LIVRE PREMIER
tous ceux qui en ce nous voudroient contredire, qu'ils auroientle tort, confiant de' la bénigne grâce de Dieu qui nous a gouverné et défendu; et bien a commencé à nous ; car, en continuant sa grand' miséricorde , nous mènera à bonne fin et telle conclusion que vous connottrez la dignité qu'il nous a donnée et le droit que nous y avons.
» Quant & ce qu'en vos dites lettres est faite mention du Irépassement de notre très cher seigneur et cousin, à qui Dieu pardointi et en disant : « Dieu sait par qui, » nous ne savons à quelle cause ou quelle intention vous le dites : mais si vous voulez ou osez dire que par nous, ou notre vouloir, ou consentement il ait élé mort, il est faux, et sera toutes les fois que vous le direz ; et à ce nous sommes et serons prêts, & l'aide de Dieu, de nous défendre corps pour corps, si vous voulez ou l'osez prouver. Et Ut où vous m'écrivez , en montrant de garder votre propos que vous avez de garder l'alliance faite par nous deux , si envers nous n'çût eu aucun défaut d'avoir entrepris à rencontre de notre très cher seigneur et cousin, qui éloit allié de votre seigneur et flrère, tant par mariage que par écrits scellés de leurs sceaux ; et aussi du temps que vous fîtes cette alliance avec nous , vous n'eussiez cuidé ni pensé que nous eussions fait & rencontre de notre très cher seigneur et cousin ce qui est connu et que chacun sait que nous avons fait, à ce que vous en dites : nous répondrons que nous n'avons rien fait envers lui que nous n'osons bien avoir fait devant Dieu et tout le monde.
» En ce que vous nous écrivez que nous pourrons connottre et apercevoir par vos lettres de la dite alliance si ceux qui étoient par avant exceptés , et même si notre très chère et très aimée cousine et dame Isabelle, votre très honorée dame et nièce, n'y étoitpas comprise, nous ne savons si les avez exceptées en général.
> Mais adonc quand vous fîtes alliance d'entre nous, à votre requête, vous ne l'exceptflles pas en spécial, comme vous fîtes bel oncle de Bourgogne ; et néanmoins, une des principales causesde notre alliance, qui se fit & votre instance et requête, étoit pour la malveillance qoe vous aviez & votre dit oncle de Bourgogne,
comme nous saurons bien déclarer quand nous voudrons ; par où tous loyaux pourront apercevoir si aucun défaut y a en vous. Et pour ce, une hypocrisie sulBroit devers Dieu, sans être usée devers le monde.
» Quant à ce que vous maintenez que, puisque vous avez su le fait que vous prétendez que nous avons fait à notre dessus dit seigneur et cousin , vous n'eûtes espérance que nous dussions tenir à vous ni à autrui, quelconque convenant que nous dussions avoir, si que nous dussions penser et assez connottre que vous n'avez vouloir d'avoir alliance à notre personne, nous nous merveillons moult, car long temps après que nous étions en l'état que par la grâce de Dieu nous avons à présent, vous envoyâtes devers nous un de vos chevaliers portant votre livrée, qui nous conta de par vous que vous voudriez toutefois être à nous entier ami, & ce qu'il nous disoit, et qu'après votre dit seigneur et frère, vous nous feriez au> tant de plaisir et amitié comme & nul prince qui fût, à telles enseignes que vous lui chargeâtes de nous dire que l'alliance faite entre vous et nous étoit passée dessous nos grands sceaux ; laquelle chose, à ce qu'il nous disoit, ne voudriez avoir découvert à nul François. Et, depuis, par aucun de nos hommes liges vous nous fîtes savoir votre bon vouloir touchant cet amour et entière amitié par semblable manière en effet, si comme ils nous ont dit ; mais puisque vous n'avez vouloir d'avoir alliance à notre personne, notre état bien considéré, si comme écrit nous avez, nous ne savons pourquoi nous dussions désirer d'avoir aucune alliance à vous, toutes choses bien considérées ; car ce qu'envoyé nous avez par avant n'accorde pas à ce qu'écrit nous avez A présent.
» Et là où vous avez écrit que , quant à la considération que nous pourrons avoir en la dignité en quoi nous sommes, vous ne pensez que la vertu divine nous y ait mis, en disant : « Dieu le peut avoir dissimiïlé, comme il a fait «plusieurs princes régner, el,àla fin, àleurcon- » fusion . » Certes, de bouche et non de cœur plusieurs gens parlent; etpour tels, comme ils sont eux-mêmes, ils jugentles autres, pourquoi Dieu est tout puissant de faire tourner leur sentence sur eux- mêmes, et non pas sans cause. En ce
CHRONIQUES D'ËNOtJEKftAND DE MONSTRELET. [140Î]
que touchez la dignité en qtfoi nous sommes , et que tous ne croyez que la tertu diyîne nous y ait mis : certes , nous vous répondrons et faisons savoir que Notre-Seigneur Dieu, â qui nous donnons toujours louanges et grâces, nous a montré de sa divine grâce plus que nous ne sommes dignes de recevoir ou d'avoir, si ce n'étoit seulement ce que de sa miséri'' corde ou bénignité lui a plu nous donner, et certes, ce que toutes les sorceries ni diableries ne sauroient faire, ni ne pourroient donner ', ni tous ceux qui s'en entremettent. Et combien que vous ne doutez, nous ne doutons pas aussi ; mais savons et afBons bien en Dieu que nous y sommes entrés par lui et de sa bénigne grâce.
» Quant à ce que vous nous écrivez par vo* tre demande que votre dite très honorée dame et nièce avoit à se plaindre de notre rigueur et notre cruauté, parce qu'elle ëtoit venue en son pays, dësolëede son seigneur qu'elleaperdu, désevrée de son douaire, que vous dites que nous détenons, dépouillée de son avoir qu'elle apporta par deçà et qu'elle avoit de son seigneur: Dieu, à qui nuUe chose ne peut être celée, sait que noua n'avons fait nulle rigueur ni cruauté envers elle, mais lui avons montré honneur, amour et amitié ; qui voudroit dire le contraire ii mentiroit faussement. Et plût à Dieu que n'eussiez Jà fait rigueur, cruauté ni vilenie devers nulle dame ni damoiselle, ni antre personne, non plus qu'avons Ml devers elle ; nous croyons que vous en vaudriez mieux.
» Quant à ce que vous touchez la désolation de notre très chère et très amée cousine votre très chère et très honorée dame et nièce, de son seigneur : nous vous répondons par même manière comme répondu vous avons par avant.
» Quant à ce que vous faites si cher de son douaire, comme vos dites lettres plus pleinement font mention : nous sommes bien contents que, au cas que les lettres de convenances faites sur son mariage eussent été bien vues et entendues , vous ne pussiez, & dire vérité, avoir mis sus à nous telle reproche, comme vous cUidez avoir fait.
' Il vent par là faire «llaiion «n bmlt qat eonroit alors que Valenline de^ilan, ducbeue d'Orléan», eommuniquoit avec le diable et avoit ensorcelé le roi Charles YI.
» Quant à son avoir: il est vrai qu'à son départ hors de notre royaume, nous nmes si pleinement à elle restituer ses biens et Joyaux, et plus que nous n'en trouvftmes avec elle quand nous vînmes à notre royaume, si que tenons en être quitte, si comme appert par une quittance sous le scel de son père, votre dit seigneur et flrère , passée en son conseil , vous y étant présent, comme à toutes gens pourra clairement apparoir; sans ce que de rien l'ayons dépouillée, comme mis sus le nous avez faussement. Et pour ce vous devriez aviser de ce que vous écrivez; car nul prince ne doit écrire sinon loyalement et pleinement, laquelle chose vous n'avez pas faite à présent. Et pour tant nous vous avons répondu comme dessus, et vous répondons à tous points en ce que nous devons faire, par telle manière, qu'A l'aide de Dieu et de Notre-Dame et de monseigneur saint George, chacun nous tiendra prud'homme et notre honneur en sera gardé.
» A ce que vous écrivez que vous savez que ceux de votre compagnie et vous êtes tous prud'hommes et loyaux, et pour tels vous réputez : touchant votre compagnie, nous ne leur réprouvons pas, car nous ne les connoissons pas ; mais quant à votre personne, nous ne vous rëputons pas pour tel, toutes choses considérées. Et là où vous nous merciez pour ceux de votre cMé, que de leur sang avons plus grand' pitié que n'avons eu de notre roi lige et souverain seigneur: nous vous répondons, qu'en l'honneur de Dieu, de Notre-Dame et de monseigneur saint George, qu'en ce que vous avez écrit que du sang de ceux de votre cOté avons plus grand' pitié que n'avons eu de notre dit seigneur, vous avez menti ftiussement et mauvaisement: car vraiment nous avons son sang plus cher que le sang de ceux de votre cété , combien que vous prétendez faussement. Et si vous voulez dire que nous n'avons ed chers son sang et sa vie, nous disons que vous mentez, et mentirez faussement toutes fois que vous le direz; ce sait le vrai Dieu, que nous appelons & témoin, en mettant en ce notre corpscontrele vôtre, en notre défense, comme loyal prince doit faire, si vous le voulez ou osez prouver. Et plût à Dieu que vous n'eussiez oncques fait ni procuré contre la personne de votre dit seigneur et flrére ni les siens plus que