‹ Choix de chroniques et mémoires sur l'histoire, Volume 9Chapitre 659 sur 761 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

chef. Si étoient avecque le duc Philippe de Bourgogne en cet excrcite son neveu de Ciéves*, le comte d'Étampes , les seigneurs d'An- (hoing , qui gouvernoit lors les Flamands , le seigneur de Croy, les seigneurs de Créqui, de Fosseux, de Waurin, de Saveuse, de Haubourdin , de Humiëres , d'Incliy , de Brimeu , de Launoy, de Huchin, et les Trères de Hastine et de Fremessen avecque plusieurs autres seigneurs gentilshommes, tant de son hôtel et famille comme de ses pays de Bourgogne , de Flandre, de Brabant, de Hainaut, d'Ârlois et des autres lieux. Toutefois le dessus dit duc de Bourgogne n'avoit point assemblé la moitié de sa puissance , quant au regard de ses gens d'armes des pays de Picardie. Et en avoit été renvoyé grand' partie dés les montres , dont moult de gens, qui bien aimoient son honneur, étoient moult fort émerveillés ; et leur sembloil qu'à tous besoins il se fût mieux aidé d'eux que du double de ses communes. En outre , messire Jean de Croy , qui conduisoit la plus grand' partie des gens de guerre de Boulenois, avec aucuns autres qu'il avoit amenés, fut envoyé loger à l'autre côté , plus prés de Calais , en tirant devers le pont d'Amillan ; devant lequel logis y eut grand parlement entré ses gens et ceux de la ville. Mais assez bref ensuivant fut remandé par le dit duc de Bourgogne et envoyé devant Guines, où il se logea, lui et ses gens , assez près des portes et murailles, devant lesquelles furent dressés et assis plusieurs gros engins qui fort les endommagèrent. Avecque lui étoient le Galbis de Renty, chevalier, Robert de Saveuse et plusieurs notables hommes, qui en grand' diligence approchèrent de leurs adversaires et ennemis et les mirent en moult grand' doute et nécessité d'être pris de force , et tant qu'ils abandonnèrent leur ville et se retrabirent dedans le chàtel, où ils furent derechef très fort approchés , assaillis et combattus des dits assiégeants. Et par avant leur venue au dit lieu de Guines, s'étoit rendu au dit messire Jean de Croy la forteresse de Yauclinguen ; et lui avoient délivré les Anglois , moyennant qu'ils s'en iroicnt, saufs leurs vies et aucune petite partie de leurs biens. Et pareillement rendirent les dits Anglois le chàtel de Sangatte à messire Robert de Saveuse, lequel alla devant, en

tre-temps qu'il étoit au siège de Guines, lequel chàtel il garnit de ses gens. Durant lequel temps le dessus dit duc de Bourgogne étant logé devant la forte ville de Calais , comme dit est , avoit grand' merveille de son navire qui devoit venir par mer et demeuroit tant; et d'autre part, les Flamands en étoient très mal contents, et murmuroient très fort à l'encontre du conseil d'icelui duc de Bourgogne et de ceux qui avoient la charge de les conduire et mener, c'est à savoir messire Jean de Ilornes , sénéchal de Brabant, et le commandeur de la Morée. Mais icelui duc les rapaisoit et contentoit par douces paroles , disant qu'ils viendroient bien bref, comme ils lui avoient fait savoir par leurs lettres ; et n'avoient point eu vent propice jusqu'à présent, par quoi ils eussent pu venir plus tôt. Si venoient chacun Jour des navires d'Angleterre dedans Calais , à la pleine vue de leurs adversaires , une fois plus , l'autre fois moins, qui leur amenoient et apportoient des vivres , nouvelles gens , habillements de guerre et autres choses nécessaires. Aussi n'ètoient-ils pas si près approchés de leurs ennemis que chacun Jour ne missent grand' partie de leur bétail dehors leur ville en pâture , qui faisoit moult grand mal à voir à ceux de dehors ; et en y avoit souvent de grandes escarmouches , à cause et à l'occasion d'icelui bétail , pour cuider en gagner. Et mèmement un certain Jour les seigneurs et bourgeois de Gand , qui plusieurs fois en avoient vu et vèoieni souvent ramener par les Picards, s'aperçurent en euxmêmes qu'ils étoient grands et forts et bien armés, et qu'ils pouvoient aussi bien conquerra et avoir leur part du dit bétail. Si se mirent à chemin bien deux cents , et allèrent , le plus couvertement qu'ils purent, es marais auprès d'icelle ville, pour prendre et amener la proie ; mais ils furent tantôt aperçus des Anglois, qui ne furent mie patients quand ils virent les dessus dits venir si près d'eux pour leur ôter ce dont ils dévoient vivre, et les reconnurent bien à leurs habillements. Si se férirent en eux vigoureusement et en occirent bien vingt-deux , et en prirent trente-trois qu'ils emmenèrent prisonniers; et les autres retournèrent à grand cours en leurs logis , disant qu'ils y avoient grand' perle et faisant grand effroi ; et leur sembloit qu'ils étoient bien échappés.

CHRONIQUES D'ENGUERRÀNP DE MONSTRELEÏ.

Ety avoit souvent en l'ost d'iceux Flamancls de grands alarmes , car pour peu de chose ils s'émouvoienl tous et se meltoient en armes , dont le dit duc de Bourgogne , leur seigneur, étoit déplaisant; mais il n'en pouvoil avoir autre chose, et convenoit que toutes besognes se conduisissent en la plus grand' partie à leur plaisir. Auquel temps vint devers le dit duc un héraut d'Angleterre, nommé Kembrouck, lequel le salua moult révéremment, cl lui dit que HumProy, duc de Gloceslre, son seigneur et mailre , lui Taisoit savoir par lui qu'au plaisir de Dieu le combattroit avec toute sa puissance bien bref, s'il le vouloit attendre, et s'il se partoit de ce lieu , il le querroll en aucuns de ses pays ; mais il ne lui Taisoit point savoir le Jour, pour tant que la mer et le vent ne sont point stables , et ne savoil s'il pourroil passer à son plaisir. A quoi fut répondu par le dit duc de Bourgogne qu'il ne seroit point besoin qu'il le qutt en nul de ses pays, et qu'il le trouveroit là, si Dieu ne lui envoyoit aucune fortune. Après lesquelles paroles, le dit héraut fut grandement festoyé; et lui fut donné aucuns dons , atout lesquels il s'en retourna en la ville de Calais. Et le lendemain , le dit duc de Bourgogne s'en alla en la tente de Gand , où il 01 assembler tous capitaines et nobles chevaliers des Flamands ; et là fU remontrer par maître Gilles deLaYoustine, son conseiller en la chambre de la dite ville de Gand, comment le duc de Glocestre lui avoit mandé par un sien héraut qu'il le combattroit , et les réponses qu'il lui avuil données. Par quoi il leur requéroit très instamment, comme à ses humbles amis, qu'ils voulsiSisent demeurer avec lui et lui aider à garder son honneur. Laquelle requête ils lui accordèrent et promirent parfournir libéralement, et pareillement firent les Brugelins et autres membres de Flandre.

Adonc fut advisé par le dit duc de Bourgogne et ceux de son conseil qu'on feroit une bastille sur une montagne qui étoit assez prés de la viUe de Calais, par laquelle on verroit le gouvernement de leurs ennemis. Laquelle bastille fut commencée de chêne et autres bois, et y furent assis aucuns canons pour jeter dedans la ville , et y furent mis et ordonnés hommes de bonne garde pour faire le guet. De

laquelle bastille les dits Anglois eurent déplaisance , doutant que par icelle leurs saillies ne fussent rompues et empêchées. Dont , pour y obvier prestement, vinrent en grand nombre et l'assaillirent moult àprement ; mais elle leur fut bien gardée et puissamment défendue des Flamands qui la gardoient , par le moyen et conseil d'aucuns nobles hommes de guerre qui s'étoient retraits , desquels étoit l'un Le Bon de Saveuse. Et pour tant qu'en faisant le dit assaut , ceux de l'ost , de ce avertis, allèrent au secours en grand nombre , se retrahirent les Anglois en leur ville, sans rien gagner, cl en y eut plusieurs de navrés. El le lendemain y eut grand palelis, et plusieurs Journées ensuivant, dont à l'une desquelles fut pris un sol-sage nommé le seigneur de Plateaux , lequel , nonobstant sa folie , étoit assez roide el vigoureux homme d'armes.

En après , le Jeudi ensuivant , qui fut le vingt-cinquième jour de juillet, on commença à voir venir le navire de devers orient, lequel on avoit tant désiré et de long temps attendu. Si monta le duc de Bourgogne à cheval , accompagné d'aucuns seigneurs el autres gens de guerre, el alla sur la rive de la mer. Et lors s'avança une barge le plus près qu'elle put; de laquelle saillit hors un homme, qui en montant vint devers le dit duc, et lui conta que c'étoil son navire qui venoil. Pour lesqueUet nouvelles on fit grand' joie par tout l'ost , et coururent plusieurs sur les dunes de la mer pour le voir; mais les capitaines en firent retraire ce qu'ils purent. El le soir ensuivant , & la venue de la mer, vinrent aucuns du dit navire qui éloient à ce commis, el effondrèrent au havre de Calais quatre nefs qui éloient pleines de pierres , bien maçonnées et ancrées de (riomb, afin de rompre , démolir et désoler le passage , que ceux d'Angleterre n'y pussent plus venir ni aller atout leur navire ; et alors ceux de dedans jetoient continuellement de leurs engins vers le port pour adommager les vaisseaux, et en effondrèrent un. Et encore, le lendemain, parles dessus dits Airent effondrés deux vaisseaux en icelui havre , qui éloient maçonnés comme les autres. Mais à bref dire , tous les dessus dits vaissieaux qui j furent mis par le dit duc de Bourgo^e lurent tellement assis que, quand la mer fut relraile,

Page 1