LIVRE PREMIER
lieue, Us les coauDencèrent & voir tout à plein; et aussi les poavoient voir les dits liégois étant assez près de Tongres. Et adonc s'approcbèrent assez près les uns des autres , et se mirent les ducs atout leurs gens à pied en une place assez aTantageuse, pensant que les dits Liégeois venroient vers eux pour les envahir ; et ne firent qu'une seule bataille , afin de soutenir mieux le faix de leurs adversaires , laissant derrière eux leurs chevaux ,1 chars et cbarrelles; et mirent par manière d'ailes grand' partie d'archers et arbalétriers, lesquels archers «Hiduisit en ce même jour très sagement , de par le duc de Bourgogne , le seigneur de Miraomont. Lequel duc de Bourgogne étoit à dextre de la bataille, et le duc Guillaume & sènesire, chacun d'iceux ducs accompagné de ses gais. Et là , après qu'ils eurent fait leurs ordonnances et mis leurs gens en conduite selon rqpinion des plus experts de la compagnie , fiirent faits de cette partie très grand' quantité de chevaliers nouveaux.
Et assez tôt après , les dessus dits Liégeois enflés et remplis d'orgueil, rèputant les dits ducs et leurs gens pour peu de chose , s'approchèrent d'iceux assez près , et eux trayant vers le ditMllez, sur une haute place nommée commonëmenl le Champ du Comble de Hasebain ; là s'arrêtèrent en moult belle ordonnance , ayant •vecque eiix l'étendard Saint-Lambert et pluaiears bannières de leurs métiers. Et la cause pourquoi là ils s'arrêtèrent, si ftit pource que les plus anciens de leurs gens disoient qu'en ce même lieu autrefois leurs devanciers avoient eu victoire; et pour tant présentement derechef créoient l'avoir. Et de là incontinent eommencèrent à eux mettre en très belle ordonnance de bataiUe, et Jetèrent plusieurs ca- Boos contre leurs adversaires , desquels grandement les travaillèrent.
Est à savmr qu'entre iceux deux batailles étoit une petite vallée, et au fond et au mikeu 4'ieeUe avoit un petit fossé , par lequel corroient les eaux en temps de pluies ; et quand les dits ducs et leurs gens eurent un petit at^teodn , véant que du dit lieu et place les dits liégeois ne se partment pour approcher, prireot brief conseil pour, avecque aucuns de leurs dievaliers experts et sachants armes, pensant que plus bardia «mt en bataiUe les
envahissants que ne sont les attendants, si conclurent et délibérèrent tous d'un commun accord que prestement ils iroient assaillir les dits Liégeois tous ensemble en bonne ordonnance, par poses et reposements, pour le faix de leurs armures, et iceux combattroient en leur dite place, avant ce qu'ils se fortifiassent ni accrussent plus par nombre de combattants, '
Toutefois, en cette même heure , ordonnèrent , pour rompre l'ost des dits Liégeois et iceux envahir par derrière, cinq cents hommes d'armes à cheval ou environ, avec mille autres combattants, desquels furent conducteurs et capitaines, de par le duc de Bourgogne , les seigneurs de Croy, de Helly, de Neuville et de Basse, chevaliers; avec eux Enguerrand de Bournonville, écuyer. Et de par le duc Guillaume furent commis et ordonnés avec les dessus dits , les seigneurs de la Hamëde et de Ligne, chevaliers; avecque eux Bobert la Roux, écuyer, qui tous ensemble se tirèrent aux pleins champs , ainsi comme il leur avoit été ordonné; et adonc iceux Liégeois voyant la compagnie dessus dite départir de l'ost des deux ducs et aller au loin, comme dit est, cuidèrent pour vrai qu'ils s'enfuissent, pour doute de ce qu'ils les véoient en si grand nombre. Si conunencèrent de toutes parts à crier de haute voix en leur langage : Fuyol fm/ol en répétant par plusieurs fois la dite parole. Mais continuellement le seigneur de Piéruels , leur chef fait et conducteur, comme sage et bien enseigné en de guerre, les retrabit bénignement et doucement de leur cri, noise et violence, disant à iceux : « Mes très cbers amis, icelle compagnie » à cheval que véez devant vous ne s'enfuit » pas comme vous cuidez t mais quand icelle » autre compagnie à pied moult plus grande, » comme vous pouvez voir , sera attentive à » vous envahir et combattre prestement, iceux » que vous véez à cheval surviendront de tra- » vers par bataille instruite et ordonnée, et » s'eilbrceront de vous séparer et diviser par a derrière , entre-temps que les autres vous » assaudront par devant. Et pourtant , très « chers amis, nous avons la bataille par devant » nos yeux que je vous avois toi:^ours désen- » horté et déconseillé ; laquelle de tout votre » cœur vous désirez avoir, comme si déjà fus- 0 siez sûrs de la victoire. Néanmoins, comme
CHRONIQUES D'ENGUERRÂND DE MONSTRELET
» autrefois vous ai dit, pource que n'Aies pas » si bien usités en armes , ni ainsi armés que » sont vos adversaires , lesquels sont à peu » près tous faits et appris de la guerre, vous » avois conseillé que tarder la bataille vous » étoit profitable , [et qu'eussiez gardé votre » pays, villes et forteresses, et iceux vos enne- » mis envahis et diminués petit à petit. Peut- » être iceux vos ennemis envahis ou diminués » petit à petit se fussent tannés et retraits » dans leur pays , villes et forteresses , et on » eût pu trouver aucun bon appointement. » Toutefois le Jour est venu que vous avez » tant désiré ; si veuillez d'une mAme volonté » mettre toute votre espérance en Dieu, et en- » vahir hardiment et courageusement vos dits » adversaires pour votre pays défendre. »
Après lesquelles paroles par lui dites et remontrées, il voulut mettre une compagnie & cheval de ses meilleurs gens pour aller contre les autres par-dessus nommés ; mais à vérité dire les dites communes ne le voulurent pas souffrir monter à cheval : ainçois lui dirent moult de laidenges et de reproches , icelui réputant pour traître. Lequel souffrant patiemment leur sotte et rigoureuse rudesse , il ordonna brièvement son ost en quarrure, et par devant étoit en triangle ; c'est à savoir en trois côtés. Âpres ordonna au dos, au dextre et sénestre côté du dit ost, ses chars et charrettes très bien établis par belle ordonnance; et étoient leurs chevaux sur le derrière par un des côtés, et par dedans étoient leurs archers et arbalétriers, desquels le trait étoit de petite valeur, excepté les archers anglois, qui firent mis es lieux, plus convenables et nécessaires. Et le dit seigneur de Piéruels , accompagné de son fils l'évèque et d'aucuns les plus excellents de sa compagnie en armes, en manière de bon meneur se mit au frgnt devant contre ses adversaires. Durant lequel temps , en ce même dimanche , environ une heure après midi , les deux ducs dessus nommés , semblablement en marchant avant pour aller à rencontre de leurs dits adversaires, enhortërent leurs gens chacun en droit soi moult amiablement , disant qu'ils envahissentvigoureusementethardimenticeux et qu'ils combattissent par courage ferme et stable cette sot gent, qui étoient rebelles à ieui* seigneur et moult rudes, eux confiants en leur
grand nombre et multitude, disant que si ainsi le faisoient ils auroient victoire , et emporteroient sans faillir honneur perdurable.
Après lesquelles choses et antres semblaUes, dites et remontrées par les dits ducs chacun à sa gent, ils se retrahirent chacun en leurs lieux ordonnés, auprès de leurs bannières; et tantôt par reposées, comme dit est, approchèrent moult fort de leurs ennemis, lesquels commencèrent très fort à Jeter de canons. Si portoH la bannière du duc de Bourgogne un très vaillant chevalier, nommé messire Jacques de Courtejambe , lequel à l'approcher chut à genoux , dont aucuns eurent grand' déplaisance , doatant que ce ne fût signe d'aucuns maux & venir ; mais il fut tantôt relevé à l'aide de ceux qui étoient auprès de lui pour la garde , et se porta et maintint ce jour très prudemment; et étoit icelui chevalier natif des pays du duc de Bourgogne ; et la bannière du duc Guillaume fut portée en cette besogne par un gentil chevalier ; nommé messire Othe d'Escaussines « qui bien se maintint.
En après, les deux osts joignant l'un contre l'autre, y eut très Aprement horrible et épouvantable bataille , commencée d'une partie et d'autre, laquelle dura par d'une heure ou environ, en frappant coups merveilleusement, et souvent les uns sur les autres. Et entre-temps, la compagnie à cheval des dits ducs, comme il leur avoit été commandé et enjoint prestement que les dessus dites batailles furent assemblées, vinrent et envahirent au dos les dits Liégeois , lesquels, par empêchement des chars et des charrettes, & très grand' peine entrèrent en eux; mais en la fin, par force et vaillance firent tant qu'ils eurent entrée , et par moult grand entente, commencèrent à séparer, diviser, abattre et occire. Et ainsi qu'ils étoient à ce faire très ententifs, les aucuns d'iceux, élevant leurs yeux, virent bien six mille Liègems partant de leur ost et bataille, lesquels, atout leurs engins et bannières de leurs métiers, s'en alloient moult légèrement, fuyant vers une ville champêtre, étant à demi-lieue près ou environ de la bataille. Et cependant la dite compagnie de cheval, voyant iceux ainsi fuir, délaissèrent ce qu'ils avoient encommencë , et tantôt après iceux allèrent , et les envahirent très flprement, non mie tant seulement une