‹ Choix de contes de Daudet; selected and edited, with notes and vocabularyChapitre 4 sur 55 · LE DERNIER LIVRE II · texte numérisé non relu

LE DERNIER LIVRE II

parlions, dans l'abandon des envois, des dédicaces. Ah! le terrible petit homme que rien ne rebute, ni les portes sourdes, ni les accueils gelés, ni le vent, ni la pluie, ni les distances. Le matin, on le rencontre dans la rue de la Pompe,1 grattant au petit huis2 du patriarche de Passy;3 5 le soir, il revient de Marly4 avec le nouveau drame de Sardou5 sous le bras. Et comme cela, toujours trottant, toujours en quête, il remplit sa vie sans rien faire, et sa bibliothèque sans payer.

Certes, il fallait que la passion des livres fût bien forte 10 chez cet homme pour l'amener ainsi jusqu'à ce lit de mort.

(( Eh ! prenez-le, votre exemplaire, B lui dis-je impatienté. Il ne le prit pas, il l'engloutit. Puis, une fois le volume bien approfondi dans sa poche, il resta sans bouger, sans parler, la tête penchée sur l'épaule, essuyant ses lunettes 15 d'un air attendri . . . Qu'attendait-il? qu'est-ce qui le retenait? Peut-être un peu de honte, l'embarras de partir tout de suite, comme s'il n'était venu que pour cela ?

Eh bien, non!

Sur la table, dans le papier d'emballage à moitié enlevé, 2c il venait d'apercevoir quelques exemplaires d'amateur,6 la tranche épaisse, non rognés,7 avec de grandes marges, fleurons, culs-de-lampe; et malgré son attitude recueillie, son regard, sa pensée, tout était là ... Il en louchait le malheureux! 25

Ce que c'est pourtant que la manie d'observer!8 Moimême je m'étais laissé distraire de mon émotion, et je suivais, à travers mes larmes, cette petite comédie navrante qui se jouait au chevet du mort. Doucement, par petites secousses invisibles, l'amateur se rapprochait de la table. 30 Sa main se posa comme par hasard sur un des volumes; il le retourna, l'ouvrit, palpa le feuillet. A mesure que son œil

s'allumait, le sang lui montait aux joues. La magie du livre opérait en lui . . . A la fin, n'y tenant plus, il en prit un. «C'est pour M. de Sainte-Beuve,»1 me dit-il à demi-voix, et dans sa fièvre, son trouble, la peur qu'on ne le lui reprît, 5 peut-être aussi pour bien me convaincre que c'était pour M. de Sainte-Beuve, il ajouta très gravement avec un accent de componction intraduisible: «De l'Académie française! . . .M et il disparut.

Avant qu'il eût prêté serment à l'empereur Guillaume,3

10 il n'y avait pas d'homme plus heureux que le petit juge Dollinger, du tribunal de Colmar, lorsqu'il arrivait à l'audience avec sa toque sur l'oreille, son gros ventre, sa lèvre en fleur4 et ses trois mentons bien posés sur un ruban de mousseline. —

15 «Ah! le bon petit somme que je vais faire,* avait-il l'air de se dire en s'asseyant, et c'était plaisir de le voir allonger ses jambes grassouillettes, s'enfoncer sur son grand fauteuil, sur ce rond de cuir frais et moelleux auquel il devait d'avoir5 encore l'humeur égale et le teint clair, après trente

20 ans de magistrature assise.6 Infortuné Dollinger!

C'est ce rond de cuir qui l'a perdu. Il se trouvait si bien dessus, sa place était si bien faite sur ce coussinet de moleskine, qu'il a mieux aimé devenir Prussien que de bouger

25 de là. L'empereur Guillaume lui a dit: «Restez assis, monsieur Dollinger!8 et Dollinger est resté assis; et aujourd'hui le voilà conseiller à la cour de Colmar, rendant bravement la justice au nom de Sa Majesté berlinoise.

Autour de lui, rien n'est changé: c'est toujours le même tribunal fané et monotone, la même salle de catéchisme avec ses bancs luisants, ses murs nus, son bourdonnement d'avocats, le même demi-jour tombant des hautes fenêtres à rideaux de serge, le même grand christ1 poudreux qui 5 penche la tête, les bras étendus. En passant à la Prusse, la cour de Colmar n'a pas dérogé: il y a toujours un buste d'empereur2 au fond du prétoire , . . Mais c'est égal! Dollinger se sent dépaysé. Il a beau se rouler dans son fauteuil, s'y enfoncer rageusement; il n'y trouve plus les bons ia petits sommes d'autrefois, et quand par hasard il lui arrive encore de s'endormir à l'audience, c'est pour faire des rêves épouvantables . . .

Dollinger rêve qu'il est sur une haute montagne, quelque chose comme le Honeck3 ou le ballon d'Alsace ... 15 Qu'est-ce qu'il fait là, tout seul, en robe de juge, assis sur son grand fauteuil à ces hauteurs immenses où l'on ne voit plus rien que des arbres rabougris et des tourbillons de petites mouches ? . . . Dollinger ne le sait pas. Il attend, tout frissonnant de la sueur froide et de l'angoisse du 2c cauchemar. Un grand soleil rouge se lève de l'autre côté du Rhin, derrière les sapins de la forêt Noire,4 et, à mesure que le soleil monte, en bas, dans les vallées de Thann, de Munster,5 d'un bout à l'autre de l'Alsace, c'est un roulement confus, un bruit de pas, de voitures en marche, et cela 25 grossit, et cela s'approche, et Dollinger a le cœur serré! Bientôt, par la longue route tournante qui grimpe aux flancs de la montagne, le juge de Colmar voit venir à lui un cortège lugubre et interminable, tout le peuple d'Alsace qui s'est donné rendez-vous à cette passe des Vosges6 pour 3c émigrer solennellement.

En avant montent de longs chariots attelés de quatre

bœufs, ces longs chariots à claire-voie que l'en rencontre tout débordants de gerbes au temps des moissons, et qui maintenant s'en vont chargés de meubles, de hardes, d'instruments de travail. Ce sont les grands lits, les hautes 5 armoires, les garnitures d'indienne,1 les huches, les rouets, les petites chaises des enfants, les fauteuils des ancêtres, vieilles reliques entassées, tirées de leurs coins, dispersan au vent de la route la sainte poussière des foyers. Des maisons entières partent dans ces chariots. Aussi n'avancent-

10 ils qu'en gémissant, et les bœufs les tirent avec peine, comme si le sol s'attachait aux roues, comme si ces parcelles de terre sèche restées aux herses, aux charrues, aux pioches, aux râteaux, rendant la charge encore plus lourde, faisaient de ce départ un déracinement. Derrière se presse une

15 foule silencieuse, de tout rang, de tout âge, depuis les grands vieux à tricorne qui s'appuient en tremblant sur des bâtons, jusqu'aux petits blondins frisés, vêtus d'une bretelle et d'un pantalon de futaine, depuis l'aïeule paralytique que de fiers garçons portent sur leurs épaules, jusqu'aux enfants

20 de lait2 que les mères serrent contre leurs poitrines; tous, les vaillants comme les infirmes, ceux qui seront les soldats de l'année prochaine et ceux qui ont fait la terrible campagne, des cuirassiers amputés qui se traînent sur des béquilles, des artilleurs hâves, exténués, ayant encore dans

25 leurs uniformes en loque la moisissure des casemates de Spandau;3 tout cela défile fièrement sur la route, au bord de laquelle le juge de Colmar est assis, et, en passant devant lui, chaque visage se détourne avec une terrible expression de colère et de dégoût . . .

30 Oh! le malheureux Dollinger! il voudrait se cacher, s'enfuir; mais impossible. Son fauteuil est incrusté4 dans la montagne, son rond de cuii dans son fauteuil, et lui dans

son rond de cuir. Alors il comprend qu'il est là comme au pilori, et qu'on a mis le pilori aussi haut pour que sa honte se vît de plus loin ... Et le défilé continue, village par village, ceux de la frontière suisse menant d'immenses troupeaux, ceux de la Saar1 poussant leurs durs outils de 5 fer dans des wagons à minerais. Puis les villes arrivent, tout le peuple des filatures, les tanneurs, les tisserands, les ourdisseurs, les bourgeois, les prêtres, les rabbins, les magistrats, des robes noires, des robes rouges2 . . . Voilà le tribunal de Colmar, son vieux président en tête. Et 10 Dollinger, mourant de honte, essaye de cacher sa figure, mais ses mains sont paralysées; de fermer les yeux, mais ses paupières restent immobiles et droites. Il faut qu'il voie et qu'on le voie, et qu'il ne perde pas un des regards de mépris que ses collègues lui jettent en passant ... 15

Ce juge au pilori, c'est quelque chose de terrible! Mais ce qui est plus terrible encore, c'est qu'il a tous les siens dans cette foule, et que pas un n'a l'air de le reconnaître. Sa femme, ses enfants passent devant lui en baissant la tête. On dirait qu'ils ont honte, eux aussi! Jusqu'à son 20 petit Michel qu'il aime tant, et qui s'en va pour toujours sans seulement le regarder. Seul, son vieux président s'est arrêté une minute pour lui dire à voix basse:

«Venez avec nous, Dollinger. Ne restez pas là, mon ami . . . » 25

Mais Dollinger ne peut pas se lever. Il s'agite, il appelle, et le cortège défile pendant des heures; et lorsqu'il s'éloigne au jour tombant, toutes ces belles vallées pleines de clochers et d'usines se font silencieuses. L'Alsace entière est partie. Il n'y a plus que le juge de Cclmar qui reste là-haut, 3c doué sur son pilori, assis et inamovible . , .

l6 CHOIX DE CONTES DE DAUDET

. . . Soudain la scène change. Des ifs, des croix noires, des rangées de tombes, une foule en deuil. C'est le cimetière de Colmar, un jour de grand enterrement. Toutes les cloches de la ville sont en branle. Le conseiller Dol- 5 linger vient de mourir. Ce que l'honneur n'avait pas pu faire, la mort s'en est chargée. Elle a dévissé de son rond de cuir le magistrat inamovible, et couché tout de son long l'homme qui s'entêtait à rester assis . . .

Rêver qu'on est mort et se pleurer soi-même, il n'y a pas

10 de sensation plus horrible. Le cœur navré, Dollinger assiste à ses propres funérailles; et ce qui le désespère encore plus que sa mort, c'est que dans cette foule immense qui se presse autour de lui, il n'a pas un ami, pas un parent. Personne de Colmar, rien que des Prussiens! Ce sont des

15 soldats prussiens qui ont fourni l'escorte, des magistrats prussiens qui mènent le deuil,1 et les discours qu'on prononce sur sa tombe sont des discours prussiens, et la terre qu'on lui jette dessus et qu'il trouve si froide est de la terre prussienne, hélas!

20 Tout à coup la foule s'écarte, respectueuse; un magnifique cuirassier blanc s'approche, cachant sous son manteau quelque chose qui a l'air d'une grande couronne d'immortelles. Tout autour on dit:

«Voilà Bismarck2 . . . voilà Bismarck . . . » Et le juge

25 de Colmar pense avec tristesse:

«C'est beaucoup d'honneur que vous me faites, monsieur le comte, mais si j'avais là mon petit Michel . . .»

Un immense éclat de rire l'empêche d'achever, un rire fou, scandaleux, sauvage, inextinguible.

30 «Qu'est-ce qu'ils ont donc?» se demande le juge épouvanté. Il se dresse, il regarde . . . C'est son rond, son rond de cuir que M. de Bismarck vient de déposer reli-

gieusement sur sa tombe avec cette inscription en entourage dans la moleskine:

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