Voilà en quelle monnoye monsieur le cardinal paie ses amis; voilà les filets où nous cuidasmes estre pris, les filets mesmesque l'on a depuis tendus à son fils. Car quel malheur plus grand
peut-il advenir à un peuple, que le mettre eA maie grâce de son gouverneur, et le gouverneur en haine du peuple? Que l'on demande à Henry l'Advocat, à Bourgeois, à Jehan Aubery, à Jehan Merault,au sire Jehan le Sueur, à tout nostre consulat ; car tous ceux-là sont gens de bien et véritables, et qui ont eu maint affaire et pour le public et pour le particulier à monsieur nostre gouverneur , s'ils luy ont jamais parlé d'affaires quelconques qu'ils n'ayent eu bonne et gratieuse responce de luy ; ne s'ils ont cogneu en luy qu'une entière et résolue volunté de nous faire vivre en paix en ceste ville, et en toutes autres choses nous gratifier. Et au contraire si quelque autre y alloit seul, ou en compagnie qu'il choisissoit, il nous rapportoit un gouverneur fascheux, qui s'estoit feit tirer l'oreille, qui avoit accordé par force et à regret. « Et encores, disoit-on, quine luy eutmontré les dens et bravement menacé, n'eust rien lâché; » et je ne sçay quels autres propos qui nous ont longuement rebuté de son amour, jusques à ce que leurs menées et mensonges se sont dèscouvertes, qui n'a cuidé estre que trop tard. Et à présent que Dieu, ayant plus de pitié de nous que nous-mesmes, nous en a délivrés , vous voulez qu'après tant d'exemples nous croyons que celuy qui toute sa vie a esté nostre ennemy, soit soudain et à la haste devenu nostre amy; que celuy qui traicte ses amis comme ennemis nous espargnera ; que celuy qui moissonne où il n'a point semé et qui assemble où iln'apoint espars, se gardera de jecter les griffes sur nous ; que le plus ingrat homme de la terre sera gratieux à ceux qu'il tient pour redevables ? Car n'est-ce pas beaucoup faict pour nous que de n'avoir fourragé que ce qu'il a peu, et laissé ceux qui ne l'ont voulu et oni peu s'en deffendre ? Dictes, je vous prie, tout d'une venue, que nous battre soit nous chatouiller, injurier soit caresser, et nous tuer soit nous donner la vie.
- Mais pour mettre fin à mon propos qui désirerait un plus long temps et plus grand loisir, je vous puis asseurer que tant que nous n'aurons que faire à luy l'herbe croistra en nos cymethières, et non pas par nos rues , cela est hors de son pouvoir et de tous les siens; tant que ne nous meslcrons point avec luy, nous ne serons mutins ne séditieux. Tant qu'il nous devera et ne luy deverons rien, nous ne serons point les vilains. Je ne veux pas dire qu'il soit le nostre ;
PAtl RE6NIËR liË LA l>LANCkE.
car de ma part je suis d'avis qu'on le quitte du tout, et que le bon heur de nostre ville ne soit point infortuné de son malheur. Je luy désire au reste, ainsi Dieu- me soit tesmoin, aussi bonne, aussi longue, aussi heureuse vie qu'à nous-mesmes. Mais s'il ne plaist à Dieu de le changer et amender, je le supplie qu'il luy plaise détourner ce tonnerre, cest orage et tempeste de dessus la France, et particulièrement de nostre ville, n
Après que cesluy là eut mis fin à son dire , regrettant qu'il n'avoit du temps assez pour achever ce qui appartenoit bien à déduire là dessus, un pelletier commença le propos, et dict ainsi :
Discourt du pelletier. '^
" « Ce seroit vrayement grande honte à nous, et en vérité pareille faute, d'avouer à monsieur le cardinal une dette sur nostre ville, si deue n'estoit, cx>mme luy en desnier une véritable. Par quoy à fin de vuider le faict des obligations de monsieur le cardinal, premier que d'entrer en ce long discours du faict de la religion, je diray deux mots qui me semblent avoir esté laissés derrière par vous, seigneurs, qui en avez premièrement parlé. «Tay en vostre dire ( parlant à moy, remarqué trois poincts que vous avez faict sonner pour espèces d'obligations: l'un, de beaux sermons qu'il nous a faicts, le second, du frère qui est mort pour nous, et le dernier, qu'il nous a mis les armes au poing. Quant aux sermons, j'en ay ouy parler d'une demie douzaine ; mais de moy je n'ay esté qu'à deux , là où il me sembloit qu'il disoit merveilleusement bien, et y avoit grand presse à l'ouir, comme une chose nouvelle ; car ce n'est pas chose commune de voir prescher un cardinal. Mais depuis que j'oys que messieurs de la Sorbonne s'en scandalisoyent, et qu'ils le feirent prier de s'en abstenir ou de suivre le formulaire des nostres ( car il y avoit quelque chose qui les scandalisoit ), je n'y voulus plus retourner; et aussi vrayement feit-il sagement et vertueusement de laisser ceU. Or, les sermons qu'il nous a foicts, il les devoit, puisqu'il est évesque, voire mais « ce n'estoit pas à nous ( direz- vous ) qu'il les devoit, c'estoitàceux de Reims.» C'est donc^es à ceux de Reims desquels nous avons mangé lepain,nonpasàluyquenouslesdevons. Vous
ne me nierez pas ce que monsieur le cardinal confesse : qu'il n'est pas si versé aux sainctes lettres comme nos docteurs et tant de bons et saincts religieux qui ne font autre mestier le jour que prescher, et la nuict qu'estudier. Et vrayement nous estimons tant nos bons amis messieurs le sénéchal et Yigor, qui sont bien de ses serviteurs, qu'ils ne nous refuseront chascun d'eux de demye douzaine de leurs sermons; et par ce moyen ceux deReimsy auroyentprofit, et au nombre, et au pois; et s'il veut priser les siens à l'argent , que ceux-là le taxent , et en payant nous serons quittes ; et ne luy en rabbatterons riens pour les debtes de son oncle, ne pour cela ne serons point ses vilains. Mais je vous demande où est-ce qu'il a apprins à prescher , ne tout le bien qu'il sçait , sinon en nos collèges et en nostre ville? Nous fera-il payer quelque chose de nostre creu? Ou sera-il envers nous plus ingrat que nos poulies qui nous font des œufs ; que les arbres qui donnent du fruict , ou pour le moins de l'umbre, à ceux qui les ont plantés; ou que la cigogne, qui, à chacune fois que elle faict ses petis, en gette un du nid pour le louage de la maison, et le sallaire de celuy qui I la loge? Et Vierge Marie! que nous a-il presché en ses sermons? La guerre ou la paix? S'il nous a presché la guerre, ce n'a pas esté contre nos amis ; car cela ne persuaderoit-il p^ aux plus barbares hommes du monde. Comment doncques? Quand toutes autres considérations nous deffailliroyent, et qu'il n'y auroit en monsieur nostre gouverneur que le nom de Montmorency, luy courrons nous sus, luy qui est le plus ancien voisin, et le plus expérimenté amy que nostre ville ait point, et qui a pour le moins deux rail hommes etdes plus riches de nostre ville, qui tiennent de luy en fief ou censive?jedy de luy puisqu'il est le fils aisné de son père. Monsieur le cardinal en rendroit-il autant à ceux là, comme par félonnie en sa faveur ils en confisqueroyent ? tout le bien de Guyse n'y foumiroit pas De quand est monsieur le cardinal nostre amy ? De* puis deux ou trois heures. De quand sont messieurs de Guyse nos voisins? depuis trois jours ; Où sont-ils nos voisins? A Nantheuil, que ceux de Lenoncourt prétendent leur avoir esté voilé en récompense de tant de services qu'ils ont faits à la maison de Lorraine, pour raison de quoy ils en ont commencé procès. Sera-ce à Dammartin? Chacun en sçait l'arrest. Mais peut-estre
LE LIVRE DES MARCHANDS
ce sera à Chevrense, Dampière ou Meudon?Le premier et le dernier s'en vont en procès, et la duchesse d'Étampes le prétend; et Dampierre n'est guères plus asseuré. Voilà leurs belles acquisitions. Nous laissons doncques le propriétaire pour nous joindre à un locataire qui ne faict qu'atendre que Ton le desloge, el que Fon le renvoyé en son pays. Qui est-ce en bonne foy qui laisse le certain pour l'incertain? La guerre doncques sera contre nos ennemis. Hélas! à qui la ferions nous plus qu'à luy mesmes, qui toute sa vie nous a haïs et persécutés au vif, et jamais faict bien qu'en peinture? S'il ne nous a presché que la paix, l'amour, et charité du prochain; une seulle parabole, entre les autres, de ce pauvre homme qui, en descendant en Jérico, estoit cheu entre les brigans, despouillé, navré et laissé pour mort, nousapprend qui est nostre prochain, et le secours que nous luy devons faire. Là, ce vray Samaritain, qui a reserré nos playes, y a mis du vin et de l'huille, et nous a chargés sur la jument de son humanité , nous monstre et enseigne cesluy-là estre nostre prochain qui a besoing de nostre aide et secours ; là, il ne courut pas après les brigans et volleurs, maiss'arresta à panser celuy que le prestre, le sacrificateur, le lévite avoient abandonné. Pourtant, si monsieur le cardinal a esté blécé, nous voila presisde luy faire tout aide et secours de nos biens et de nos personnes-, mais s'il n'a nul mal, que luy faut-il? ou s'il n'y a que honte et injure faicte, si c'est à droit, à qui s'en prend-il? si c'est à tort, luy qui presche patience aux autres, que n'en retient-il pour luy? Patience ne procède que de magnanimité, force et grandeur de courage. Impatience est une foiblesse et imbécilHté de nature basse et vile. Pourtant le sage dit, en ses proverbes, que le patient vaut mieux que le fort et robuste, et celuy qui maislrise son courage, que celuy qui prend les villes. Et puis, qui est-ce qui nous a faict juges entre monsieur nostre gouverneur et luy? «Voire mais (direz vous) prenez ceux qui ont faict l'injure , et les livrez en justice. » Vous devez doncques nous faire cognoistre quel mal a esté faict, et puis nous monstrer ce volleur et brigand qui l'a faict. Car comment courra un homme après le loup, quand il voit que c'^st un chien, et une brebis mesmes, non pas un loup? Nous pensez vous faire cognoistre nostre gou- Terneur? ceux que vous nous avez monstres
sont siens, et pour le moins le suivent, et luy obéissent, «« Mais il y a ( direz-vous ) des huguenots; n nous y voyons aussi des nostres. Et puis voudriez-vous que les huguenots fussent moins obéissans aux commandemens du gouverneur que nous mesmes, et que cependant que nous travaillerons, ces messieurs là se reposassent, et, jouissans du bien commun de la paix et de l'heur de nostre ville, ils ne participassent en rien aux charges et courvées communes? Et quand nous les eussions ar restés, qu'en eussions-nous faict, ne à qui les eussions-nous baillés qu'au gouvernement, qu'au gouverneur mesmes, lequel ils suivent d'eux-mesmes, et plus voluntiers que vous ne voulez? Seroit-ce pas cela chercher les choses premier qu'elles soyent perdues? Et encores, avec quoy les eussionsnous prins? Sçavez-vous pas bien que la seule faveur que nous avons trop monstrée envers monsieur le cardinal, et l'indiscrétion de ceux qui quelque temps nous y ont guidés, ont faict voiler la coignée de nos armes hors du manche; et vous voulez que nous jettons le manche après, j'entends nos corps et nostre vye? Estimez-vous que tels chats que ceux-là se prennent (comme on dict) sans moufles. Mais sortons du sermon, et venons à l'enterrement du frère qui est mort pour nous. Je vous prie, ne flattons personne, et ne nous chatouillons point pour nous faire rire nous-mesmes- Quant à moy je ne suis guisard, ne d'autre quel qu'il soit; je ne suis qu'au roy comme chef, et à nostre ville comme à sa fille très humble, très fidelle et loyalle. Laissons là tous ces flatteurs d'un party et d'autre, leurs mensonges et artifices. En bonne foy, qu'est-ce que jamais ny monsieur de Guyse, ne monsieur le cardinal, ne pas un seul de leur maison a faict pour nostre ville? Quel plaisir, quel advantage ou bienfaict? Je voudrois que tous ces donneurs de balivernes nous en eussent monstre, par manière de dire, la moitié d'un. Qu'a-il faict doncques? Il a prins les armes pour la religion! Pleust à Dieu que cela eust esté vray, et qu'il n'eust eu autre dessein ne intention plus mauvaise ; mais qu'elle eust esté pure et nette comme elle devoit. Je crois fermement qu'il fust encores en vie aussi bien que le connestable. Sy c'a esté pour la religion, ce n'a doncques pas esté pour nous seullement ; mais peat-estre (comme il a loy-mesmes confessé)
PAR REGNIER DE LA PLANCHE
qu'il ne s'y fust pas mis sans nostre aide et secoars. C'est doncques à nous, messieurs les flatteurs, que vous ostez l'honneur et la gloire, pour la transporter à un autre; est-ce ainsi que vous hayssez vostre mère pour aimer vostre voisine? Tout le royaume, le connestable mesme, nous la donne, et trois ou quatre flatteurs la nous arracheront ? Or bien ! il a prins les armes. Et je demande qu'ont faict le roy de Navarre, le connestable, et le maréchal de Sainct- André? Je nomme ceux-là pour les chefs principaux ; car autant en pourrois-je dire de tous les autres qui ont prins les armes, pour ce qu'il n'y avoit que ces trois là qui eussent commandement à l'armée. Le roy de Navarre y est mort, luy qui estoit roy, le premier prince de la couronne, et lieutenant général en tout et partout, du roy. A-t-on traîné les pieques après luy ? Nos harquebouses ont-elles porté le dueil? Avons-nous feict le miton pour sa mort? Dieu vueille qu'un jour nostre ville innocente ne porte point la peine des flatteurs. Mais nous avons, grâces à Dieu, moyen de nous en deffendre. Le roy de Navarre mort*, toute l'authorité tumba en monsieur le connestable ; car c'est un droict et une inviolable aulhorité, que ce grand connestable, Matthieu de Montmorency, qui fut sous le roy Philippes Auguste, et le roy Loys, son fils, a laissée à tous ses successeurs connestables (depuis ceste grande et tant renommée bataille qu'il donna à Bouvines, où tant de milliers d'ennemis furent deffaicts; et y feit infinies prouesses, et de sa personne combalit et vainquit en bataille rangée le grand empereur Othon, et toute la puissance de l'empire) : que quiconque est connestable de France, il est, sans autre mandement, en tous lieux lieutenant général du roy au faict des armées, ce que nul connestable avant luy n'avoit eu. Après ledict seigneur connestable, commandoii le mareschal de Sainct-André. Où est-ce qu'est mort ce mareschal de Sainct-André, qu'en la bataille? Où est-ce que le connestable fut blessé, Jette par terre, prins, et emmené, sinon du milieiM de la bataille? Sont-ce là les actes d'un couard, d'un feinct, d'un hypocrite? Est-ce point le lict d'honneur? Ne flattons personne. . Où estoit monsieur de Guyse, ou que faisoit-il? je n'en diray autre chose. Est-ce pas là, mon-
(I) A.Q(oioe «ie Rourboq, roi de Navarre, père dueiiri IV, mourut en I66iau i^iege de Roucu.
sieur qui estes icy, un acte vrayement digne de trainer les pieques à rebours?
«Voilà l'excuse de nostre ville envers le roy, envers les princes, envers les cendres du mareschal de Sainct-André et de tous les gens de bien qui y moururent en la veue de monsieur de Guyse, que de honte nous avons porté le dueil, et caché le soleil aux armes si mal em* ployées. Pensez-vous que c'ait esté sans cause que Dieu ait réservé à un Poltrot, celuy qui au besoin avoit espargné sa vie à sa religion, feilly à son roy , et habandonné son cappitaine ? A voitil peur que nous fussions perdus à faute de cappitaine? Il est mort. Combien a-il duré? sommes-nous perdus? Or, laissons-le là, et ne rompons point son sommeil. Je vous fais bon serment qu'il n'y a homme qui luy désirast meilleure ne plus longue vie que moy, ne qui plus volontiers le veist que je ferois en ceste heure ; mais je vou& ay bien voulu dire toutes ces choses entre nous, à fin que vous entendiez qu'en nostre ville nous ne sommes point si mercadens que monsieur le cardinal nous a faits autresfois, et que je sçay bien qu'en sou cœur il nous mesprise.
"Je viens aux armes que monsieur le cardinal (dites- vous) nous a mises entre les mains. Pleust à Dieu que pour son honneur, et nostre profflt, il n'en fust riens! Cent mille bons hommes qui sont morts fassent encores en vie, et comme cela n'est que trop véritable , vous ne pouvez alléguer de luy chose plus honteuse, ne plus reprochable aussi. Mais pour ce que cecy est si conjoinct et entrelassé avec les tromperies qui nous ont esté faictes au faict de la religion que chacun de nous a réservé et laissé à dire par le cousin de céans, je le tronçonneray le plus court que je pourray sans entrer aux menées de la religion. Un chacun sçalt comme tous les estats, d'un commun accord, firent en l'assemblée d'Orléans une grande instance des dons excessifs des feus rois Henry, et François dernier à plusieurs personnes, les unes indignes, les autres outre mesure, et de faire rendre compte à ceux qui avoyent eu charge et commendement es finances. La première de nos plainctes, quant à l'indignité des personnes, concemoit principalement et jusques au fons du cœur, la duchesse de Valentinois et toute son ordure, et quant à l'excès, touchoit au vif messieurs de Guyse, le mares-
LE LIVRE DES MARCHANDS
chai de Sainct-André, et quelques autres. Car le coimestable, et en privé, et en public, haut et clair déclara que, s'il se trouvoit qu'il eust eu un seul denier de toutes les particularités dont on se plaignoit, qu'il en vouloit rendre dix pour un. Pourtant fa vorisoit-il fort nostre poursuite, disant souvent en proverbe: «qui se sent galeux si se gratte. »» L'autre poursuite regardoit du tout messieurs de Guyse ; car .des choses que faict et ordonne un roy grand et majeur, comme le roy Henry, qui usoit de son vouloir, estoit-il aisé de rendre compte. Il n'est pas ainsi d'un roy mineur d'ans comme avoit tousjours esté le roy François, lequel messieurs de Guyse avoyent manié à leur plaisir. Par quoy le connestable qui voyoit bien où cela touchoit, ne s'enfaisoit que rire, favorisant plus en son cueur et en privé nostre poursuite, qu'il n'en faisoit de contenance en public. D'autre coslé, ceste réformation de Testât ecclésiastique, que la noblesse et nostre estât poursuivoyent à outrance, faisoit mourir le cardi^ naltout debout. Or n'yavoit-il ordre de faire esvanouir ceste poursuite, que par quelque grand désastre qui nous feist tourner visage. De plus grand n'en pouvoit-il advenir que une guerre, en laquelle ils pensoyent bien que monsieur de Guyse seroit employé. Ce moyen, quant à l'estranger, leur deffailloit ; car le plus fier de nos voisins en estoit autant et plus las et recreu que nous-mesmes. Il ne leur restoit doncques plus qu'un trouble dedans le royaume; le chemin y estoit assez battu. Pour le faire court, ils craignoyent que l'édit de janvier fust révoqué pour le regard de nostre ville comme l'on en estoit en quelques termes, car en ce faisant nostre ville s'en alloit hors du jeu, et les huguenots n'eussent pas eu telle apparence de prendre les armes comme ils avoyent, estans fondés en cest édit; car en quelque façon que ce fust, messieurs de Guyse vouloyent venir aux armes pour effacer ceste poursuitte des estats et réformation de l'Église. Pourtant ledit seigneur de Guyse commença par ce massacre de Vassy. En quoy faisant, il embarqua le roy ée Navarre, le connestable et nous dedans les armes, autrement et plustost que nous ne voulions; car Dieu sçait que l'intention de nostre ville ne fut oncques que pure et simple pour rabaisser l'outrecuidance de quelques çstrangers qqi desbauchoyept les nostres,
et ramener les nostres à la modestie qu'il appartient; non pas souiller nos mains et nos cousteaux en leur sang, ainsi que sans y penser, et contre nostre naturel l'on nous a Caict faire, et souffrir ensemble. Je n'entreray poinct plus avant en ceste matière, pour ce qu'elle appartient aussi et la fauldroit répetterau faict de la religion, là où vous verrez les plus esiranges impostures, les plus exécrables tromperies contre Dieu et les hommes simples, qui (peutestre ) furent oncques faictes ; de sorte que tant qu'il y eut oncques de huguenots ou de religion réformée, ou ainsi que les voudrez appel- 1er ( car ce ce n'est poinct par injure, et puis ce n'est qu'entre nous que je les appelle ainsi ), n'ont point à la moitié près si juste cause ny raison de le hayr que nous avons. Seulement j'en ay entamé ce mot, à fin que vous cognoissiez pour quelle occasion en partie ils nous ont mis les armes au poing, et combien nous sommes tenus à eux, d'avoir, au pris de nostre vie, et de celle de nos enfans, nos frères, nos parens et amis, deffendu leur querelle. Je dy effacé de nostre propre sang la poursuitte que nous avions si justement commencée de leur faire rendre compte de leurs dons excessifs, c'est-àdire de leurs larcins, et de leur maniement des finances, ou plustost de leurs finesses*, dont nous avons bien sceu que monsieur le cardinal, adjoustant injure sur injure, faisoit ses comptes et mocqueries de nous ; l'une fois parlant au feu mareschal de Sainct-André, l'autre fois quand on luy apporta les nouvelles de la journée de Dreux. Car comme nostre prévost et eschevins fussent allés par devers luy, estans jà embouchés bien avant en ces troubles, pour lesquels ils estoyent tous venus en ceste ville, sitost que nos gens eurent le dos tourné, survenant le mareschal de Sainct-André qui les avoit trouvés et salués au sortir de la maison : « Avez-vous point veu (dict-il) les auditeurs de nos comptes? » Et lors le mareschal en sousriant respond : « Ouy monsieur, vous ont-ils point présenté les leurs? » Car lors estoit-il question de nous faire foncer à l'apointement. Ainsi se gaudissoyent ces gens de bien là de nostre vertu et simplicité. Et quand il receut les nouvelles de Dreux : « Tout va bien puisque^ mon frère est sauvé. — Parle l'on plus à Paris' de nous faire rendre compte?»» Et puissetournans devers deux évesques de ses favoris, tou.5
PkK REGNIEZ r>te LA Ï>LANCHE.
Ùaxix èncâlrés vivana : « A ce que je vois, moi^
sieur mon frère orra ses comptes tout seul ; voilà où je les demandois. »• Et puis vous dictes que cestuy-là nous a remis dedans nostre ville, qu'il en est le fondateur, et que nous luy devons nos femmes, nos enfans. Il nous a vraiement mis les armes au poing, et par haine et despit de luy Ton nous les a ostés ; mais les vraies armes des gens de bien, la vertu et bon vouUoir pour opposera toutes les malignités des meschans, armes que nous ne tenons que de Dieu, et nul ne les nous peut arracher, armes qui sont à l'espreuve d'enfer et de tous ses suppôts, nous sont demourées; elles sont, de la grâce de Dieu, entières et aussi claires et luysantes qu'elles furent oncques, pour avoir raison quand il plaira au roy d'y entendre, tant des comptes que tous les estats de la France ont demandés aussi bien que nous, que de l'iniquité et mauvais tour que monsieur le cardinal et les siens nous ont faicts par leurs tromperies, plus desbonnestes qu'une force ouverte. Car la tromperie, encores qu'elle soit mal séante à toute personne, si l'est-elle encores plus à ceux qui sont en plus grande authorité. Et si est tousjours plus laide et odieuse qae la violence, pource que la violence se faict par vertu et authorité de la force que Dieu donne aux uns sur les autres. Mais la tromperie vient d'une vraie malice, et meschanceté de lasche courage, contre laquelle nous avons (grâce à Dieu) des provisions assez. *•
A tant se teut ce bon seigneur là, qui véritablement n'en pouvoit plus parler qu'avec amertume, tant il est mal aisé à un bon cueur dissimuler une juste tristesse. Et un marchant apothicaire ( ce me semble ) ou espicier , je ne m'en suis pas depuis autrement informé, print la paroUe, s'adressant à moy et dict :
Discours d'un apothicaire ou épicier.
« Vous n'avez icy rien ouy qui ne soit notoire et véritable, mais pource que, cessans tontes ces obligations que vous avez veu esvanouir dei'ant vous, et que vous recognoissiez estre fausses, il y a assez d'autres occasions pour lesquelles vous pourriez penser que nous aurions failly à nostre devoir envers monsieur le cardinal, luy refusant le secours que vous demandiez, j'en toucheray un mot. Ceux qui de- XVI" siicLBy Li PI. et La PI.
mandent aide ou secours à quelqu*un, s'ils n'ont droict de le demander comme chose qui leur soit deue, ils viennent à remonstrer que ce sera le profCt mesmes de ceux que l'on prie, ou pour le péril qui leur est commun avec ceux qui prient, ou pour la récompense que leur en promettent ceux qui demandent le secours. Si cela leur deffault, ils viennent à toucher de l'honneur que ce sera de secourir les affligés, estant une espèce d'injustice ne revanger point quand l'on en a le pouvoir, celuy qui est outragé. Pour le moins ils viennent là, de monstrer que celuy qui fera le secours n'en peut avoir perte ny dommage, et que néantmoins il acquerra une obligation immortelle sur celluy ou ceux qu'il aura secourus.
« Mais avant que d'entrer là, je vous demande si vous vouHlez que nostre ville print les armes pour monsieur le cardinal, ou que ce fussent entre nous particuliers. Le premier se doit demander, se doit requérir et persuader à la ville mesmes. Le doigt, la main, le bras, le pie4 n'est pas le corps ; aussi ne sommes-nous pas la ville ne ceux qui ont puissance de recevoir vostre requeste, assembler le conseil, ne vous y faire responce. Vous sçavez maintenant qui sont, et quelles gens ce sont, que nos prévqsts des marchands et eschevins. Si vous nous requérez comme particuliers, vous qui estes françois, du pays où nos rois de tout temps ont plus hanté qu'en nul autre endroict de leur royaume, et du ressort mesmes de nostre parlement, ainsi que vostre hoste que voilà nous a dict, ne pouvez ignorer que nous sommes ( comme vous) gens vivans sous les loix d'un monarque, qui ne tient son royaume, son sceptre, son espée, sa couronne que de Dieu seul; et ce roy là nous adorons et révérons comme vive image du Dieu vivant qui maintient et entretient toutes choses en leur estre et en leur entier. A luy seul touche, et à autre que ses officiers et ministres n'appartient la punition des offences et forfaits; luy seul tient nos armes, nostre cueur et nostre puissance en sa main; et à son seul vueil et commandement nous les desployons et employons. Pourtant comme la loy veut que l'oultrageant soit puny, elle veut aussi (autrement ce ne seroit que confusion ) que ce soit par celuy auquel elle a donné la charge, et la puissance de le faire. Ceux là ne sommes-nous pas, ains très humbles et obévs-
LE LIVRE DES Marchands,
sans serviteur! de ceux qui le font. Si vous ne demandez qu'un simple arrest et prinse de personne, on vous y a satisfait. Venons au reste. «Je ne veoy point en quoy le danger, le péril ne l'infortune présente de monsieur le cardinal ait rien de commun avec nous, ne que tant soit peu nous y so;, ons accueillis. Quel proflit avonsnous qu'il porte armes defTendues? quel dommage qu'il n'en ait point? Et s'il en falloit ju> ger en vérité et bonne conscience, nous avons intérest jgrand, et tout le monde avec, qu'il n'en porte point, et qu'il cognoisse qu'il n'est ne roy ne par-dessus la loy, mais né sous elle et subject à icelle comme nous. Et puis, je ne sçay à quels despens ses harquebousiers vivent par le pais; mais je sçay bien que ceux de monsieur d'Aumalle tiennent les champs comme volleurs. Et quand on leur remonstre : « Ce saffranier, dient-ils (voilà Thonneur qu'ils font à leur maistre ) , mange son bien et le nostre. ♦» Et je sçay plus de cent cinquante villages, lesquels outre cela sont cottisés au foin, à la paille, à l'avoine, au vin, aux vivres et à l'argent, pour la cuisine, l'escuirie et despence de ce monsieur là. Et puis soyez voisin de tels seigneurs, et leur soutirez porter les armes. Mais je laisse cela, pour ne m'escarter trop loing de mon propos. «On luy faict mettre les armes bas pour ce qu'il n'a pas congé, ce dict-on*, ou, s'il l'a, qu'il n'a pas Câict son devoir de le monstrer au gouverneur, n Nous n'avons rien commun à cela ; car nous n'en portons ny voulions porter contre la loy ;^et puis, quand Ton nous osta les nostres, monsieur le cardinal vint-il à nostre secours? Messieurs ses frères, qui estoient au conseil, ne furent-ils pas de cest advis? et sous main et en privé nous disoient que nous ne le devions pas souffrir; ce sont de leurs beaux traits. Mais voyons quelle récompense nous aurions de loy. Quoy ! s'amour, sa paix, sa grâce, sa bénédiction? (Sa bénédiction, je ne refuse pas, et ne crains guères sa malédiction.) Je vous fay bon et grand serment qu'il n'y a guères homme en tout le monde que je désirasse plustost estre parfaittement homme de bien que luy ; mais tel qu'il est je l'aime, par ma conscience, mieux mon ennemy que mon amy. Car de mon ennemy me garderay-je bien , mais qui se gardera de son amy? Quoy! traicter ses amis comme il faict? Je l'aime mieux à Reims qu'icy ; et sans armes qu'armé ; et mieux à pied qu'à
cheval ; pauvre que riche ; mort que vif. Car «les morts, dict le proverbe, ne mordent point*» : sa marchandise est trop chère, je n'en veux à ce pris là ne autre.
«Je confesse qu'il y a de l'honneur à secourir les afligés, et de l'injustice à les laisser outrager ; il fauldroit doncques que nous fussions certains qu'il y a icy de î'ouhrage. Nous voyons chacun jour les sergens mener les uns en prison, les autres au gibet, et nous ne leur ostons pas leur prinse; nous n'en enquéronspas seulîement. Et nous jugerons de ce que fait monsieur nostre gouverneur! Et quoy, si luy-mesmes nous eust commandé luy mener monsieur le cardinal, luy eussions nous osé reffuser? La première loy d'amitié est de ne requérir son amy de chose qui ne soit juste et en la puissance de celluy que vous requérez ; vostre requeste ne l'est pas. Que voullez-vous doncques? Pour le moins, à vostre dire, £Btuldroit-il que nous n'eussions point de perte à faire plaisir à monsieur le cardinal. Or, si nous eussions mis les mains à nous opposer à monsieur le gouverneur» qu'en fust-il advenu? sinon que nous eussions esté vainqueurs ou vaincus. En quelque façon que vous le prenez, eussions nous pas commis crime de lèze-majesté? Combien a esté chère à toute la Guienne, et principallement à la ville de Bordeaux la mort du cappitaine de Monins, qui n'estoit que un simple gentilhomme et un arrière lieutenant du roy? Pensez vous que les injures faictes à un lieutenant général du roy, à un gouverneur en chef, à un mareschal de France, à un connestaUe , à un beau frère du roy, à la plus ancienne et mieux aliée maison de France, tant du costé des princes du sang que des estrangers et de la noblesse françoise, se mesure à ce boisseau-là? Qui doute que si l'on en fust venu là que ce n'eust esté nostre proffit d'y estre tués et vaincus, plustost que vaincre, et, avec la perte de nostre honneur et de nos biens, mourir par les mainsd'un bourreau? Qui est-ce qui entreprent la guerre pour avoir pis qu'il n'a? Si nous voulons vaincre nostre gouverneur, y a-il plus beau, plus gratieux ny meilleur moyen que de le gaigner par nostre vertu, et malgré luy (par manière de dire) nous faire aimer? luy pouvons nous mieux commander que quand par amitié nous impétrons de luy tout ce que nous luy demandons? Quand l'amitié est gukiée par rmî-
PAR REGNIER DE LA PLANCHE
son, je pense qu'un gouverneur de ville ou de province est pluslost serviteur que maistre de ceux qu'il gouverne. Pourtant disolt de soy le toj Agamenon,
De r^>parQooe fngrandeur nom Throm.
Mais en efléct aa peuple iKms senrom.
Et en quelque autre lieu les bergers parlans de leurs troupeaux, dient
Noos leur servons quoy que roaislrcs soyons. Et sans parler faut que nous les oyons.
Comme au contraire j'estime, ainsi qu'aux ser- ▼iteursdes aveugles, le vallet estre seigneur de son maistre qui sçait mieux obéir que le maistre commander. Pourtant ne disoit pas mal ce philosophe, lequel on vendoit un jour au marché avec d'autres esclaves. Quand le trompette luy commanda qu'il se levast debout, et qu'il dist en quelle &çon il le cneroit, car pensoit-il qu'il ftist quelque artisan, ou homme de mestier : ««Si tu vouloîs (dlct-il) vendre une pierre, voudrois tu qu'elle se levast d'elle mesme? Or crie qui voudra acheter un maistre, j'en ser- ' viray.» Voudriez vous doncques que de monsieur le gouverneur, qui jusques icy ne nous a traictés qu'en toute douceur et bénignité, nous fissions un maistre dur, a^re, colère, chagrin et fascheux, commandant et nous fiiisant lever H trottera coups de baston? Le chevallier du gue^ Cèze a faict la planche aux fols ; il scait bieifc à quoy se tenir d'avoir faict le brave et le rétiC Non pas que je vueille à un tel vilain que cestuy-tà comparer pas un de nos bourgeois; car (comme tout se scait à la fin) nous avons des4ïonvert qu'il est fils d'un boulenger de Rofue, ayant hty-mesmes faict le mestier; et depuis, pour quelque meschanceté fiiîicte en son pais, fut fouetté et banny (tant il est dangereux eslever aux estats gens estrangers et incognus ; comme affin que je me taise des autres, nous avons veu le président Gentil, après avoir faict et payé en ce mesmes pais de Rome l'apifyrentissage et chef d'oravre de ses faussetés, il se vint faire pendre en nostre ville). Et à la vérité Testât de chevidiier du guet ne méritoit point d'estre souillé d'une telle personne. Car avant Gabastoa (qui fut mauvais présage pour Cèza 60B prochain successeur), cest estât, qui de WJ Mt hocmoraUe, avait toDfoors esté tenu et
exercé par gentilshommes et personnages de qualité jusques à ce boulenger là.
<*II me souvient avoir ouy dire à feu mon grand père, que le roy Louys onziesme, à la requestc des habitans de Paris, depposa un chevallier du guet, pource seulement qu'il n'estoit point gentilhomme de race, encores qu'il eust hanté les armes, et qu'au reste il fust bien homme d« bien ; et pour remettre Testât en son honneur, le feit exercer par le père grand de monsieur le président de Harlay, qui avoit en ce temps là désja estât et grand crédit en la maison du roy. Qu'est-ce que j'ay dict du chevallier du guet? Monsieur le gouverneur ne veut pas souffrir (et peult-estre n'a-il pas tort) que monsieur le cardinal costoye seulement la loy; et vous estimez qu'il nous souffrira marcher dessus? Vaut-il pas mieux, regarder jouer, (au moins on s'en va quand on veut), que d'estre de la partie, ou souvent l'on n'est pas réceu à la quitter? Et quand je pense à ce chevallier du guet, à cest Italien, nous avions bien (et moi des premiers) l'entendement tourné à rebours, de tant le favoriser. Et ne sçay que c'est que nous en pensions faire ne quel support nous en espérions avoir. Car, oultre ce qu'il estoit estranger, et que en mourant la mémoire de luy venoit à mourir, c*estoit un ruffien public autant mal-vivant qu'il en fust oncques, chrestien (comme l'on dict) à la romanesque, c'est à dire faisant bonne mine, et ne croyant rien. Et puis, que pensions Jious, faisant le fier et le sot contre le lieutenant de monsieur le gouverneur, qu'il deust une autre fbis faire contre nous? Pourtant le sire Claude Marcel monstra un tour de bon entendement, et en cela estre plus sage et plus homme de bien que tous ceux qui l'en ont vouhi blasmer, quand il luy conseilla, et que kiy-mesmes le mena jusques à la porte du Louvre, se présenter à monsieur le gouverneur, qui avoit arresté faire pendre nostre Italien à l'heure mesmes devant la porte du chasteau (ainsi qu'en un jour de dimanche ayant surprins un gallant pillant une boutique en la rue Sainct-Denis, il le feist sur l'heure pendre aux fenestres de la maison ). Toutesfols par sa modestie il en remit au roy la punition. Vous voyez doncques quel prouffit il y eust eu de prendre les armes pour monsieur j le cardinal, entreprinse forgée sur le moule de I son édict des marais salans, en faqueile, soit que
LE LIVRE DÉS
nous y eussions failly, soit que nous en fassions venus à bout, il nous eust fallu mourir vainqueurs plus honteusement que vaincus.
•« Ce ne seroit pas encores toute la perte ; car, comment ce fust peu faire cela sans perdre Tamitié d'un si prochain voisin et grand amy que nous a tousjours esté monsieur le connestable; mais, qui pis est, de nostre amy faire nostre ennemy. Et considérons bien ce point. Il y a trois cens ans et plus que le connestable Matthieu de Montmorency vivoit [riche de quatre cens mil livres de revenu (encores ne fiit-il pas le premier connestable ne le plus riche de sa maison). Il eut deux enfans ; l'un retint le nom et armes de sa maison, duquel est descendu de père à fils monsieur le connestable. De luy aussi sont venus les comtes de Home, et toute ceste grande famille de Montmorency qui tient tant de biens es Païs-Bas et en Allemagne, et ont tant d'alliances avec les princes et seigneurs de l'Empire; et en sont aussi venus ceux de Fosseuse. L'autre fils print le nom de Laval, qui estoit celluy de sa mère; mais il n'emprunta point les armes de Jérusalem, qui estoit dès lors aussi bien vacant comme il est de présent, ne de ses voisins aussi pour embellir les siennes* ; mais retint les armes de Montmorency, adjoustant seulement, pour différence, dedans la croix les coquilles de Laval. De cestui-cy est venue ceste grande et riche maison de Laval qui a tenu un si grand lieu en Bretaigne et en France, qui a donné maintes femmes aux rois estranges, et en a receu en grand nombre de nos princes et princesses de France. J'ay leu en quelque passage, et l'ay ouy tenir pour tout commun en Bretagne, d'une fille de France anciennement mariée eu leur maison. Si nous considérons combien chacune de ces deux maisons de Montmorency et Laval (qui à vray parler n'est qu'une) ont de parens et alliés en, ce royaume seulement, hélas! si ce malheur et désastre nous estoit advenu, que feroit nostre pauvre vUle? Demeurerions-nous dedans pour y avoir une perpétuelle guerre ci ville entre nous-mesmes? Car qui ne sçait quel nombre de nos principaux bourgeois et seigneurs de la justice sont vassaux ou censiers de la maison de Montmorency, et combien il y en a de Montmorency et de leurs autres ferres
MARCHANDS
qui sont nos bourgeois? En quel endroit du royaume nous retirerions nous sans trouver de grands et merveilleux ennemis? Nous retirerions nous en Lorraine, qui n'est pas pour loger, par manière de parier, Fun de nos faux bourgs? Demeurerions-nous en Sicilte, ou si nous passerions jusque en Jérusalem, et à quelle enseigne logerions-nous? Quelque part que nous puissions aller, que nous diroit-on, sinon : « Yoicy de ceux qui ont tué leur amy pour complaire à leur ennemy ; voicy de ceux qui pour un estranger ont faict la guerre à leurs bourgeois ; *• car tout le monde scait que monsieur le connestable a esté né en nostre ville. Messire Jaques de Montmorency, grand chambellan de France (duquel on voyoit encores la sépulture et les tiltres à Danville), en estoit aussi natif. Je ne sçay pas bien si messire Charles de MontuKNrency, bisayeul de monsieur le connestable, qui tint et nomma sur les fonds de Sainct-Paul à Paris le roy Charles sixiesme, en estoit; mais je sçay bien que d'autres [de leur maison nous ont faict cest honneur, de venir faire les couches et gesines de leurs femmes en nostre ville, comme aussi ont faict autresfois nos rois et princes de France. Monsieur le cardinal n'a pas cela. « Yoicy diroiton de bons voisins; faictes leur place, afin qu'ils vous chassent de vostre maiscmj; fieiites leur du bien et du plaisir, à fin que vous en receviez du mal et desplaisir; soyez leur amy, à fin qu'ils vous soyent ennemis, et, qui est plus grief, amis de vos ennemis. *• Messieurs de Guyse ont deslogé nos anciens voisins, et à leur exemple nous ferons le semblable de ceux qui sont si estroitement, ^ de tant d'ancienneté, liés, meslés et entrelassés avec nous, de biens, d'alliances de commerces et manières de vivres, qu'ils sont pkistost ikhismesmes que nos voisins ne amis.
*• Ce que je vous endy n'est point que j'aye affection particulière au connestable ne à ses enfans; car je n'ay eu jamais que faire en particulier avec eux ; mais je le dy comme celluy qui n'a receu bienfait de l'un, ne dommage particulier de l'autre. Car quant au général, je confesse que nul ne peut bien faire à nostre ville que je ne m'y sente obligé ; ne, au contraire, luy mal faire que je ne m'en ressente; et à fin aussi que par là monsieur le cardinal regarde combien il seroi^ loing de compte, ai le OM^lbeiiu: et désastre
PAR REGNiJER DE LA PLAiNCHE.
nous amenoient la d*estre forcés de prendre Fun ou Tautre party; mais» grâces à Dieu, nous n'en sommes pas là, ne nostre ville (torche ardente qui esclaire à toute la France) si mal advisée de bander pour l'un ne pour l'autre ; j'entens, hors mis l'authorité que monsieur nostre gouverneur a de nous commander, et la nécessité que nous avons d'obéir au roy, au nom duquel il nous commande. Car vrayement nous serions habiles gens, et aurions bien mis nostre lanterne sous le muy, si ne faisant que sortir d'une grosse et griefve maladie qui nous mettoit en merveilleux soucy, nous y retournions pour le plaisir de monsieur le cardinal, estans bien certains d'avoir l'autre pour ennemy, et incertains si celuy qui par nostre moyen auroit eu victoire se mocqueroit point encores de nous (comme il faisoit durant les troubles) , et s'il recognoistroit bien le plaisir que nous luy aurions faict. £t encores, si le nostre venoit à estre vaincu, que seroit-ce autre chose que nous tirer en ruine avec luy? et le pire encores, si touftdeux venoyent à s'appoincter à nos despens, comme il est assez souvent advenu à d'autres. Encores serions-nous bien sots et mal advisés ne voulant tenir ne pour l'un ne pour l'^fbtre, si seulement nous souffrions que le jeu se vint départir à nostre ville et à nos portes, pour estre, nous, nos mestairies et villages, proye du gendarme de l'un et l'autre ; et comme gens oisifs, les laisser faire, sans aller au-devant, voire jusques en Lorraine, et vertueusement nous opposer à celuy qui y viendroit apporter le trouble, estant à craindre que par un tel repos aice et nonchallant, nous ne fussions biemost privés de la volupté que le repos mesmes noos donne. Pourtant Solon ne fut guères plus sage en la loy qu'il fit de suy vre en une sédition l'un ou l'autre party, qu'il fut en beaucoup d'autres choses, veu que telles séditions ont esté tousjours la ruine des cités; et ne se pourroît aussi entendre d'une ville qol n'est point libre, mais vit sous les loix d'un monarque, comme la nostre.
« Mais peot-estre que la cause pour laquelle monsieur le cardinal est venu est de soy si favorable qu'elle mérite bien (comme l'on dict en commun langage) que l'on s'en fiice pendre. Or, qui est-ce qui k sçait au vray? J'ay parlé comme les autres aux maistres du jeu, à ceux qui ont biet la menéç, et je ^ proche parent
des uns et grand amy des autres. Vous avez veu ceux qui ont esté en vostre païs. Nous som* mes tous d'une religion, tous en désirons l'advancement ; que chacun de nous dye son opi* nîon des moyens d'y donner un établissement» je m'asseure que de dix que nous sommes il s'en trouvera neuf de diverses opinions. C'est icj une maladie en laquelle chacun a son goust ^ et le pire que j'y voy, c'est que le plus malade se pense le plus sain, et suffisant médecin de son compagnon. Chacun veut que l'autre boive, et qu'il croye, et qu'il chante, et qu'il se retnue à sa mode. J'ay parlé à beaucoup des nostrès qui ont communiqué avec ces messieurs les architectes de la mutation. En somme, l'on n'y apprend autre chose sinon : « Nous sommes mal, il faut changer. Il n'y a qu'un moyen. *» et riens plus. Si vous les pensez interroguer, ils vous font parler le premier; ils ne parlent jamais à plus d'un ou deux à la fois et en secret; et encores, ils usent en cela d'un silence, accompagné de je ne sçay quelles flatteries et caresses des yeux, de la teste, de la main, des espaules qui leur est un formulaire (comme un brodequin à toutes jambes) de respondre sans parler, parler sans mot dire, promettre sans s'obliger, et, sans riens desbourser, satisfaire à toutes demandes et voluntés. Pourtant ne trouvez estranges toutes ces deffiances et diversités de propos que vous avez naguères ouys (car j'estois auprès de vous) de nos habitans, prestres et religieux ; et moins encores si une ville si sage et si grande, qui est la lumière des autres, s'est si prudemment comportée en aflaire si perplex et douteux, pour un personnage tenu pour trompeur, contre un si franc gouverneur.» La compagnie se levoit, quand un mercier print la paroUe et leur dict :
Discours du mercier,
u Vous aimez, dictes-vous, les princes du sang, et tenez pour ennemis ceux qui leur pourchassent injure, et vous avez ouy qu'à ce nom de prince et de race de rois l'on vous a demandé secours pour monsieur le cardinal. A cela fautil (sans attendre à demain) satisfaire ou confesser nostre fauto; car qui scait ce que le lendemain nous garde? Vous entendrez doncques (parlant à moy) que nostre royaume se tourne et soustient sur deux establissemens, comme sur deux gons fortç [et pui^sans à merveilles ;
LE LIVRE DES
Fan est la loy salique; Tautre, les trois estais. L'on et Tautre gardons-noos si religieusement, que quiconqaes attente contre l'on ou Tautre, nous le tenons pour traistre et ennemy, aspirant à réversion de Pestât. Pour telles gens fut jadis faicte, et tost après pratiquée, à Rome, Fordonnanee qui permettoit à toute personne de tuer celuy qui aspiroit à la tyrannie, pourveu qu'après il fist aparoir que Toccis y avoit aspiré. Car, comme il soit impossible que homme prétende à si grand chose que quelqu'un ne s'en apparcoive, aussi est-il bien possible, ores que Ton s'en apparcoive, que quelquefois il anticipe, en se faisant si puissant, qu'il n'y ait plus ordre de l'appeller en jugement; auquel cas, il estoit permis de prévenir par la voye de fait la voye de justice contre celuy qui la vouloit abolir. Par la loy salique, nul ne peutestre nostre roy s'il n'est prince de la couronne ; nul n'est prince si, de père à fils, il n'est issu de nos rois. Et comme par ceste loy toute femelle est forclose de la couronne, aussi l'est -elle de chasque part et portion d'icelle : de manière qu'aux terres données en apennage à leurs pères, elles ne peuvent succéder; mais venant la ligne masculine à faillir, Tapennage retourne à la couronne. Moins peuvent-elles donner ce droit à leurs enCans ; car comment donneront-elles ce qu'elles-mesmes n'ont pas? De cela advient qu'en toutes autres familles nul ne prend noblesse de par sa mère. Nous portons bien aux filles de nos rois et princes (tant comme elles vivent) un certain respect d'honnesteté publique receue par usage ; mais à leurs enfans, rien quelconques que ce qu'ils ont de par leurs pères; car comment respecteroit-on les enfans de par leurs mères, quand eux mesmes ne font pas cest honneur à leurs mères d'en porter ne le nom ne les armes? Et quand ils le voudroyent faire, ne leur seroit pas souffert : autrement n'y auroit si salle bouvier qu'une folle princesse n'amenast par mariage à la couronne ; ce qui a amené aux autres royaumes nos voisins grandes misères et calamités, desquelles par la religion de la loy salique et la vertu de nos pères qui l'a nous ont escritte et ratifiée de leur propre sang, nostre France s'est tousjours exemptée. Tous les rois et princes de la terre l'ont révérée et adorée. Deux seulement l'ont mesprisée : les AngloLs qtii, pour avoir querellé le royaume ont perdu tout œ qu'ils y possédoyent
MARCHANDS
d'ailleurs; et ce René de Yaudemont, duc Ae Lorraine en nature, et roy en peinture, lequel, pour avoir querellé Provence et Anjou, en fut chassé, et pour cela privé de tous autres bienfaits, comme vous avez ouy. Monsieur le due Antoine, sage seigneur, son fils, après, et à présent monsieur de Lorraine, ont prudemment laissé la vanité des royaumes et la poursuite de cest apennage, et s'en sont si bien trouvés que monsieur de Lorraine en est à présent honoré d'une fille de France. Et au contraire, ces deux esponges insatiables de feu monsieur de Guyse et le cardinal son frère, furent bien si impudens (tant la gorge leur démangeoît) qu^estans François et sugets du roy, ils osèrent entreprendre de tirer de la bonté et simplicité du roy Henry, estant eneores dauphin, une promesse, quand ils marièrent leur frère le duc d'Aumale à la dernière fille de la grande sénéehale, de leur rendre, luy venu i la couronne, le comté de Provence. Mais comme Dieu souvent rembarre par les plus petis l'orgueil et fierté des plus grans, un seul général de la Chesnaye eut bien de la vertu assez de leur faire rendre honteusement et malgré eux ceste promesse ; Ineii heureux qu'en la jettantau feu, l'on y jettoit aussi la preuve et le jugement tout asseuré de leur desloyallefélonnie.Quel traict au cardinal, quand ce René son père grand (qui print bien le nom et les armes de Lorraine de par sa mère, mais n'osa onques tant entreprendre d'usurper le nom ne les plaines armes de sa mère, qui estoit d'Anjou) , et monsieur le cardinal, k sa promotkm à Rome, fut si impudent de le prendre et se faire appeller cardinal d'Anjou. Mais le roy luy fit bien lâcher, premier qu'il partist de \k, et reprendre tout doux le nom de son père. Je laisse la menée toute ouverte pour te duché d Anjou, dont ce tiltre n'estoit que Tesmorche et préparatif. Car un seul renfroin du cannestable le renversa si rudement par terre, que onques depuis n'en osèrent ouvrir la bouche. Est-ce pas cela renverser le royaume dessus dessous? Car, qu'auroyentesté, si cela avoit lieu, tant de bons et sages, de vertœn et légitimes rois que Dieu nous a donnés depuis Philippes de YaUois, sinon tirans et usurpateurs? Faudroit-il pas rendre Bourgongne, Normandie, Guyenne, Champagne, Touraine, Anjou, Berry, le Maine, Poitou, Auver^gae, Proovenee, Languedee, etc. Quay? ifu'csN^e qu'tt m te*
t>AR RËGNIÊR DE LA PLANCttÊ.
droit point rendre? Est-ce pas accuser Dieu premièrement d'injustice, nos rois de tyrannie, et puis nos pères d'avoir esté des meschans, qui ont si vertueusement combattu et opposé leur vie à chasser tels monstres que ceux-cy?qui de leurs os ont borné le royaume? qui de leur sang ont estably la loy, laquelle, par tant de centaines d'ans, a maintenu ce royayme en sa fleur, en sa puissance et en son entier? Quoy! que la race d'un Passarin de Gonsague, ou d'un avanturier d'Est, qui n'estoyent point gentilshommes n'y a guères que cent cinquante ans, et qui n'ont eu honneur entier en ce monde que d'avoir espousé dés princesses de France, vienne trancher du prince en ce royaume? ou que le comte Jehan, le comte Louys, le comte Robin, qui n'ont territoire que leur propre nom, et noblesse que d'estre issus du fils ou de la fille d'un prestre, viennent marcher devant mille races de gentilshommes françois, qui de quatre, de cinq et de six cens ans et plus, n'ont perdu de veue les rois et couronne de France? Je ne dy pas qu'aux seigneurs estrangers l'on ne porte quelque respect, d'honnestetéseullement; mais s'ils le vouloyent prétendre comme chose deue, on leur feroit incontinent décliner leur nom et la race de leurs pères, de laquelle vient la noblesse ou roture des enfons. Pourtant ce fut vertu grande à feu monsieur Liset, premier président en parlement à Paris, quand, au commencement que le cardinal voulut usurper ce tîltre de prince, il luy prononça devant le roy mesmes, outre ce qu'il en avoit desjà fait en parlement, qu'il n'estoit ne prince, n'égal aux princes : «Et si vous en voulez, dtct-il, user, dites-nous le lieu de voslre principauté. *> Et au contraire grande honte à monsieur le cardinal d'avoir par imposture pourchassé depuis de faire résigner par forée l'office de président à ce bon vieillard, qui par tant d'ans avoit si honnorablement tgnu le premier lieu en la justice de France. Mais vrayement la gorge devroit bien plus fort desmanger à ceste dame, qui n'est de France ne princesse en France, (monsieur le prince de la Roche-sur- Ton scait bien qui elle est), qui a bien esté si félonne de dire ouvertement à la roine : qu'elle devoit de son vivant abolir la loy salique et donner entrée au roy Pbiilppes de venir à la couronne. I^ais Dieu, qui a mis assez de sagesse et bonté en la roine pour résister à la tentation de la serpente (car
elle a et doit avoir meilleure espérance de la vie de messieurs ses enfans que celle-là ne luy en donnoit), résistera à toutes leurs machinations, et nous maintiendra s'il luy plaist, comme chascun jour nous l'en prions, nostre roy et messieurs ses frères et princes du sang, et confondra leurs envieus et adversaires.
«Aussi peu est monsieur le cardinal ne ceux de Guyse race des rois. Si vous n'eussiez dict que race de rois, j'eusse laissé aux autres esplucher quels roy s c'estoyent? où sont les royaumes? qui en porte les couronnes? et où en est la chambre des comptes? Ce tiltre est mieux deu à d'autres genlilhommes françois, qui ont eu infinis rois et royaumes en leurs maisons. Voyez combien il y en a eu de la maison de Foix (je ne parle point du royaume de Navarre, car il y est encores). Quatre filles de ceste maison-là ont esté pour une seule saison mariées aux quatre plus grands rois de la chrestienté, après le nostre ; desquelles les roys, la race et les royaumes durent encores ; non pas de ces royaumes en l'air, dont pour toute royalle possession l'on n'a que des armoieries paintes, non plus que qui garderoit la clef d'un gamier dont un autre qui en jouiroit auroit changé la clef, la porte et la serrure. En la maison de Lusignan y a eu quatorze roys portant couronne, et le dernier roy chrestien de Jérusalem estoit de leur maison. Les rois de Naples et de Sicile, seigneurs de la Fouille et Calabre, sont venus d'un puisné de Normandie, un Bertrand, de ce mesmes paî^, surnommé, du blason de ses armes, le Chevalier-au-vert-lyon, conquesta le royaume d'Arragon. Et qui est le duc de Lorraine qui ait jamais esté roy qu'en peinture? Tant d'autres se peuvent dire à ce tiltre race de roys, que je ne m'esbahis plus de ce qu'un gentilhomme de feu monsieur le mareschal de Brissac me disoit, n'y a pas longtemps : qu'il y avoit cent maisons de nos gentilhommes françois qui, d'ancienneté et noblesse ne de grandeur de prédécesseurs ne céderi)ient point à celle de Guyse. «Voire (disoit- il) sans y comprendre fa maison du connestable, qui est la phis ancienne de la France, et luy seul en ce royaume qui porte sans emprunt le nom et les armes de son duché ; et auparavant qu'ils fussent ducs , estoient les premiers barons de France.» Ce fut lors que feu monsieur de Guyse» denùer tué, votdant ravaDer la maison dci
LÉ LIVRE DES
Brissac, desplaisant d*un rapport que monsieur de Connor faisoit de certain lieu où le roy l'avoit envoyé, et marry de ce qu'il en parloit si fcanchement, demanda s'il appartenoit à un petit gentilhomme d'en parler; comme si la maison de Brissac, proches parens du connestable, laquelle a tenu si bon lieu en l'hostel des roys, et qu'il n'estimoit pas moins que celle de Guyse, n'estoit riens; et que ledit sieur de Gonnor, qui a eu de si honnorables charges, et estoit desjà chevalier de l'Ordre, et du conseil privé du roy, fut, au pris de ceux de Guyse, quelque rustre incogneu, ou nouveau venu en France. « Il ne faisoit (ce me disoit ce gentilhomme) en cela que continuer|ce qu'il avoitdict, à son retour au feu roy Henry, du marescbal de Brissac, qui a fait tant de belles choses en Piémont, duquel il dict au roy infinis blasmes, donnant à je ne sais quels soldats toute la gloire des beaux exploicts et faits d'armes de ce pays-là pour l'oster audit sieur marescbal. Et ayant failly k son entreprise, retourna à le caresser pour le mettre de son costé. En quoy faisant il faisoit deux coups tout d'une main ; car il le toumoit contre le connestable son propre sang (en quoy il diminuoit l'un et l'autre), et le rendoit (comme le boucher qui a failly au premier coup) plus à main pour une autrefois le mieux asseurer.» Mais mettons cela avec mille injures qu'il a faittes à la noblesse de France, et avec le soufQet qu'il donna à la damoiselle de Bourdeilles, et revenons à nostre race de roys, dont d'autres maisons de gentilshommes se peuvent à meilleur droict vanter que ceux de Guyse. Mais, qui dit race des roys, adjouste une détermination expresse qui ne se peut entendre que de nos rois; ce qu'eux n'autres quelconques ne peuvent estre que ceux qui de père à fils en sont descendus, comme j'ay dict. «Je ne veux pas dire que messieurs de Guyse ne se puissent dire parens des princes (l'on appelle cela en cour, ce me semble, estre seigneurs du lignage); ainsi lesont assez d'autres gentilshommes frànçois qui ont espousé des princesses, ou sont issus d'elles ; comme nous avons veu qu'un seigneur de la Vau-Guion, ce me semble, et le sire de Rieux en Bretaigne, père de feue madame d' Andelot, en ont eu espousé chacun une ; et monsieur le duc de Bouillon en a encores une autre de la mesme maison de Bourbon dont est issu monsieur le cardinal. Comme
MARCHANDS
aussi les princes se sont alliés aux ibcitleureS et plus nobles maisons de la noblesse françoise. Ainsy sont les maisons de Montmorency et de Chastillon; ainsi sont aussi ceux de la Roche-Foucaut , parens et lignagers des en£ans de monsieur le prince de Condé ; ainsi le sont les enfans du feu admirai deBrion de la maison de Montpensier. Mais estre prince, race, ligne, sang, ne maison de France ne se file point à la quenouille ny au fuseau.
<« Cela n'est point de si petite importance que nous ne voyons par expérience aux histoires, combien de vrais et légitimes héritiers de royaumes et grosses maisons ont esté, les uns frustrés, les autres tués, les autres chassés de leurs royaumes et autres maisons paternelles par tels fins renards, qui soubs mains, du commencement, faisoient (comme messieurs de Guyse ont faict) faire et publier de fausses généalogies, corrompre les anciennes histoires; prennent les armes, puis le nom, et enfin à force ouverte se jettoyent dedans. Ainsi vint à l'empire ce monstre de Heliegabale ; ainsi sondoît César la volonté du peuple romain, se faisant tantôt appeller roy, tantost mettre couronnes sur sa teste, et sur ses statues; ainsi cuida apporter de grans troubles à Testât de Judée un Alexandre qui se disoit fils d'Hérodes , et assez d'autres misérables exemples.
« Pourtant si nous aymons les princes, mais plustost si nous aymons nostre roy, nostre royaume, et le lieu de nostre naissance, ceux de Guyse nous doivent estre pour ennemys ; je dy les plus suspects qu'eut oncques la France. LesAnglois, et leur duc René, qui estoyent estrangers, ont eu des verges de justice; et ceux'cy qui se disent nostres et nos subjects, abuseront de Dieu, des sermens, des loix et des honmies, et feront marchepied de nos gentilshommes, pour après faire de nous lictière à leurs chevaux ! Ce sont des actes*ainsi que j'ay autresfois ouy dire à des gens de justice, qui se doivent rechercher, voire après la mort.-Pourtant si ce malheureux de Merey eust aussi bien tué le duc de Guyse pour ce faict là, comme il le tua pour le faict de la religion, c'eust été le plus beau coup , et le plus mémorable acte de vertu qui fut oncques fpci. Mais Dieu qui ne veut pas que sa religion soit abolie ne avancée par le Cousteau, luy osta (à mon advis) en cela l'entendement. Et si nous aymons nostre pa-
PAR REGNIER DE LA PLANCHE
trie, monstear le cardinal n'en doit pas moins espérer de quelque homme de bien et cueor généreux que Dieu esveillera pour exécuter une tantsaincte ordonnance ;silm-mesme de sa main parjure ne Texécute, comme assez d'autres que Dieu a, sans bourreaux, d'eux-mesmes. Si aurois-je regret qu'un huguenot plustot qu'un lies nostrés eust l'honneur de le faire. Et si messieurs les princes sont soigneux à la moindre fièvre qui les prent se faire saigner, et jetter de ce gros sang corrompu qui leur nuict ; combien icy, qu'il est question d'une peste et grosse pleurésie qui les assaut , doivent-ils par une forte et puissante saignée espandre ce meschant sang aduste, bilieux et corrompu , qui se dit (comme la bouze seiche dict : « entre nous pommes, nous nageons n ) estre à eux leur parent etlignager? carendonnantpartellesaignéesalut à tout le royaume, se maintiendront eux-mesmes en une perpétuelle santé. Car c'est de la justice de Dieu qu'aux meschans il advient ordinairement ce qu'ils ont pourchassé à autruy. Ainsi lut un Alexandre, roi de Macédoine, tué de mesme artifice qu'il avoit délibéré tuer le lendemain le roy Demetrius. Pourtant les Romains, encores qu'Annibal feust vieil et cassé, et que la fortune le eust comme foullé aux pieds-, banny de son pays, et fugitif, toutesfois Ils pressèrent tant le roy de Blthinie(verslequd il s'estoit retiré) de leur livrer leur ancien ennemy, ou bien le faire mourir, qu'Annibal s'en fit mourir et estrangler. Car ils cognoissoyent bien qu'il estoit, tant qu'il eust vescu, un feu pour l'empire romain, qui n' avoit besoin que de quelqu'un qui le soufiQast, ayant une haine enracinée en son cœur, et une rancune envieillie à rencontre ,des Romains, ce que la vieillesse n'oste ne diminue. Car la nature et la qualité des meurs demeure toujours, mais la fortune va changeant, et en se changeant incite par espérance à nous courir sus ceux qui nous haïssent de volunté. Or, comme la morsure de l'aspic est telle que, sans pasmaison ne gémissement elle attire seullement une pesanteur de teste, et cause une grande envie de dormir, avec un peu de sueur au visaige, et amortit ainsi petit à petit les sens, sans que l'on aperçoive aucunement que les patiens endurent grand douleur ; car ils sont aussi marris quand on les éveilla, ou que on les lève, comme sont ceux qui sont fort espris de sommeil ; ainsi sont XVI- siicu , U PI. et U fl
les coups de monsieur le cardinal envers ceux qu'il veut ruiner. Pourtant ceux qui le favorisent, ou qui ont pitié de luy (je parle des grandsj et des petis), doivent bien penser à eux, et ne laisser pas ainsi escouUer la mémoire des choses passées, considérans combien en adversité il est souple et abbattu, et en prospérité intollérable et arrogant; et qu'il est comme la panthère, laquelle mange les bestes qui la suivent pour son odeur. Et comme la piqûre du scorpion ne se guérit point si bieh par nul remède que par le scorpion mesmes appliqué dessus, j'estime en ma conscience qu'il soit ainsi de monsieur le cardinal.
«Mais disons un mot de ces trois estats: clergé, noblesse et roture, èsquels toute la France, par \m conseil admirable de Dieu, a esté, comme dès son commencement, divisée; et puis après ces trois pièces si bien reliées, collées et entrelacées ensemble, que la liaison, non plus que d'une figure ronde qui n'a bout, fin ne commencement, né s'en peut apercevoir, estant une telle division plustost une infusion de tous avec tous (comme qui mesleroit trois sortes de vin ensemble), que non pas une séparation. Et comme de plusieurs et divers tons se faict une plaisante et armonieuse musique, et que le chaut, le froid, l'humide, le sec par leurs contraires accors maintiennent la machine de ce monde en son entier , ainsi les offices divers de chascun de ces trois estats ont rendu, et tiennent encores nostre royaume fort, puissant, sainct et entier à merveilles. Pourtant quel trait estoit-ce à monsieur le cardinal quand il proposa au roy d'abolir l'assemblée des estats , Premièrement es pays ou particulièrement tous les ans ils s'assemblent;** car ce ne sont, disoit-il, que plaintes, querelles et doléances*» , puis après l'assemblée générale de tout le royaume. « Car, qu'est-ce, disoit- il, autre chose qu'une espine au pied des roys?» Aussi ne fut-il oncques si estonné et fasché ensemble, que quand il vit que l'on avoit arresté l'assemblée, du temps du dernier roy François, ores que le royaume fut lors comme en sa main ; car il cognoissoit bien quelle bride c'est à tous les pillars qui sont autour des roys, quel rampart contre toutes meschantes entreprises que l'on voudroit faire contre les royset couronne de France. Or, n'ayant peu ouvertement parvenirà ce bqt parla nrudepcedu feu roy, et bonconseU
LE LIVRE DES MARCHANDS
de monsieur le connestable principaUement; car cesluy-là et tous les gens de bien on^ tousf jours esté de fortes et poignantes espines, non pas au pied, mais au cueur et entendement de monsieur le cardinal. Lors il se tourne aux finesses , et comme en persécutant les huguenots il les esiève et nous opprime (ainsi que le cousin de céans vous monstrera par expérience) , au contraire, en faisant sembla^nt de maintenir les trois estats il en pourcbasaoit la ruine et subversion. Car soudain que le cpnnestable fut pris à la journée Sainct-Laurent , il nous brassa, avec toutes les pipperies desquelles Ton se peut adviser, ceste mommerie d'estats qu'il Ceit non pas assembler mais amasser à Paris, où il masqua la justice d'un quatrième estât, dont je me tairay ; car j'entends que quelqu'un en a escrit bien amplement, et se verra bientost son œuvre.
« Et quand nous aurions les sens, le cœur et l'entendement si égarés de vouloir prendre les armes contre monsieur nostre gouverneur, le ferions -nous sans quelque chef? Et à vostre advis prendrions nous monsieur d'Aumale qui ne sceut oncques prendre un meschant poullier qui estoit au-dessus de Rouen , et consomma (comme s'il eut tiré au papegaut) nogs poudres et munitions à tirer contre je ne say quelle gargouille que les Normans luy avoient plantée par moquerie, sur leur rampart? ou si . ce seroit le marquis d'Ellebeuf, qui ne sceut pas garder le chasteau de Caen, qui de soy estoit imprenable? ou bien nous addresserons-nous à quelque estranger ? Nous n'avons, que je sache, ici que le prince de Mantoue. Pçns^z-vous (encores qu'on luy face ce§t donneur de luy bailler une héritière en partie de çeste opulente maison de Nevers) qu'il y ait en toute ceste ville homme si sot, si beste, ne si mal advis^ qui s'en voulsist adresser à luy? Par vostre foy, (à fin que jç ne die rien de sa jeunesse, inexpérience, et de ce que vous sçavez toi^), nous fierions-nous au npveu de Fernand de Gonsague?
« Je pense bien que monsieur le cardin^, comme il est naturellement trompeur et pirateur , ne faillira pas à eçcrire par tout : qu'il n'aura tenu qu'à luy que nous n'avons faict une sédUion. Voilà l'honneur qvi'il nous fera. Croyez quMl me est advis que je voy desyà (es ujo^ eji les autres escrire , les uns par une sottise et vainc
gloire estrangère et ||arbâresqqç, les atUr^ p^ pne pourpensée malice : que nous avons voulu remuer pwr f Woqr de hiy ; et se attribuaront nostrç prudence çt vfrtu, comme s'îk nous avoyent cçmtenus es\ nostre devoir, ou qoe par faute de puissance nous soyons deijaourés en reste. Mais quoy ! j'ay 4a p^isir acyssi à peiv ser en moy , comme le roy , la rqype, tes princes, et ceux qui ente^Kl^ent les^aii^, sç moc^ queront de ces pauvres et çofs escHyains. j^ s'ils escrlvent à quelque estranger opmme eq^c, il y a du plaisU* de tes voir reps^^tre des bay^ mesmes dont ils repaissent les au^es. Et pute le bon sera, quand à nostre requeste, le roy leur demandera qui sqn^ ceux qui sfi spn^ addrçssi^ à eux. Car lors vous les verrez eroi^tre le nez |l veued'œil, et crier 4P^ eux ^u regnard. Ç^r c'est ainsi qu'il £au^ traitter ie§ vf^vx^gloriim qui si audacieusement sortent hors dess bçrn^ de toute vray-semblancç^
« Vous direz (peut-c^tre) que je çf fois coques point de cas de iponsie^u* de Lorraine, pource que son duché n*a fait q^e sauteller d^ quenoille en quenpille jusques à Ferri de Vau<demont, et que je me moque de ceui^ qui dient qu'ils sont (kscendus d'un quatriesmç frère ç|f Godefroy de Çoulongi^e que les ÂUemans ap»pellent Bouillon, qui fut (ainsi qu'on 4tct) ba* ron 4e Gin ville, à cai]^ qu'il ne se trouve pplnt par les histoires de q\iatriesD(ie frère qui fiû b^ron de Ginville , çt que la b^ronnie de GbfkyHiç fut naguères acl^ettée parua çyesque de MeU, et par sa succession venue ^ ipaessiçurs de Guyse, sauf vostre grâce : car je ^y ^en gu^ Charles, duc de Lorraine, dernier n^siç ^ I4 race de Çharlenr^agi^e qyi giourut aveç^ou^ ^ enfans inasies prisonniers à Orléans, eut une fille mariée avec le comte (le Louvain, qm ^'e^i* para du pays qui n'estçit dès lors plus guèrçi de chose de ce que Lothaire, ^ de Jpquys \^ Débonnaire, avoit tenu, et 4e son pom noÔHx>é j^orralne. A cç comte de Louvain Temper^uf donna pour compétiteur un GozfJç, comt^ d'A^T 4^ne qui se nonpim^i duc de Loirc^^p^. Eeq <k ^çmps après le 4^.c 4e Mlozelanequi n'-^Q K^o^t que quattre ou cinq p^çe^ sur I^ rivière àd Meuse, ^ fit aussi en ss^ petite portÂpn aj^Ue^ 4uc de Lorraine, qui est no^re Lorraine d^ jour d'hny, non pas celle dopt es^ y^u cç li^s^ tard qui conques^ Iç royaurpe 4e Por^gal, uq 4ont i'epiperçur Çbaifle/i ^ quint ^ nçjmmoit)
PAR REGNIER »E Lk PLANCHE.
et edeores le nôiïitiiê te roy Pt^ppes son fils duc de Lorraine.
« Or Gozdo eat tme sear , et de ceste seor trois nevem, Godefroy, BàodôiD et Eustace. Godefroy voyant le pays, et le tiltrc contencleùx, ^ttte tout, et avee tes princes chrestlens entreprint te voyage de Jérusalem, dontil fut roy, moomt 8àm enfans, ^t après hiy Baudoin son fcèfe. Eustàche ne fat roy, ne dtic, ains comte de Boulohgne en Picardie. Mails soit qu'il y ait eu uâ quatriesme fils de Boulongne, soit quil fat des bÊLTOtà dé Ginville, ^ portoiént d'ôr à la i>ande de gueidtesen sautoir, chargé de trois tdiérions d'argent, qui né sont pas les armes de Boulongne, si fkut-il confesser que c^BStoit un gentilhomme franoois, lequel épousa Théritière de ce duc de Mozelane.
« Laraced9eegentithommeaduré(ce dit-on) jusques à ChaUes, qui b'eut quNine fille Ysàbel, martéeà un prhicexle France, René, denrier duc d'Anjou, rby de Sicile, lequel ne fit que dire (par manière de parler) bon jour, bonne nuict à èe duché. Car ayant veo mourir devant hiy iéam et Nicotaks d'Anjou yssus de luy , vit aussi , de son vivant, sortir oeddcbé hors de ses mains par le mariage desa fille Yolland avec ce Ferry de Vaudemont^ comme vous avca ouy. Pourtntceux qpi dientque le duché Je Lorraine est si petit qu'il n'y a endroit en foehiy duquel un homme de pîé ne fmssesortir hors te duché en une han^e, Tentendeût dece qui est du corps du duché. Car les ducs y ont feiit depuis des adjonctions, et acquis quelques pièces; et puis ils ont le duché deBàr qui est de la souveraineté de France, et à ce que j'entens, du domaine de la courokme. MaiSiOUtre ceTa , j'estime monsieur de Lorraine de ce qu'on veoit la vertu du bon duo Antoine, et de son pére< comme héréditaire ^ luy , ainsi qu'au contraire , l'on ne veoit i^ue malighité en ceux de Cuyse. Ainsi forent d'un me8me^)ère Isaac et IsmadI : destuy-là bon; cestu'y-H^y mauvi&. Et destleu juikieaux, Jao(ri)esleu, et Etaû réprouvé. E8aû<ditrËscriture) ftit un veneur; aussi le fat te |(remier ducdeGuyse. Le(temier, son fils, etqudqu'un d'ein l'est encores. Que plu»t à Dieu qu'ils D*iei^sent chassé et couru sus qu'aux, bestes sauvages et malfitisutitêft, et non pas aui& bommes etgiNisde bien comme ils ont lilt ! Pourtam kmaliKm de Faisoé fbrtra, et au plaishrde 9ieii pmflpéreca» et les polsnés» comme gens
engendrés à la desrobée, s'ils ne s'amendent, périront. Je vous advise que je ne fos oncques tant marry que quand au festin solennel que l'empereur à présent fit à Francfort, je vey que le duc de Lorraine (sans aucun respect qu'il a espousé une fille de France ) fut tout le dernier assis à tabte après tous les princes et seigneurs de l'Empire, et monsieur de Vaiïdemont après tous les enfans de femille, et que j'ouy dire là qu'en toutes séances et honneurs il est le dernier; «pour ce, dient les AUemans, que son duché n'est que le rébus de l'ancienne Lorraine.» Pour conclusion, je dy qu'aimer les princes et haïr le cardinal, ce n'est qu'une mesme phrase et ftiçon de parler. Je dy d'avantage , qu'aimer monsieur de Lorraine (comme vrayement il est aimable pour l'alliance qu'il a de présent, et le sera tant qu'il se comportera en son devoir envers nous) et aimer monsieur le cardinal ensemble, sont choses incompatibles ; car qui peut aimer celuy qui a voulu ruiner celuy que nous aimons?
« Voulez vous une plus grande malice contre leur propre sang (et ne vousendiray plus) que celle-cy? Ce duc René, leur père grand, avoit espouse une fille de Normandie de la maison de Harcourt (de ceste maison là leur sont venus le duché d'Aùmale , le marquisat d'Ellebeuf, et tout ce qu'ils ont en France, excepté Ginville). Du vivant d'elle il en espouse une autre de Gueldres , dont sont issus le duc Anthoine , le duc deGuyse leur père, et le feu cardinal leur oncle. Or nasquît (comme ils prétendent) le duc Anthbiûe, la première femme vivant eneores : et laisito un fils duquel est venu monsieur de Lorraine à présent, qui estoit fort jeune, et croy éhcoresau berceau quand son père mourut. Lors (comme vefves et pupilles sont tousjours abayés dw meschans), monsieur de Guyse lève l'oreille comme si la perle luy estoit ouverte à usurper le duché, en faisant décJarer le duc Anthoine illégitiîne. Ce qu'il ne pouvoit faire, sinon ayant un pié dedans le duché. Pourtant il fait tout ce qu'il Ipeùt pour parvenir à espousér la vef ve du ctemier duc. Elle, comme siage et advisée , et vrtiyement comme uiïe mère naturelle voulant conserver et son fils et son bien , aspirolt à en avoir la garde ; parquoy elle tenoit ce monsieur l'ïiinoureux en quelque alaine, comme aussi de sa part il estimott bien que ceste garde noble luy ^ercHt une hooneste et feivorable entrée à.
LE LIVRE DES MARCHANDS
s'emp«rer ddduché. Pourtant, s'il vous ^n souvient, ils partirent tousde GinvîUe en diligence, incontinent après les nopces du marquis du Mayne , gaillars et bragars pour faire ceste vefve garde de son enfant. Mais si tost qu'elle eut ce qu'elle demandoit, elle leur donna du rosmarin, et s'en revindrent (comme l'on dict) sur traine-boiau. Ayans failly àleurentpeprinse contre leur cousin germain ( car le feu duc de Lorraine et eux esloyent enfans des deux firères), ils jettèrent leurs filets sur les autres cousins du costé delà mère. Car le feu roy de Navarre et eux estoyent enfans : luy du frère , et eux de la seur ; et par tous moyens tentèrent desbaucher le mariage accordé entre la royne de Navarre à présent, et le feu roy son mary. Mais comme une vefve qui a voit eu aucunement affaire d'eux couvertement les mesprisa , une fille de roy qui n'en avoit que faire ouvertement les dédaigna ; «« car (dict-elle au roy Henry quiluy.^en parloit) voudriez vous, monsieur, que celle qui me doit porter la queue f ust ma belle seur, et que la fiUe de madame de Yalentinois vint à me costoyer?» Parquoy le roy se sentant luy mesmepayé, ne luy en parla oncques depuis. Ainsi tournans leur rage contre le roy mesme , luy en firent payer l'amende. Le feu duc de Ferrare avoit une fille qu'il aimoit mieux que sa femme ; car chacun a veu quel traitement il a fait de son vivant à ceste grande dame, fille du roy Loys, père du peuple. Ceux aussi qui entendent les affaires d' estât, et qui estoyent de ce temps là,scavent pourquoy on la refusa à tant de princes et grans seigneurs qui la demandoyent pour la mettre si bas qu'en Ferrare. Or avoit ce duc je ne sçay quelles parties de poudres, de bouUets et munitions, et autres semblables fatras qu'il avoit employés pour luy, et prétendoit les fa^e payer au roy, ce qu'il n'avoit peu faire du temps du roy FrançoiS'le-grand, qui sçavoit la pipperiequi en cela luy avoit esté faicte. Pour le faire court, le duc baille des parties en mariage à sa fille, et le bon roy les paye. Hélas! qu'il n'y a encores des ducs de Guyse à marier pour espouser im)s filles? Je ferois des dettes de cinq ou six maisons de ceste ville, que je cognois plus loyallement dues que celles du duc de Ferrare, un mariage riche au double de celuy de feu monsieur de Guyse, pourveu qu'il trouve un payeur de dettes d'autruy. Mais comme Dieu est admirable
en tous. ses feits, il est advenu que le duc, ne le duché de Lorraine n'ont point eu déplus fermes ne plus asseurés fondcânens que ceux que le cardinal et le duc de Guyse sonfirèreavoyent jettes pour le ruiner. Car ayans rendu ceste duchesse de Lorraine infiniment odieuse au feu roy, ne cessèrent jamais que le roy, soos umbre d'une protection (car aux plus insignes malices, c'est où ils ont tousjours eu plus beaux et plus spécieux prétextes) n'eust prins le duc en sa main, espérans bien qu'ayant un roy favorable, le duché en sa main, et le duc en la leur, le temps les amèneroit au but qu'ils prétendoyent. {Mais comme le feu roy estoit d'une singulière et religieuse bonté, il print l'en&nt en sa garde, et bailla le duché m celle de l'on* cle comte de Vaudemont. Par làse voyans par leurs propres ruses affinés, dressèrent leurs embuscbes à persécuter le feu roy de Navarre de toutes les façons que vous avez veu. Et qui considérera bien en quel estât estoyent les affaires, lors du décès du feu roy François dernier décédé , il verra comme en plain midy en quelle façon toutes leurs entreprises se sont comme par une conspiration tournées oontr'eux mesmest Et puis faites ces messieurs là princes, faîtes les vos cousins, faites les vos compagnons, servez vous d'eux. Et vous voulez que nous en faclons nos chefs et nos maistres? Croyez moy que si monsieur le cardinal n'avoit d'autres fols pour luy que ceux de nostreville, il seroit bientost unique de son train, n
Autres devi$e$.
Plusieurs autres propos furent tenus entr'eux estans jà debout.
u II n'est gloire ne noblesse (disoit un orfèvre) je le maintien, que d'estre chrestien, françoîs, et parisien : cela est estre les trois estats ensemble. Et comme le blanc est beauté sans couleur , et l'eau est la meilleure qui n'a aucune saveur externe, aussi cestuy-là est le vray chrestien, qui n'est ne de Céphas, ne d'ApoUo, ne d'autre que de Jésus-Christ. Il ne faut estre chrestien à la grecque, à la romaine, à h reistre, à la huguenotte, ne à la cardinalle ; il le faut estre pur et simple. Ainsi doit-il eatre du firaaçois et parisien, et laisser là toutes ces qualités guisardes, et auti^ particulières de qui que ce soit. Xaimerois autant ouir dire un évesqœ
PAR REGNIER DE LA t^tANGHE.
muffiier » ou un tnaistre vallet , qu'un fraooois lorrain, ou parisien guisard. »
— « Retenez cda (dit un marchand de fer) des Parimens, qo^ilssont très humbles et très obéissans sugets du roy, humbles serviteurs de ses princes, officiers et ministres, et au reste amis de tous antres qui Taiment et veulent bien à son royaume, ennemis de ses haineux et mal-veilr lans. Là dessus estendez et y appliquez monsieur le cardinal. S'il est tel que vous avez ouy ; il fera que sage de partir dhemain de bon matin sans sonnettes. Sinon, qu'il choisisse comme il veut venir; en gentilhomme ou en cardinal , car prince en France ne se dit point en son endroit. S'il vient en cardinal, qu'il apporte sa croix, et non pas la harquebouse d'un gendarme ; s'il vient en gentilhomme, quelle fierté et outrecuidance est-ce à iuy de desdaigner d'estre gouverneur, qui est l'authorité du roy? Kous ne pouvons accorder avec les huguenots, pour ce qu'ils servent Dieu d'une autre façon que nous , et vous voulez que j'aime cestuy-là qui mesprise celuy que, pour l'amour du roy, nous révérons tous ! »
— «Voulez- vous (dit un autre) que je vous die qu'il me semble de monsieur le cardinal? C'est à bon langage, un mulet; car comme le mulet est engendré de Tasne et du cheval, et toutesfois n'est de l'un ne l'autre ; ainsi monsieur le cardinal, qui se mesle de Testât ecclésiastique et de la guerre, du prestre et du noble, ne se trouve l'un ne l'autre, mais il tient plustost du roturier. Et comme le mulet est stérile et rend (à ce que l'on dict) les anesses et jumens stérilles sur lesquelles il monte , aussi a-il gasté et perdu d'une estrange stérilité Fun et l'autre estât qu'il a manié. *»
— «Mais(dictun marchant devins) ilvient(ce dict-on) pour remuer mesnage. Je ne demande point quand il sera las de remuer. Que pleust à Dieu quMl eust remué son ame pour nous laisser «d repos! mais je dy qu'il y a des maladies où le remuement est plus douloureux que le mal mesmes ; il y a aussi des remuemens, je dy des amendemens qui ne valent pas le mal qu'il en faut endurer. Pour ceste cause, un Romain s'estant mis entre les mains d'un chirurgien pour guarir certaines déformités qu'il avoit aux jambes, après en avoir baillé l'une, et que, sans vouloir estre lié, il eut enduré patiemment d'un visage constant et asseuré, sans remuer,
gémir, souiqnrer, ne dire un seul mot, toutes les extrêmes angoisses de douleur qu'il estoit forcé de sentir pour les cauthères et incisions que l'on y fit, quand on voulut venir à l'autre jambe, il la refusa. Et je ne scay quel Grec auquel une courtisanne faisoit sa marchandise trop chère, sceut bien dire qu'il n'acbettoit pas un repentir si chèrement. Ainsi, je le prie qu'il nous laisse jusques à ce qu'un meilleur remueur, qui sache quand nous serons bien, entreprenne le remuement. Car s'il ne veut remuer que par les livres, qu'il laisse faire messieurs de Sorbonne qui n'ont point mangé d'aux comme Iuy, et que luy-mesme leur preste l'oreille ; car il n'y en a point qui en ait plus de besoin, ne qui soit plus tumbé que luy-mesmes. Comment doncques est-ce qu'il relèveroit les autres ; car si l'esquierre n'est juste, comment est-ce qu'elle corrigera ce qui est tortu? S'il veut remuer par le cousteau, c'est à faire aux connestable et mareschaux de France. Pour l'honneur de Dieu , qu'il se contente du remuement qu'il nous a fait, de peur que quelqu'un ne le remue luymesmes. Nous ne souhaitons pas (quoy que vous ayez.ouy) qu'on le tue; mais pour vray nous prions Dieu qu'il le veuille amender, ou nous en délivrer bien tost. »
Or ne se pouvoyent les uns ne les autres estancher de parier dé cest afihire, qui (comme une source apporte tousjours nouvelle eau) leur foumissoit nouveaux argumens de dire. Mais pour conclusion , le sire de la maison voyant que mon hoste et les autres qui estoyent de delà les pons, ne vouloyent demourer à souper avec Iuy, remit l'alTaire au dimanche prochain au jardin de mondit hoste, là où son cousin, qui a demeuré neuf ou dix ans avec un de leurs oncles docteur en théologie, et qui a eu grande fréquentation et familiarité avec feu monsieur nostre maistre Picard, duquel il faisoit merveilleusement grande estime, tant en doctrine qu'en bonne vie, nous mettra en peu de paroUes quel estoit l'ancien- estât de l'Eglise; comment il s'est peu à peu corrompu ; qui en a empesché jusques à nostre temps la réformation ; de quelles ruses et pipperies hypocrites monsieur le cardinal a déceu et trompé tout le monde, et comme enfin il nous a jettes aux troubles, hiy défaillans toutes autres impostures. Et puis nous expliqua cinq prophéties de ce bon seigneur nostre maistre Picard; une de nostre maistre de
LE LIVRE DÈS MÀRCttÀNDS.
Cornflws, une de nôstre maistre Maillard, et deux de ce bon homme le MiniWe ; toutes advenues aux mesmes termes qu'ils les ont prédittes et preschées. Et après Itiy chacun des marchans et bourgeois qui y estoyent, au nombre de neuf ou dix de vostre ville ( car je ne [parle point des autres), donnèrent leur ad vis sur le faict de venir à un appointement et réformation, par où toute la terre cognoistrâ si en tout le monde y a de plus gens de bien, |)lus sages et mieux entendus au Tait de la religionque vostre villeen porte pourlejourd'huy, tout ainsi qu'en leur devis cy-dessus contenus l'on voit clairement reluire un devoir, une loyauté et fidélité grande envers le roy, ses officiers et ministres ; un devoir, dy-je, et obéissance non pas forcée et contrainte, comme aucuns envieux de leur renom et gloire ont voulu dire , mais au contraire (ainsi que j'entens que vostre gouverneur mesmes l'a plusieurs fois escrit ettesmoigné au roy) procédant d'un cœur vrayement françois, d'une cordialle et naturelle bienvueitlance, et d'une franchise de courage eslevée à l'honneur de Dieu, baignée en l'amour de nostre prince, et entièrement dédiée au bien public; par laquelle l'obéissance, la gloire mesmesde monsieur vostre gouverneur est rendue beaucoup plus illustre, plus claire et brillante, que celles qui sont ternies et ensanglantées de cruelles et criminelles exécutions ; ce qui n'a esté en nul endroit de son gouvernement.
Et comme ainsi soit que la vertu de bien d)éïr ait besoin d'une nature généreuse aidée de bonne nourriture, aussi bien que la vertu de bien commander, et que tout ainsi que cestuylà lient le premier lieu entre les hommes, qui sçait de luy-mesmes conseiller les choses bonnes et profitables ; après îuy est estimé qyiconques obéit à celuy qui donne bon conseil : ainsi de ceste grande et vertueuse obéissance voluntaire se peut juger quelles gens ce sont que
les bourgeois 4e ParTs, dfgnes dé cbthnïandèr I tous autres^ qui à un seul scavent ii Vertueusement et gracieusement obftr.
Pourtant, je prie tous les envieux de ceste grande et noble icîté, lisans ce présent devis, que retoutnansà leur bon sens et entenctertent, ils convertissent leur hayne et envîe en vrayé amour et dilection, et qu'ils n'aient point de honte d'apprendre d'elle, si par mesme moyen ils ne veulient avoir honte que le soleti leur esclaire. Et comme l'obéissance est bien la vertu propre de ceux qui la possédant; aussi estce l'honneur des gouverneurs de la vifle, le fruit et tesmoignage de leur prudence, vertu et dïHgence. Ainsi est le fils bt gloire du père, et le disciple de son maistre ; au contraire, le vice des chevaux s'attribue aux esculers.
Pourquoy je vous ay bien voulu, seigneurs, adresser ce mien recueil, afin que donnant par là à cognoistre à tous quelle est la vertti et obéissance de ceux de Paris, Ton y rècognut aussi les marques de vostre labeur, et,quesouvenant aux uns et aux autres que ce n'e^ riens de bien commencer qui ne continue , fi vous demeure un vouloir et appétit d'y persévérer, et de rendre les eflfets encores meilleurs et plus excellens que la renommée, comme il sera aisé et {etcilede faire, séquestrant etjettant au loin de vous toute partialité, vous àr* restant à la devise de vostre orfèvre, d*estre vrais chrestiens, bons françoi» et liages parisiens; ce que la grâce de Dieu, implofée dé cœur humble et dévot, vous foumina en abondance, comme je le supplie très humblement qu'il veuille feire en nostre endroit, nous <!lonnant un tel gouverneur, de si sages éscbevfns, et de si humbles, honnestes et modestes habitans. Non pas que j'aye tant d'envie de sa fargesse et libéralité envers vous, comme j'ay de regret ( si ainsi les hommes peuvent patîer) de sa chicheié envers nous.
FIN DU LtVRE DES MARCHÀÏIOS.
MÉMOmES
DB