‹ Choix de chroniques et mémoires sur l'histoire, Volume 9Chapitre 149 sur 761 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

eux mettre en bataille, droit à l'opposite où étoit le duc de Bourgogne, et là descendirent & pied et se mirent en ordonnance, comme si présentement ils eussent dû ou pu aborder à leurs ennemis. Et semblablement descendit le duc de Bourgogne et ses gens, et fit déployer sa bannière, qui étoit moult ricbe et resplendissante.

Toutefois, nonobstant les manières que iceux princes montrassent l'un contre l'antre, étoit la rivière de Seine entre deux , parquoi ne pouvoit faire chacun à son adverse partie grand dommage, si non tant seulement de tirer d'arbalètes ^et d'arcs à main à la volée les uns contre les autres. Et après que les dits Orlèanois eurent 1& été aucun espace, voyants que bonnement ne pouvoient besogner aucune diose qui leur fût de grand' valeur, remon> tarent & obeval et s'en retournèrent au dit lieu de Saint^Oenis, délaissant en la dite tour certain nombre de gens pour la garder.

Après laquelle départie, le dit duc de Bourgogne eut conseil des principaux de ceux qui étoient avec lui de retourner dedans Paris avec toute son armée i et pour ce jour n'y eut de toutes ses gens morts qu'environ de seize & vingt hommes, mais il y en eut plusieurs de blessés et navrés ; entre lesquels le furent Enguerrand de Bournonville et Amé de Yiry, et soutinrent merveilleusement de terribles coups et importables. Et quant au seigneur de Heilly, il se porta très vaillamment ; et pareillement le firent le comte d'Arondel et autres de ses gens, desquels l'un eut la foi de messire Mansard du Bois, et depuis, pour cei^ taine somme de péeune qu'il en reçut, le délivra es mains des officiers du roi. Lequel duc de Bourgogne, quand il retourna dedans Paris, ftat reçu de toute la communauté généralement en grand honneur, pour ce principalement qu'ils étoient du tout avertis de ce qu'il avoit besogné ; et leur sembloit que par son moyen ils seroient en bref délivrés de leurs ennemis, lesquels leur faisoient moult d'oppressions. Et quant au roi, au duc d'Aquitaine et à plusieurs autres du grand-conseil, tant prélats comme séculiers, iln'estpas à estimer la réception qu'ils firent au dit duc et aux princes et capitaines étant avec lui. Et après, icelui duc de Bourgogne et son armée retournés & Paris, comme

dit est, en fut sans délai averti le duc d'Orléans et les autres étant avec lui ; et pour ce prirent un bref conseil l'un avec l'autre sur ce qu'ils avoient à faire ; auquel en la fin fut délibéré que, vu la perte qu'ils avoient faite de grand' partie des plus experts de leurs gens, et aussi considéré la dépense et puissance du roi et du duo de Bourgogne, qui étoit moult grande, et contre laquelle ils ne pouvoient résister, Sans délai se départissent de lé, et s'en retournassent en leur pays , pour derechef assembler plus grand' puissance h résister contre tous oeux qui nuire leur voudroient. Et ainsi qu'ils avoient conclu le firent et tinrent ; car présentement firent trousser et lever toutes leurs bagues, et montèrent A cheval; et par le pont dont dessus est fait mention, qu'ils atoient fait niire sur Seine, lequel iU redressèrent et levèrent, et aussi par le pont de Saint-Gloud, passèrent outre assez hfttivement, et s'en al> lërent tonte nuit, tirant vers Étampes, et de là à Orléans et autres villes et forteresses de leur obéissance.

Ainsi donc le dit duc d'Orléans, quérant venger la mort de son fèu père, acquit grand' honte et grabd' perte de ses gens; lesquels, est à savoir ceut qui étoient morts à la Jour'née dessus dite , pource qn'on les tenoit pour excommuniés, ûirent laissés la plus grand' partie aux champs, sans les enterrer ; et là les mangeoient chiens, oiseaux et autres bêles très inhumainement. Et aucuns autres sei-' gneurs de ce parti, c'est à savoir messire Cli« gnet de Brabant, messire Amé de Sallebruse, le seigneur de Uufalise et plusieurs autres, se retirèrent par la comté de Valois en Champagne, et de là en leurs propres lieux. Aprétf le« quel partement, le lendemain très matin furent apportées les nouvelles à Paris devers le duc de Bourgogne et autres seigneurs et capitaines, desquels les aucuns atout leurs gens montèrent assez tôt à cheval et allèrent au dit lieu de Saint-Dents : et ce que les Orlèanois avoient laissé fut par eux pris, robe et emporté : et mêmement prirent et emmenèrent l'abbé de Saint-Denis comme prisonnier de par le roi, récepteur de ses ennemis. Et aussi furebt pris plusieurs des bourgeois d'icône ville, qui là furent mis à finance, nonobstant leurs excusatioDs; et pareillement aOèrent aucun! autres

CHRONIQUES D'ENGUERRAND DE MONSTRELET

à h (oar de Saint-Cloud, laquelle ils trouvèrent abandonnée, et entrèrent dedans. Si couroient pour oe Jour ceux de ce parti par divers lieux et plusieurs compagnies, pour savoir s'ils trouveroient aucuns des dits Orléanois ; mais c'étoit peine perdue, car ilsavoient chevauché toute nuit, et ètoient jA bien loin : et pour ce s'en retournèrent au dit lieu de Paris.

En outre, aucuns peu de Jours ensuivant, par le pourcbas et sollicitude du duc de Bourgogne, le roi paya les rançons de grand' partie des prisonniers qui avoient été pris à Saint- Cloud, entre lesquels étoit Colinet et plusieurs par-dessus nommés, lequel avoit livré le pont de SainIrGoud au duc d'Orléans et & ses gens ; et Ait icelui décapité et écartelé es halles de Paris, le douzième jour de novnnbre ; et si eut avec lui cinq de ses complices, lesquels eurent les tètes coupées, et après furent pendus par les aisselles au gibet de Montfaucon.

Le treizième jour de novembre, fut prêché au cimetière devant le parvis de Notre-Dame de Paris, par un frère mineur, où étoit le duc de Bourgogne présent, et plusieurs autres grands seigneurs avec grand' multitude du peuple, disant comment les bulles données par UriMiin, pape quint, ètoient de grand' valeur contre les rebelles, inobédients et dissipeurs du roi et de son royaume ; et là publiquement déclara et dénonça la partie adverse, c'est à savoir le duc d'Orléans et ses complices, pour excommuniés. Et aussi en plusieurs autres sermons et prédications furent dénoncés pareillement.

Le lendemain d'après, le roi Ait i l'église Notre-Dame de Paris, et la messe ouTe, retourna au Louvre, et là prit son dtner : auquel il reçut et fit seoir à table moult honorablement le comte d'Arondel auprès du duc de Bourgogne. Et là, en icelle ville de Paris, par plusieurs Jours furent tenues de grandes congrégations pour le fait de la guerre qui étoit encommencée, pour savoir comment le roi s'auroit à conduire et à gouverner. En la fin desquelles ftat avisé pour le mieux que le roi ni ses princes, pour la cause de l'hiver, ne se mettroient pas sus, à toute leur puissance, Jusqu'à l'été ensuivant, mais tant seulement seroient mis sur les frontières des ennemis aucuns capi-

taines pour iceux poursuivir et envahir; entre lesquek y forent commis Boucicaut, maréchal de France, le seigneur de Heilly, maréchal d'Aquitaine, Enguerrand de Boomonville, Amé de Yiry, le seigneur de Miraumont et plusieurs autres, avec eux très grand nombre de combattants ; lesquels ils conduisirent et menèrent à Etampes, à Bonneval et es marches d'environ, avec lesquels étoit le seigneur de Rouq. Laquelle viUe de Bonneval se rendit tantôt en l'obéissance du roi, à la requête des dessus dits capitaines ; lesquels, ou la plus grand' partie^ se logèrent en icelle ville et en une forte abbaye qui est assez près : mais ceux de la ville d'Elampes ne furent pas conseillés d'obéir présentement ; car il y avoit garnison de par le duc de Berri, lesquels commencèrent à résister et faire guerre contre les gens du roi et du duc de Bourgogne, par l'exhortation et ordonnance de messire Louis de Bourbon, qui se tenoit à Dourdan, et en étoit capitaine.

En ces mêmes Jours, par le consentement du dit duc de Bourgogne, messire Jean de Groy, fils premier né au seigneur de Croy, qui étoit encore prisonnier au duc d'Orléans, se partit de Paris atout huit cents oombatlants, et s'en allaauchfttelde Monceaux, en la comté d'Eu, dedans lequel ètoient les enfans du duc de Bourbon et de la duchesse sa femme : c'est à savoir un fils de trois ans ou environ, et une fille de son premier mari, âgée de neuf ans, avec leurs nourrices et autres leurs serviteurs : et si y étoit le fils messire Mansard du Bois et le seigneurde FouUeuse, chevalier, lesquels tous ensemble fiirent pris dedans le dit châtel par le dit messire Jean de Croy ; lequel avec tous leurs biens les emmena au chfttel de Renty, et là les tint prisonniers jusqu'adonc que le seigneur de Croy son père lui fût rendu. Laquelle prise venue à la connoissance du dit duc de Bourbon et de sa femme la duchesse, en eurent au cœur très grand' tristesse ; et par spécial la dite duchesse en ftat si troublée , qu'à près vint qu'elle n'en mourût de deuil.

UVRË PREMIER.

Page 1