CHAPITRE XXXVI
Gommenl Louis, duc dX>rléans, seul frère du roi de France Charles le Bien-iLimé, lUt mis i mort piteusement dedans la ville de Paris.
En ces propres jours advint en la ville de Paris la plus douloureuse et piteuse aventure qu'en très long temps par avant fut advenue au chrétien royaume de France pour la mort d'un seul homme : à l'occasion de laquelle le roi, tous les princes de son sang, et ^nérale> ment tout son royaume, eurent moult à souffrir et furent en très grand' division l'un contre l'autre par très long espace ; et tant qu'iœlui royaume en fut moult désolé et appauvri, comme ci-après pourra plus pleinement être vu par la déclaralion qui mise en sera en ce présent livre : c'est à savoir pour la mort du duc d'Orléans, seul frère germain du roi de France Charles le Bien-Aimé , sixième de ce nom.
Lequel duc étant en la dessus dite ville de Paris, M par un mercredi, jour de Saint-G^ ment pape, meurtri et mis à mort piteusement environ sept heures du soir. Et fut cet homicide fait et perpétré par environ dix-huit hommes, lesquels étoient logés en un hôtel où étoit lors pour enseigne l'image Notre-Dame, auprès de la pot te Barbette, et là, comme depuis il fut su véritablement, avoient été par plusieurs jours, sur intention d'accomplir ce qu'ils avoient entrepris.
Et quand ce vint en ce même mercredi, comme dit est, envoyèrent un nommé Thomas de Conrteheuse, qui étoit valet de chambre du roi et leur complice, devers le dit duc d'Orléans, qui étoit allé voir la reine de France en un hôtel qu'elle avoit acheté n'avoit guère à Montagu, grand mattre dliôtel du roi ; et si est icelui au pied de la dite porte Barbette. Et là d'un enfant qui étoit trépassé jeune gisoit, et n'avoit point encore accompli les jours de sa purification. Lequel Thomas venu devers icelui duc, lui dit de par le roi, pour le décevoir : " Mons^neur, le roi vous mande que sans
CHRONIQUES D'ENGUERRAND DE MONSTRELET
» délai veniez devers lui, et qu'il a à parler à » vous bftlivemeDt, et pour chose qui grande- » ment touche à lui et à vous. » Lequel duc, oui le commandement du roi, icelui voulant accomplir, combien que le roi rien n'en savoit, tantôt et incontinent monta dessus sa mule, et en sa compagnie deux écuyers sur un cheval et quatre ou cinq valets de pied devant et derrière portant torches ; et ses gens qui le dévoient suivre point ne se hfttoient ; et aussi il y ëtoit allé à privée mesgnie, nonobstant que pour ce jour avoit dedans la ville de Paris de sa retenue et à ses dépens bien six cents que chevaliers que écuyers.
£t quand il vint assez près d'icelle porte Barbette, les dix-huit hommes dessus dits, qui étoient armés à couvert , l'altendoient et s'étoient mis couvertement auprès d'une maison. Si faisoit assez brun pour cette nuit ; et lors incontinent mus de hardie et outrageuse volonté, saillirent tous ensemble à rencontre de lui, et en y eut un qui l'écria : « A mort ! à mort ! » et le fërit d'une hache tellement qu'il lui coupa un poing tout jus. Et adonc le dit duc voyant cette cruelle entreprise ainsi être faite contre lui, s'écria assez haut en disant : « Je suis le duc d'Orléans. » Et aucuns d'iceux en Trappant sur lui répondirent : « C'est ce que nous demandons. »
Entre lesquelles paroles la plus grand' partie recouvrèrent, et prestement, par force et abondance de coups, fut abattu jus de sa mule, et sa tète tout écartelée par telle manière que la cervelle chéyt dessus la chaussée. En outre là le retournèrent et renversèrent et si terriblement le martelèrent, que là présentement fut mort très piteusement; et avec lui fut tué un jeune écuyer, Allemand de nation, qui autrefois avoit été son page : et quand il vit son maître abattu, il se coucha sur lui pour le garantir, mais rien n'y fit : et le cheval qui devant le duc alloit atout les deux écuyers, quand il sentit iceux saquements armés après lui, il commença à ronfler et avancer : et quand il tes eut passés se mit à courre, et fut grand espace que ceux qui étoient sus ne le purent retenir. Et quand il fut arrêté, ils virent la dite mule de leur seigneur qui toute seule couroit après eux. Si cuidèrent qu'il fût chu jus, et pour cela prirent par le nrein pour la ramener
au dit duc : mais quand ils vinrent près de ceux qui l'avoient tué, ils furent menacés, disant, s'il ne s'en alloient, qu'en tel point seroient mis comme leur maître. Pour quoi iceux voyant leurseigneur être ainsi mis à mort, hAtivement s'en allèrent en l'hôtel de la reine en criant: « Le meurtre ! » Et ceux qui avoient occis le dit duc & haute voix commencèrent à crier : « Le feu ! » et avoient leur fait par telle manière ordonné en leur hôtel, que l'un d'eux, en état que les autres faisoient l'homicide dessus dit, bouta le feu dedans icelui. Et puis les uns & cheval, les autres à pied, hâtivement s'en allèrent où ils purent le mieux, en jetant après eux chaussetrapes de fer, afin qu'on ne les pût suivre ni aller après eux. Et comme la famé et renommée fut, aucuns d'iceux allèrent en l'hôtel d'Artois, par derrière, à leur matlre le duc Jean de Bourgogne, qui cette œuvre leur avoit fait faire et commandée, comme depuis publiquement il confessa ; et ce qu'ils avoient fait lui racontèrent, et après très hâtivement mirent leurs corps en sauveté.
Et fut le principal conducteur de ce cruel homicide un nommé Raoullet d'Actonville , de nation Normand , auquel par avant le dit duc d'Orléans avoit ôté l'oflice des généraux, duquel le roi l'avoit pourvu à la requête et prière du duc Philippe de Bourgogne défunt ; et pour ce déplaisir avisa le dit Raoullet manière comment il se pourroit venger d'icelui duc d'Orléans. Ses autres complices furent Guillaume Courteheuse et Thomas (Courteheuse devant nommés, nés de la comté de Gui nés , Jean de La Motte, et plusieurs autres jusqu'au nombre dessus dit.
En après, environ demi-heure , ceux de la famille du duc d'Orléans , quand ils ouirent nouvelles de la mort et occision de leur seigneur tant piteuse, très fort pleurèrent; et grièvement au cœur courroucés , tant les nobles comme nos nobles, accoururent à lui, et là le trouvèrent mort sur les carreaux. Auquel lieu y eut grands lamentations et regrets des chevaliers et écuyers de son hôtel , et généralement de tous ses serviteurs quand ils virent son corps ainsi navré, mort et détranché. Et lors, comme dit est, en très grand' tristesse et gémissemens le levèrent et en l'hôtel du seigneur de Rieux, maréchal de France, qui près