‹ Choix de chroniques et mémoires sur l'histoire, Volume 14Chapitre 33 sur 69 · THÉODORE AGRIPPA D'AUBIGNÉ · texte numérisé non relu

THÉODORE AGRIPPA D'AUBIGNÉ

Mes eQ&]M3, vpQs avezdans rantiqaitéoù puiser (ileseiifiei^aeineasetdeàexeiBpkddaitô les vies des empereurs et ée» grands hommes, pour ap* prendre comme o» se peol dernier des attaques des s0jetsdésol)éi8saQs etdeseseanemis particuliers. Vous y voyez comme Hsont remédié aux soulèveoieus des uua et repoussé les efforts des autres t mais vous ne vous y instruisez point' de 1» coinduite qu'il faut teair dans une vie privée çt commune; et cette troisième sorte de conoQii^f^^M^ requérant plus de dextérité que les deux preoKîeres, vous avez plus besoin d^ 4tre instruits, puisque voiw devez plutôt vous conduire se^ ceux d'une médiocre condition qu'en imitaiU les plus grands. N'ayant à luter qu'avec vos pareils où il fiaut plus d'adresse que de force, ce manque de souplesse, ou un trop iMiutvol, vous nuit souvent auprès des prin* ces. Henry IV n'iimoit pas que les siens s'appliquasswt avidement à la lecture des vies des e^iperetirs; et je me souviens qu'ayant trouvé un jopr Neufyy fort attaciaié à lire Tacite, il lui conseilla de quitter cette lecture, H de ne lire que les Ikistoires de ses pareils, craignant que ce courage déjà élevé n'en devînt esM^ore plus audacieux. J'en fois de même en votre endroit, pour répondre à votre just^ requête. Voici dimc )e discours de ma vie en sa privante paternelle, lequel ne (n'a point oçmtraint de cacher ce qui (lans m^ histoire de France ^t été honteux et malséant ; de manière qfià ne pouvant ni tireif ^FWité de mes heltes ai^ns ni rougir de mes ^utes, envers vous, je vais vous raconter c# que j'i^i fait de bon et de mauvais, oomme si je i^Ous entretenois encore suc mes genoux, dési- Ffmt que mes belleset honnoraUes actions vous donnent envie d'en faire de pareilles, et que i^u4 çomevie?^ en mâo^ temsde l'borrev^ pour

mes liatçs que je vous démcmtre à découvert, afin que vous évitiez d'en commettre de aem* blables. Et c'est là le point qui vous peut être de la pins grande utilité ; je vous permets dt iairé sur cela tel commentaire qu'il vous pliaira; pourvu que vous songiez toujours que les héuri et malheurs ne viennent pas de nous, mais de plus haut. J'ai encore à vous ordonner ^ot vous ne gardiez que deux coptes de ce manus^ crit, qui demeur^ont en la garde deceux dont vous conviendrez, et que vous n'en laissiez 9lV* 1er aucune hors de la Maison. Si vous y Taillez, votre manque d'obéissance sera châtiée par vos envieux, qui tourneront en risées les merveilles de Dieu dans mes délivrances et dans mes espèces de prophéties, et qui vou^ feronf repeniif de votre curieuse vanité.

Je naquis en l'hôtel de Saint^Maury , près de Pons, le 8 février 1550 de Jean d'Aùbigné^^ seigneur de Brie en XainUmge, et de damoiseUe Catherine de l'Étang. Ma mère mourut en ac-* couchant de moi, s'étant trouvée en une teUe extrémité que les médecins proposèrent à mon père le choix de mort pour elle ou pour son en* faut. Je fus nommé Théodore, et, par adjonc^ tion, AgvïpptL.quasiœgré /)arltt«, et puis nourri hors du logisdans mon enfance, parce que mon père s'étant remarié peu après le décès de nU) mère, Anne de Limour ma belle-mère portoil impatiemment la dépepse et la trop ^quise nourriture qu'on employoît pour moi.

A peipe avois-je quatre ans accomplis, que mon père m'amena de Paris un précepteur» nommé Jean Cottin, homme astorge et tmpé^ tueux, qui m'enseigna les lettres latines, grec^ qoes, et hébraïques tout à la fois ; si bien qu'j^ six ans je savois lire en françois et en ces trois langues. Mon père n'avoit point suivi d^abOrd

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cette méthode; et mon second précepteur, appelle Jean Morel, parisien, et assex renommé» qui me traitta plus doucement que le premier, ne la suivit pas non plus.

En cet âge de six ans, comme je 'restois un jour tout éveillé dans mon lit en attendant mon précepteur, j'entendis entrer quelqu'un dans ma chaoïbre, et puis j'aperçus dans ma ruelle une femme fort blanche, dont les vétemens frotoient contre mes rideaux, laquelle les ayant tirés me donna un baiser froid comme glace, et disparut. Morel étant arrivé incontinent me trouva sans mouvement et sans parole, et cette vision me donna une fièvre continue qui me dura quatorze jours. >

A sept ans et demi,i je traduisis le Criio de Platon, sur la promesse que me fit mon père de le faire imprimer, avec mon effigie enfantine à la tête du livre.

Un an après, mon père m'amena à Paris, et en passant par Amboise un jour de foire il vit les têtes de ses compagncms de la conspiration d' Amboise sur des poteaux, qui étoient encore reconnoissables ; ce dont il fut tellemadt ému, qu'il s'écria, au milieu de sept k huit cens personnes qui étoient là: « Ils ont décapité la France, les boureaux!» et puis il donna desdeux à son cheval. Je me mis aussitôt à piquer après lui, parce que j'avois vu ^r son visage une émotion extraordinaire, et l'ayant joint, il me mit la main sur la têteenme disant : « Mon enfant, il ne faut point épargner ta tête après la mienne, pour vanger ces chefs pleins d'honneur dont tu viens de voir les têtes; si tu t'y épargnes tu auras ma malédiction». Quoique notre troupe fût de vingt chevaux, nous eûmes assez de peine à nous sauver des mains de cette populace, qui s'émut à de tels propos, et qui se mit en devoir de nous maltraiter.

Lorsque nous fûmes arrivés à Paris, mon père me mit en pension chez un nommé Béroalde, grand personnage, et neveu de Yatable. Mais bientôt après, la première guerre de religion ayant commencé par la surprise que fit le prince de Cimdéde la vil led'Orléans, les persécutions redoublées, les massacres et les brulemens contre les Huguenots, qui se iaisoientà Paris, contraignirent ledit Béroalde,après avoir échap pé de très grands périls,d'en sortir, et de s'enfuir avec toute sa famille et ses écoliers. Ce qui me fô^i^bei^ucoup,àQause que j'^bandonnoisun

beau cabmet de livres bien reliés et bien couverts, avec d'autres meubles fort propres, que mon père m'avoit donnés pour me faire perdre la maladie du pays, en quoi il avoit réussi. De sorte qu'étant arrivés auprès de Villeneuve Saint-Georges, ce souvenir me tira des larmes des yeux ; sur quoi Béroalde me prenant par la main, me dit : «Mon petit ami, nc^sentez vous point rheur que ce vous est de pouvoir, dès l'âge ou vous êtes, perdre quelque chose pour oelui qui vous a tout donné?»

De Villeneuve notre petite troupe fugitive, composée de quatre hommes, de trois femmes et deux enfans, s'achemina au Coudray, maison du président de l'Étoile, et y ayant recouvré un coche, elle gagna le bom^ de Coorances, où elle rencontra le chevalier d'Achon, qui y tenoit garnison avec cent chevaux, lequel l'arrêta prisonnière, et la mit entre les mains d'un inquisiteur ,nomméDémocharès,qu'ilavoit avec lui. Tout enfant quej'étois, je ne pleurai point lorsqu'on me mit en prison ; dmôs je ne pus retenir mes larmes quand je me vis ôXer une petite épée argentée et une ceinture avec des fers d'argent.

Cet inquisiteur m'interrogea à part, et se mit fort en colère contre moi à cause de mes réponses. Quelques officiers de cette cavalerie, qui me voyoient un habit de satin blanc fort propre, et des manières qui dénotoient quelque chose hors du commun, me retirèrent de la prison, et me menèrent en la chambre de d'Achon, lequel me fit entendre que toute notre troupe étoit condamnée au feu, et qu'il ne seroit plus tems de me dédire si je me laissois conduire au lieu du suplice ; à quoi je répondis que l'horreur de la messe m'ôtoit ceUe du feu. Or, comme il y avoit dans cette chambre deux violons qui faisoit dancer la compagnie, ce capitaine m'ordonna de dancer une gaillarde ; ce que je fis au gré de toute l'assemblée qui m'en loua et m'en remercia; mais cela i^empêcha point que l'inquisiteur ne mef itraaieiieren prison avec des injures atroces.

Alors Béroalde, averti par moi que notre procès étoit fait, se mit i tâter le poux à toute la troupe et la fit résoudre très aisânent à souffrir la ignort plutôt que de ren<Hicer à sa rdigion. Sur le soir, on nous montra,en nous aportant à manger le bourreau de Milly, qm se préparoit pour notre suplice du lendemûi ; de

DE D^AOBIGNÊ.

sorte qo'aoAtHâl ipie la porte delà prisoo fut temée, un ehaenn se mit en prières poar s'y disposer. Biais deux heures après, un offieier de trompes de d' Achon, qui étoit chargé de notre garde, et qui avoit été moine, nous vint trouver, et, m'ayant baisé à la joue, dit à Béroaide : •U faut que je meure ou que je vous sauve tous pour Tamour de ee jeune en&nt ; tenez vous prêts paur sortir quand je vous le dirai. Cepen* îlant voyez si vous pouvez me donner cinquante ou soixante éeus pour corrompre deux hommes sans lesquels je ne puis rien faire.» On ne marchanda point à lui Âtire soixante écus, que l'on avoit cachés dans des souliers. A minuit cet officier nous revint trouver avec ces deux hommes,et dit : «Béroaide, vous m'avez dit que le père de ce petit garçon ( pariant de moi) avoit commandement à Oriéans; promettez moi de me bien faire recevoir dans sa compagnie.*» Ce cpii kii ayant été promis avec une bonne et honnorable récompense, il nous fit tous prendre par la main, et, méprenant la mienne, il nous fit passar secrètement auprès d'un corpsde-garde ; delà par dessous notre coche dans une grange, et ensuite nous gagnâmes à travers chan4)s le grand chemin de Montargis, où nous arrivâmes tous à sauveté, après avoir essuyé bien des fatigues et des périls.

La duchesse de Ferrare, Renée de Fraace, BOUS y reçut avec son humanité accoutumée, surtout moi qu'elle fit asseoir auprès d'ellie sur un carreau pendant trois heures, pour me faire discourir sur le mqpvis de la mort, au sujet de la réponse que j'avois faite à d' Achon quand il m'awoit menacé du feu. Elle nous retint trois jours, pour nous donner le tems de nous remettre^ après quoi elle me fit conduire commodément avec toute notre bande à Gien,où nous restâmes un mois chez le procureur du roy nomméChasseray. Ensuite, la Fayette en ayant formé le siège, nous fûmes obligés d'en sortir, et de nous m^tre dans des batteaux pour nous sauver à Orléans; ce que nous pûmes faire sans essuyer quelques arquebusades qui nous forent tirées vers BoteiUes par les communes des environs.

Lors^pie nous fûmes arriyéa à Oriéans, BéromUe fot, en la considération de mon père, qui commandoît dans la ville sous monseigneur de Saiut-<}yr, iegé favoraUement en la maison du président de l'Étoile, où je fiis k prcnaer at* XVIB siicLB; U PI. et La PI.

teint de la e<mtaglonqui fit mdurir trente miUe personnes dans la ville. Mon chirurgien et quatre autres personnes de notre troupe moururent dans ma chambre, et madame Béroaide entr^antres. Mon serviteur, nommé Echalast, et qui est mort ministre en Bretagne, ne m'a« bandonna jamais, et me servit durant toute ma maladie sans prendre le mal, n'ayant pour tout préservatif qu'un verset du psaume XLV, ccmtinuellementà la bouche.

Mon père ayant été obligé de faire un voyage en Guyenne pendant ma maladie , pour en hâter le secours, me trouva à son retour tout à fait guéri, mais en même temps devenu un peu débauché, ainsi qu'il est coutumier de le devenir parmi Ja licence des guerres civiles : pads artea vigere xnter Mariii incendia.

Cela l'obligea de m'envoyer un beau matin un habillement de bureau, avec ordre de me mener en cet équipage par toutes les boutiques de la ville, et de me dire de choisir quel métier je voolois aprendre, puisque je menois une vie indigne d'un gentilhomme. Je fus si sensiblement touché de cet affront public, que j'en tombai grièvement malade, et en pensai mourir. Lorsque je fos guéri, je fos me jetter aux genoux de mon père, et je lui demandai pardon en termes si pathétiques, que j'arrachai des larmes de toute l'assemblée ; mon père en fut lui même si attendri , que non-seulement il me pardonna, mais qu'il me fit encore tenir dans la suite un état qui excédoit de Beaucoup ma condition.

Le siège d'Orléans ayant été formé sur la fin de l'année, Béroaide s*en fot loger à la maison de la reine dans le cloître de Saint-Agnan, et moi je restai au logis de mon père; ce qui donna occasion à ses domestiques de me corrompre de nouveau, me menant avec eux dans des lieux de débauche, où je me trouvai lorsque monsieur de Duras fut tué.

Mon père me men avoir un jour le sieur d' Achon, qui avoit été amené prisonnier avec le connétable, de la bataille de Dreux, à Orléans. Ces deux prisonniers étoient i la garde de mon père, parce que c'étoit loi qui les avoit conduits à Orléans, et le sieur d' Achon était logé dans la tour neuve, où il y avoit deux coulevrines sur le plam^er de sa chambre. S'il fot bien étonné de voir son jeune prisonnier en sa préseocCf U le fat encore davantage quand il

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m'entendit loi reprocher son Inhnmairîtéendei termes qui itaarqnoient que /en conservois un vif ressentiment, sans pourtant lui dire aucune injure, quoique j'y fasse excité par ceux qui nous avoient accompagnés à cette visite , me contentant de leur répondre que je ne pouvois me résoudre à insulter un malheureux.

Dans ce temps, quatorze capitaines se promirent et jurèrent entre eux de prendre les tou* relies, ou de mourir à la peine ; mais quand il en falut venir à Texécution , il n'y en eut que mx qui tinrent leur promesse, et qui farent à ^tte attaque. Mon père, qui fat un de ces six, y reçut un coup de pique au-dessous de la cuirasse ; et ayant été clioisi pour la négociation de la paix, quoique sa playe ne fat qu'à demi guérie, il fat le quatrième de son parti qui entra dans le pavillon bleu de la reine-mère, tendu dansl'Isle-aux-beufs, où elle fat conclue.

Mon père obtint au moyen de ce traité, et en considération de ses autres services, un état de maître des requêtes honnoraire pour servir dans les causes de ceux de la religion ; auquel état le sieur de Charancs lui succéda après sa mort. La paix ainsi conclue, le sieur d'Aubigné mon père fat chargé d'en aller faire observer les articles en Guyenne ; il partit donc pour cela d'Orléans, et, en me disant adieu , il me recommanda fort de ne jamais perdre la mémoire de ce qu'il m'avoit dit à Amboise, de conserver toujours uo grand zèle pour ma re- Upoùt de l'amour pour les sciences et la vérité; et puis il me baisa contre sa coutume, ce qui m'attendrit extrémemeot. S'étant trouvé mal en diemin, il fut contraint de s'arrêter à Amboise, où son mal s'étant rengregé par un sac qui se fit dans la playe qu'il avoit reçue à l'attaque des tourelles, il mourut, ne regrettant rien des affaires du monde, sinon de ce que ma trop grande jeunesse m'empéchoit de lui pouvoir succéder à son état de maître des requêtes; ce qu'il disoiten tenant ses provisions en main, qu'il renvoya au prince de Condé, avec prières de ne donner cette charge qu'à un homme qui fûrt déterminé à mourir pour le service des églises réformées.

Six ou sept jours après son décès , comme j'étois sous le portail de notre logis , je vis arriver deux domestiques de mon père , qui venoient à Oriéans pour faire inventorier ses équipages de guerre et les autres effets qu'il y

avoit laii^. A leur aspect j'eus uft pressenti* ment de la mort de mon père, qui me frapfpa au cœur. Je me cachai d'abord pour examiner leur contenance pendant qu'ils établoîent leors chevaux; mais, m'ayant aperçu, ib s'en vindrent à moi, et, quoi qu'ils me pussent dire pour me cacher la mort de mon père, ils n'y purent réussir. Je me confirmai si bien cette c^nion dans la tête, que je ne fis que pleurer en cachette pendant trois jours . et que je ne voulus point vêtir d'autre habit que de deuil, quelque empêchement que l'on apportât à ce dessein.

La mort de mon père ayant été à la fin divulguée, on me donna pour curateur le sieur Au*dubeuil, qui me fit renoncer à la succession paternelle qui étoit de quatre mille livres de rente, à cause de grandes dettes que labisoit le défaut, et qui m'entretint aux études du bien de ma mère, me laissant encore un an sous la discipline de Béroalde. Ensuite mon curateur m'envoya à Genève, ayant alors treize ans. Je faisois dans ce temps autant de vers latins qu'un habile écrivain en pouvoit écrire en un jour, et je Irsois couramment les Rabins sans points, et les expliquois de même que le grec et le la* tin, sans lire le texte. Quoique j'eusse demeuré deux ans aux écoles publiques d'Orléans, et que j'y eusse fait mon cours de mathématiques, on me remit pourtant à Genève au collège sur ce que je n'avois pas bien expliqué quelques dialectes de Pindare, ce qui me fit hi^ Tétude, mépriser les lettres , dépiter contre les châtimens, et adonner aux polissonneries qui me tournoient souvent à louanges, parce que monsieur Bèze, en les excusant, les trouvoit plus spirituelles et réjouissantes que rusées et malicieuses ; mais mes maîtres étoient sans miséricorde.

Tous ces dégoûts me firent "quitter Genève au bout de deux ans , et m'engagèrent à vrair à Lyon au desçu de mes parens. Je me remis dans cette ville à l'étude des mathématique et des premiers élémens de la magie, avec résolution pourtant de ne m'en jamais servir. Je ne fus pas longtemps sans manquer d'argent; et, mon hôtesse m'ayant menacé de me chasser de sa fnaison si je ne la payois, je pris si fort à cœur mon indigence et cette menace, que, n'osant retourner au logis, je restai un jour sans manger, et plongé dans une e&trème tristesse. Dans ce triste étâtv comme je rèras o«i

DE D'AUQIGNÉ.

j'irais passer la nuit, je m'arrêtai au milieu du pont de la Saône» et, penchant la tête sur la rivière pour y laisser tomber mes larmes , je me sentis transporté d'un gr^nddésir de m'y jetter, afin de mettre fin tout d'un coup à mes angoisses. Mais un reste de bonne éducation et de piété me faisant souvenir de prier Dieu avant gue de satisfaire mon envie; je le fis, et les derniers mots de ma prière finissans par ceux de la vie éternelle, cela m'effraya, et m'obligea de demander à Dieu qu'il voulût bien m' assister dans une telle agonie. Ce que je n'eus pas plutôt fait, que tournant le visage vers le bout du pont, j'apperçus un valet quiportoit en croupe une malle rouge, et un moment après son maître, que je reconnus pour le sieur du Chillaud, mon cousin germain, lequel, s'en allant en Allemagne par ordre de monsieur l'amiral de Châiillon, m'apportoit de l'argent, et me fit revenir de mon désespoir.

A quelque temps de là, les secondes guerres de la religion étant survenues , je m'en allai chez mon curateur en Xaintonge, lequel, voyant son pupille obstiné à ne vouloir plus retourner aux études et résolu d'embrasser la profession des armes, fil mettre, mes enfans , votre père en pri.son, et l'y détint jusqu'à la reprise des troisièmes guerres civiles.

Alors, quelques-uns de mes camarades, qui avoient comploté aussi bien que moi de s'en aller à la guerre, ayant tiré un coup de fusil devant ma prison, pour le signal dont nous étionsconvenus qu'ils parioient, j'attachai aussitôt les linceuils de mon lit à la fenêire, et je me dévalai dans la rue en chemise et pieds nuds, parce que mon curateur faisoit emporter tous les soirs mes habits dans sa chambre. Dans cet équipage, et après avoir sauté par-dessus deux murs au bas de l'un desquels je trouvai un puits où je pensai tomber, je m'en fus joindre mes cAmarades qui marchoient, et qui ne furent pas peu étonnés de voir courir après eux un homme en chemise qui les apelloit, et qui pleuroit parce que les pieds lui faisoient un mal horrible. Je les atteignis à la fin , et le capitaine Saint Lo, chef de la troupe, ^près m'avoir en vain bien menacé et grondé pour mç faire retourner au logis, me mit en croupe derrière lui, et me donna son manteau pour mettre dessous mes fesses, à cause que la boucle de la croupière les écorchoit.

A une lieue de là, nous rencontrâmes au pas^ sage du Reau une troupe de papistes qui youloient gagner Angoulême. Nous la défîmes après un léger combat, dans lequel, combattant pour mon coup d'essai en chemise, je gagnai une arquebuse avec son fourniment tel quel ; mais je ne voulus jamais prendre aucun habit, quoique mes compagnons et la nécessité m'en pressassent , de sorte que j'arrivai tout nud au rmdez-vous qui étoit à Jonsac, où quelques capitaines prirent le soin de me faire habiller ; et je mis au bas de la cédule que je leur fis pour cette avance : que je ne reprocherois de ma vie à la guerre qu'elle m'avoit dépouillé , n'en pouvant jamais sortir en plus piteux état que j'y étois entré.

De Jonsac, notre compagnie se rendit àXaintes, où Farmée des religionnaires s'assembloit, et où j'eus une prise avec monsieur de Mirebeau gouverneur de la province , parce qu'à l'instigation de mesparens il voulut encore me renvoyer, en usant d'abord de douces exhortations et ensuite de rudes menaces. Mais je lui mentis, en disant que j'étois de faction, pour ne point obéir; et, le quittant soudainement, de même que Soubran son capitaine des gardes qui se mettoit en devoir de ^'arrêter, je perçai ta foule et m'enfuis en portant l'épée à la gorge d'un de mes cousins qui me talonnoit de près. Je me relirai au logis du capitaine Asnières, que je savois être en querelle avec ledit sieuf de Mirebeau;et le lendemain, à une dispute qu'ils eurent ensemble , je fus le premier qiû compassai la mèche , et qui faillis à tuef mon susdit cousin qui prenoit le parti dudit Mirebeau.

Pendant cet hiver, qui fut fort rude,je me trouvai un soir de garde avec la compagnie d'Asnières,à la tête du camp et sur le bord d'un marais gelé , où nous étions sans feu et dans la fange jusqu'aux genoux ; si bien qu'un chacun transissoit de froid. Dans cet état, un sergent qui étoit venu pour me faire allumer la mèche, me voyant greloter comme les autres, me fil offre de son écharpe ; ce que j'acceptai sans m'en faire trop prier. Ce ne fut pas néanmoins dans ce rencontre où je souffris le plus, mais bien en Périgord à la suite du régiment de Piles, puis, au retour du siège d'AngouIême, où j'avois esté des combaltans à l'assaut donné au parc , et gagnai un fourniment à la prise de la

fille ; car en m'en revenant à Pons, je me trouvai si outré de fatigue et de lassitude, que je fus Obligé de traîner toutes les nuits de feu en feu : et, pour me rafraîchir, sitôt que j'avois rejoint la compagnie le matin , j'entendoîs incontinent battre aux champs de tous côtés , de sorte qu'il m'étoit force de remarcher tout de nouveau sans avoir pu me reposer un instant ; joint à cela qu'il me falloit souvent cacher pour éviter la rencontre de mes cousins , qui , étant bien vêtus et bien montés, m'auroient fait des reproches sur les maux que j'endurois , et sur le misérable état où je me trouvois par ma désobéissance , ayant voulu malgré mon curateur în*en venir à la guerre.

Enfin, j'arrivai au siège de Pons, excédé de fatigues, mais non rebuté de la guerre. A quelques jours delà, l'assaut ayant été donné à celte place, je fus des assaillans, et des premiers qui entrèrent par la brèche dans la ville, où je vangeai une mienne tante de l'insolence d'un capitaine nommé Blanchereau, qui l'avoit voulu forcer. Je me trouvai ensuite au combat de ^anseneuil , à la bataille de Jamac , et à la grande escarmouche de la Roche-abeille. Mais je perdis l'occasion de la bataille de Montcontour , m'en étant allé en mon pays de Xaintonge, où je ne courus pas moins de péril que j'en aurois pu essuyer à cette bataille , parceque ce fut dans ce temps là que monsieur de Savignac fit l'entreprise que j'ai décrite dans mon Histoire de France j tome I, chapitre 5, de laquelle je fus, et où je n'ai pas voulu raconter les grands risques que je courus dans cette camisade, et plus grands que je n'en aye couru de ma vie. Ce qui me fit souvenir alors de mes désobéissance3 à mes parens , et prier Dieu au plus fort dcf^ mes angoisses de me les pardonner, en implorant sa miséricorde par ôes paroles :

L*homme indompté sera dompté Par maux sans nombre, etc...

Enfin, ayant passé la Drome en forçant un paysan , qui étoit venu à moi pour me tuer , à m'en montrer le gué, mon cheval la passa après moi contre toute espérance ^ mais j'eus des peines infinies à le tirer de la vase. Je passai ensuite risle à Caubardemont, et mon guide me conduisit jusqu'à l'entrée du bourg de Coutras, où il n'osa entrer. (Soit dit en passant, que Ipnj^tem^ après on me fit v<^ir açi ebftte^u de

Savignac ce même paysan , nommé Perrot de Fargues , lequel je reconnus d'abord entre six qu'on me présenta, tant la peur m'en avoit biea empreint l'image!) J'entrai donc seul dans Coutras, et j'enfilai la grande rue pour gagner le bord de la rivière. Y étant arrivé , je me mis à chercher de l'œil où je la pourrois passer; mais ayant découvert quatre arquebusiers qui sortoient d'un moulin et qui compassoient la mèche pour s'en venir à moi, avec d'autres encore qui les suivoient, je me jettai à la nage dans la rivière sans marchander, et, ayant bien* tôt trouvé pied , je mis le seul pistolet qui me restoit chargé à la main, et je la passai en cet état, en dépit de ces quatre arquebusiers qui me canardoient dans l'eau, et de leurs camarades qui s'opposoient à mon passage. Les périls que j'essuyai dans cette occasion furent innombrables, mais ils ne me rendirent pas meilleur ni plus sage et circonspect. Voici un exemple de mon audace et de mon imprudence, que vous ne devez pas suivre : Passant un jour en revue devant le prince de Condé, entre cinq cens arquebusiers , j'apellai tout haut Bisognes ceux qui saluoient du chapeau; ce que ce prince ayant entendu, il me fit apeller et me demanda mon nom, lequel lui ayant donné envie de m'avoir auprès de lui , il me fit offrir une place de gentilhomme dans sa maison par monsieur de la Caze , qui, en faisant de l'important, me dit qu'il vouloit me donner au prince de Condé. Sur quoi je lui répondis brutalement et en franc étourdi : « Mêlez vous de donner vos chiens et vos chevaux, et non pas de mes pareils ; » réponse qui marquoit bien ma grande rusticité.

Je passai tout le reste des troisièmes guerres en Xaintonge, et je me trouvai à ladeffaite de deux compagnies italiennes. Commençant alors à aquérir quelque renom , on me donna vingt enfans perdus, tous arquebusiers, à conduire; lesquels je menai à la deffaite de deux autres compagnies de l'Icerbette qui étoient à Jonsac, où je donnai à une barricade fort élevée et très forte, laquelle fut bien deffendue , mais à la fin forcée par la valeur de Boisrond.

Quelque temps après ce combat de Jonsac, Clermont d'Âmlwise, Renty , et autres gçntilshommes avec notre compagnie, furent se retrancher à Archiac, où laRivière-Puitaillé, qui étoit à Pons avec cinq cornettes italiennes et quatre françoises , vint plusieurs fois attaquer

DE D'AUBIGNE.

researmoiidie à cette noblesse. Il s'y en fit de très belles , et les gardes de d* Acier y serVoient ordinairement de précepteurs anx Xainton* geois. Dans une de ces escarmouches , feus rhonneur de me battre seul à seul contre un cavalier qui m'avoit deffié au combat, et je lui cassai la tête d'un coup de pistolet. On m'offrit alors plusieurs enseignes dans le régiment ou j'étois; mais je les refusai toutes, parceque je voulois avoir, comme je Feus peu après , celle de la colonnelle. Archiac ayant été ensuite assiégé dans les formes, étant pour lors à Cognac, je trouvai le moyen d'y entrer et d'y mener des soldats chargés de poudre; un desquels ayant mis le feu dans son paquet en voulant souffler sa mèche, y perdit les yeux. Ce fut le seul accident qui m'arriva dans cette hazardeuse entreprise.

Lorsque je fus enseigne de la compagnie colonnelle d'AsnièreS) Blanchard, nommé depuis Cluseau, et moi, nous menâmes les enfans perdus à l'attaque de Cognac , et nous perçâmes jusqu'à la halle , où nous filmes vaillamment reçus par une bonne troupe de soldats commandée par des sergens. Nous nous mêlâmes fort courageusement les uns «vec les autres, et moi principalement. Comme je combattois en pourpoint, et que je vis que le combat s'opiniâtroit, je commençai à bire une barricade au bout du pont-levis avec un buffet et deux coffres, et je la poussai ainsi en avant vers le bourg , non sans y perdre nombre de braves soldats. Mon capitaine à ce sujet me déféra l'honneur de faire la capitulation à mon gré. Dans le fort de l'attaque , il y eut un gentilhomme des nôtres qui fut enlevé par le pontlevis dans la place, et nous l'y trouvâmes 'sans aucun mal après sa reddition. Pour dernier trait de ces troisièmes guerres , voyez la prise de Pons, que j'ai décrite à la fin du 24« chapitre du 5» livre de mon Histoire de France.

H ne faut pas pourtant que j'obmette de dire encore qu'au retour de l'expédition de Cognac, le r^iment d' Asnières passant en grande crainte auprès de Royan , je demandai permission de mener à la guerre trente arquebusiers à cheval, avec lesquels je tins si bonne contenance devant le baron de la Garde, qui marchoit pour defhire notre régiment^, qu'en escarmouchant audacleusement contre ledit baron, je donnai le tems à notredit régiment^e sç retira en lieu

de sûreté. Mais, deux heures après cette rude escarmouche, je fus atteint d'une fièvre con* tinue qui me força à garder le lit, et dont croyant mourir , je fis dresser les cheveux à la tête aux officiers et compagnons qui me venoieîit visiter , en leur confessant les excès et pilleries que j'avois commis avec les soldats que je commandois. Je me repentois surtout de n'avoir pas fait punir un de ces soldats , qui avoit tué en ma présence de sang-froid et sans aucun sujet un vieux paysan, avouant de bonne foi que j'avois commis une lourde faute en m'ingérant de commander à mes camarades avant que Tâge m'eût donné l'autorité de me fiiire obéir. Cette maladie me fit rentrer en moimême, et aporta un notable amendement en mes mœurs.

La paix ayant mis fin aux troisièmes guerres de la religion, mon curateur me donna quelque peu d'argent avec le bail pour tout titre de ma terre des Landes. M'étant acheminé à Blois muni de cette pièce , et d'une fièvre quarte qui ne me vouloit point quitter , j'y apris qu'un maître-d'hôtel du duc de Longueville s'étoit rendu mon héritier et emparé de mon bien. Je le fus trouver pour lui faire voir que je n'avois pas encore besoin d'héritier ; mais il me reçut fort mal, il ne voulut point me reconnaître, et, me traitant d'imposteur, il me dit, me soutint en face, et offrit de le prouver: «« Que j'avois été tué au combat de Savignac , et qu'il en fourniroit de bonnes attestations. »

Ce procédé inique me toucha à un point, joint au mauvais état où je me trouvois, et à la dureté de mes parens maternels qui me tournèrent le dos en haine de ma religion, que ma fièvre quarte devint continue, et me réduisit dans un si piteux état que je crus à cette fois-là mourir tout de bon. Dans les transports frénétiques que l'ardeur de ma fièvre me causa, je prédis un jour à mes mauvais parens qu'un tems viendroit qu'ils me feroient hommage , et rechercheroient mon amitié.

Mon fermier, qui me vint voir, me reconnut bien pour Théodore- Agrippa d'Aubigné, à la cicatrice qui m'étoit restée d'un charbon au coin du front , lorsque je fus atteint de la peste à la grande contagion d'Orléans ; mais le pendart, me voyant si mal et sans espérance de vie , n'en fit pas semblant ; et me traita aussi Um que les antres d'infâme imposteur, pour

s'exempter de me payer trois amiées d'arrérages de son bail qu'il me devoit. Me trouvant dans une si dure extrémité, méconnu de ma famille, dénué d'argent, moqué de mon fermier, privé de toute sorte de secours , et avec une grosse fièvre, je me fis porter par bateau à Orléans, où j'arrivai à demi morU Dans ce pitoyable état, j'eus le courage de me présenter devant les juges, qui me permirent de plaider moi-même ma cause ; ce que je fis en termes si pathétiques, et j'exposai ma misère d'une manière si touchante, que mes juges, justement irrités contre mes parties, s'étant levés de leurs places, ç'écrièrent tous d'une voix: »» Qu'il n'y avoit que le fils du feu sieur d'Aubigné qui pût parler ainsi,» et condamnèrent mes adversaires à me demander pardon , et à me faire raison de mon bien.

M' étant donc remis, au moyen de ce jugement, en possession de mon médiocre héritage, je devins incontinent amoureux d,e Diane Salviati, fille aînée du sieur de Talcy. Cet amour me mit en tête la poésie françoise, et ce fut alors que, pour plaire à ma maîtresse, je composai ce que l'on a depuis appelle le Printemps d\iubi' gné , où , pour dire la vçrité , il y a plusieurs endroits peu limés , mais en récompease une certaine fureur poétique que les gens du métief loueront toujours.

A quelque tems de là, la guerre de Mons en Hainaut se commençant , je dressai une compagnie pour y aller servir, et je m'en fiis à Paris lors des noces du roi de Navarre, pour avoir ma commission. A peine y fus-je arrivé que jç me trouvai contraint d'en repartir, pour avoir blessé au visage un archer qui me vouloit arrêter servant de second à un mien ami dans un duel. La journée de la Saint-Barthélemi arriva à trois jours de là , où vraisemblablement j'aurois péri sans cette aventure.

Je veux, mes enfans, vous donner ici un exemple du pouvoir que Dieu s'est réservé sur le courage des hommes. Lorsque j'apris la nouvelle du massacre de la Saint-Barthélemi, je me trouvois accompagné de quatre-vingts soldats de ma compagnie , parmi lesquels II y en avoit certainement une douzaine des plus braves et des plus déterminés qui fussent en France, et je me promenois avec eux sans penser à rien quand une voix s' étant fait entendre et mise à crier sans nul dessein ni ancien raport à notre

MÉMOIRES EW2

troupe, nous nous mimes tous à fiiir comme un troupeau de moutons jusqu'à perte d'haleine; et puis nous étant pris par la main trois ou quatre ensemble, un chacun se mit à contempler son compagnon témoin de sa peur et de s^ fuite, et à rougir de honte d'avoir pris l'alarme si mal à propos. D'où nous conclûmes tous que Dieu ne donnoit pas le courage et l'entendement , mais qu'il ne faisoit seulement que le prêter.

Le lendemain de cette terreur panique, quar rante de mes mêmes soldat^ allèrent à la rencontre de six cens de ces massacreurs de Paris, qui descendoient par la Loire d'Orléans à Boisgenci, et s'étant cachés derrière la levée, ils les attaquèrent quand ils en virept un bon nombre à terre, et les ramenèrent battant et tuant jusqu'à leurs batteaux. Après cette rencontre, je me retirai à Tf^^cy, et j'envoyai quarante de mes soldats à Sancerre, me réservant, aveo ceux qui vouloient bien courre ma fortune, pour La Rochelle.

Je me tins caclié au dit Talcy pendant quelques mois, où contant un jour au père de ma maitresse mes infortunes, et comme le defTaut de moyens m'empêchoit de me rendre à La Ro chelle, cevieillard m'interrompit en médisant: «Vous m'avez autrefois cpnté que les originaux de l'entreprise d'Amboise avoient été confiés à feu votre père, et que, dans Tune des pièces, le seing du chancelier de l'Hôpital, gui est présentement retiré en sa maison près d'Étampes, s'y trouvoit : c'est un homme qui n est plus rien, et qui a désavoué votre parti ; si vou» voulez je lui envoyerai dire que vous avez cette pièce entre les mains, cl je me fais fort de vous faire donner dix mille écus, soit par lui, ou par ceux qui voudront s'en servir pour le perdre. <« Je ne répartis pointa ce discours, mais le quittantdansl'instant, je m'en fus prendre à ma chambre un sac de velours tanné, où étoient renfermés tous ces papiers, et le lui apportant, je lui montrai toutes les susdites pièces, après quoy je les repris de sa main, et les jetlai dans le feu ei^ sa présence, ce qui donna lieu audit sieur de Talcy de me tancer rudement. Sur quoi je lui répliquai : « J'ai brûlé toutes ces écritures, de peur qu'elles ne me fissent brûler dans la suite, car j'aurois pu succomber à la tentation. » Le jour d'après le bon homrne prenant par la pain l'amapt de ^ fille, lui tint ce

[nli\

DE D*AUBïGNE.

propos : « Ëneore qoè vous ne m'ayez poim ouvert ¥08 penséesvj'ftt àe trop bons yenx poar M m'être pas aperçu de votre amour pour ma fiUe. Vous voyez qu'elle est recherchée de plusieurs qui vous surpassent de beaucoup en biens et en honneurs ; cependant ces papiers que hier vous brûlâtes, de crainte, dites- vous, quMIs ne vous fissent brûler, m'ont échauffe aussi à vous Are que Je vous soubaHe pour mon beau-fils.** A quoi je répondis : « Monsieur, cet acte ne mérite pas une si haute récompense, ni que, pour un trésor assez médiocre et mal acquis, vous m'en donniez un que je préfère à une couronne. »

Quelques jours après ceci, m'étant allé promener par la Beauce, je mis pied à terre dans on village , où un hocoine, qui m'en vouloit et ^i m'avoit suivi monté sur un cheval turc, faillit à me tuer sur la porte du cabaret. Dans cette surprise je we saisis de Tépée du cuisinier, que je trouvai sous ma main, et je courus en pantoufles au devant de mon assassin qui revenoit à la charge. L'émotion où je me trou vois me fit donner de la télé contre celle de son ebevaU ce qui m'étourdit un peu ; mais, reprenant aussitôt mes esprits, je lui allongeai un coup d'epée sans le blesser pareequ'il étoit armé, de sorte que je lui en fournis un second aadeflBiut de la cuirasse, qui entra environ d'iûi demi pied dans le corps; ensuite, le voulant démonter, le pied me glissa sur la glace, et je tombai par terre. Ce que voyant mon ennemi, il revint sur moi et me donna deux coups d'epée, d^nt l'un que je reçus à la tête me fit une très griève blessure. Cela ne m'empéeha pas pourtant, tout blessé que j'étojs,de me relever, de me jeter sur lui, et de colleter ; mais le traitjre, donnant.des deux à son cheval, me rejetta une seconde fois par terre tout couvert de sang, et se sauva. Je me fis alors reporter au cabaret pour m'y faire panser ; mais, comme jecon- Bus aux mines du chirurgien que ma playe étoit dangereuse, j'en partis avant le jour, sans vouloir qu'on me levât le premier appareil, dans le dessein d'aller mourir enure les bras de Diane Salviati ma maîtresse.

La traite de vingt-deux lieues que je fis pour cela sans reposer me fit perd^ tant de sang, qu'en arrivant chez le sieur de Talcy , je tombai évanoui» et demeurai sans sentiment^ sans fooB» et lanftcoDOMittsaiiee. Oq me fit revenir

de cet état à force de restaurflns, et on a cru depuis que, sans cette grande hémorragie je n'aurois pu vivre long-temp8,nî me moriginer, à cause du sang bouillant qui me dominoit naturellement, et qui me faisoit précipiter aveuglément danstoutes sortes de périls.

Mes parens ayant à la fin aprtsle lieu de ma retraite, engagèrent l'évêque d'Orléans à envoyer son promoteur avec six officiers de justice au sieur de Talcy, pour le contraindre à remettre son hôte entre leurs mains ; mais n'en ayant pu venir à bout, et voyant tous leurs efforts inutiles, ils furent obligés de s'en retourner à vuide, après avoir menacé de revenir avec main forte raser la maison. Tout ce qui venoit de se passer m'ayant été aussitôt raporté, je montai dans le moment à cheval, et ayant joint ces messieurs à deux lieues de Talcy, je fis, le pistolet à la main, abjurer au promoteur tous les articles de la croyance du papisme, et je le forçai de me donner une attestation en forme, pour la décharge du père de ma maîtresse.

L'amour et la pauvreté m'empéchant de me rendre à La RocheUe suivant mon premier dessein, je me mis à poursuivre la conclusion de mon mariage ; mais le chevalier Salviati, oncle de mon accordée, le rompit absolument, sur la différence de religion qui étoît entre nous, ce qui m'affligea si sensiblement que j'en tombai grièvement malade. Je fus >isité durant ma maladie par plusieurs médecins, et^entr'autres, de Postel, qui me conseilla de me confesser pour empêcher que je ne fusse massacré par les catholiques; ce que n'ayant pas voulu faire, il resta auprès de moi jusqu'à ma guérison , afin de rompre les mauvais desseins que l'on pourroit tramer contre ma vie.

Après la paix de La Rochelle et la rupture sans ressource de mon mariage avec Diane Salviati, le duc d'Alençon ayant commencé à faire de secrettes menées à la cour avec le roi de Navarre, un maître d'hôtel de ce dernier, nommé Estoumeau, conseilla à son maître de m'attacher à son service, tant en considération des màites du feu sieur d'Aubigné mon père, que parce que j'étois un homme déterminé, qui ne trouvoit rien de troj^ chaud ni de trop froid. Ce marché se conclut en secret et sur le point de la prison du comte de Muntgommery ; mais cûinnie le roi de Navarre étoit akm prîsûQtttor

hd-méme et éclairé de près, ii fiit arrêté qoe je resterois auprès da sieur de Fervaques, grand ennemi des huguenots en ce temps-là, comme si jem'étois donné à lui. M'étant donc mis à la suite dudit Fervaques, la Poupelière et un ministre de Normandie me mirent en tête le dessein de sauver le comte de Montgommery, ce que je pouvois entreprendre sans fraude, n'ayant encore prêté aucun serment. Vous pouvez lire ce que je fis dans cette occasion sous le titre de guidon de Fervaques, et celui d'écuyer du roi de Navarre, au livre 2, chapitre 7 du second tome de mon Histoire de France.

Ce fut dans ces entrefaites que mon nouveau maître, averti de ce qui se brassoit, me fit venir auprès de lui; et j'arrivai à Yincennes comme le roi Charles IX s'y mouroit. L'ayant ensuite voulu voir mort dans son lit, je fus rencontré au sortir de sa chambre par la reine-mère, qui, prévenue par Matignon qui me haîssoit personnellement pour lui avoir dans une rencontre présenté un pistolet à la tête, et qui d'ailleurs aussi bien que cette princesse étoit ennemi de mon nom, m'attaqua et me menaça en me reprochant qu'elle savoit ce que j'avois machiné en Normandie, et que je ressemblois à mon père. A quoi ayant répondu : « Dieu m'en fasse grâce!*» je reconnusà ses mines qu'elle cberchoit de l'œil un capitaine des gardes pour me faire mettre la main sur le collet, ne se trouvant alors auprès d'elle que le seul monsieur de Lansac, qui n'étoit homme à l'entreprendre ; ce qui me fit retirer au plus vite ; et je me serois même retiré tout à &it de la cour si les conjurations du roi de Navarre et les prières de Fervaques ne m'en avoient détourné. Ce dernier, de plus, en &isant force reniemens de Dieu selon sa louable coutume, dit à la reinenmère : «qu'il répondoit de son guidon.*» Je ne restai pourtant guères à la suite de la cour; car le même Fervaques m'emmena avec tous les autres officiers de guerre de mon maître, qui y étoit toujours détenu prisonnier, au voyage d'Allemagne, où je me trouvai à la prise d'Archicourt, et j'y entrai le premier, ainsi que j'avois déjà fait à l'escarmouche ou combat du pont d'Aisne. Je fhs encore le lendemain à la bataille de Dormans, et je fis tout cela sans avoir voulu prêter serment, à cause de la forte envie que je conser vois toujours de sauver le susdit comte de Montgommery.

MÉMOIRES [lS7d]

Dans cette mâée de DomMiiio6, àU dls^ tance de trente pas des rangs, je me jettai au milieu des ennemis, je fis tout mon possible pour prendre quelque chef; mais je ne pus arrêter qu'un gentilhomme de Champagne, nommé des Vergers, qui m'offrit plusieurs fois une bonne rançon de même qu'un cheval qu'il montoit sans que je fosse tenté de ses ofi^. Au contraire je les refosai toutes en lui disant, ces vers d'un psaume :

Hélas ! combien m'est ennuyeuse Cette demeure malbeoreuse !

Ce voyage me mit en grande familiarité avec monseigneur de Guise, ce qui me servit à me maintenir à la cour et à Uer une é&oite intdligence entre mon maître et ce prince; laqudle parvint à un point qu'ils couchoient, buvoient et mangeoient ensemble, faisant de même leurs mascarades, ballets et carrousels dont je composois les devises et donnots les desseins. Ce fut alors que je fis la tragédie de la Cirei, que la reine-mère empêcha d'être jouée à cause de la dépense; mais elle le fat depuis aux noces du duc de Joyeuse, et le roi Henry III en & tous les frais.

Je me fis aussi bientôt connoitre entre les courtisans et les dames par mes bons mots et vives reparties; tds par exemple ^'étant un jour assis sur un banc dans Pantfchâmbre du roi, trois filles de la reine-mère, Termes, Boardeilles et Beaulieu, qui faisoient bien à elles trois cent quarante ans, voulant me turlu^ner comme im nouveau débarqué sur mes babUlemens, et une d'elles m'ayant demandé effrontément et d'un ton moqueur : « Que contemple:&-vouslà, monsieur? — Les antiquités delà cour, mesdames,» répondis-je sur le même ton. De quoi restant toutes confoses, elles me demandèrent mon amitié, et à faire ligue offensive et defiensive avec moi. Ce burlesque mot, suivi de plusieurs autres de même nature, me mit en grand commerce avec te beau sexe, et divers combats dont je me tirai avec avastaige m'acquirent l'estime des ooortisans. C'étott la mode en ce temps là de se distinguer pur des actions folles et déterminées. Une fols j'^taquai, moi quatrième, trente badaus de Paris, la plupart armés de hallebardes, et je les mis ^ fuite. Une autre fois, je fis tête moi seul à un grand nombre d'archers, qui vouloieat ftfrtier

tl574]

lesenfâiig do marquis de fraûs, ce qui leur donlurle temps de se sanver. Dans une antre rencontre, je chargeai les gardes du maresebal de Montmorenei, attroupés autour de l'hôtellerie du Chapeau rouge pour prendre Penraques qui 7 logeolt, et je les contraignis de se retirer. Farvaqoes et moi nous retirant un soir à notre logis, accompagnés d'un page et de quelques raiets, nous ftmes attaqua de gayeté de cœur, par treiee matois arûnés de Jacques de maille et de secrètes, qui nous blessèrent tous deux ; cependant nous nous démêlâmes bravement de leurs mains. Toutesces diverses querelles, avec d'autres combats que je fis encore à pied et à cheval en la ctMnpagnie du brave Bussy, me mkent en si grande rq[)utation, que ce fitvori du duc d'AIecb^n, qui m'avoit pris en amitié depuis que j'avois servi de second à Fervaques contre lui, m'engagea un jour, par un trait de folie, avec quelques jeunesseîgneurs de la cour, tels que les comtes de Curton, de Sagonne, de Précigny , etc. , d'entrer l'épée à la main dans le corps degarde delà ville, d'où, après avoir été fort end)esogné, désarmé et arrêté, je trouvai pourtant le moyen de ravoir mon épée et de me sauver.

Diane Salviati, mon ancienne maîtresse, s'étant trouvée un jour à un tournoi, où j'eus l'honneur de jouter avec le roi de Navarre, iBon mattre, et lesdeux frkes lorrains de Guise et de Mayenne, et ou tous quatre en remportâmes la gloire, conçut tant de diagrin et tomba dans ime si grande mélancolie en envisageant la perte qu'elle avoit foite en moi par la grande estioM où elle me voyoit k la cour, qu'eDe y succomba et mourut peu de temps après, ne pouvant (dus se flater que notre mariage, qui avoit été rompu à cause de la diversité de religion, comme je l'ai raporté ci-dessus, pût jamais se renouer, parce qu'eUe étoit alors promise à limeux. '

n arriva dans ce temps-là que la reine-mère s'avisa un jour de rqnt>cher au roi de Navarre que Falledie, son maître d'Iwytel, et ses écuyers n'aBolenC point à la messe; ce qui fat cause que le roi Henry m me demanda un mardi après Pâques, comme mon mahre jouoit à la paume avec messieurs les princes de Lorraine, si j*avois bit mes Pâques; à quoi je répondis tout interdit : « Belle demande, sire !--Quand et qud jour les avez-vous fiiites, poursuivit le roi? XVÏ" SIECLE , La PI et U PU

DE D'ÂUBIGNÉ.

-^Vendredi dernier, répKquai-je,»» ne sachant pas qu'il n'y avoit que ce pauvre jour dans toute Tannée ou il ne se disoit point de messe ni où Ton ne communioit point. Cette réplique donna Heu à monsieur de Guise de me dire tout haut i «* Ho ! pour le coup, d'Aubigné, tu ne sais guè-^ res bien Um catédiisme,» ce qui fit rire toute la compagnie, à la réserve de la reine-mère, qui me fit observer de très près. Or avoit-elle dans ce temps-là vingt ou trente espions qui étoient pour la plupart de francs scélérats; un d'entr'eux, nommé du Buisson, ayant feint d'avoir suborné Faîne Dangeau pour assassiner le duc de Guise , je découvris ce complot qui visoit à perdre ledit Dangeau, et je le révélai à Fervaques à Lyon; lequel me conseilla de tuer ce du Buisson dans une rue écartée, où il menoit ordinairement Dangeau pour le faire soupçonner: ce que j'aurois exécuté» si Nambué n'avoit point été tué dans cette rue pour un autre fait à peu près de la même espèce, dans le temps que du Buisson y venoit à son rendezvous.

Je me brouillai ensuite avec Fervaques parce que je m'avisai un jour de faire des remontrances, avec la franchise d'un bon Gaulois, à la dame de Carnavalet sur son inceste avec ledit Fervaques, etsurremprisonnementqu'elleavolt fait &ire de ht comtesse de Maurevert, sa mère. Ce qui ayant déplu audit sieur, il jura Dieu de me faire mourir ; et, pour exécuter ce dessein au péril d'autrui, il avertit le duc de Guise que du Buisson avoit comploté avec Dangeau de lui jouer un mauvais tour, et que moi, d'AubIgné, je le lui soutiendvois en fieice. Quoique je fusse bien informé du véritable dessein de du Buisson, cependant, me trouvant engagé, je m'en fos au coucher de ce prince et lui offris de m'enfermer dans le jeu de paume, s'il le vouloit bien, avec ce traître, pour lui faire confesser la vérité du complot qu'il avoit formé avec Dangeau. Le duc de Guise, s'apercevant au commencement de ce propos que du Buisson étoit appuyé sur sa chaise, il lui ordonna d'aller voir au Louvre ce que l'on y faisoit; et puis, répondant à mon offre, il me dit : «D'Aubigné, mon ami, ce n'est pas assez du poignard et de r épée pour te démêler de cette querelle ; tu au rois encore à combattre la reine-mère, car ce drAle ^intrigue d'un métier que tu ne sais pas, lia été i moi jusqu'à présent, mais il ne mai)-

géra phs de sa vie de mou pii^.>» Si je fos channé de k générosité et de la diicrétiOD de ce prince, je ne fus pas moins touché des marques de bonté qu'il me donna en ce rencontre. Fervaques ayant ainsi échoué dans sa première trahison envers moi, et voulant tenir la promesse qu'il avoit faite à la Carnavalet, sa cousine, de tuer son faiseur de remontrances, se mit un soir à contrefaire le désespéré, et me pria de venir me promener avec lui derrière la Coulture de Sainte-Catherine, sans vouloir absolument que je prisse un poignard que me portait mon laquais ; ce qui me fit d'abord soupçonner qu'il avoit quelque mauvais dessein contre moi. Je ne laissai pourtant pas de le suivre, et comme nous fûmes sur un petit pont de voirie que Ton a depuis 6té; il commença par me tenir ce langage : « D'Aubigné, mon ami, étant résolu de quitter le monde, je n'y regrette que toi. Je suis venu ici pour me tuer ; donne-moi une embrassade, et puis je mourrai content.it A ces mots, me reculant d'un pas, je lui dis : «Monsieur, vous m'avez dit autrefois que le plus grand soûlas que vous pourriez avoir seroit de pouvoir d'un coup de poignard emmener avec vous en l'autre monde le meilleur de vos amis; je vous conseille à cette heure de ne point mourir pour un su^et dont l'étoffe et la façon ne valent rien, mais, pour le coup, trêve d'embrassades, je vous en prie.» Fervaques, tirant alors sonépéeet son poignard, s'en vint tête baissée contre moi, et me dit, en reniant Dieu: «* Puisque tu te défies de moi, il faut que nous mourions tous deux. *» Sur quoi je lui répliquai : <« Ce sera vous tout seul, si je puis ; *» et, reculant trois ou quatre pas, je me mis en garde. Fervaques me voyant en cette posture, s'arrêta tout court; et, jettant à terre son épée et son poignard, il se mit à genoux et à contrefaire l'insensé, me priant de le tuer. Ce que n'ayant pas voulu faire, nous nous en allâmes chacun de notre coté; mais comme je fus assez simple à quelque temps de là , pour me réconcilier avec Fervaques, ce scélérat me fit donner dans un potage du poison qui me fit faire quatre-vingts selles dans un jour, et ensuite tomber les cheveux et peler la peau , ce que je ne sus que longtemps après par un médecin nommé Stellatus, qui me le révéla, et lequel m' avoit traité de cet accident. Il me raconta de plus que Fervaques Tavoit menacé de

le poignarder, s'il m'apreDOit jamais qoe j'eusoe été empoisonné.

Le même Fervaques dans la suite, n'ayant pu obtenir pour lui le govvemenoent de Normandie, se mit en tête d'en faire pourvoir le roi de Ql^varre, persuadé qu'il y auroit sous lui k principale autorité. JU fit pour cela tout son possible, et usa de toutes sortes de cajollerios pour se bien rai^rier avec moi. afin que je portasse mon maître, dont je possédois alora toute la confiance, à concourir dans cedesseia^ ee qui donna lieu à la délibération qui est décrite au second tome de mon Histoire de France, livre u, chapitre 18, où je n'ai pas ja* gé à propos de raporter toutes les petites circonstances que je viens de dire.

Enfin, après un assez long séjour à la cow, je m'en partis avec le roi de Navarre, mon mat^ tre. Ce prince, dépité de tous les déboires qu'il y recevoit chaque jour et des galanteries de ia reine sa femme, résoht de s'en retirer et de mettre la Loire entre elle et lui. U Ceignit pour cela d'aller à la chasse du cdté de livry , el soudain que la ciiasse fut commencée il s'en départit suivi d'un petit nombre de ses plus in* timesconfidens dont j'étois du nombre, et s'en vint passer la Seine au pont de Poissy; de là foire une petite repue dans un village près dt Montfort-l'Amaury, où lui étant arrivé d'aller faire ses affaires dans un tet à cochons, une vieille qui le surprit en cet état lui auroit fendu la tête par derrière d'un coup de serpe, sans moi qui parai le coup. Sur quoi je dis à mon maître pour le réjouir : «Si vous eussiez ev cette fin honorable, je vous aurois fait en sUle de saint Innocent une telle cpitafe :

Cy-gft un roi grand par merveille, Qdi moanit comme Dieu permet, 0*1» eoop de âerpe <nioe vfeUe, âlMl eall «taioa <tasi M iBt

U arriva encore cette même journée une autre plaisante avanture au roi de Navarre. Un gentilhomme voyant notre troupe s'aprocber de son village, vint au-devant pour la détourner d'y aller loger; et, prenant Roquelaure pour le chef, parce qu'il étoit le mieux doré, U le pria d'exempter son village de logement; ce qui lui fut accordé à condition de nous guider jusqu'à Châteauneuf , et cela en vue seulement de l'empêcher de porter à la cour la nouvelle

d« Mtre mardie. Ce gentfihmiflMddtte en cheminant avec nons se mil à entretenir ie roi de Navarre des galanteries de la conr, et particulièrement des amours des princesses, où la reine sa femme en étott une des premières actrices, en racontant des tonrs qui levoient la paiUe; dont fot force au bon prince d'en rire comme les années. Maïs ce fttt bien le diable quand, arHvtttt de nuit k la porte de Châteauneuf, Frontenac cria au capitaine Lépine, maréchal des logis de notre maître, qui commandoit dans la place, et qui étoU à une toureHe : « Ouvrez lite la porte au roi de Navarre, votre seigneur. «Notre pauvre chroniqueurdesamours des princesses, qui reconnut à ces mots notre maître, m prit une telle frayeur, que je ta» obligé, afin de le rassurer, de lui faire prendre un chemin détourné pour s'en retourner oh» lui, où U n'arriva de trois Jours, tant la peur lui avoit troublé la eerveHe.

De Chftteauneuf nous vînmes à Alençon et ensuite à Saumur , nul de notre troupe n'ayant fiftit sur la route aucune profession de religion, excepté la Roque el moi qui firnesk Cène. Peu de jours après, Lav&rdin s'étant rendu audit Saumur, je m'en aUai avec lui à la guerre au pays du Maine, et je gagnai dans cette course la cornette de Saint^Faican. La cov de Fraace se rendit dans ce tem»4à à Thooars, et mon màktt en débaucha et en attira i son service trente^leux gaians, avec lesquels je me trouval au combat décrit dans mon Histoire, livre H, diapitre 19.

A quelque temps de là, le roi de Navarre s'étant acheminé pour la seconde fols en Gascogm), Fervaques y fit de nouveau diverses entreprises sur ma vie; et il s'y tint même caché durant trois mois après avoir pris son congé, lui étant force de se retirer pour trouver lieu d'aceompUr sa vengeance. Ce fut alors que commencèrent les amours de mon maître pour la jeune Tignonviile, qui résista vertueusement à ses poursuites tant qu'elle fut fiUe. Ce prince voulut m'engagera être son entremetteur dans ceue intrigue, persuadé que rien ne m'étoit impossible ; mais, quelque vicieux que je fusse an d'autres choses, et quoique je n'eusse peutêtre pas relusé ce service à un nuen compagnon, je pris par pur caprice uneteUe aversion pour cet emploî et lenomderufien, que je quattfioia vice de besace, que je ne voulus jamais

t)Ê D*AUBIGNÊ.

en cda complaire à mon mattre, quoiqu'il me fh d'infinies caresses et promesses pour m'^y engager jusqu'à se mettre à genoux devant moi les mains jointes, afin dem'exciter à avoir cette complaisance pour lui.

Cette résistance à ses volontés Payant dépité, il changea de baterie en mon endroit pour m'amener à ses fins, de manière que s'étant intrigué pour cela dans la querelle que j'avois avec Fervaques; il médit un jour en bonne compagnie : -D'Aubigné, Fervaques dit qu'il n'a point usé envers vous des trahisons que vous lui imputez, et qu'il est prêt de vous combattre sur ce sujet. •• Sur quoi je répondis : « Sire, il ne me pouvoit feire porter cette parole honorable par un homme de meilleure maison; j'ai eu l'honneur d'être son guidon ; en cette considération je le saluerai du chapeau avant que de mettre l'épée à la main.» Cette afbire en demeura là; car ce prince se trémoussant fort pour nous accommoder, qui étoit le but qu'il s'étoit proposé pour me gagner, je le fis souvenir du serment que nous lui avions prêté ensemble, quand il nous fit l'honneur de notis baiser à la joue. Or, ce serment étoft de n'en venir jamais à un combat entre nous, que l'un ou Tautre n'y fût forcé par son compagnon, cequirendoit notre acooâimodement inutile.

Fervaques persévérant donctians ses mauvais desseins contre ma vie, la Boulaie et Saint- Gelals, son cousin, avec qui passant par le Poitou j'avois fait connoissance et amitié par le moyen d'un joueur de lut. nommé Tougiras,qui avoit été à feu mon père et qui étoit alors audit la Boulaie, voulurent m'accompagner toujours; d'où il avint un jotir qu'étant avec eux au confier de mon maître, deux gentilshommes de mes amis en convièrent d'autres, tels que Mont*dton, Bertauville, etc., à m'attendre avec ma compagnie dans une garderobeet assis sur des coffres jusqu'à une heure après minuit, pour, en me reconduisant chez moi, me garantir des embuscades que ledit Fervaques me dressoit journellement.

n m'en dressa une à Leitoure, un soir que je m'en revenois setd à mon logis, dont je me th^i hectreusement ; car je trouvai un gentilhomme bourguignon nommé Saquenay , qui étoit à lui, qui m'attendoit au coin d'une rue avec deux pistolets prêts à tirer ; maïs je ne lui en donnai pas le temps, parce cjue je lui sautai

xMÉMOIRES

prestement à la gorge» etque Je loiôtaî ses pistolets avant qu'il en pût foire osag^. Gooune ce gentîlhoaime m'avoit antrefois suivi à la guerre, et qu'il me témoigna n'être là qu'à contrecœur et par force, je ne lui fis point de mal« et je lui rendis même ses pistolets; ce qui le toucha si fort, qu'ilme jura ne plus attenter à ma vie,me promettant de plus de m'avertir de tous les complots que Fervaques formeroit c(mtremoià l'avenir.

Ledit Fervaques voyant donc tous ses mauvais desseftis avortés, et que je me tenois sur mes gardes, se détermina à la fin à abandonner la cour du roi de Navarre. Mais, avant de s'en aller, il dit à Feuquières, fille d'honneur de madame Catherine de Bourbon, qu'il étoit biai marri de toutes les méchancetés qu'il avoit faites à son ancien ami, et qu'il vouloit m'aller dire adieu pour m'en demander pardon. Ce qui m'ayant été raporté, je courus vite à son logis pour le prévenir de sa bonne volonté; mais, comme je montois son escalier, je rencontrai la Roque qui le descendoit; lequel me fit aussitôt retourner sur mes pas, en me découvrant que c'étoit un piège que ce traître m'avoit tendu pour pouvoir me tuer à coup sûr avant son départ.

La résistance que j'avois aportée aux désirs de mon maître touchant la TignonvlUe commença alors à me foire décliner peu à peu de la grande foveur où j'étois auprès de lui ; ce qui engageâmes amis, qui s'étoîent aperçus de cette décadence, à me foire de continuelles rem(mtrances pour me porter à avoir quelque complaisance pour les plaisirs du roi de I<iavarre. Un jour entr'autres, Foulbcm et un sien camarade m'entreprirent sur ce sqjet six lieues durant, me représentant que les papistes ne foisoient pas tant les scrupuleux, et qu'ils i^assujétissoient sans répugnance aux passions de notre commun maître, afindegagner son coeur; qu'ainsi je ne de vois point foire si fort le difficile, d'autant plus que cela pourroit dans la suite aporter un grand préjudice à la religion réformée et aux églises protestantes, parce que Roquelaure, Lavardin et autres catholiques, en se prêtant à ses désirs» gagneroieut toute sa confiance et en éloigneroient les huguenots , ce que. tous tant que nous étions devions empêcher, et moi plus que nul autre, d'autant que personne ne m'égalant en savoir, en éloquence, en poésie et en gentillesses de cour, il m'étoit

aisé, si je le vouiois, de gagaerson ooMur et de devenir son uni^e confident. Enfin, ils ne cessèrent de me prêcher jusqu'à ce que nous fassions arrivés au gite, où, en mettant pied à terre, je me contentai de leur répondre :« Vous dites donc qu'il me fout forcer mon naturel pour le bien de notre religion, et que Dieu m'a départi de grands dons pour cela;mais, auboat du compte, tous vos beaux discours ne tendent qu'à me persuader de devenir maquereau. »

Plus je témoignois de répugnance à fovoriser les amours du roi de Navarre, plus ce prince s'opiniâtroit à vouloir que je le fisse; et, jugeant que si je ne k foisois pas le point d'bcmneur m'en resteroit, il fit tout son possiUe pour foire croire que je n'étois pas aussi scrupuleux ^ particulier que je le voulois paroître en public. Dans cette vue, il se prévalut d'une aventure où, allant de nuit avec lui à un rendezvous de galanterie, il s'étoit presque trouvé dans la nécessité de tirer Fépée contre des batteurs de pavé, et où je m'étois jette au-devant de sa personne pour la couvrir de mon corps, et empêcher qu'il ne hii méiavint. Il prit donc à tâche de raconter cette aventure aux ministres et aux autres principaux huguenots de sa cour, afiectant de me donner beaucoup de louanges en aparenee, mais me décriant en effet, comme c'étoit son dessein , parce qu'il donnoit à entendre par ià que je le servois clandestinement dans ses amours. Enfin, comme c'étoit le plus rusé et le plus madré prince qu'il y eût au monde, il n'y eut sortes de malices qu'il ne mît en usage pour, en me suscitant de mauvaises affaires, me forcée à devenir son confident , jusques là qu'il se mit à me retrancher de mes ^pointemens, et à prendre piaiâr à gâter mes habits pour me mettre &ï dépense, afin que la nécessite me rendit plus complaisant, et qu'il pût par là m'amener à son but.

Le roi de Navarre m'ayant dépêché un jour secrètement, du moins en aparence, pour aller disposer à la guerre les provinces de Guienne, Périgord, Xaintonge, Angoumois, Auais, Poitou, Touraine, Anjou, le Maine, le Perdie, la Beauce, i'Isle de France, «Normandie, et puis passer après dans l'Artois à la foveur de quelques intelligenoes asses douteuses et dangereuses qu'il y avoit, à peine me fus^e nûs en chemin que la reine-mère en lut avertie, et me

tî577]

mit àdos phistetinpartîfipoar me prendre, ain^ que je l'ai décrit an second tome de mon Histoire, livre m, chapitre 4.11 soffitdonc d'ajouter ici qu'en chemin faisant je composai la harangue que le baron de Mirembeau a depuis prononcée à l'assemblée générale de nos églises ; et qu'en m'en revenant de ce voyage, je rencontrai une troupe de gens de guerre qui marchoit pour surprendre Saint-Gelais, dont je me fis prendre prisonnier afin d'aller plus sûrement avertir ledit Saint-Gelais mon ami de ladite entreprise. J'y fus conduit par les gens de Yansay sur le point que monsieur de DanviUe mardioît à Taffiiire des rois, et mon dit ami me donna les coureurs à mener dans cette occasion où j'eus ma casaque percée d'une arqudmsade.

Etant revenu en Gascogne de ma longue et périlleuse course, mon maître me donna, à moi d'AubIgné son écuyer, son portrait pour toute gratification; de quoi je lus si piqué que j'écrivis au bas ce quatrain :

ce priooe «t <réinii0e mtwe; Je De sçay qui diable Fa bii :

Car il récompense en peinture Ceux qui le senrent eo effet.

Peu après mon arrivée, j'exécutai avec la Noue la folle entreprise décrite en mon Histoire livre ni, chapitre 6, sous le nom du lieutenant de Vachonnièrei. Aprenez pourtant deux de mes vanités, que j*y ai obmises à dessein : l'une, que j'ôtai mes brassards avant que d'allar à la charge, parce que j'étois le seul qui en eût; Fautre, qu'au fort du combat, je pris mon épée de la main gauche, pour éteindre de la droite un brasselet de cheveux de ma maîtresse, qui y étoit attaché, et qui brûloit d'une arquebusade qui l'avoit touché et embrasé. Le capitaine du Boui^, à qui j'eus af&ire, me mamla entr'autres choses après le combat : «Qu'il s'étoit bien aperçu de ce cpie j'avois fait; et, pour me^ marquer une intrépidité pareille à la mienne, il avoit alors dessiné un monde et une croix avec la pointe de son épée sur le sable.» Echapé de ce péril, j'encourus bientôt celui de Saint- Macaris décrit asseï au long à la fin du susdit chapitre de mon Histoire.

L'emprf80ement que je témoignois à rechercher toutes les occasions périlleuses pour me distinguer du commun, et à me trouvar par-

t)Ê D'AUBIGNÉ.

tout où il y àVoit de la gloire à aquerir m'attira la haine et l'envie du roi de Navarre, à cause des louanges qui m'en revenoient, et qu'il vouloit toutes pour lui seul. Sur quoi je dirai une chose : qu'il souffroit impatiemment qu'on louât ceux de ses serviteurs qui avoient fiait les plus belles actions à la guerre et qui lui avoient rendu les plus grands services. Enfin sa jalousie contre moi ne l'empêcha pas néanmoins, qu'inquiet de ce qui se passoit en Languedoc , il ne m'y envoyât, et j'y terminai la négociation raportée au chapitre 7 du iii<> livre de mon Histoire. Outre une infinité de risques que je courus dans cette commission, je fis encore à mon retour une faute notable pour être trop passionné huguenot ; car, au lieu de raporter à monsieur de la Noue, seul chargé de m'écouter, les infidélités que j'avois remarquées dans mon voyage en plusieurs du parti, je fus assez imprudent pour en faire part à mon maître et les publier tout haut; ce que je ne devois faire que dans la suite des tems, et selon les occurrences décrites au chapitre 12 du iii« livre de mon Histoire.

Je ne puis m'empécher de vous dire en cet endroit, mes enfans, qu'incontinent après mon retour de Languedoc, mon maître, à qui j'avois eul'imprudence, ou plutôt l'audace dédire qu'il y avoit des traîtres parmi nous et qu'il les connoissoit bien, forma la résolution de me faire poignarder, et jetter ensuite dans la rivière pour en 6ter la connoissance. Ce qu'ayant appris, je le fus trouver, et lui tins ce langage en bonne compagnie : «Quoy ! Sire, vous avez pu penser à la mort d'un serviteur que Dieu a choisi pour être l'instrument de la conservation de votre vie ; service que je ne vous reproche point, non plus que toutes les blessures que j'ai reçues pour votre querelle; mais bien de vous avoir servi fidèlement et avec zèle, sans que vous ayez pu faire de moi un flateur ni un maquereau. Dieu vous veuille pardonner ma mort pourchassée; vous pouvez connoitre au discours que je vous tiens le peu de cas que je fais de ma vie.» Un tel discours, trop libre, pour ne pas dire imprudent, offensa si grièvement le roi de Navarre qu'après m'avoir fait plusieurs réparties très aigres, il se leva de taÛe, outré de dépit et de colère contre moi ; ce qui soit dit en passant, pour vous avertir de ne prendre jamais de pareilles libertés auprès de vos maîtres.

n est bon Aiissf de vom fiaiire remarquer à ce mijet que, n'étant pas encore bien rétabli d'une fièvre continue qui m'avoit duré huit jours, et qui m'avoit pris au sortir de Fentretien ci-dessus, Je fbs appelle en duel sans en avoir donné h moindre occasion, et obligé de choisir pour armes dans ce combat prémédité un poignard d'une main et un pistolet de l'autre, ne pouvant à cause de ma grande foi blesse me servir d'une épée. Ce duel pourtant n'ayant point eu d'effet, mes amis qui se doutoient d'où il m'étoit venu, me conseillèrent de me retirer de la cour; ce que je fis,et m'en allai à Caltel-geloux, oùf ayois du commandement. Or, il est à remarquer que, lorsque je fus prendre congé du roi de Navarre, plusieurs gentilshommes qui étoient à hii voulurent m'y accompagner ; il y avoit entr'autres,

Constant, Ste-Marie, L A Rambures.

J'allai donc avec ces gentishommes tous à cheval à la rencontre de mon maître qui revenoit de la promenade , ei , sans mettre pied à terre ni aucun de ma troupe, je me licenciai de lui, et sortis à l'instant de Nérac.

Arrivé que je fus à Castel-geloux, j'écrivis à Lavardin en ces termes :

« Monsieur, je vous feis ressouvenir de la franchise dont j'usai à votre égard , lorsque je me rendis sur votre parole au rendez -vous qui m'avoit été marqué par le sieur de la Magdelaine, quoique j'eusse eu plusieurs avertissemens qu'il n'y avoit point de sûreté pour moi , ce qui est avoir mis tout Favantage de Fappel de mon côté. Or, quelque douteuse que vous ayez rendu dans ce rencontre, sinon votre foi, du moins votre prévoyance, si ledit de la Magdelaine a envie d'en découdre, il y a un beau pré entre Castel-geloux et Nérac, où je prendrai tel lieu et telle heure que vous voudrez assigner, sans autre assurance que votre parole.

Je SUIS , etc. *

Ayant envoyé cette lettre, je me tins préparé pour ce nouveau duel; mais le sieur de la Magdelaine avoit apparemment perdu Fenvie de se battre, car il ne taupa point à ma proposition* A quelque temps de là, je me trouvai au périlleux combat décrit au chapitre 12 de mon Histoire; et ce fut au retour de ce combat que, gardant le lit pour les blessures que j'y avois reçues , je fis écrire sous moi par le juge de Castel-geloux les premières stances de mes tra<« giques.

MÉMOIRES [isiT]

n faut que je vaut rac<mte encore iei une grande marque de la jalousie de mon ouitre contre moi. Peu après le susdit combat, le jeune Bacoue s'en étant allé à Agen, le roi de Navarre, qui y étoit pour lors, Finterrogea de la manière dont il s'étoit passé ; et Bacoue en en faisant le récit, ne garda aucune mesure à me louer, soit parce que les jeunes gens outrent pour l'ordinaire les louanges ou les blâmes qu'ils donnent, soit qu'il crût que quelques-uns de ses camarades et hii m'étoient redevables de la vie, les ayant par mes vigoureuses charges tirés des mains des ennemis. Comme donc il raoontoîk qu'il avoit vu d'Aubigné dire entrer la moitié de son pistolet entre la cuirasse et le coUet de buffle du eapiuine Metan, avant que de le tirer, mon maître Fappella menteur; ce qui l'engagea à écrire à des parens qu'il avoit à Castelgeloux, pour les prier de lui mander ce qu'ils en savoi^t. Leur réponse venue, il k fit voir à Lavardin, qui fut par là cimvaincQ de la vérité de ce qu'il avoit avancé , el qui y lut de plus que les deux Méges , Bastanes et trois autres, montroient les blessures qu'ils avoient reçues de moi d'Aubigné, pendant que j'élois renversé par terre. Lavardin ayant rapporté ces choses au roi de Navarre, y ajouta que le capitaine Dominge s'étoit trouvé des plus avancés dans ce susdit combat, et y avoit &it des mm^veilles.

Or ,ce capitaine avoit fait serment de ne point retourner à la cour de Navarre, qu'il n'e&t aidé auparavant à battre les ennemis -, ee qui m'excita, lorsque je fus guéri de mes biessures , de le mener à la guerre vers Bayonne, où j'eus la rencontre décrite au chapitre 12 de mon Histoire. Dominge, ayant ainsi satisfiiit à son serment,retourna à Agen;et s'en fut trouver le roi de Navarre dans un jeu de paume oà il jouoit avec Lavardin; lequel Lavardin, sitôt qu'il le vit, quitta la partie pour le questionner. Cehiicl fit un bel éloge de moi , sinon en termes si outrés, du moins plus judiaeux que ceux àotA s'étoit servi le jeune Bacoue ; mais il fit par là si mal sa cour à notre commun maître qu'il en perdit ses bonnes grâces, et la récompense de trente-huit arquebusades qu'il avoit reçues à son service. Remarquée sur cela, mes en&ns, de quoi sont susceptibles les grands , voire les plus grands et les meilleurs. Le rot de Navarre mon iBattre» quoique brave et doué de graiyiea

tUTT]

vertuft , étoit d'une lutare envieuse; ii blàmoU vol(»uiers les fautes de ses serviteurs , et ne 90uffiroit qu'avec peine qu cm leur donnât des louanges quand ils Caisoient bien.

Vacbonnières, gouverneur de Castel-geloux, étant mort dans ces entrefaites, toute la ville résolut de demander pour moi ce gouverne* ment, tant par Tamitié qu elle me porloit , que parce que j'étoîs le lieutenant du deffunt ; ce que j'empêchai , me voyant alors si mal dans les bonnes grâces de mon maître, que je ne voulus pas m'eiposer à la bonté d'un refus. Je reçus encore dans ce tempsrià une autre mor. tifieation ; car ayant pris par escalade Casteinau-ile-Maumes voisin de Bonvdeaux, la dame du lieu y qui s'étoit insinuée dans fes bonnes grâces et dans le lit de Lavardin, fit désavouer sans peine les chefs de cette entreprise et en ordonner la réparation, malgré tout^ les remontrances des sieurs de Meru ^ et de la Noue, qui s'y opposoient au nom de tout le parti réformé.

Ceu de Castel-geloux s'opini&trant toutefois i vouloir garder cette place, et la dame de Castelnau, par ses sollicitations, ayant bit avancer monsieurde Yillarspourrassiégeravçcquatorze pièces de .canon, sur la promesse du roi de Navarre de n'y envoyer aucun secours, je m'y jettai comme ee général en faisoit les aproches avec ciÎMiuante soldats et près de deux cens arquebusiers à cheval ; ce qui fit une telle montre» que monsieurde Villars, croyant que ce fût un secours contre la promesse bute de n'y en point envoyer, battit aux champs et se retira vers Ifanciet.

Cette entreprise ainsi avortée, Lavardin essaya de ci^rrompre quelques soldats de Castelgelout demeurés en garnison audit Castelnau , en leur faisant entendre qu'étant leur colonel « on ne pourroit les taxer de trahison s'il déféroient à ses ordres qui étoient de prêter la main à la SaUe-de-Chiroa papiste, pour surprendre U place. C» soldais me référèrent le tout; et, les ayant instruits de ee quHIs avoient à faire, je fis mine de mener ma garnison à la guerre, el étant rentré de nuit avec elle, je reçus les papistes à bons coups d'arquebuses. U y en demeura quarante-six sur la place, et je fus blessé dans eette occasion. Le roi de Navarre fut si piqué de cette affaire qu'il envoya le seigneur du tieu à Gaatei-geloux avec mena- H) inMèon Sli (ta ooMéliMe 4le MOQUiioreDey .

DE D'AUBIGNÉ

ABf

ces de &ire assiéger ceux des leurs qui étoient à Castelnau, avec quatre canons ; à quoi on répondit: «Quequienavoit méprisé quatorze n'en craindroit pas quatre. »iA paix s'étant faite peu après, je quittai Castel-geloux ; mais avant d'en partir, j'écrivis un adieu au roi de Navarre mon maître, en ces termes :

<• Sire , votre mémoire vous reprochera douze années de mes servicesi et douze playes reçues sur mon corps en vous servant. Elle vous fera souvenir de votre prison, et que la main qui vous écrit en a rompu les verrouils. Enfin, elle vous dira que cette même main est demeurée pure auprès de vous, vuide de vos bienfaits et exempte de corruption, tant de la part de vos ennemis que de la vôtre. Par cette lettre je vous reeom*> mande à Dieu, à qui je donne mes services passés, et à vous ceux de Taveuir; par lesquels je m'eflbrcerai de votis faire connoitre qu'en me perdant, vous avez perdu votre, etc. *>

Je voulus passer par Agen en me retirant de Castel-geloux, pour y remercier madame de la Roque qui m'a voit toujours servi de mère dans toutes mes disgrâces et afQictions. M'en étant donc allé chez eUe, j'y trouvai un grand épagneul qui avoit accoutumé de coucher sur les pieds du roi de Navarre, et scmvent dans son lit, entre Frontenac et lui. Cette pauvre béte, qui étoit alors abandonnée de son maître et qui mouroit de fahn, m'ayant d'abord reoonnu, vint aussitôt à moi et me fit cent caresses. De quoi je fus si touché et si attendri, que je mis ee malheureux chien en pension chez une femme delà ville, fiiisant graver sur son collier ee sonnet:

Le fldelle CHron, qui couchoit autrefolB

Sur Tolre fit sacré , couche ores sur la dure.

C'est ce fiddle chieo , qui apprit de nature

A bke des amis et di96 traîtres te cMx ;

Cest lui qui elfrayolt les brigands de sa wii ,

Des dents les assassins. D*ôà Tient donc qall eodara '

La faim» le froid, les c««ps, les dédains et Fta^Jurt,

Payement couiumler du service des rois?

Sa fierté, n beauté, sajeunesse agréable *

Le fit diérir de vous; mais II fut redoutable A vos haineux, aux siens, pour sa dextérité.

Courtisans, qui jetiez vos dédaigneuses vues Sur oe chien délaissé, mort de faim par les rues. Attendez ce loyer de la fidélité.

Le roi de Navarre passant le lendemain à Agep, le panvre Gtron hi flot amené ainsi ac^

contré ; ce qui le fit changer de couleur en lisant ces vers, et rester tout confus. Mais, à qudque temsde là, il se trouva encore plus embarrassé lorsqu'à une assemblée généralle qui se tint à Sainte-Foi, les députés de Languedoc lui demandèrent où étoit d'Aubigné, et ce qu'il avoit fait d'un si utile serviteur , qui avoit sauvé la province. Il leur répondit pourtantqu'il le réputoit toujours sien,et qu'il le rappelleroit bientôt auprès de lui.

Mon dessein, mes enfans, en partant de Castel-geloux, étoit d'aller visiter mes amisde Poitou, de vendre mon bien, et d'aller ensuite offrir mes services au prince Casimir, second fils de l'électeur Palatin, dont j'avois l'honneur d'être connu. Mais il me succéda autrement ; car, en arrivant à Saint-Gelais, etavant même que j'eusse mis pied à terre, ayant aperçu à une fenêtre du logis Susanne de Lezay, de la maison de Vivonne, j'en devins dans l'instant si éperdument amoureux que je terminai mon voyage chez les sieurs de Saint-Gelais et de la Boulaie, qui saisirent cette occasion aux cheveux pour me retenir, en vue de me charger de divers projets qu'ils avoient formés. A quoi ils n'eurent pas grande peine à réussir; car l'ennui du repos, le désir de la religion et l'envie de me taire regretter par mon ingrat maître, firent que jeUupai à toutes leurs propositions.

Ce fut dans cette vue que je fus reconnoitre Nantes où je pensai être arrêté, et où mon voyage fut infructueux, n'ayant pas trouvé les choses disposées à pouvoir former aucune entreprise sur cette ville. De retour, j'en formai une sur Montaigu, et ensuite une autre sur Limoges, à laquelle je fus incité par les sieurs du Prinçay et du Bouchet, qui trouvoient en moi, à ce qu'ils disoient, outre la suffisance, assez de crédit envers leshuguenots,pour me faire avouer de tout ce que j'entreprendrois en leur faveur. Cettedernière entreprise est décrite tout au long au livre iv de mon Histoire, chapitre 4, tome U. J'ajouterai seulement ici la prédiction que je fis aux deux misérables condamnés à perdre la tête, que, sur le point de leur suplice,je leur spécifiai le nombre de coups qu'ils recevroieut chacun.

Les reproches que le roi de Navarre avoit essuyés à mon sujet, et un secret déplaisir de me trouver à redire en bien des rencontres,avoient petit à petit fait impression sur son esprit; ^cl-

MÉMOtRES [15781

ques infidâités qu il avoit éprouvées et connues l'augmentèrent ; la jalousie et la crainte, qu'en me donnant au prince Casimir, je ne hii facilitasse les moyens de se faire le protecteur de nos églises; enfin , plusieurs beaux traits qu'il aprenoit de moi et qu'il redisoit à ses courtisans ; tout cela joint ensemble le fit résoudre à la fin de me rapeller auprès de lui, et il m'écrivit pour cela quatre lettres ccmséeatiTes, que je jettai au feu en les recevant. Mais mon mécontentement cessa lorsque j'eus aprls qu'étant averti de mon entreprise sur Limoges, et ensuite que j'y avoîs été fait prisonnier, il avoit mis à part quelques bagues de la reine sa fenune pour payer ma rançon et me tirer de prison ; joint que la nouvelle étant venue que j'avois eu la tête tranchée, il en avoit témoigné un grand deuil et perdu le repos ; tout cela me toucha à mon tour, et me détermina à retourner à wa service.

Pendant mon éiotgnement de la cour de Navarre, la Boulaie, se trouvant un jour avec le sieur de la Magddaine, se mit à lui parler de la susdite querelle qu'il avoit eue avec moi ; et celui-ci kd ayant confessé qu'on nous avoit voulu commettreenseBd)le sans aucune raison, l'autre encore fort jeune le piqua là dessus d'honneur, et lui dit que, s'il voîdoit, il lui feroit voir son ami d'Aubigné l'épée ^ la main. De quoi étant averti, j'écrivis Missitôt à la Boulaie qu'il donnât à souper et à coudi^ aixfit la Magdelaine un tel jour, afin qu'il pût partir avec son hôte du matin, et se trouver sur le chemin de Barbaste à Nérac, pour se battre en chemise avec l'épée et le poignard. Je vins pour cet effet en poste, de Mer près d'Orléans où j'étais pour lors, à Castd-gdoux ; d'où j'envoyai incontinent un hquais à Barbaste, qui me rapportaune lettre de la Boulaie,par laqudle il me mandoit que k marché étoit boudé, et que la Magdelaine souperoit et coucbaroit avec lui, pour se trouver à l'asaîgnaticm que j'avois indiquée. La partie ainsi liée, je me levai de grand matin, priai Dieu dévotement, déjeunai bien, et m'en, fus au rendez-vous, où, après avoir demeuré demie heure, je vis venir deux cavaliers.Un desquds, qui étoit la Boidaie, sitôt qu'il m'aperçut, s'en vint à moi au galop, etmecriade loin,«Mirade! et pokitde guerre! notre homme s'est trouvé à minuit perclus de tous se9 membres par up catharre, oY^Âlà, lui

répondis^, Peffetde mn prières da matiii. » Cela dit, je m'» retournai à'Castel-^oux. Hais» boit ans qNrès; ayant rencontré à Montauban le même la Magdelaine, qui a voit son épée et qui marcboit fort roide, je lui envoyai demander par Frontenac s'il étoit assez bien guéri pour faire un assaut, vu qu'il aimoit tant les duels. A quoi il répondit que non; et Frontenac me vint apporter la réponse bors la ville où j'étois allé attendre ledit Magdelaine, ayant fait cette escapade contre le sentiment de mes amis, à cause de la réputation où étoit ce champion, de rude joueur, pour avoir tué buit gentilshommes en combat singulier, sans y avoir répandu une goutte de son sang.

La nouvelle de mon retour auprès de mon maître divulguée, toute la jeune noblesse de la cour de r^varre, qui avoit Csdt une société sous, le nom de Démogorgonistes, parceque le chef de leur troupe s'apelloit Démogorgon, vint an-devant de moi le jour que j'arrivai à Nérac ; ce qui m'y lit faire une entrée assez facétieuse. U faut que je come encore un trait boufon d'un nommé de Cour, garçon très plaisant et très vaillant, qoe j'avois mis autrefois auprès du roi de Navarre pour lui servir de valet de chambre, mais qui, lors de ma disgrâce, n'y voulut rester, quelques instances que lui en fit ce prince, et voulut à toute force suivre ma mauvaise fortune. Comme donc je m'en venois à Nérac avec lui , et que je savois que la paix étant faite il n'y avoit rien à craindre par les chemins, je l'envoyai devant pour anoncer ma venue. Le roi de Navarre l'ayant reconnu, lui demanda, d'où il veiioit. A quoi il répondit: «oui, » et, comme il coniinnoit toujours de répondre oui horsde propos, à toutes questions qu'on lui faisoit, il dit eniSn: « Sire, je dis toujours oui, parceque ce qui &it chasser les gens de bien d'auprès les rois, c'est pour ne pas proféra ce mot d'oui àtoutes les drâandesqu'ils leur font.»

Je fus reçu de mon maître avec de grandes caresse» et beaucoup de belles promesses expiatoires, ce qui engagea la reine sa femme à itte gracieuse et à me traiter très familièrement, espàrant de moi de certains services dont eltefbt frustrée. Peu de jours après mon arrivée à Nérac, le roi de Navarre minutant en son esprit une nouvelle guerre, ne consulta pour la réaou(|bre que le vicomte de Turenne, Favas, Coiislant, et mc^. De ces cinq que nous étions XVI-siicLB, LaPLeiLaPI.

DE lyAUBIGNÉ.

à ce pourparler, les quatre premiers étant passionnément amoureux, et, ne prenant conseil que de leurs maîtresses, qui vouloient absolument la guerre pour se venger de quelques injures qu'elles croyoient avoir reçues de la cour de France, elle y fut résolue ; ce qui la fit surnommer la Guerre des Amoureux, parceque les mignons d'Henri in, y furent pareillement incités par leurs maîtresses, qui vouloient de leur côté tirer vanité de la bravoure que leurs amans y feroient paroitre. Vous trouverez cette guerre des amoureux décrite au livre iv, de mon Histoire, chapitre 5, tome U.

J'ai dii ci-dessus que les marques d'amitié que le roi de Navarre m'avoit témoignées au sujet de l'entreprise de Limoges m'avoient induit à retourner à son service; je vous conjure, mes enCans, de bien lire tout ce que j'ai écrit de cette entreprise au commencement du chapitre 4 que je viens de citer, parceque vous y trouverez des instructions notables dont vous pourrez tirer profit. Lisez encore dans le chapitre suivant la prise d'armes pour la guerre des amoureux ; et, au chapitre 6, la prise de Montaigu,où vous verrez ce qu'y fit votre père, et les périls qu'il y courut. Mais lisez surtout, et avec attention, au chapitre 10 du susdit livre, l'entreprise de Blaie, dans laquelle, si je commis quelque faute, ce fut en ce qu'étant revenu à notre troupe, qui, en mon absence avoit conclu à s'en retourner, je n'usai pas d'une assez grande précaution pour bien assurer mes échelles. Remarquez de plus l'éclat que la vanité me fit faire et la parole audacieuse que je proférai alors, de laquelle Dieu me punit justement, et laquelle me coûta bien cher dans la suite; parole enfin qui donna lieu à Pardaillan de dire à mon maître : « qu'il ne fut jamais si malavisé de donner un gouvernement à un esprit de cette trempe, et a un courage si altier et si indépendant. **

L'entreprise de Blaie manquée, je me retirai à Montaigu, où ayant apris que le comte de la Rochefoucaut avoit mené à Nérac Usson gouverneur de Pons, qui avoit conté l'affaire de Blaie à mon désavantage, j'en partis avec Lallu et trois autres gentilshommes qui avoient assisté à cette entreprise, et fis avec eux au travers d'une infinité de périls quatre-vingts lieues qu'il y a de cette place à Nérac. Le lendemain de mon arrivée je priai le roi de Na-

varre de faire venir en notre pré^nce Usson et monsieur de la Rocbefoucaat, pour que je pusde me justifier devant eux de la susdite affaire, que je racontai et déduisis mot à mot d'une feçon que d'Usson fut forcé de l'avouer telle que je la venois de rapporter ; de sorte que mon maître me permit de donner un démenti à quiconque y voudroit altérer la moindre chose, ce qui ne se put faire sans que quelques-uns de la suite de ce gouverneur ne s'en sentissent offensés; d'où s'ensuivirent plusieurs appels qui se terminèrent par un accord, en conséquence duquel le roi de Navarre fit une déclaration à mon avantage, que vous trouverez dans mes papiers, et que vous devez garder soigneusement comme un titre honnorable à votre maison.

Ce voyage fut cause que je me trouvai à Wérac lorsque le maréchal de Biron y. vint faire la bravade décrite au chapitre t de mon Histoire. Trouvant alors une terreur épidémique dans les huguenots de Gascogne, je ramassai quelques anciens amis de Castef-geloux, avec qui je fis si bonne contenance, que je rassurai notre cour épouvantée, où il ne se trou voit dans ce moment que les deux princesses, la reine de Navarre et la soôur de mon maître, qui relevèrent mon action beaucoup plus qu'elle ne le méritoit devant ceux qui avoient témoigné quelque peur, et qui par conséquent n'étotent pas de trop bonne humeur.

L'affaire qui m'avoit mené à Nérac s'estant terminée de la manière susdite, je m'en retournai à Montaigu, accompagné de quinze arquebusiers à cheval. Je fus sur ma route attaqué auprès de Cours par soixante chevau-légersde la Haït; mais je sus si bien prendre mes avantages que je sortis à mon honneur de ce combat, où trois gentilshommes de ce parti restèrent morts sur la place. Poursuivant après mon voyage, peu s'en fallut que je ne reçusse une grande escorne dans les vignes de Saint- Preux, vers Jamac; car, comme je marchois a minuit, moi cinquième, dans un sentier étroit, je vis venir à ma rencontre des gens de cheval qui sans marchander Ae chargèrent à grands coups d'épée. Et il est vrai de dire que , si moi et mes compagnons, qui ne voulions que passer, eussions pu prendre le large, nous l'aurions fait , parce que nous nous trouvions pour lors au milieu de quatre garnisons ennemies, Ce-

MÈMOÎftËS [1600]

pendant c'eftt été pour nous une fort grande honte, puisque ceux qui nous donnoient une 9i chaude ailarme n^étoient en tout que quatre : deux prêtres et deux ivrognes, qui s^étoient juré d'attaquer tout ce qu'ils trouverment en leur chemin; de quoi ils furent raisonnablement punis.

Je passai à Montaigu cette année en gentils exercices de guerre; la cavalerie qui étoit divisée en trois brigades, alloit tour à tour en parti : la Boulaie , gouverneur de h place^ en menoit une, Saint-Étienne l'autre, et mol la troisième. Cette dernière acquit dans le pays le surnom des Albanois, parée qu'eUe étoit continuellement en course. J'eus affaire dans une de ces courses à Pelissonnières, cornette Manche du duc de Mayenne, qui s'en sauva avee un bras cassé d'un coup de pistolet, laissant huit des siens sur la place. Je deffis dans une autre une compagnie du régiment de Bruère, vers Angers. Cependant Montaigu fat assiégé. Vous pouvez voir les préparatifs de ce siège et sa fin, aux chapitres 15 et 19 de mon Histoire ; à quoi /ajouterai que pendant Tannée que je demeurai à Montaigu il y eut <fix trahisons de brassées sur cette place, qi^ firent jouer la corde et le poignard sur ceux qui les tramoient, parce que je les découvris toutes à la physionomie des traîtres; et que, de trente sorties que firent les assiégés, où fon se battit rudement, j'en conduisis vingt4ïcuf, Saint-Étienne en ayant voulu faire une à la tète des Bas-Poitevins, pour ravaller un peu la gloire que les Albanois avoient acquise dans les leurs. Mais le piteux succès qu'die eut servit au contraire à l'augmenter davantage. Vous saurez encore que le capitaine mandé par te comte du Lude fat moi, de même que toutes autres actions, qui sont décrites dans les susdits chapitres sous un nom emprunté, sont aussi pareillement de moi.

Cette guerre, ditte des Amoureux, n'ayant été qu'un feu de paDIe, la paix se it ; et je m'en allai à Liboume, où je trouvai une assez grande assemblée de princes et où je négociai ce qui est écrit au chapitre 2, liv. y, tome second de mon Histoire. Il faut seulement que je raconte en cet endroit quelques-unes de mes galanteries, que je n'ai pas osé mettre dans ma susdite Histoire.

Me trouvant un jour avec le maréchal d'An* ^ille, sur le bord de la Dordogne, ledit mare-

chai 86 mit à foire de grands soupirs, et, arrachant on morceau d'écorced'oa arbre, il écrivit dessus les vers latios qui suivent, au s^jet d'une dinie qu'd aimoitalora :

Oceani féUt properas si, flurocD, ad oras ,

Llttus et Itesperkim tangere ftita «hniBt, Sblepanm, et Sqaidns <|ul jam dtoeolvor ifi uiidM,

EmtiMSiwi tMiyiiiB«4 vid» nota font.

Sic poteiU, teneraa urit gyg flamma mediiHaa ,

Mena tameo patrib vivere Ibrsan aquis.

n voulut ensuite jettcr cette écorce dans la rivière, et se mit pour cela à genoux; mais je l'en empêchai, et, m^n étant saisi, je tradnisis dans l'instant ces dysiiques latins sur la même écorce en ces vers lyriques :

DE D'AUBIGNE.

,iiieooartdetea«iiH Va rendre Tocéan proepëre; Si la fortune moins amère , Après tant de morts et de maux , Permet aux bienbeureui raisseacnt le rifipagne ma douce mèra De aMer leor esde beHe et oWre Avecles flou deaet OaiBbeaux, Paie une pause, pour me prendre.

Et me prends afin de me rendre A cet bOTÛB dlstlUés en pleurs ; Le fiMi , qui brûle mes rnooefles , Povra , tant ooTer set ardenrt, Vhrre en ses oodet noorilles.

Cet impromptu me concilia Famitié dudit maréchal, et l'engagea dans la suite à vouloir avoir avec moi quelques conférences sur le fait de la religion.

y<>us pouvez lire maintenant le bon service que ^e rendis dans Taffaire rapportée au \^ livre, ^om. II, de mon Histoire, chapitre 4. Peu de tewnps après le roi de Navarre étant en peine d*un grand armement que faisoient le sieur de Lansac d'un côté, et le vicomte d'Aubeterre de Tautre, sous le (aux prétexte d'une querelle particulière, Lussan, qui étoit du secret, et qui n'étoit pas content de la part qu'on lui vouloit . donner dans la peau de l'ours qu'on minutoit de prendre, vint trouver mon maître à la chasse, et lui révéla que le but du susdit armement tendoit à surprendre La Rochelle par la grille qui est au-devant des moulins de Saint- Micolas. Cequi l'engagea à m'y dépécher aussitôt pour en avertir les Rochellois, auxquels je demandai qu'ils nommassent trois hommes fidèles avec qui je pusse délibérer sur un secret

que j'avois à leur commuiûquer. Sur quoi m'ayant répondu 'qu'ils étoient tous fidèles; qu'on pouvoit sûrement leur confier toutes choses, et qu'ils désiroient tous savoir ce secret, je leur répliquai que Jésus- Christ qui étoit plus habile qu'eux avoit bien trouvé un traître parmi ses apôtres, et que je leur baisois les mains s'ils- ne changeoient de langage. Cette brusque répartie fit qu'ils me nommèrent trois de leurs plus notables bourgeois, que je menai avec moi visiter les susdites grilles qui se trou* vèrent toutes limées, à Texception de deux barreaux ; ce qu'ayant reconnu, je leur proposai de dresser une embuscade à ces surpreneurs de places ; mais ils saignèrent du nez, et je ne pus jamais les y faire résoudre.

Lesdits sieurs deLiansac et d'Aubeterre ayant ainsi échoué dans leur entreprise, se remirent à un mois de là en campagne avec leurs troupes. Sur quoi ayant promis à mon maître de mire avorter tous leurs desseins, je pris avec moi quelques-uns de ses gardes et autres soldats, au nombre de dix en tout, et avec cette petite troupe d'élite je me mêlai au milieu des ennemis. Comme ils marcboient de nuit, je les suivis ainsi de nuit, sans être découvert, prenant mon quartier à part quand le jour paroissoit, en résolution de me jetter, à la faveur des ténèbres, dans la première ville qu'ils feroient mine d'attaquer, et de revenir ensuite, après y avoir pris un renfort de quelques arquebusiers, dresser une embuscade à un quart de lieue de la place aux avanturiers qui se pressent d'arriver les premiers, ce qui est un moyen sûr pour faire échouer toutes les surprises de places. Mais je n'en fus pas à la peine, le tout s'étant passé en pure promenade.

A quelque tems de là, le roi de Navarre passant un jour à Cadillac, pria le grand François de Candale, assez connu par ce nom, de lui faire voir son excellent cabinet, ce qu'il voulut bien faire à condition qu'il n'y entreroit pas d'ignares. <« Non, mon oncle, dit mon maître; je n'y mènerai personne qui ne soit plus capable de le voir et d'en connoître le prix que moi. » *I1 ne prit donc avec lui que les sieurs de Clervant, Duplessis Momay, de Sainte-Aldegonde, Constant, Pélisson, et moi d'Aubigne. La compagnie s'amusa d'abord à faire lever le poids d'un canon par une petite machiner qu'un enfant de six ans tenoit entre ses mains. Comme

elle éloit fort attentive à cette opération, je me mis à considérer xm marbre noir de sept pieds en quarré qui servoH de table au bon seigneur de Candale, et ayant aperçu un crayon, j'écrivis dessus, pendant qu'on raisonnait sur la petite machine, ce dystique latin,

Non islbasc, prioceps, regem traciare doceto, , Sed docia regni pondéra ferre maou.

* Cela fait , je recouvris le marbre et rejoignis la compagnie, qui étant arrivée à ce marbre , monsieur de Candale dit à mon maître : «Voici taa table;» et ayant ôté la couverture, et vu Cedistique, il s'écria: «Ha ! il y a ici un homme.» — « Comment, reprit le roi de Navarre, croyezvous que les autres soient des bêtes? Je vous prie, mon oncle, de deviner à la mine qui vous jugez capable d'avoir fait ce coup ; » ce qui fournit matière à d'assez plaisans propos.

La reine-mère étant venue faire un voyage en Languedoc donna en s'en retournant un rendez-vous à Saint-Maixent au roi de Navàihre; et la reine sa femme, qui s'en alloit avec sa mère à la cour de France, l'y accompagna. Bans ce lieu, cette princesse, qui depuis quelque temps m'avoit pris en grande aversion, tant pour le peu de |complaisance que j'avois eue à ses volontés, que parcequ'elle me soupçonnoit d'être l'auteur d'une malice faite à madame de Duras sa confidente et favorite, ou du moins d'avoir induit Clermont d'Ambolse à la iaire, dans ce lieu, dis je, la reine de Navarre se jetta aux pieds de son mari, et, ayant engagé la reine sa mère de la seconder dans son dessein, le pria avec larmes de vouloir bien pour l'amour d'elle me bannir de sa cour, et ne me plus jamais voir ; ce qu'il lui promit. Cette princesse, entr'autres choses, ne me pouvoit pardonner quelques bons mots que j'avois proférés, surtout celui-ci. La maréchale de Retz avoit donné à d'Entragues, son amant, un cœur de diamants ; la reine de Navarre, ayant rendu ledit d'Entragues inconstant, exigea de lui, pour rendre encore son triomphe plus beau, qu'il lui donnât ce cœur de diamants. Or, comme j'étois partisan de ladite maréchale contre la reioe de Navarre, et qu'elle se vantoit à tous propos d'avoir ce cœur de diamants]: «Elle l'a en effet , dis-je, parcequ'il n'y a que le sang des boucs'qui puisse graver et faire impression

Mon maitre donc, en vertu de sa promesse, me congédia en public ; mats U me dit en particulier de rester, et de me tenir bien caché pendant le jour, afin que je pusse venir passer toutes les nuits dans sa chambre ; ce qui me donna lieu, à la faveur de cette feinte disgrâce, de connoître mes vrais ou (aux amis. Je pris ce temps-là pour aller faire l'amour à la susdite Susanne de Lezay, et, dans mon absence, le roi de Navarre écrivit en ma faveur plusieurs lettres à ma maîtresse Jegquelles étant réputées contrefaites par mes rivaux et quelques parens de la damoiselle, il vint lui-même au lieu oà elle demeuroit pour les avouer siennes, et pour honorer la recherche de son domestique, par faire des courses de bagues et mascarades, ce qui mit tout le Poitou en joye, à cause que mon amour me fit faire à l'envi de mon maître plusieurs ballets, tournois, carrousels et combats à la barrière ; et même le prince de Condé, le comte de la Rocbefoucaut et diverses autres personnes de distinction se trouvèrent à quelques-unes de ces fêtes ; lesquelles donnèrent aussi sujet à plusieurs gentilshommes du pays de redoubler la haine et l'envie qu'ils me portoient, ne pouvant souffrir un courtisan qui éblouissoit leurs yeux, mais qui ne leur en étoit pas pour cela plus agréable.

Il faut, mes enfans, puisque je suis sur le chapitre de mes amours, que je vous raconte, entre autres ruses dont je me servis pour faire agréer ma recherche , un stratagème que je mis en usage pour hâter la conclusion de mon mariage. J'embouchai pour cet effet la Tifïardière mon ami, qui, feignant de se réconcilier avec Baugouin, curateur de ma maîtresse, de quelques altercations survenues entre eux, lui ditun jour : «Vous êtes importuné delarecherche de d'Aubigné et des sollicitations que plusieurs personnes de qualité vous font pour avoir votre consentement à son mariage avec votre pupille ; comme je sais que vous avez d'autres vues, et que vous êtes même engagé ailleurs, >si vous voulez me jurer de ne me point déceler, jj3 vous enseignerai un moyen pour voas débarrasser de lut sans qu'il s'en puisse plaindre. « Ce que Baugouin lui ayant promis avec force embrassades, la Tiffardière poursuivitainsi son discours.*» Il faut que vous lui disiez que vous êtes persuadé qu'il fait honneur à votre pupille en la recherchant en mariage,

ri58â]

pour être un gentilhomme de bon liea et très accompli ; mais que malheureusement pour lui ses rivaux ont répandu des bruits qui font tort à sa réputation ; que vous le priez de se souvenir que dans un festin, où- quelques-uns firent voir des lettres de Fervaques, qui parloient tort mal de lui, il dit à la vérité à ceux-là que s'il ne pouvoit leur enfler le cœur avec des démentis, il leur entleroit le visage par des souf< flets, à quoi il ne lui fût riofi r^ndu; ce qui l'émut dans la suite à envoyer un démenti en forme audit Fervaques, ainsi que lui Baugouin savoit bien que son honneur étoit demeuré sauf dans ces rencontres; mais qu'à l'égard des mauvais bruits répandus contre sa personne, comme ils étoient parvenus aux oreilles de mesdames de Retz, de Dampierre, de Brissac, de la Rochefoucaut et autres gens tous parens de mademoiselle de Lezay, il désiroit pour sa justification leur montrer qu'il n'avoit point inconsidérément agréé la recherche de lui d'Aubigné ; qu'il falloit donc pour cela &ire ensemble un compromis par lequel lesdits parens de sa maîtresse s'oMigeroient de consentir à'son mariage, et d'ensigner le contrat, tout aussitôt qu'il leur auroit produit de bons titres de sa noblesse et de l'ancienneté de sa maison, avec promesse aussi de sa part que, s'il ne pouvoit satis&ire à ce que dessus il se départiroit entièrement de sa poursuite. •« Je sais très bien, continua la Tiffardière, qu'il est dans l'impos* sibilité de produire de telles pièces, et par conséquent vous serez délivré de sa persécution, et de rembarras où vous mettent toutes les recommandations que vous recevrez en sa faveur.»»

Baugouin prenant le tout pour bon, et charmé d'un pareil expédient, qu'il croyoit in&illible pour ses vues, embrassa tout de nouveau et du meilleur de son cœur la TifEardière, et lui fit mille remerclmens, résolu de suivre ponctuellement son conseil. De sorte que le susdit compromis ayant été fait aux conditions y apposées, il ne Ait plus question que d'accomplir ces conditions ; de quoi je ne fus guères embarrassé, parceque j'avois heureusement recouvré et par hasard (je dis par hasard, comme ne m'étant jamais guères soucié de tout ce qui pouvoit prouver mon illustre extraction) les titres de ma maison avec quelques meubles qui avoient été mis en dépôt dans le château d'Ar-

DE D'AUBIGNÉ

chtac. Ainsi étant sûr de mon fait, et voulant amener à mon point ma fourberie, je choisis le sieur de Gomiou, un des parens de ma maîtresse, pour le faire dépositaire de mon petit trésor, en déclarant hautement que si quelqu'autre parent que celui-ci, en âge de se battre, se vouloit mêler de mon afiTaire, il auroit certainement à se battre avec moi.

Le seigneur de G)miou ayant donc assemblé dans son logis les sieurs Desmarets, Baugouin et Bataille pour examiner mes papiers, ils y trouvèrent un fiit curieux, arrivé au sujet d'une querelle et d'un procès qu'avoit eu le feu sieur d'Aubigné mon père avec un gentilhomme nommé Ardené, pours'étre battus ensemble aux honneurs d'une procession. Us y virent de plus qu'il étoit de la maison d'Aubigni d'Anjou ; ce qui se vérifia parce que le susdit Ardené, qui avoit fait intervenir les gens du roi contre mon père dans le procès qu'41 lui avoit intenté, lequel avoit duré trois ans et avoit coûté plus de mille écus, au sujet des francs-fiefs, avoit contraint mon père de produire à la fin des contrats de mariage, et une filiation de six lignées, qui commençoit par un Savari d'Aubigni, gouverneur du château de Chinon pour le roi d'Angleterre. Il avoit même fait plus ; car il avoit tiré acte de la visite d'une chapelle bâtie par icelui Savari, ou se trouvoient les armes de notre maison, qui porte de gueules à un lion d'argent rampant, armé et lampassé d'or. Ceux de la Jousselinière, descendus du même estoc, ont depuis hermine leur lion pour s'être alliés dans la maison de Bretagne. Toutes ces choses étant ainsi justifiées, certifiées et signées par les quatre dessusdits, j'épousai enfin Suzanne de Lezay ma maîtresse, après avoir essuyé bien des traverses dans mon amour, suivant la teneur du susdit compromis, au retour d'un voyage que j'avois fait, pendant toutes ces vérifications, à la cour de Navarre.

Je ne demeurai que trois semaines avec ma nouvelle épouse, ayant été obligé de m'en venir à Pau, où je trouvai mon maître dans une furieuse colère pour les affronts que la reine sa femme avoit reçus à la cour de France. II tint sur cela un grand conseil dont le résultat fut qu'il me dépêcha au roi Henry in pour demander réparation desdits affronts faits à sa femme, et d'autres grieft énoncés dans la commission signée de sa main, qu'il me donnapour cet effet.

Comme j'eus peur d'être détroassé par les cbe* mina, je fis faire une copie coUatioanée de ma commissioa que je gardai, et j'en envoyai l'original dans une boette eacheliée, à ma femme, aveedeffense de l'ouvrir; ce qu'elle observa contre l'ordinaire de son sexe. Je me rendis ensuite à la cour de France, où je représentai au roi Henry III le juste ressentiment que le roi de Navarre conservoit de Tindigne traitement fait à sa lemme; qu'il en demandoit une réparation authentique, aussi bien que de plusieurs griefs, dont je fis rénumération, qu'il avoitre* fus. Sur quoi Sa Miyesté Très Chrétienne me répondit qu'elle écriroit sur cela au roi son frère ; à quoi je/epartis hardiment que de telles indignités ne se réparoient pas par des écritures ; et que tant qu'il resteroit un pied d'q>ée au roimon maître, ilnelessouf&iroit pas. — «Et que fisra-t-il , me repartit Sadite Majesté? — Il viendra, repris-je aodajcieusement, à la tête de trente mille hommes en demander une satisiactionproportîonaéeà l'offense qu'ilareçue.» Aces mots, le visage du roi Henry Ul s'enflammant dq colère. « Retirez vous, me dit-il ; je ne sais à quoi il tient que je ne vous fasse repentir de votre insolence. «• H rat effectivement envie de me faire arrêter ; mais la reine-mère l'ayant adouci, il bA conclu de me renvoyer avec une réponse, qui portoit que Sa Majesté Très Chrétienne envoyeroit une personne de son conseil au roi de Navarre, pour lui donner satisfaction sur tous les sujets de plaintes que j'étais venu faire de sa part.

Telle fut rissue de ma susdite commission ; à quoi j'ajouterai que mon ami Saint-Gelais, qui était à Pau lorsque j'en partis, prit une si grande mélancolie de mon absence, qu'il en laissa croître ses cheveux et sa barbe outre mesure; ce qui fut cause que mon maître^ me voyant arriver dans le jardin de Pau oîi il se promenoit, dit avant toute chose à un de ses gentilshommes : « Allez dire à Saint-Gelais qu'il se fasse ébarber et couper les cheveux ; voilà son ami d'Aubigné de retour de son voyage. »

Quelques années après, le duc d'Épernon qui se trouvoit en Gascogne, étant venu s'aboucher avec le roi de Navarre pour le porter à se réconcilier tout de bon avec le roi de France son beau-frère, les papistes qui étoient auprès de notre commun maître, complotèrent entre f^i de faire to\is leuf^ efforts pour le persua-

der de déféra* aux iaslanees dndit eue d'£^ perron, et de a'achemmer en conséquence à U cour de France. A qnoi Scgnr, chef de aoa conseil , s'opposa vigoureusement à mon instigation. Mais dans la suite, les premiers qni connoissoient le foihle de Segur, surent ai bien Tamadouer, qu'ils l'engagèrent à faire iuJH même un voyage par devers le roi Henry III; et quand il y fut, on ie flatta de tsxA de côtés que cet esprit extrême à la fin changea entiè- Fement de nature, de sorte qu'il promit d'amener son maître à Paris. Pour donc réussir dans ce dessein, il ne prônoit autre choseà son retour que des merveiUes du roi de France* disant par-tout qm si ses ministres étoient des diables, ilétoitlui un aiige. De phis, il se rapatria avec la comtesse de Guiche, alors ia bienaimée de mon maître, et qa'U difEamoit auparavant, afin qu'elle mduisît son amant à Caire ce qu'il vouloit ; de sorte que la cour de Navarre par une teUe manœuvre changea tout d'un coup du blanc au noir, et demeura fort consternée de ce que son roi inclinoit alors à faire le voyage ci-dessus pn^etté.

Pour rompre donc oe dessein, qui ne plaisott pas aux zélés huguenots, voici ce que je fis. Comme je connoissois parfaitement bien le caractère de Segur, un jour qu'il passoit par (a salle où la jeunesse de la cour tiroit des armes, je parus devant lui tout ému de cet exercice; et, le prenant par la main, je le menai à une fenêtre qui regardoit sur les rochers de laBayre. Là, hii fitisant remarquer le précipice qui étoit au-dessous de cette fenêtre, je lui dis : « Je suis chargé de la part de tous les gens de bien qui sont ici de vous dire que voilà le saut qu'il vous faudra faire le 'jour que notre maître partira pour la cour de France. » Segur fort étonné d'un pareil propos, ne laissa pas de merépondre : « Hé ! qui osera me faire faire ce saut? — Cesera moi, lui répliquai-je; et si je ne puis pas le Caire seid, voici ceux qui m'aideront.» Sur quoi Segur ayant tourné la tête, il aperçut une dizaine de compagnons des plusdéterminés,qui enfonçoient le chapeau, selon leur coutume ordinaire, quand on les regardoit en face, sans qu'ils sussent de quoi il étoit question. Segur efh-ayé de cette vision, s'en fut dans l'instant trouver le roi de Navarre, à qui il ra{qpQrta, non pas la peur qu'il venoit d'avoir, mais bien que j'appelloia piàMquemenit la comtesse de Ôuiche sorcière, qoi

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à¥olt eii9orc«ném(iaiiMtttr«;elqmj'avoisinéflM emmiiè là-dessu» le médedn Hottema», fcmt savoir a^il ne eoancRflBQit point quel^ies philtres qui possem désoreeHer leroi de Nararre; ajoatuH à tout eeb qu'on prince dea huguenots «voit wtantde controOenrs de set actions que de sénateurs. Comme il étoit piqué au jeo^ Mlui imeonta encore que mensèeur <!ke Belli^vre, logé iris*à-TÎ8 de ladite comtesse, la voyant aller à la messe aecompAgnée seulement d'un mereure, d^na bouffon, d'un More, d'un laquais, d'un singe et d'mn barbet, nf ayott demandé, en me citant les honnemrs ipi*on rend aux maîtresses des rois de Fnmee, comment les courtisans de la eour de Navarre laissoient ainsi aUcr la bonne amie de leur roî, sans avoir l'honnêteté de lui fûre eortége; à qooi f avois répondu qu'il n'y avait en notre eoor qu'une noUesse généreuse et amatrice de la vertu; et que it mercure, le bHiffon, le AAore, le laquais, le singe et le,barbet qu'il venolt de voir, étotent les seuls enclaves qui y fussent.

J'acUaî dans les susdites conjectures isire une courte visiteàaiafemme en Poitott;mais, comme je m'en retoumois anprès de mon maître, je fus averti par la Bonkie et par Constant de me bien donner de garde de revenir à la cour, pan» que la comsesse de Guicbe avoit fait promettre à son amoveui de me faire momrir si j'y reUmmois, et qu'il avoit encore fait la mém« promesse à Segur. Cet avis m'élant arrivé à Mcmlieo, j'y laissai mon équipage; j'y pris la poetCt et je m'en vins descendre tout botté an logis de madame de laBoulaie^qui, tout effrayée des périls ofa je m'exposois, me pria à mains jsinteo de remonter à dieval et de m'en retou-» ner an plus vite d'où je venois. Mais, sans avoir aucun égard i ses prières* voulant à quelque prix qœ ce fftt parachever mon entreprise, je mis contre ma coutume un poignard à ma ceinture, et je m'en fus par un escalier secret trouver le roi de Navarre que je surpris dans son cabinet, tèle à tête avec la comtesse de Guicbe sa maîtresse. Mon maitre siHpris et interdit de mon arrivée et de me voir en sa présence, héâta sur la namère dont il me recevroit; ce qu'ayant reconnu, je pris témérairement la pa* roio, et, avec un finmt d'airain et en usant du terme dont je me servoisdans mes privautés, je lui dis : « Hé qooi! mon maître, un prince si brave peut-il se laisser emporter à tant de doo*

DE D*At]BlGNÊ.

tes? Je sols venu voir en quoi f ai péché, et d voi» voulez payer mes services en bon roi ou en vrai tyran?» Sur quoi tout troublé il me répondit : «Vous savezbien,d'Aubigné,quej€ vous aime; mais je vous prie de rhabiller l'esprit de Segur, qui est étrangement mutiné contre vous.* Ce que j'allai faire incontinent, en lui causant une telle frayeur par mes reprodies et par la montre de mon poignard, que sitdt que je l'eus quitté, il s'en vint tout courant dire au roi dé Navarre : « Sire, yotre écuyer est plus homme de Ken que vous et moi. » Ensuite, pour meprouver qu'il ne conservoit plus aucun mahalent CQtktre ma personne, il me fit payer deux miHe cinq cens écuB qui m'étoient dus pour des voyages que j'avois faits par ordre de mon maitre, et desquels je n'espérois jamais un teston.

J'avois oublié de rapporter que. lorsque la reine de Navarre fut revenue auprès de son mari du voyage où elle avoit reçu l'affront rapporté ci-dessus, cette princesse s'écoit réconciliée avec tous les serviteurs de mon maître, hormis moi ; ce qui n'empêcha point néanmoins que, dans un conseit où je fus appelle, je ne fisse changer, par mes remontrances, les avis qui altoient tous à ta faire mourir; de quoi le roi son mari me remercia très fort.

Une des clauses de mon contrat de mariage m' imposant la loi d'acquérir une terre en Poitou, j'achetai celle du Chaîllou, Or, Il fttut que vous sachiez, mes enfans, que la Parisière, secrétaire du roi de Navarre, avoit écrit plusieurs ibis à ce prince quMl devoit empêcher qu'il ne se fit trois choses dans le Poitou, savoir : le mariage du prince de Condé avec une la Trimourlle, à cause de TaîHebourg; cehii de la Personne, à cause de Niort; et lemien avec Susanne de Lezay, k cause de Mursei. Ces trois choses se firent pourtant; mais on s'opposa à l'acquisi^ tion que je voulois faire de la susdite terre dtl ChaiHou, pour m'empécher de me trop accréditer dans cette province. Je rendis toutefois cette opposition vaine par la honte que je fis à Poitiers aux gens du roy, en leur reprochant qo^ils faisoient intervenir le nom des souverains en des choses si basses et si indignes que cela temiroit leur mémoire dans l'avenir.

La guerre ayant été de nouveau déclarée aux réfermés, à l'instigation de la Ligue, les princes 6t les principaux seigneurs du parti huguenot tinrent une notable assemblée à Cuistres» ou cç

qui y fot traité H réfldtn est écrit au livre v, tome U, chapitre 6 de mon Histoire, de même que le petit mais périlleux combat de Saint- Mandé.

Pour ce qui est du voyage que le due de Mercœur fit en Poitou, je dirai seulement que, foisant la charge de sergent de bataille dans Tarmée calviniste qui lai faisoit tête, je commençai à y faire sentir aux gens de pied l'importance et la nécessité des piques, contre l'opinion du roi de Navarre qui les avoit en ayersion. C'est moi qui, dans mon Histoire m'y suis désigné sons lé nom d'un mestre de camp.

Dans cette campagne, Saint-Gelais et moi, avec dix gentilshommes et quinze soldats, prîmes trois compagnies de gens de pied prisonnières de guerre à Brion; et, en les faisant signer leur capitulation, nous les contraignîmes d'y ajouter cette clause: «renonçant pour cet effet au détestable article du concile de Constance, qui dit qu'on n'est pas obligé de garder la foi aux hérétiques. »

J'accompagnai ensuite au siège de Brouage le prince de Condé; et l'ayant levé pour &dre l'entreprise d'Angers, je le suivis à ladite entreprise décrite au second tome de mon Histoire livre V, chapitre 12. Je courus dans cette entreprise une infinité de risques : on dit même à madame d'Aubigné ma femme que j'avois été tué dans notre déroute; et ce bruit s'étant confirmé trois semaines durant, lorsqu'elle vit arriver dans la basse-cour de sa maison quinze chevaux et sept mulets de mon équipage, sur la couverture de l'un desquels il y avoit mon chapeau et ipon épée, frappée de ce spectacle, elle tomba à la renverse et perdit connoissance. Je fus la cause innocente de cet accident, parce qu'à la sortie du fauxboui^ d'Angers, ayant ordonné à mon équipage de suivre le régiment, je ne m'étois gardé qu'une coêfle à mettre sous le casque et une épée fort courte. Quand je fus hors de péril, et prêt à retourner chez moi, je fis part à ma femme de ma venue par deux billets écrits à la distance de dix lieues l'un de l'autre, pour éviter les effets dangereux d'une joye subite et inespérée.

Arrivé à ma maison, je me flattois de tirer au moins des fatigues et des dangers que je venois d'essuyer l'avantage de jouir de quelque repos; mais monsieur de Rohan, les Rocheilois, et surtout le Consistoire en corps, me conjurèrent

au nom de Dieu de mettre un régimoat sur pied, et de relever l'enseigne d'Israël, m^&kvoyant pour cet effet le secours nécessaire.

Je commençai donc par rassemUer les quatre compagnies que j'avois menées à l'entreprise d'Angers; puis, ayantchoisi pour quartier d'assemblée l'isle de Rochefort afin d'être en plus grande sûreté, j'y amassai onze cens hommes, et me mis à faire la guerre dans le Poitou, où j'exploitai ce qui est décrit au troisième tome de mon Histoire, livre i, chapitre 2, et où, satû les prières de monsieur de Laval, je me serois fortifié dans les isles de Saint-Philibert, etc.

Les huguenots étant mal menés en Poitou et en Xaintonge, je m'emparai de l'isle d'Olèron, dans laquelle entreprise je commis une fiiute notable, qui fat que, m'apercevant de quelque résistance à ma descente, je defiendis aux officiers de mon régiment d'aborder avant moi ; et, pour soutenir cette &n£ftr<mDade, je me jettai dans un batleau n'ayant avec moi que Monteil de risie et le capitaine Brou qui ramait luimême. Comme je fus prêt de Pendroit où je voulois débarquer, il parut une barque qui sembloit d'abord être de pêcheurs, mais que je reconnus bientAt pour un bâtiment de guerre, qui étoit commandé par le capitaine Médeiin, Inrave soldat et en réputation. Celui-ci pratic de la mancBuvre de mer et des sables de ce canal, haussa ses voiles et arriva sur le futur gouverneur d'Oléron. A cette manoeuvre, le capitaine Brou mecria : « Vous êtes perdu, monsieur d'Aubigné;etleseul moyen de noussauver est d'aller passer à la proue de ce bâtiment qui nous aborde; •• ce dont étant convenu, il rama droit à lui. Médeiin connoissant notre dessein , fit compasser la mèche à soixante mousquetaires qu'il avoit sur son bord, et les fit tous tirer à plomb dans notrebatteau à la longueur de vingt pas ; mais la précipitation avec laquelle ils firent leur dédiarge fut cause qu'il n'y eut que Brou de blessé légèrement, lequel s'étent levé debout, aussitôt que nous eûmes débordé ce bâtiment de vingt pas, leur cria: « Pendez- vous, bourreaux^ vous avez muaqué le gouverneur d'Oléron. •> Cette rodomontade nous attira de leur part quelques coups de canon, qui nous firent plus de peur que de mal. Ce péril passé, nous gagnâmes terre, où ayant descendu, nous nous mimes tous trois à la tête de quelques soldats venusdansd'autresbatteaux et nous mîmes

DE D'AUBIGNÉ

le peivle de Tifle en fbtte sans rendre aocmi combat.

Le coorage étant revenu anx habitans de l'ide, il en Mut venir ensoite à divers combats avec eux, auxquels je me trouvai presque toujours en cbeo]^, excepté deux fois que je m'armai pour aller reconnaître un poste fortifié. Ceux d'Oiéronavoientassembléquatre charrettes chargées de provisions qu'ils destinoient pour monneur de Saint-Luc, commandant pour les catholiques dans le bas Poitou, et qu'ils attendoient i leur secours; mais, se voyant déçus dans leur attente, ils voulurent les renvoyer à leur ville, k quoi s'opposa un Roger-Bontems, procureur de ladite isie, qui voulut qu'elles me fussent données, et qui me dît en me les présentant. «Monsieur, il ne fout point vous déguiser la vérité, ce présent ne vous avoit pas été directement destiné , mais bien à celui qui demeureroit le maître de notre isle.»

La première chose que je fis après mon arrivée dans l'isle d'Oléron, et après y avoir mis les huguenots à couvert des attaques des catholiques, fut de casser le capitaine Bordeaux qui étoit sergent-major, parceque étant chargé de la deffense des retranehemens que les calvinistes avoient faits contre les papistes, il avoit résolu de les abandonner en foisant sa capitulation à part, alléguant pour son excuse que tes deux tiers de ses soldats étoient catholiques, ce qui ne pouvoit pas le disculper. Je fis ensuite tracer une citadelle qui fut en deffense au bout de quinze jours, et en trois mois entourée d'un double fossé, dont l'un se remplissoit de l'eau d'un« fontaine et l'autre d'eau de mer avec toutes sortes de poissons; ainsi je me vis en peu de temps en état de soutenir un siège dans ma nouvdle conquête, que j'avois aussi le soin de pourvoir de munitions de guerre et de bouche.

Le roi de Navarre s'étant rendu à la Rochelle dans ces entrefaites vint visiter mes nouvelles fortificationsderide d'Oléron, sans vouloir foire la revue de mon régiment, parceque le comte de la RochefoQcaut lui avoit dit qu'il y verroit plus de deux cens soldats avec des chausses d'écarlate garnies de galons d'argent; ce qui, joint aux magnifiques festins que je fis dans cette visite à tous ceux qui avoient accompa^ gné ce prince, m'attira l'envie du maître et dâ sepriteurs. Pendant, que je commandai dans ^VI> siÈCLi , La PI. et U PL

l'isle d'Oléron, ceux de Brouage y firent cinq descentes auxquelles ils furent toujours battus et repoussés; mais à la fin la fortune me tourna le dos : je fus assiégé, pris prisonnier, et mes tiroupes chassées tout-à-fait de l'isle. Ayant été relâché sur ma parole, je retournai peu après, pour la dégager, en prison, où je fus en extrême péril de ma vie. Au plus fort de mon angoisse, je fis une prière à Dieu, laquelle ayant été suivie le lendemain de ma délivrance, je la mis en vers latins, et vous la trouvères dans mes papiers; elle commence par ces mots :

RôD te cara latent, etc. '

Je vous ai déjà dit, mes enfons, quelque chose de l'envieuse nature du roi de Navarre; en voici encore un échantillon. Je m'étais acquis dans cetle dernière guerre la confiance de tout ce qu'on appeloit calvinistes zélés; au sortir de ma prison, je m'en fus à la Rochelle où étoit encore le roi de Navarre. Comme il vit que j'y avois été reçu avec honneur, qu'on m'y traitoit avec distinction, que les principaux de la ville me rendoient de fréquentes visites, et que tous les bons huguenots, et surtout les ministres de sa suite, avoient de grandes déférences pour moi, il en conçut une si forte jalousie qu'il séchoit sur pied de trouver une occasion de me mortifier ; elle se présenta enfin, si même elle ne fut pas recherchée. Il étoit arrivé dans le temps que je commandois dans l'isle d'Oléron qu'un enfant de bonne maison de la Rochelle et soldat dans mon régiment, méprisant un anqpesadede la compagnie colonnelle, parceque c'étoit un pauvre garçon, l'avoit outragé dans le corps de garde, quoiqu'il tùi en droit de lui commander, ea usant de paroles dédaigneuses et en refusant de lui obéir. Sur quoi ayant assemblé le conseil de guerre, ce fils de bourgeois y avoit été condamné, après avoir confessé que ledit anspesade l'ayant par deux fois voulu mettre en faction il n'avoit pas voulu lui obéir, à être passé par les armes ; laquelle sentence avoit été ensuite modérée, à la prière des enseignes de mon régiment, à être seulement dégradé des armes et cassé.

Or étant venu, comme je viens de dire à la Rochelle, une tante de ce soldat, qui avoit trouvé accès auprès de mon maître par le moyen d'une sienne cousine fort jolie, loi fit des plaintes de la rigueur avec laquelle on avoit

traité son neveu daBseeiusditcooseildegoerrc; et ce prince, envieux de ma réputation, saisit* sant cette occasion aux cheveux pour me faire on affront, m'envoya dans cette vue chercher par un huissier comme il tenoit conseil. Moi, croyant que c'étoit pour prendre mon avis sur Tqiproche du maréchal de Biron, je fus bien étonné quand, arrivant à la porte de la salle ou le conseil étoit assemblé, j'y trouvai le susdit soldat accompagné du maire Çuiton et de vingt autres bourgeois ses parens, qui attendoient le résultat du conseil. Je ne laissai pas d'entrer; et, dès que le roi de Navarre mç vit, il me dit, en me faisant force révérences de risées : « Dieu vous garde, Sertorius, Manliq^, Seipion, Caton le censeur; et si l'antiquité a encore qudr que capitaine plus révéré. Dieu garde encore celui-là !»Moi, piquéde cette raillerie, je répon*^ pondis sur-le-champ: «Sire, s'il est ieiquealion d'un point de discipline de laquelle vous, ttes ennemi, je vous récuse. » A quoi ayant eon*senti, il passa dans une autre chambrf ; et, sans vouloir m'asseoir, je n'alléguai pour toutes rai* sons de la sentence que j'avois prononcée contre le susdit soldat, que son déni d'obéissance à son anspesade, et puis me tus. Monsieur de Yoix, qui présidott à ce oonseil en i'abs^ce de mon maître, ayant alors recueilli leavoix, commença son prononcé par me donner bien des louanges et par m'exhorter à maintenir toujours la discipline militaire, et me dit ensuite: «Nous n'avons trouvé qu'une seule chose à redire daqs votre sentence, qui est qu'après avoir juste* ment condamné à mort un rebelle en fait de service de guerre, vous ayez pris k licence de commuer sa peine, ce qui n'apartient qu'au général. » Sur quoi, ravi den'être ainsi censuré que sur ma démence, je remontrai au conseil qu'en qualité de gouverneur de Tisle d'Oléron, de la raison de la mer dont j'étois environné, et de ma commission qui me donnoit pouvoir de foar dre artillerie et de livrer bataille, j'avois pu accorder ce pardon, ce dont tout le conaeil convint; et le roi de Navarre fut hai-même hoA* nêtement mais copieusement censuré de l'élo^gnement qu'il témoignoit avoir pour la poli«a et fa bonne discipline qui dévoient être exactement observées par les troupes, foute de quoi, au lieu de soldats, on n'auroit que des brigands. Toutes ces picoteries du roi de Navarre mi mon endroit, et f abandonn^ent sur tout qu'cai

fit de l'isk d'OléroD ftux papistes, ^pie je aè pouvois approuver ni digérer, pour av«ir acr quis le goutememant de cette ble aiFe« bien des peines, de la dépense et des périb, m'obhgèreni à me retira cbn moi^ oùundéaîpda vengeanoa m'inspira une pensée que lea «Mu^ii traiter mens, )e» chagrina et h^ dangers n'avaient pt exciter en m^; e^ fol di pv^dre un œagé fir nal de mon maître. elpuiSt par ua m^vemest de désespoir, de percher à mourir en rendait quelque grand «4 signalé service à ma reUgi<«u Mais, venait à réfléebif que jg m pouvois servir ma reU^km SAna servir lie parti que je voulais quitter % pareeque l'nn et l'autre ne se pouvoient séparer, cala m« mit en s^sipcos; et le diable se pf é«aUm d§ vm d«at«a, me suf^ géra, en me déiiiisaat de tpn \^ prfyugés de mon enfance et de n\«ua éducatî^ii, d'étudier à fonds Içs contr^vfrsfis en matière 4e r^igîw t pour v^ir si jift ne powroîa p^int tf^vtr dans la romaine quelque ombre d'apparence d'y peinr voir foiremcNA §f^^\. Qanacea agitations, la colère m'ayant laissé échapper quelques signes de mon dessein , les sieurs de Saint-Luc , de Lansac, d'Alluye et autres papistes, s^iupri»' sèrent à l'envi de m'env^yerd^ livres touc^mpt les matières ceAtr^versées*

U premier que je Iqs f ^rt Pawigep^tet w^ je rqettai comma bavs^rd $ te s/eeond fot Caiâii^ nys, dot^t j'admirai à la vérité l'é^uence; maiat cômoB^ je chercha de bonnes rais<)^ et nw de belles phrases, je le laissai là, mécontenta^ d'écrire sur )e titre, 4^cwi i^elqnkaim^, W lieu de d^^am rç^m^, qui y étqit. Vm\>^ m'étaqt tombé sous la main «n ouvrage d^ BeK larmin, j'y prisgout et jem'attachaiàlelire* i# f(irce et la méthode de cet auteur me plureAt ; je fus charmé de la cait^ur avec laquelle il exr pose les argumeps d^ réformés, et je croyo^ avoir trouvé ca que je cherchois. Cependant m'étant appliqué à foire une exacte apalyse des raisons qu'il allège pour réfuter le^ nôtres, je na les trouvai ni e«invaii^ntes ni m^me suDS* santés ; de sprte que ji9 me con^rmai plua qufija^ mais dana ma r^gi^L; en qf^v \^ répliqnae que Witaker et Sibraud-Lubert nn; foltes à ce jésuite m'aidèr^t beaucoup^ Je répondiadonç aux des^usdits, qui s'iJOiformuient du fruit de mes lectures et deoe qu'ellesavoient produit ^um^; «que j'avois détruit par la fçree delà méditation et {§ seqow» de 1^ 9^'^m w if^ ^^'^ dévote-

[iW]

nftnt à gen<mx tfèûi dé ïme méttrt % ma k<^ t^ft , tout «e ({Ué J'ft'^Ms tf^Qiré (A'èMè^MUit «t dift fiéctatsuAt ditis tes ttvue» ^Mh in'itvôieM «âvoyéà, et dont Je les teeMrdcyfs. ^

Aa lK>ttt die six laofâ ^é Je ftts mM cfie^ moi, les affaires des htiguenots étant tombées dans un mîséraMe étkt, tnon itig^at mattré s'alisa ie tna reebctôhet; et tonlat, ponr ad<mdr mon resséwtîmeiit, me donner inonfrirtin Wtart qtrl Itti ir«oitde ôaftrfe, de ^lidi Je le felâerctai. n me eonvîà enstiifie de me tfcmvèr à lA fecornioissànce de Talmotn; d'où étant revi^fn, je tombal éans tine grande maladie qni d^tira (faatr« mots. Comme ette eoÉimençoit nn 1$^ à diminuer. Je m'acheminai snr (a noaveiie q^i m'étoit venne qnMi y alloit avoir batAîlte i Tàineboarg, où, en trouvant l'armée partie* je ramassai qoinM arquebusiers débAi«dés, huit cavaliers et force vatetAttle> dont Je fis nne ïon^ gne file pou^ éviter fes embo^cades de fe garitfsoti de XÀintes. De t{uoi Je me trodvai bien; citr tjÊLfd rehcotHré danb ^ bois fort épais et dftns mi ehemih étroit trois e»mpagnies embMqtiées, cette kmgne filé de valets te fit lever àViint'(|ne mes hoitimès armés fteisent enfermés; ce qui me donna te tnéyen de feins déQx diar^ ges, et dégager cette canailte à grands coups d^épée. Je ne perdis dans cdtJS édtaufourée qÉ'M de mes soldats», et, tes autres mi lieute^ MM, un enseigne et plusieurs blessés.

urétant tiré heureusement de eeite embus- CKde, je JoIgniÉ fàrmée, où Je rentrai dans mes ftmctions d'éouyer auprès du rot de Navarre^ mon taatlre, Jusqu'au jour de la bataille de Ooutras, qu'ftprès l'avoir Mis à cheval Je pris place parmi tes maré(jhauii de Cftmp. Sitèt que j'eus marqué le champ de bataiîe, mon mattre ni'ayànt entièrement déféré cet honneur, J'eus «Alite dans l'action avec le sieur de Vaux, lieutenant de monsieur BeHegarde , qui me voyant le visage découvert pour ne pouvonr porter le casque à cause de la (kiblesse qui m'étoit restée de ma maladie, me donna un grand «oup d'épéeau defbvt de ta mentmmtère, et en fe<^ un autre dé moi au deflaut de h salade d«fu rmft dro4t, qui hii perça hi ttte. €e fiit pour la trois ou quatrième fois ()ne Je m'étois trouvé aux prises avec ledit sieur de Vaux. La bataille gagnée. Je me mis à ta poursuite des fb^Ards ave« dix gentilshommes de marque, ^1 s'étotent raIHés à mol, et qui me prieront

Î)Ê î>*AtJBlGNE.

de tes commander. Je poursuivis donc*" arec cette petite troupe les «imemis pendant trois lieues, toujours tuant ^ empêchant qu'A ne se fît aucun Mliement.

Après te gato de la bataille de Coutras, te roi de Navarre se trouvant un peu plus au large qu'il n'étoit auparavant , voulut exécuter en Bretagne une entreprise que favois projettée longtemps auparavant, et dont il avoit eu dessein de commettre l'exécution à monsieur de la Noue, et puis au vicomte de Turenne. Ce dernier même suplia alors mon maitre à mains Jointes de vu«loir bien te charger de cette entreprise; miais lui, ne voulant point donner occasion à la Noue d'augmenter sa gloire, ni à monsieur de Tbrenne celle d'acerottre son crédit, Il résolut dé la confier à un sujet moins considérable que ces deux-là, et qu'il p&t désavouer sans crainte s'il lui en prenoit ikntaisie. Il choisit donc pour cela du Plessis-Mornay, et me força, comme auteur de la besogne, de l'y assister. J'y consentis par honneur, mais je prédis en même temps i mon mattre que ta susdite entreprise ne réussiroit pas, parce qu'il avoit assujetti dans Cette circonstance l'armée de mer des Rocbellois au progrès de celle de terre, ce qui devoit être au rebours. Effectivement tout ce proj^ ne réusMt rien qui vaille.

Aquelque temps de là, le roi de Navarre ayant fait mettre à ses côtés monsieur de Turenne et moi , nous fit part en se promenant avec nous des angoisses et perplexités oi il se trou voit, au snjet du dessein qu'a avoit formé d'épouser la oomtesse de GuiChe, à laquelle même il avoit d^à donné ^ne promesse absolue de mariage, et nous enjoignit de penser toute la nuit an conseil qu'il nous demandoit pour le lendemain sur cette épineuse affaire, Le vicomte de Turenne y rêva effectivement pendant la nuit ; mais, eonnoissant combien il étoit chatouilleux de parler sur un td sujet, il résolut d'esquiver le coup, et fit ittltre pour cela une nécessité de s'en aller à MaranSé

Pour mol , que ma quaFité d'écuyer retenoit auprès de mon mattre, je me déterminai à remplir mon devon* en fideile serviteur. Le roi de Navarre sortant donc te lendemain matin de la vîHe ou nous étions, sous prétexte d* aller à la promenade, s'accosta de moi ; et, ayant ordonné au reste de sa suite de s'éloigner, me fit un discours étudié qui dura pîus dodrax hf»urcs,dana

lequel il cita reKempiedeplqsdetr^te princes deâ siècles passés et du courant, qui s'étoient bien trouvés de s'être mariés pour leur plaisir à des femmes de moindre étoffe que la leur. Ensuite il discourut de plusieurs événemens qui faisoient voir que les grandes alliances avoient été aussi ruineuses aux souverains qu'à leurs états, concluant par Finjusticedeceux qui, étant sans passions, voutoient régler toutes les démarches d^un homme passionné. « Enfin, poursuivit mon maître, j'ai besoin, d'Aubigné, à cette fois que tu me dises avec ta fidélité accoutumée, et selon les préceptes de ta sévère morale, tes sentimens, et que tu me conseilles dans cette occasimi, où il 7 va du tout pour moi , ce que je dois faire. •• Comme j'avois bien étudié ma leçon paidant la nuit, et voyant que le roi de Navarre m'ordonnoit de lui parler avec franchise , je commençai ma réponse par blâmer les mauvais serviteurs qui s'appuyoient de tels exemples et de tels événemens pour flatter les désirs de leurs maîtres ; je lui dis qu'ils étoient inexcusables, parce qu'ils fomentoient de propos délibéré une passion condamnable. «Sire, ces exemples, disje , sont beaux, mais ils ne font rien pour vous ; car ces princes que vous venez d'alléguer étôient dans un état paisible, ils n'avoient point d'ennemis, et ils n'étoient point errans comme vous, qui ne conserves votre vie et ne soutenez votre fortune que par votre courage, votre propre vertu et la réputation que vous avez acquise. Il faut, sire, que vous vous envisagiez sous quatre points de vue différens, qui sont d'Henry de Bourbon, de roy de Navarre, de présomptif héritier de la couronne de France, et de protecteur des églises réformées. Chacune de ces qualités a ses serviteurs particuliers, que vous devez payer de différente monnoye selon leursdesseins et leurs intérêts : vous devez confier à ceux qui servent Henry de Bourbon le salut de votre personne et le soin de votre maison -, aux serviteurs du roi de Navarreles charges et lesplacesde votre état; aux partisans du successeur aparent au royaume de France, vous devez les repaître de belles espérances, attendu que c'est le but qui les attache à votre fortune. Mais le payement qu'il faut donner à ceux qui vous regardent comme le deffenseur de leur religion est plus difficile à faire ; car il est besoin de contenter ces derniers par un grand zèle pour leur cause, par une vie intègre, par de bonnes actions et

par de beaux exen^es, puisque , si vous êtes • leur supérieur dans de certains poii^ , ils ne laissent pas aussi à d'autres éganls d'être vos compagnons, pourvu toutefois qu'ils prennent pour eux la meilleure part dans les dangers en vous y laissant la moindre, et qu'ils vous défèrent l'entière disposition des honneurs et des avantages de la guerre. Je ne vous soupçonne pas, haïssant la lecture comme vous foites, d'avoir de vous-même allégué les mauvais exemples que vous venez de citer. Comme cette étude est indigne de vous, c'est le fruit de celle de quelques serviteurs infidelles dcHit les vues intéressées sont de vous complaire en tout , de captiver vos bonnes grâces au risque de causer' votre ruine, et de flatter votre amour aux dépens de votre bonheur. Or j'ai été trop amoureux, poursuivis-je, pour entreprendre de combatu^ votre amour par mon exemple. Vous êtes possédé d'une passion violente; ainsi il est inutile de délibérer sur les moyens de l'éteindre dans votre coeur. Mais il est permis de dire que, pour jouir de vos amours , vous devez vous r^idre digne de votre maîtresse, c'est-à-dire qu'il faut que votre amour vous serve d'aiguillon pour embrasser sérieusement le soin de vos affaires. Ce doit être là votre premier but , il y va du tout pour vous : aut César ^ aut nihU. Rendez-vous assidu dans votre conseil que vous abhorrez; employez plus d'heures dans la journée que vous ne &ites aux choses nécessaires ; donnez en toute occasion la préférence aux actions essentieHes sur les bagatelles; efforcez-vous de surmonter les foiblessesque vous avez dans votre domestique, lesquelles ne vous font pas honneur; et puis, quand vous aurez triomphé de vos ennemis, captivé le cœur de tous les François, et assuré votre vie et votre fortune, vous pourrez alors , si vous le trouvez bon, faire ce qu'ont fait tous ceux dont vous venez de me rapporter les exemples. Monseigneur le duc d' Alençon est mort, et vous n'avez plus qu'un degré à monter pour parvenir au trône de France. Que la crainte frivole de donner une jalouse envie contre vous ne fasse point faire présentement à demi ce que vous pouvez faire en entier; si vous n'avez un pîed levé pour saillir au lieu où vous aspirez avant qu'il soit vuide, un seul coup vous en fera tomber quand il le sera, si ce même pied n'y est pas déjà un peu entré. En un mot, sire, si dans ces conjectures vous devenez rép<nix de votre mat-

{tm]

tresse, tous vous barrez p(Mir jamais le cheimn qui peut vous eoûduire un jour aa trône de la monarchie françoîse. *

M'étant tu à ces derniers mots , mon maître me remercia en termes très afiFectueux de tout ce que je venoisde lui représenter, et me promit même avec serment que de deux ans il ne passeroit outre avec la comtesse de Guicbe. Aprèsquoi étant revenu avec lui au logis, et l'ayant aidé à descendre de cheval, je m'en allai trouver monsieur de Turenne qui s'étoit mis au lit au retour de son voyage, pour lui conter tout ce qui venoit de se passer entre le roi de Navarre et moi. Mais je fiû interrompu au milieu de moa discours par mon maître , qui venoit lui-même l'en instruire.

Quelque temps après, l'entreprise de Niort et Mailiezais s'étant faite , je demeurai gouverneur de cette dernière place, au grand regret de mon maître, qui fit ce qu'il put pour me dégoûter de ce médiocre gouvernement. Mais j'étois trop las de courir; et ce fut là ot je commençai à me délasser un peu de mes travaux , qui n'a voient point discontinué depuis l'âgé de quinze ans jusqu'alors que j'en avois trente-sept, n'ayant pas resté quatre jours de suite sans être employé à quelque corvée , à la réserve du temps qu'Û m'avoit Mu donner pour me guérir de mes maladies ou de mes blessures.

Peu de jours avant la susdite entreprise, me trou van t couchédans la garderobe de mon inaît re avec le sieur de la Force, je lui dis plusieursfois, parce qm'il ne me répondoit point : « La Force, notre oMÎtre est un ladre vert, et le plus ingrat mortel qu'il y ait sur la face de la terre. » A quoi me répliquant à la fin en sommeillant : « Que distu, d'Avbigné?» Le roi de Navarre, qui avoit entendu tout mon dialogue , répondit : « Il dit que je suis un ladre vert , et le plus ingrat mortel qu'il y ait sur la face de la terre; «» de quoi je demeurai un peu confus et inquiet jusqu'au lendemain; mais ce prince qui n'aimoit ni à récompenser ni àpunir ne m'en fit pas pour cela plus mauvais visage, de même qu'il ne m'en donna pas non plus un quart d'écu davantage.

Après que les deux rois se furent réconciliés ensemble à Tours, et qu'ils y eurent repoussé le duc de Mayenne, qui y étoit venu à dessein d'y surpraulre le roi de France, ce qu'il auroit exécuté sans les troupes de Cbâtillim qui résistèrent eooFageusement aux attaques qu'il fit

DE D'AUBIGNÉ

pour cela dans le fatijd)0ûrg d^au-delà de la Loire, ces deux beaux-frères ayant assiégé Gergeau, ce fut moi qui , sous le nom d'un autre, fis, avec Frontenac, ce qui est écrit au chap: 21 , liv. II, tome III, de mon Histoire.

Je menai ensuite les enfans perdus au siège d'Étampes; et puis, ayant été posté à celui de Paris, entre les cinq redoutes que le roi mon maître avoit tracées de sa main aux environs de Yaugirard, je m'en partis seul pour m'acheminer vers le Pré-aux-Glercs , à dessein de faire appder Sagonne en duel. Gomme je m'avançois donc vers un gendarme le plus avancé, nommé Leronnière , maréchal des logis de ht compagnie d'ordonnance du comte de Tonnerre, afin de chercher à lui parler pour le charger de ma commission, ledit Leronnière ne me répondit que par des injures et des juremens, me défiant moi-même au combat qu'il croyoit impossible, à cause d'un large et profond fossé qui nous 8^[)aroit l'un de l'autre. Une telle brutalité m'ayant mis en colère, et voyant de plus à celui qui me provoquoit ainsi outrageusement des armes argentées qui excitoient ma cupidité, je me résolus d'aller à lui ; et comme je montois un excellent cheval, je franchis ledit fossé sans balancer un instant. U me reçut d'un coup de pistolet à mon arrivée; ensuite, me voyant en état de lui casser la tête du mien, il me demanda la vie, et se rendit mon prisonnier à la vue de dix cavaliers qui s'avançoient à son secours. Je l'envoyai au prince de Conti et à monsieur de Cbâtillon, commandans du quartier de Yaugirard. Cette action, arrivée le propre jour que le roi Henry III fut blessé à Saint- Cloud, ayant été rapportée à ce monarque incontinent après avoir reçu sa blessure , il voulut voir ledit Leronnière, et mon maître m'ordonna de le lui mener ; mais je n'en voulus rien faire, et en laissai la commission à un autre , ne me souciant point d'en tirer vanité, surtout envers un prince à qui je ne pouvois pardonner le cruel massacre de la Saint-Barthelemi.

La nuit qui suivit le jour de la blessure du roi de France, mon maître fut voir ce monarque mourant dans son Ut, accompagné de huit de ses affidés serviteurs, armés sous le pourpomt, desquels, avec la Force, j'étois du nombre, et j'y tins le discours raporté au III« tome de mon Histoire, Uv. n, cluq>. 2Z.

Mon maître, devenu roi de France par la mort

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d^Henry III, et que je ttemmeriii à présent stm attire épitfaète k roi, ayant leté ie siège qa'tl avcÂI mis devast Paris après la batatHe tl'hrry poor aller à la reneontre du doc de Parme qui venoit à son secours, me chargea, le premier soir que les armées françoise et espagnole se virent en présence entre Chelles et Lagny, d'aller relever les vedettes qui avoient été postées pendant le jour. Comme je m'aoqutttoisde cette eoounission, les carabins de Tarmée ennemie ■le prenant pour un homme de commandement, mWgagërent dans one escarmouche qui fut aflset vive, et où je fus obligé de me néler plusieurs fois avec eux. Le lendemain je fus en tiers avec le roi et le maréoiial de Biron, pour fMrecequie8tdéeritautomeIII,liv. m, démon Histoire, chap. 7; et dans l'afbirede Roullet, ce fat encore moiqui , ayant été poussé en bas d'une chaussée, fus sauvé par Arambure qui vint à mon secours. Étant au siège de Rouen, j'y fus fait sergent de bataille par mon maître, quand on sut que le duc de Parme venoit au secours de cette place.

Je me retirai ensuite <te la cour, et fus quelques années saM y retourner. Je me rendis pourtant à Chauny, pour me trouver au i3ége de la Fère, et je portois alors le dueii de la «oit de ma femme, dont je n'ai guères passé de nuits pendant trois ans sans 4a pleurer. Xa- ▼crts coutume, pour m'en empêcher le jourj, de Bte prener fortement avec les mains l'endroit oè est 4a rate, ce qui à la longue me fit dans le corps un amas de sang recuit, dont heureusement Je me déchargeai un jour par derrière, en larme d*un petit saumon de plomb.

Oe qui m'incita principalement k aller an siège de la Fère, fut que mes camarades imputolent ma retraite de la cour, te peu d'envie que je témoignois à y retourner, et presque tout ee que je Calsois de 4ouabte, au désespoir d'avoir perdu tes bonnes grâces de mon maître depuis qu'il étoit parvenu au trdne de France, ce qui étoit cause que je n'osois plus me présenter devant lui, de crainte d'en être maltraité, «ce prince, disoi^in ils, ayant juré en pleine ta- Me de me faire mourir, si je tombois Jamais en ses mahis. *» Pour faire donc voir à ces discou-^ reurs que je ne m^étois retiré de ta eoor que de ma pure volonté, et que ce n'étoit que ma seule fantaisie qui m'avoit empêché d*y retourner, yy fis ce voyagpi et ensuite plusieurs autres.

MèMOtRES ttSWl?

Étant arrivé a Chauny, je m'en fus incontinent au logis de la belle Gabriellé, duchesse de Beaufort, où le roi devoit se renîdre. lA, deux gentilshommes de mes amis m*y a^fant aperçu, me prièrent instamment et amicalement de remonter à cheval et de ne me point présenter devant mon maître, qui étoit, à ce qu'ils dîsoîent, terriblement ulcéré contre moi; et de fait, j'emendis de ses ofQciers qui délibéroieiH entr'eux de me mettre à la garde d'un capitaine dès gardes ou à ceHe du prévôt de rhôtel. Tout cela cependant ne me fit point peur, et, malgré ces deux amis, je vouli^is rester. Je the plaçai le soir entre les flambeaux qui attehdoient le roi, et comme son carrosse passoît devant ie pefTon delà maison, j'ouïs mon maître qui disoit à ceux qui y étoient avec tay : «Voilà monseigneur d*Aubigné, r, épithète de seigneurie qui ne me fut pas de bon augure. Je m'avançai pourtant à la descente du carrosse ; et le roi me fit rhonnetff de me baiser, et de me dire de donner la main à sa maîtresse, qu'U fit même déinasquer pour me baiser aussi. €e qui donna occasion aux Courtisans de ^'entredemander en riant : -Estce donc là la mauvaise réèeption que nous croyions qui lui seroit faite; et la beHe GabrieHe en le baisant fàil-elle la charge du p^ôt de l*bôtel, que nous nous étions imaginé devoir arrêter d'Aubigné il n'y a qu'un moment?»

Je menai donc ainsi à 4a vue dé foute la cour la belle Gabrielle à son apaitement, ou mon maître s'étant rendu auailêt, il ôWlonna à tout le monde de se retirer, et ne fit entrer que mo« «eulavec Juliette d'Esttées, soeur de sa maîtresse, dans la chambre de la belle Oabrielle. Je m'y promenai entre lui et elle plus de deujc heures, et ce fut dans cette conversation que je proférai le bon mot qui a depuis tant couru par là France, au sujet de ce que le roi me montrant sa lèvre percée d'un coup de couteau, et me ra contant comment cela lui étoit arrivé à Paris au retour du siège de Laon par les mains d'un jeune écolier nommé Jean ChAstel, je lui dis: * Sire, comme vous n'avez encore renoncé Dieu que des lèvres. Dieu s'est contenté qrfefies fossent seulement percées; maîd s'il vous arrive de le renoncer un jour du coeur, alors il permettra que votre cœur soit percé. • Mon maftre ne prit point cette libre repartie en mauvaise part, mais sa maîtresse s'écria :« Ho! 1« belles paroles, mais mal employées ! — 0*tl, «àtediflhej

Féplûjoai-je, pftiocqi'dles iie«^^

Cepeoitaiii la belle Gabrîelle touchée d'tuM telle banUeMA, et déaîrant s'acquérir ranûtif â'uAperaonnagede cetletreffipe,iB8piraauroilt dessein de m'attacher plus intimement à ton aervice, el de m'y affennir en me eeniant les grand* projeta qui lui rouloient dan$ la tète sor Félévation du petit César, depuis due de Yei^ ddme, qu'il fit apporter teul nud el ipi'il me mit lui-mèna entre les makis, en disant qu'il vou* loîtt lorsqu'il aivoittroisans, quejeFemmenassf m laîAlô^ge pour l'y nourrir panm les hugue- MU, afin de les lui rendre favorables, projet qui n'eul point de suite, e^ cpû avorta dans sa naissance.

À quelque temps delà, me trouvant à la cour, lorsque» le roi fut si mal de eelte grande maia^ die 4ont il pensa mourir à Monceaux, ce prinœ me fit venir dans sa chambre, et, m^ ayant enfermé seul avec lui, il me eomminda, après s'être mis par deux fols à genoux pour faire uee courte prière à Dieu, de ku dire franche* m^t» sur toutes les vérités que favois souvent aigres, mais toujours miles en la bouche, si ^ eroyois qu'A eût jamais péché contre le Saint- EspriU Je fis en vain ce que je pus pour m'en dispenser, et pour substituer un ministre en ma place, eoaHse plus capable que moi ée résoudra cette questiop. Ainsi, me voyant donc forcé à lui dire s^r cela ma pensée, je m'étendis au long sur lea quatre marques, de ee péché, dent la première étoii la connoissance du mal en le coQsnettant; la seconde d'avoir tendu uœ main à l'esprit é'erreur et repoussé de Tautre l'esprit de vérité : la troisième d'être sans repentir, lequel, pour être vrai, doit inspirer la haine parfiiite du péché et de nous-mêmes à cause qu'il déplaît à Dieu^ et la quatrième d'avoir désespéré de la miséricorde de Dieu. Je dis ensuite au roi : n C'est à vous, ^re, d'examiner présentement si vous vous trouvez dai» quelqu'un de ces quatre cas, que votre casniste de nouvelle impression vient de vous exposer;» par là je renvoyai à luimême la décision de la susdite question. Ge qui donna lieu à une conversation de plus de quatre heures, el souvent interrompue pi^r des prières ferventes que faiaoit ce monarque de temps en temps ; enfin, tout ce long discours n'aboutit à rien, et mon maître se trouvant miçux le lendemain, ne me paria plus de r^oueher cette matière.

DE D'AUBIGNE.

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