LIVRE PREMIER
de là éloit, le portèrent i et bref ensuivant ioelut corps couvert de blanc linceul fut porté en l'église de Saint-Guillaume assez honorablement. Et étoit icelle église la plus prochaine du lieu où il avoit été mort. El tantôt après le roi de Sicile, lors étant & Paris , et plusieurs autres princes, chevaliers etécuyers, oyant la nouvelle de si cruelle mort comme du seul frère germain du roi de France , en telle manière perpétrée à Paris, en grands pleurs le vinrent voir en la dite église. Si fut le corps mis en un cercueil de plomb , et le \eillèrent les religieux de la dite église toute nuit en disant vigiles et psautiers ; avec lesquels demeurèrent ceux de sa famille. Et le lendemain très matin fui trouvée par ses gens la main , laquelle lui avoit été coupée sur les carreaux, et une grande partie de sa cervelle, laquelle fut recueillie et mise au cercueil avec le corps. Et tôt après tous, les princes étant au dit lieu de Paris, réservé le roi et ses enfants, c'est & sçavoir le roi Louis, le duc de Berri , le duc de Bourgogne , le duc de Bourbon, le marquis de Pont, le comte de Nevers, le comte de Clermont, le comte de Yendôme , le comte de Saint-Pol , le comte de Dammartin, le connétable avec plusieurs autres, lesquels èloient 1& assemblés, tant gens d'église , comme nobles, avec très grand' multitude du peuple de Paris , si vinrent tous ensemble à la dite église de Saint -Guillaume; et là les principaux de la famille dudit duc d'Orléans prirent son corps avec le cercueil, et le mirent hors de ladite église, avec grand nombre de torches allumées, lesquelles portoient les écuyers du dit défunt : et à chacun lez du corps étoient par ordre , faisant pleurs et grands gémissements, c'est à sçavoir le roi Louis, le duc de Berri, le duc de Bourgogne et le duc de Bourbon, chacun d'eux tenant la main au drap qui étoit sur le cercueil. Après eux étoient par ordonnance, chacun selon son état, les princes, le clergé , les barons tous, recommandant son ame à Dieu notre créateur ; et le portèrent en icelle manière Jusqu'à l'église des Célestins. Et là, après son service fait très solennellement , fut enterré très honorablement en une chapelle très excellente , laquelle il avoit fait Caire et fonder; et après icelui service fait et accompli , les princes dessus dits et tous les
autres se retrahirent chacun en leurs hôtels; Si étoient en grand soupçon de savoir la vérité du dessus dit homicide ainsi fait sur le dit duc d'Orléans.
Et de prime face fut aucunement soupçonné que messire Aubert de Chauny n'en fût coupable , pour la grand' haine qu'il avoit au dit duc, à cause de ce qu'au dit messire Aubert avoit sa femme soustraite et emmenée avec lui ; et tant avoit tenue icelle dame en sa compagnie qu'il en avoit un fils, duquel et de son gouvernement sera 'ait mention ci-après. Mais en assez bref terme ensuivant, on sut la vérité du dit homicide , et que le dit seigneur de Chauny n'en étoit en rien coupable.
En ce même jour, Isabelle, reine de France, quand elle sçul les nouvelles du dit meurtre et homicide fait si près de son hôtel, conçut si grand' fureur et hideur, que nonobstant qu'elle ne fût encore purifiée, néanmoins se fit mettre sur une litière par son Arére Louis de Bavière et autres de ses gens, et à son hôtel de Saint- Pol se fit porter en la chambre prochaine de la chambre du roi, où pour plus grand' sûreté se logea; et mèmement, la nuit que le meurtre fut perpétré, y eut plusieurs nobles qui s'armèrent , comme le comte de Saint-Pol et aucuns autres , lesquels se retrahirent en l'hôtel du roi , leur souverain seigneur, non sachant quelle chose d'icelle besogne s'en pourroit ensuivre.
En après, le corps du dit duc d'Orléans mis en terre, comme dit est, s'assemblèrent tous les princes en l'hôtel du roi Louis, avec le conseil royal , et là fut mandé le prévôt de Paris et autres gens de justice, auxquels fut commandé par les dits seigneurs qu'ils fissent bonne diligence d'enquérir si par nulle voie on pourroit apercevoir qui avoit été l'auteur ni les complices de faire cette besogne. Et avec ce fui ordonné que toutes les portes de Paris, réservé deux, Aissent fermées, et qu'icelles deux fussent bien ^rdées pour savoir qui en istroit.
Après lesquelles ordonnances et aucunes autres, les dits seigneurs et le conseil royal se retrahirent tout confus et en grand' tristesso en leurs hôtels , et le lendemain , qui fut le vendredi , se rassembla le dit conseil à l'hôtel du roi de France, & Saint-Pol. Auquel lieu
CHRONIQUES D'ENGUERRÀND DE MONSTRELET
ëtoienl le roi Louis de Sicile, les ducs de Berri, de BçurgogDe et de Bourbon , et moult d'autres grands seigneurs avec le dit conseil royal ; et tantôt après vint le prévôt de Paris, auquel le duc de Berri demanda quelle diligence il avoit faite sur la mort de si grand seigneur, cionme le seul frère du roi, lequel prévôt répondit qu'il en avoit fait la plus grand' diligence qu'il avoit pu, mais encore n'en pouvoit savoir la vérité, disant au roi et à tous les seigneurs que si l'on le laissoit entrer dedans tous les hôtels des serviteurs du roi , et aussi des autres princes , par aventure , comme il crèoit, trouveroit-il là la vérité des auteurs ou des complices , et lors, le roi de Sicile , le duc de Berri et le duc de Bourbon lui donnèrent congé et licence d'entrer partout où bon lui sembleroit.
Et adonc, le duc Jean de Boui^ogne, oyant la licence qui fut octroyée par iceux seigneurs au prévôt de Paris, eut doutance et cremeur, et pour ce attrait à part le roi Louis et le duc de Berri, son oncle, et en bref leur confessa et dit que par l'introduction de l'ennemi * avoit fait faire cet homicide par RaouUet d'Aclonville et ses complices; lesquels seigneurs, oyant celte confession, eurent si grand' admiration et tristesse en cœur, qu'à peine lui purent-ils donner réponse : et ce qu'ils lui en donnèrent, ce fut en lui très grandement réprouvant la condition et manière du très cruel homicide ainsi par lui perpétré en la personne de son propre cousin germain.
Et après qu'ils eurent oui la connoissance du dit duc de Bourgogne, retournèrent devers le conseil, et ne déclarèrent pas présentement ce qu'il leur avoit dit; et tôt aussi le dit c-onseil fini, chacun s'en retourna en son hôtel.
Le lendemain , qui fut le samedi , environ dix heures devant none, furent les seigneurs dessus dits assemblés en l'hôtel de Nesle , où étoit logé le duc de Berri, pour tenir le conseil royal; auquel lieu, pour être à icelui conseil, vint le duc de Bourgogne, ainsi qu'il avoit accoutumé, le comte de Waleran de Saint-Pol en sa compagnie; mais quand il vint pour entrer dedans , son oncle le duc de Berri lui dit: « Beau neveu, n'entrez pas au conseil
* C'e>(-à-dire par l'inspiration da démon.
» pour cette fois; il ne platt mie bien à aucuns » qu'y soyiez. » Et sur ce, le duc de Berri rentra dedans et fit tenir les huis fermés, ainsi qu'il avoit été ordonné par le grand-conseil ; et alors le duc Jean de Bourgogne, tout confus et en grand' doute, demanda au comte Waleran de Saint-Pol : « Beau cousin , qu'avons- » nous à faire sur ce que vous oyez? » Et le comte lui répondit : « Monseigneur, vous avez » à vous retraire en votre hôtel , puisqu'il ne » platt à nosseigneurs que vous soyez au con- » seil avec eux. » Et le dit duc lui dit en telle manière : « Beau cousin, retournez avec nous » pour nous accompagner. » Et le comte de Waleran lui fit réponse à la manière qui s'ensuit : « Monseigneur, pardonnez-moi , j'irai » vers nosseigneurs an conseil, lesquels m'ont » mandé. » Et après ces paroles, le dit duc de Bourgogne, en grand' doutance, s'en retourna en son hôtel d'Artois ; et afin qu'il ne fût arrêté ni pris, sans délai monta à cheval, six de ses hommes tant seulement en sa compagnie ; et par la porte de Saint-Denis se partit très hâtivement , et chevaucha en prenant aucuns chevaux nouveaux sans arrêter en nulle place Jusqu'à son chfttel de Bapaume. Et quand il y eut un petit dormi, s'en alla sans délai à Lille en Flandre ; et ses gens qu'il avoit laissés au dit lieu de Paris , au plus tôt qu'ils purent , ayant très grand doute d'être arrêtés et pris , le suivirent ; et pareillement Raoullet d'Actonville et ses complices , leurs vêtements changés et déguisés , se départirent de Paris par divers lieux ; et tous ensemble s'en allèrent loger dans le chfttel de Lens , en Artois , par l'ordonnance du duc Jean de Bourgogne, leur maître et seigneur.
Ainsi et par telle manière se départit icelui duc après la mort du dit duc d'Orléans de la ville de Paris, à petite compagnie, et laissa en icelle ville la seigneurie de France en grand' tristesse et dëplaisance.
Toutefois, ceux de l'hôtel du dit due d'Orléans mort, quand ils ouïrent le secret parlement du dit duc de Bourgogne, s'armèrent Jusqu'au nombre de six vingts hommes d'armes, desquels éloit l'un des principaux messire Ciignet de Brabant, et eux, montés à cheval, issirent de Paris pour suivre le dit duc de Boar^ gogne, à intention de le mettre à mort , s'ils
^^^ LIVRE PREMIER
Team pn «tteindre ; mais ce faire leur fut
^knilAms de Sicile défendu; et pour
«dscaoses s'en retournèrent grandement
«nwefes k \euTs liôtels.
S M liioTs par toute la viOe de Paris dé-
ndeVUral connu que ledit duc de Bour-
ppe vrotl tait faire cet homicide ; et adonc
It pis^e te la ^iUe de Paris, lequel n'étoit
pKYiica content du dit duc d'Orléans, et point
M XnfàX en grâce , pource qu'ils enten-
doient que, par son moyen , les tailles et tous
aslta subsides s'enlretenoient, commencèrent
à en Fun & Vautre en secret : •> Le bâton
/' Manx est plané. -
CMie doulonreuBe Biort tal l'année du grand
. M^tT, en l'an mil quatre cent et sept; et
' éun la gelëe soixante-six jours en un tenant
trta terrible, et tant qu'au dégeler le Pont-
TXett de Paris lût abattu en Seine ; et moult
ieeUes eaux et gelées de grands dom-
en plusieurs et diverses contrées du
de France.
Et ^lant est à parler des discords, haines
<m enries qu'avoient l'un contre l'autre les
Abcs dXMéans et de Bourgogne par avant la
■Mxt d*ieetiii duc d'Orléans, ni des manières
q«a cveieat 4tè tenues par icenx, n'est Jà be>
^*A fure en ce présent chapitre rècita-
, poorce qu'il sera tout au long et plus
é plàa dédarè es propositions qui pour ce
Amat Ikiies dedans bref temps après ensui-
imat, c'est h savoir par la Justification que fit
proposer le duc de Bourgogne haut publique-
OHiit devant le roi , présents plusieurs princes
et autres notablea personnes, tant d'église
comme séculiers, elles accusations pourquoi
ii A«eit et avouoit d'avoir fait mettre à mort
Ib ditdne d'Orléans; et pareillement par les
rêpoiiaes que depuis en fit faire et proposer la
ftoebnse d'Orléans douagiëre et ses enfants,
les excnsations de son feu mari; des-
prqwsitions les copies seront mises et
(nites en ce présent livre, tout ainsi et par la
■uiére qu'elles furent proposées , présent
iMbsoMsil royal et autres pus de plusieurs
*Mi,mtrts gnad' multitude.