‹ Choix de chroniques et mémoires sur l'histoire, Volume 9Chapitre 88 sur 761 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

fois, mais plusieurs, iceux abattant et occisant très terriblement, sans en avoir merci. Et •donc lurent faites si grands douleurs et gëmissemens d'iceux ainsi abattus, que ce seroit longue chose & raconter, et finalement furent luis en si grand desroi et déconfiture que, pour la crémeur de mort, aucuns fuirent au bois, et les autres es autres lieux où ils se pouyoient musser et sauver.

Ainâ donc icelle compagnie du tout déconfite, occis', navrés, pris et dévêtus par ceux de cheval, comme dit est, retournèrent deredb6t en la grosse bataille, pour secourir leurs gens qui combattoient par merveilleuse vertu et puissance, contre leurs ennemis qui se déièndoient et les assailloient très puissamment. Et pour vérité, cette bataille fut moult douteuse, car par l'espace de demi-4ieure on ne pouvoit pas connottre ni apercevoir laquelle compagnie éloit la plus puissante en combattant. Si étoit lors grand' cruautéd'ouir le grand bruit que faisoient les deux parties contre l'aur tre ; et crioient à haut cri les Bourguignons et Hainoyiers, chacun sous sa bannière : Notre- Dame Bourgogne! Notre-Dame Hainaut! et les dits Liégeois crioient: Saint -Lambert! Piërœls! Et peut-être qu'iceux Liégeois eussent eu la victoire, si icelle compagnie de cheral, retournée de l'occision des dessus dits ftiyants, ne fût derechef survenue au dos des dits Liégeois ; laquelle compagnie se porta si vaillamment en cette besogne que leurs adversaires furent incontinent par eux très percés, jaçoît ce que chose à leur pouvoir ils résistassent contre eux. Et adono en assez brief terme fut faite d'iceux grande occisiou sans prendre nulli à finance.

Et là, pour vrai, par la forte diligence et vigueur des dessus dits de cheval, commencèrent à cbeoir gens sans nombre l'un sur l'autre ; car avecque ce, le faix et la puissance de la bataille de pied tourna sureux. Pour quoi ilsy furent en assez brief terme tournés à déconfiture^ et churent par milliers morts et navrés, en grand' confusion et désolation l'un sur l'autre , en telle maniëre que les monts et multitude des morts et navrés étoient en plusieurs lieux plus grands que ne sont les chaumes des moissons au mois d'ao^kt. Et de ce on ne doit point avoir trop grand' nerveille, car assemblées de communes petite-

ment armées et pleines de leurs volontés irraisonnables, nonobstant qu'ils soient grand nombre, à peine peuvent-ils résister contre multitude de nobles hommes accoutumés et éprouvés en armes, mêmement quand Dieu le soufflre ainsi être fait.

Et en icelle heure, assez prés de la bannière du duc de Bourgogne , où étoit le plus grand fait de la dite bataille , churent le seigneur de Piéruels et ses deux fils : c'est à savoir celui qui étoit élu évêque, et un autre, lesquels présentement furent mis à mort. Le damoisel de Salm, qui portoit l'étendard Saint -Lambert, c'est à savoir fils aîné du comte de Salm dessus dit, qui se combattoit aux deux ducs, sire Jean Collet et plusieurs autres chevaliers et ècuyers, jusqu'au nombre de cinq cents et plus, avec tous les archers anglois, et bien vingt et huit mille des dites communes, ou au-dessus, furent tous morts en icelle place, et plus par trait que par autre manière. Messire Baudouin de Montjardin, chevalier, pour sauver sa vie, se rendit au duc de Bourgogne, et fut mené et conduit hors de la bataille, et depuis donné par le dit duc à messire Guichart de Boves.

Tant qu'est à parler de la constance, hardiesse et vaillance d'icelui duc de Bourgogne, et comment en sa dite bataille, au commencement d'icelle , en décourant de lieu à autre sur un petit cheval, enhorta et bailla à ses gens grand courage, et comment il se maintint jusqu'en la fin n'est besoin d'en faire grand' déclaration ; car pour vrai il fit là si grandement qu'il en fut loué et prisé de tous ses chevaliers et autres de ses gens, et oncques de son corps sang ne fut trait pour icelui jour, combien qu'il fût plusieurs fois travaillé et atteint de traits et d'autres dards. Toutefois, quand il fût demandé après la déconfiture si on cesseroit de plus occire iceux Liégeois, il fit réponse qu'ils mourroient tous ensemble, et que pas ne vouloit qu'on les prenst à rançon ni mtt à finances.

Pareillement le duc Guillaume et tous les autres princes, avec généralement toute la chevalerie et noblesse d'icelles deux parties, se portèrent très vaillamment, et furent morts de leurs gens à cette journée environ de cinq à six cents hommes, entre lesquels furent morts Jean de la Chapelle, chevalier, conseiller du dit

duc, meMire Florimont de Brimeu, Jean de la Trimottilte, qui en ce Jour avoit été ftiit che- Talier, Hagolin de Nanton, Jean de Tbouenne, vicomte de Bruniquei , natif d'Aquitaine , Daniel de Lampoule , natif de Hainaut , Roland de La Motte, et aucuns autres, jusqu'au nombre de cent ft six f ingts gentilshommes , et le surplus varleta.

Et adonc, ainsi que les deux ducs dessus dits étoient demeurés yictorieux , issirent de la ville de Tongres environ deux mille hommes, pour cuider aider à leurs gens; mais quand ils les virent de loin ainsi déconfits, si commencèrent & retraire vers leur ville, et fuirent poursuivis de la compagnie de cheval dont dessus est faite mention, et derechef en tuèrent grand' quantité, et puis retournèrent devers les dits ducs; lesquels, après qu'ils virent tout à plein qu'ils étoient du tout de> meures victorieux sur la place , et que leurs ennemis étoient du tout déconfits, s'assemblèrent ensemble ; et là, en regraciant leur créateur de leur glorieuse fortune, firent grand' liesse les uns aveoque les autres, et tantôt se logèrent en leurs tentes, auprès du dit lieu où la dite bataille avoit été , et là demeurèrent quatre jours et trois nuits.

Duquel lieu les ambassadeurs du roi, dessus nommés, après qu'ils eurent pris congé du duc, se partirent, et par Tournay et autres lieux retournèrent à Paris devers le roi et son grandconseil. Mais par avant leur venue, le dit duc de Bourgogne avoit Jà envoyé un sien chevaueheur portant ses lettres et nouvelles de sa victoire devers le dessus dit roi et autres ses bons amis ; pour lesquelles nouvelles plusieurs grands seigneurs et autres ses adversaires, qui étoient au dit lieu de Paris, à intention de faire poursuite devers le roi contre icelui duc, pour la mort de défunt Louis, duc d'Orléans, ne furent pas de ce grandement réjouis, mais eurent au coeur grand' tristesse ; et pour le contraire ceux tenant son parti en eurent grand' liesse.

Or est ainsi que le lundi, lendemain de la dite bataille, ainsi qu'à douze heures, Jean de Bavière, évèque de Liège, et avec lui le damoiseau de Hains^r^ et {dusieurs autres nobles et non nobles, jusqu'au nombre de six cents bassinets ou environ, vinrent de la

viUe de Treot, où ils avoient été assiégés, h l'ost des deux ducs dessus dits, lesquels il remercia très humblement du secours qu'ils lui avoient fait ; et fut d'iceux et de leur chevalerie reçu à très grand' liesse. Si lui fut à «a venue fait présent de la tête du dit sire de Piéruels , lequel avoit été trouvé mort avec les autres , avec ses deux fils dessus dits ; et fut mise au bout d'une lance pour icelle montrer à tous ceux qui la vouloient voir; et le mardi ensuivant, jour de saint Fremin , martyr, la cité de Liège, Huys, Dinant etTongres, avec toutes les autres bonnes villes de la terre de l'évêché de Liège, excepté le cbfttel de Bouillon, voyant et oyant la grand' destruction de leurs gens et la puissance de leurs ennemis, et atteints de peur, non voyant espérance de quelque secours, se rendirent en l'obéissance des dits ducs de Bourgogne et de Hollande, par le rapport de leurs ambassadeurs ; lesquels à ce faire ils envoyèrent par devers iceux, en suppliant aussi très humblement au dit Jean de Bavière, leur seigneur et évèque, qu'il les voulstt recevoir à merd et miséricorde, requérant humblement sa grâce. Laquelle chose le dit évéque octroya par le moyen d'iceux ducs, pourvu toutefois que tous les coupables de la sédition mauvaise et perverse, desquels plusieurs étoient encore en vie, et qu'on leur dénommeroit, ils rendroient et délivreroient en la main des dits ducs, pour en faire ce que par eux en seroit appointé par justice , et pour ce chacunes d'iceiles bonnes villes bailla bons otages et bonne sûreté , telles qu'ils voulurent avoir selon leur bon plaisir.

Et le jeudi ensuivant, les deux ducs, avec eux l'évèque et tout leur ost,partant du dit lieu, allèrent vers Liège ; et se logea le duc de Bourgogne en une ville nommée Flavie, sur la rivière de Meuse, à une lieue près de la dite cité de Liège; et le duc Guillaume et son frère l'évèque se logèrent assez près es montagnes^

Le dimanche ensuivant, iceux ducs et l'évèque , avec eux tous les conseillers d'icelles parties, se mirent ensemble ; et y eut plusieurs conseils mis avant sur les besognes dessus dites, jusqu'au mardi ensuivant; auquel jour l'évèque dessus nommé alla en la cité de Liège, et fut reçu du remain des habitants en grand' humilité. Et déjà étoient pris en icelle et eo

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