CHAPITRE CCXXI
Comment le duc de Toaraine, daophin, et ceux qui éloiiint arec lui ae conduisirent tprts la mort du dit duc de Bourgogne; et des lettres qu'il flt envoyer i plusieurs bonnet
TiUes.
Après ce que le dessus dit duc de Bourgogne fût mis à mort, comme dit est, il fut tantôt par les gens du danpbin dévfitu de sa robe, de son haubergeon, de ses anneaux et de toutes autres choses, réservé son pourpoint et ses houseaux, et demeura sur la place jusqu'à minuit, qu'on le porta sur une table dedans un moulin assex près du pont ; et le lendemain au matin fut mis en terre en l'église Noire-Dame, devant l'autel Saint-Louis, atout son dit pourpoint et ses houseaux, sa barrette tirée sur son visage, et lui fit-on prestement dire douze messes. Si étoient à cette heure avec le dauphin plusieurs notables personnes qui rien ne savoient du secret de cette matière ; et il y en eut aucuns à qui en déplut grandement, considérant les tribulations, reproches et meschefs qui en pouvoienl sourdre au temps à venir, tant au royaume de France comme à la personne de leur seigneur et maître le duc de Touraine , dauphin ; entre lesquelles y étoient Jean de Harcourt, comte d'Aumale, et le seigneur de Barbasan. Auquel de Barbasan Alt moult désagréable, et tant que par plusieurs fuis reprocha à ceux qui avoient machiné le cas dessus dit, en disant qu'ils avoi<;nt détruit leur dessus dit matire de chevance et d'honneur. Et dit que mieux voudroit avoir été mort que d'avoir été & icellc Journée, combien qu'il en fût innocent.
Toutefois, le dauphin retourné en son hôtel après cet homicide , fat ordonné par ceux de son conseil que deux cents hommes d'armes iroient devant la forteresse pour faire rendre ceux qui étoient dedans. Auxquels là venus fut l'entrée défendue. Et pour tant les dessus dits se retrahirent une partie en la tour du pont et l'autre en une tour vers les faubourgs , et là demeurèrent cette nuit. El ceux qui étoient en la dite ville murèrent la porte vers la ville et n'eurent autres nouvelles Jusqu'au lendemain malin , qu'on leur commença très fort à Jeter canons contre la dite porte.
Et assez bref après , allèrent quatre ou cinq
chevaliers de par le dauphin parler à iceux et leur signifier qu'ils rendissent la dite forteresse ; et si ce ne faisoient , il les feroit assaillir et couper les tètes, s'ils étoient pris par force. Auxquels fut répondu par les dessus dits Jonvelle et Montagu que monseigneur de Bour' gogne, leur seigneur, auquel le dauphin l'avoit livré, leur avoit baillé en garde , et qu'ils ne le rendroient pas s'ils n'avoient certaines enseignes de lui. Pour quoi les dessus dits, ce oyant, retournèrent en la ville ; et tantôt après rallérent devers la dite forteresse et y menèrent messire Antoine de Yergy, lequel appela les deux seigneurs dessus dits, et ils répondirent en demandant comment il lui étoit. Et sans faire à ce réponse , il leur dit : « Frères, mon- » seigneur le dauphin me fait dire que vous » lui rendez cette forteresse , et que si ce ne » faites et il vous prend dedans par force , il •> vous fera trancher les tètes. Et si vous lui » voulez rendre et tenir son parti, il vous fera » des biens et vous départira des offices de ce » royaume très largement. »
Après lesquelles paroles, demandèrent au dit messire Antoine s'il savoit des nouvelles de monseigneur le duc. A quoi il ne répondit mot, et signa do son doigt contre terre, et après dit : « Je vous conseille que tous rendez la » dite forteresse à monseigneur le dauphin. » Et comme devant dirent : « Sans avoir nouvd- » les de monseigneur le duc , qui la nous a » baillée en garde , nous ne la rendrons pas. » Et adonc les chevaliers du dit dauphin leur dirent : « Mettez par écrit tel traité que vous » voulez avoir, et on vous fera réponse. •• Et sur ce, se retrahirent les dites pairlies et firent les dessus dits mettre par écrit ce qu'il leur plut , et l'envoyèrent devers le dit daupbio.
Premier, requirent A mettre la forteresse en la main de monseigneur de Bourgogne, leur seigneur, qui leur avoit baillée en (pu^e, ou au moins avoir décharge de lui, signée de sa main.
Item , que tous les prisonniers qu'il àvoit devers lui , lesquek avoient été pris avec le dit duc, il les rendit quittes sans payer finances.
Ittm, que tous les hommes et femmes , de quelque état qu'il fussent, étant dedans la dite forteresse, avec tous les biens qui y avoient èlé de leur parti apportés, s'en pussent aller fï'anchement où bon leur seroblcroil»
Item, qu'ils eussent délai de quinze jours à demeurer dedans le dit châtel , tant que leurs chevaux Tussent venus.
Hem . qu'ils eussent sauf-conduit pour deux cents hommes d'armes qui les viendroienl quérir pour les conduire où bon leur sembleroit, et que le dit sauf-conduit durftt quinze jours.
.4près lesquels articles, visités par le dit dauphin et son conseil, furent renvoyés devant la forteresse les chevaliers dessus dits qui par avant y avoient élè envoyés. Lesquels dirent à ceux de dedans que , quant à la personne du duc de Boui'gogne, elle ne soit plus demandée , car on ne la peut avoir.
Quant aux prisonniers qui ont été pris avec /ai, ils sont bien à monseigneur le dauphin, et leur départira des biens et offices de ce royaume ; et n'en soit requis plus avant.
Quant aux biens qui sont dedans la forteresse appartenant au duc de Bourgogne, ils demeureront en la main de monseigneur le dauphin 'et les fera recevoir par inventoire , en baillant décharge à ceux qui les ont en garde. Et les autres qui sont léans emporteront tous leurs biens lesquels ils ont apportés.
Quant aux quinze jours que demandez de délai , rien ne s'en fera , mais on vous fera conduire jusqu'à Bray-sur-Seine.
Quant au sauf-conduit de deux cents hommes d'armes, il n'est nul besoin de l'avoir, puisqu'aurez conducteurs.
Toutefois , après plusieurs paroles, les dessus dits chevaliers de Jonvelle et de Montagu pour eux et pour leurs gens firent traité avec le dit dauphin par si qu'ils s'en iroient saufs leurs corps et leurs biens , en rendant la dite forteresse. Et à ce furent reçus, et tous les biens et joyaux qui ëtoient au dit duc de Bourgogne demeurèrent léans. Et avec ce demeura avecque le dauphin la dame de Giac; laquelle, comme il fut commune renommée, fut consentante de la dite homicide. Et pareillement y demeura Philippe Jossequin , et n'osa retourner devers la duchesse de Bourgogne ni devers son fils , comte de Charolois , pour tant qu' il n'étoit pas bien en leur grâce.
Lequel Philippe Jossequin étoit natif de Dijon , fils de l'armurier de feu le duc Philippe de Bourgogne; et par long temps avoit été moult féable et aimé par-dessus tous du des-
sus dit duc de Bourgogne , c'est à savoir de ses serviteurs ; et même lui faisoii porter son scel de secret et signer lettres de sa main , comme si le dit duc les eût signées ; et y avoit peu de de différence du signé que conlrefaisoit le dessus dit Philippe Jossequin à rencontre de celui que faisoil le duc de sa propre main. Pour lesquelles besognes et grands autorités il fut par plusieurs fois moult haï de plusieurs seigneurs repairant en la cour d'icelui prince; mais néanmoins , étant en l'état dessus dit , il acquit de grands finances, et fit une moult notable maison dedans la ville de Dijon. Lesquelles chevances à son département il délaissa en plusieurs lieux, c'est à savoir en Bourgogne , en Flandre et ailleurs ; lesquelles furent prises, comme confisquées, des officiers du comte de Charolois, et les donna à aucuns de ses serviteurs ; et le dessus dit Philippe , ainsi comme dit est , s'en alla dénué de tous biens.