LIVRE SECOND
ils |len)eurèreDt en la plus grand' partie sur le sablon à petite profondeur d'eau. Et pour tant les Anglois de la dite ville, tant femmes comme hommes, y coururent à grand effort. Si les dépiécërent et ardirent à grand exploit, par telle manière qu'il en demeura assez petit, et firent charrier et emmener grand' partie du bois en la dite ville , nonobstant qu'on tiroit Aprement de canons après eux, dont les dessus dit duc et les siens eurent grand' merveille. Et ceux qui les avoient amenés , c'est à savoir messire Jean de Homes, le commandeur de la Morée et plusieurs autres seigneurs de la Hotlande se départirent le lendemain, si loin qu'on perdit la vue d'eux ; et se retrabirent vers la marche dont ils étoient venus ^ car bonnement ne pouvoient demeurer sur les marches d'entre Calais et d'Angleterre, pourcc que souvent la mer est très périlleuse et plus qu'en autres lieux, comme disent les mariniers; et avecque ce ils étoient assez avertis que l'armée d'Angleterre étoit prête pour passer, contre laquelle ils n'avoienl point puissance de^résisler. Pour lequel département des dessus dits, les Flamands furent fort troublés. Si commencèrent de là en avant A murmurer l'un contre l'autre, en disant qu'ils étoient trahis par les gouverneurs de leur prince, et qu'on leur avoit promis à leur département de Flandre que la ville de Calais seroit aussi tôt assiégée par mer que par terre. Si avoient leurs gouverneurs et capitaines assez A faire à les rapaiser et entretenir.
Et entre-temps, le duc de Bourgogne, qui par tous ses pays avoit mandé ses nobles gens de guerre pour en être accompagné A la des-, cendue des Anglois , laquelle il attendoit chacun Jour, Bt adviser par aucuns de ses chevaliers féables et A ce connoissants un champ et la place plus avantageuse que faire se pouvoit, pour lui et les siens mettre en bataille contre ses adversaires quand ils viendroient. Et afin d'avoir avis sur toutes ses besognes et affaires, le vingt-septième Jour de juillet assembla grand' partie de ceux de son conseil, avec eux plusieurs de ses capitaines et gouverneurs des communes, auxquels il remontra et fit remon> (rer l'intention et volonté qu'il avoit contre ses adversaires , de laquelle les dessus dits étoient assez contents ; mais le propos des dites com-
munautés fut assez tôt mué, par ce on partie qu'en ce même Jour iceux de la ville de Calais saillirent hors de leur ville en moult grand nombre, tant de pied comme de cheval, et vinrent soudainement, c'est A savoir ceux de pied, A la bastille dont dessus est faite mention , et ceux de cheval allèrent courre entre l'osl et la dite bastille, pour empêcher qu'icelle ne pût si hâtivement avoir secours ni aide.
En laquelle bastille étoient de trois A quatre cents Flamands. Et adonc fut crié à l'arme par tout l'ost, et y eut moult grand effroi. Si saillirent gens de toutes parts en moult grand' multitude et abondance pour aller au secours des dessus dits, et mêmement le dit duc de Bourgogne y alla en sa propre personne tout de pied. Mais les dessus dits Anglois assaillirent très fièrement et ftpremenl iceux Flamands de la bastillei et pour tant qu'ils les trouvèrent de méchante et pauvre défense , icelle bastille ne leur dura guère, mais fut brièvement conquise et gagnée avant qu'on y pût venir. Si y furent tués environ huit vingts Flamands et une grand' partie des autres pris et menés prisonniers, desquels, quand ils furent auprès des portes de Calais, ils. en mirent A mort la moitié largement , pource que les dits Anglois surent que les Flamands avoient mis à mort un de leurs chevaliers qui avoit été pris par les Picards qui étoient do cheval A cette escarmouche ; pour laquelle prise et occision , le duc eut moult grand' de* plaisance. Et d'autre part , les Flamands qui s'étoient mis en la bastille se retrahirent moult troublés et ennuyeux , pour leurs gens qu'ils virent ainsi être occis et tués. Et s'assemblèrent en ce propre Jour divers troupeaux , disant l'un A l'autre qu'ils étoient trahis , et que rien ne leur étoit entretenu de chose qu'on leur eût promis, et aussi qu'ils perdoient chacun Jour leurs gens, et n'y mettoient les nobles nulle provision ; et flnablement ils langa* gèrent tant ensemble qu'enfin, nonobstant les remontrances qui leur furent faites , ils conclurent d'eux déloger et retourner en leii^r pays. Et avecque ce en y avoit aucuns qui étoient en grand' volonté d'occire aucuns deâ gouverneurs de leur dit duc, lequel, quand il fut averti qu'ils avoient pourparlé les choses dessus dites, fut moult troublé et déplaisant ,
CHRONIQUES D'ENGUERRAND DE MONSTRELET
coDsidérant la charge et désbonneur qu'il pouvoit avoir s'il lui convenoit partir de là , attendu le mandement de Humfroy, duc de Glocestre, son adversaire, qui lui avoit été nonce par le héraut anglois, et la réponse que le dit duc lui avoit baillée. Si alla en la tête de Gand, où il fit assembler grand nombre des dessus dits , auxquels il requit le plus qu'il put qu'ils Youlsissent demeurer avecque lui et attendre la venue des Anglois , de laquelle ils ètoient assez acertcnés qu'ils arriveroient dedans brefs Jours ensuivant , disant outre que , s'ils se partoient sans attendre ses ennemis et les combattre, ils feroient à lui et à eux le plus grand déshonneur qui oncques fût faitâprince. Ainsi alors et plusieurs fois furent par le dit duc et son conseil faites plusieurs remontrances raisonnables à icelles communes; mais linablement ce fut peine perdue, car ils étoient du tout affermés et obstinés l'un avecque l'autre d'eux partir.
Et pour ce , à toutes celles remontrances faisoient comme la sourde oreille, sinon aucuns des principaux , qui répondoient courtoisement en eux excusant. Pour lesquels ceux qui étoient dessous eux au besoin eussent fait assez petit. El adoncque le dessus dit duc de Bourgogne, voyant le danger où il s'étoil bouté sous l'ombre et instance des dessus dites communes , considérant aussi le blAme qu'il lui convenoit recevoir & cause de son parlement , il ne fait point à demander s'il avoit au cœur grand' déplaisance , car jusqu'à ce toutes ses entreprises lui étoient venues assez à son plaisir, et icelle, qui éloit la plus grande de toutes les autres de son règne , lui venoit au contraire. Toutefois lui convint souffrir la rudesse et grand' sottie de ses Flamands , car il n'y pouvoit pourvoir, jà soit ce que par plusieurs fois se mit en peine d'eux retenir aucun peu de jours. Néanmoins, voyant qu'il perdroit son temps de les plus avant requerre, il se conclut, avec les seigneurs de son conseil, de déloger avecque eux , et leur fit dire que , puisqu'ils ne vouloienl plus demeurer, ils l'attendissent jusqu'au lendemain , et qu'ils se partissent par bonne ordonnance, atout leurs habillements qu'ils cbargeroient ; et afin que leurs adversaires ne leur portassent nul dommage, il les reconduiroit atout ses gens Jus-
qu'outre l'eau de Gravelines. A quoi les aucuns répondirent qu'ainsi le feroient-ils ; et la plus grand' partie disoient que ils étoient assex puissants pour eux en retourner sans avoir conduite. Et en y avoit grand' partie qui , i toutes fins , vouloient aller au logis du duc de Bourgogne tuer le seigneur de Croy, messire Baudo de Noyelle, Jean de Brimeu, pour lors bailli d'Amiens, et autres de son conseil, disants que par leurs exhortations avoit été ce voyage entrepris, lequel n'étoit point bien possible de l'achever, comme ils disoient, va le gouvernement et les manières qu'on y tenoil. Lesquels trois seigneurs dessus nommés, sachant la mutation d'iceux Flamands ainsi être faite contre eux, se départirent de l'ost à privée mesgnie, et se retrahirent au logis de messire Jean de Croy, devant Guines. Et iceux Flamands, entre le samedi et le dimanche, commencèrent à détendre par leur ost tentes et pavillons, et charger leurs bagues peureux en aller ; et étoient les Gantois les priocipaax faisant cette mutation. A l'exemple desqueb tous les gens de guerre et marchands là étant troussèrent tout ce qu'ils pouvoient avoir de leurs dites bagues ; mais pour le soudain parlement y demeura des vins, vivres etautres biens très largement , et convint effondrer plusieurs queues de vins et autres breuvages, à la perte et dommage des dits marchands. Et aussi forent laissés plusieurs gros engins et autres habillements de guerre qui étoient au dit duc de Bourgogne , pource qu'on ne pouvoit trouver de chars ni de chevaux pour les emmener; et pareillement y demeura grand' quantité des biens et habillements quêyavoient amenés les Flamands. Si se commencèrent à déloger en faisant très grand bruit , criants tous en une voix en très grand multitude : « Gauwe! gaowe! » nous sommes tous trahis! » qui vaut autant à dire : «Allons, allons en nos pays ! » Auquel parlement boutèrent les feux en leurs logis , et commencèrent à tirer vers Gravelines sans tenir ordonnance. Et lors le dit duc de Bourgogne, qui avoit au coeur très grand' tristesse, atout ses ndiles hommes et gens de guerre se mil en bataille, par bonne ordonnance, vers la dite ville, jusqu'à tant qu'iceux Flamands fussent éloignés , pour les garder, afin que les Angkns de Calais ne saillissent dehors pour férir sur eux.