LIVRE SECOND
El après, par bonne ordonnance, meltant ses meilleurs gens d'armes derrière par manière d'arrière-garde, suivit son ost, qui éloit déjà vers le châtel de Mare. Si se mirent les dits Flamands illec un petit en ordonnance, et s'en allèrent loger emprès la dite ville de Gravelines, au même lieu où ils avoient logé au passer. Toutefois, les Brugelins étoient très mal contents de leur honteux département; et pour tant qu'à ce jour n'avoient point leurs chevaux pour ramener leurs gros engins qu'ils avoient là amenés, en chargeant aucuns sur leurs chars, et à force et puissance de gens, les ramenèrent jusqu'au dit lieu de Gravelines, au même lieu où ils avoient logé au passer. Auquel jour le dit duc de Bourgogne manda à messire Jean de Croy, qui étoit devant la dite Tille de Guines, qu'il se délogeât atout ses gens d'armes, et s'en vînt devers lui sans délai. Lequel, oyant le mandement de son seigneur, et sachant que l'ost étoit délogé, flt apprêter ses gens, et se lira en bonne ordonnance envers son dit seigneur le duc ; mais aucuns gros engins demeurèrent là, parce qu'on ne les pouvoit charger sur les chars, avec grand' quantité d'autres biens. Pour lequel département ceux du dit ch&tel de Guines eurent moult grand' joie et liesse, car ils étoient fort contraints et en grand' nécessité comme pour eux rendre; et dedans brefs jours ensuivant saillirent dehors, en faisant très grand' huée après leurs ennemis. Et pareillement, quand ceux de Calais virent et surent le parlement de l'ost, ils en furent moult joyeux; si issirent hors en grand nombre pour recueillir les biens qui étoient demeurés, desquels y avoit très largement.
Et lors envoyèrent plusieurs messages en Angleterre noncer cette aventure; et le dit duc de Bourgogne, qui étoit logé à Gravelines, tout déplaisant et ennuyeux, comme dit est, prit conseil avec les seigneurs et nobles hommes qui là s'étoient retraits avec lui, sur ses affaires, en lui complaignant de la honte que lui faisoient ses communes de Flandre. Lesquels les aucuns lui remontrèrent amiablement qu'il prtt en gré et patiemment cette aventure, et que c'élott des fortunes du monde; et puis lui dirent et conseillèrent qu'il se pourvût au surplus par la meilleure forme et ma-
nière que faire se pourroit, c'est à savoir qu'il fournit ses villes et forteresses sur les frontières de gens d'armes, de vivres et habillements de guerre, pour résister contre ses adversaires, qu'on attendoil chaque jour, lesquels, comme on pouvoit supposer, s'elTorceroienl de grever lui et les siens par diverses manières, attendu les entreprises qui avoient été faites contre eux; et lui, de sa personne, se retrahtt plus avant en l'une de ses villes, et mandat par tous ses pays gens de guerre pour aider et secourir ceux qui en auroient besoin. Après laquelle conclusion, icelui duc requit à plusieurs seigneurs et nobles hommes là étants, moult instamment, qu'ils voulsissent demeurer en icelle ville de Gravelines, laquelle pouvoit être moult préjudiciable à tout le pays, si elle n'étoit bien gardée; et leur promettant sur son honneur que, s'ils avoient aucun besoin et ils fussent assiégés, il les secourroit sans point de faute, quelque péril ou dommage qu'il y dût avoir, lesquels lui accordèrent ; et demeurèrent là le seigneur de Crëquy, le seigneur de Saveuse, sire Simon de Lalain, Sanse, son frère, Philebert de Yaudray et plusieurs autres notables, vaillants et experts hommes de guerre. Et d'autre part, furent envoyés & Ardre messire Louis de Thiembronne et Guichard, son frère, et aucuns autres de devers la marche de Boulenois; et es autres lieux furent •mis gens d'armes, selon les états des villes et forteresses, pour la garde d'icelles. Si étoient là présents plusieurs seigneurs de son conseil, par le moyen desquels icelle entreprise avoit été mise sus, qui de cette maie aventure étoient déplaisants. Si ne le pouvoient avoir autre, et leur convenoit souffrir et ouïr les paroles du monde. En outre, après ce que le dit duc eut, comme dit est, tenu son conseil avec ses gens, et conclu les choses dessus dites, il flt requerre aux Flamands qu'ils demeurassent encore avec lui un peu de jours, pour attendre la venue de leurs ennemis. Laquelle requête ne voulurent accorder, pour les périls dont ils se douloient; et allèrent devers lui plusieurs des capitain)BS, le mardi dernier jour de juillet, requérir au dit duc qu'il leur donnât congé de retourner en leurs propres lieux.
Lequel , voyant qu'il ne les pouvoit retenir en nulle manière du monde, leur accorda et
CHRONIQUES D'ENGUERKAND DE MONSTRELET
leur donna congé d'eux en aUer ; car il apercevoit bien qu'ils n'y feraient jà beau fait , puisqu'ils n'ayoïent ce courage. Si se partirent et s'en allèrent par plusieurs Journées jusqu'en leurs villes; mais ceux de Gand ne \ouloient point rentrer dedans leur ville, s'ils n'avoient chacun une robe aux dépens de leur dite ville , ainsi qu'anciennement ètoit accoutumé de leur bailler quand ils rcvenoient d'aucune armée. Laquelle chose on leur refusa , pource qu'il sembloit aux gouverneurs d'icelle ville de Gand qu'ils s'étoient très mal portés. Et quand ils eurent réponse , ils rentrèrent dedans tout murmurant et mal contents des dessus dits seigneurs et gouverneurs. Si avoient été au départir de devant Calais et au déloger mises en feu et désolées les forteresses de Balingehen et de Sangalte. En après, le duc de Bourgogne , partant de Gravelines , s'en alla à Lille, et fit publier par tous ses pays que toutes grns de guerre qui étoient accoutumés d'eux armer fussent prêts pour aller devers lui , pour aller où il les envoieroit , pour résister à rencontre de l'armée des Anglois, ses adversaires , laquelle , comme dit est , on savoit assez qu'elle étoit prèle pour venir descendre au havre de Calais. Et mèmement, après ce que le dit duc de Bourgogne et son ost furent délogés de devant Calais, arriva le dit duc de Glocestre avec son armée d'Anglois.