SOUVENIRS ET REGRETS
D'un bout à l'autre du cimetière, tout le monde rit, tout le monde se tord,1 et cette grosse gaieté prussienne résonne jusqu'au fond du caveau, où le mort pleure de honte, écrasé sous un ridicule éternel . . .
Comme on se bat depuis deux jours et qu'ils ont passé ic la nuit sac au dos2 sous une pluie torrentielle, les soldats sont exténués. Pourtant voilà trois mortelles heures qu'on les laisse se morfondre, l'arme au pied,2 dans les flaques des grandes routes, dans la boue des champs détrempés.
Alourdis par la fatigue, les nuits passées,3 les uniformes 15 pleins4 d'eau, ils se serrent les uns contre les autres pour se réchauffer, pour se soutenir. Il y en a qui dorment tout debout, appuyés au sac d'un voisin, et la lassitude, les privations se voient mieux sur ces visages détendus, abandonnés dans le sommeil. La pluie, la boue, pas de feu, 20 pas de soupe, un ciel bas et noir, l'ennemi qu'on sent tout autour. C'est lugubre . . .
Qu'est-ce qu'on fait là? Qu'est-ce qui se passe?
Les canons, la gueule tournée vers le bois, ont l'air de guetter quelque chose. Les mitrailleuses embusquées re- 25 gardent fixement l'horizon. Tout semble prêt pour une
l8 CHOIX DE CONTES DE DAUDET
attaque. Pourquoi n'attaque-t-on pas? Qu'est-ce qu'on attend? . . .
On attend des ordres, et le quartier générai n'en envoie pas.
5 II n'est pas loin cependant le quartier général. C'est ce beau château Louis XIII1 dont les briques rouges, lavées par la pluie, luisent à mi-côte entre les massifs. Vraie demeure princière, bien digne de porter le fanion d'un maréchal de France. Derrière un grand fossé et une rampe
10 de pierre qui les séparent de la route, les pelouses montent tout droit jusqu'au perron, unies et vertes, bordées de vases fleuris. De l'autre côté, du côté intime de la maison, les charmilles font des trouées lumineuses, la pièce d'eau où nagent des cygnes s'étale comme un miroir, et sous le
15 toit en pagode d'une immense volière, lançant des cris aigus dans le feuillage, des paons, des faisans dorés battent des ailes et font la roue. Quoique les maîtres soient partis, on ne sent pas là l'abandon, le grand lâchez-tout2 de la guerre. L'oriflamme du chef de l'armée a préservé jus-
20 qu'aux moindres fleurettes des pelouses, et c'est quelque chose de saisissant de trouver, si près du champ de bataille, ce calme opulent qui vient de l'ordre des choses, de l'alignement correct des massifs, de la profondeur silencieuse des avenues.
25 La pluie, qui tasse là-bas de si vilaine boue sur les chemins et creuse des ornières si profondes, n'est plus ici qu'une ondée élégante, aristocratique, avivant la rougeur des briques, le vert des pelouses, lustrant les feuilles des orangers, les plumes blanches des cygnes. Tout reluit, tout est
30 paisible. Vraiment, sans le drapeau qui flotte à la crête du toit, sans les deux soldats en faction devant la grille, jamais on ne se croirait au quartier général. Les chevaux
reposent dans les écuries. Çà et là on rencontre des brasseurs, des ordonnances en petite tenue flânant aux abords des cuisines, ou quelque jardinier en pantalon rouge promenant tranquillement son râteau dans le sable des grandes cours. 5
La salle à manger, dont les fenêtres donnent sur le perron, laisse voir une table à moitié desservie, des bouteilles débouchées, des verres ternis et vides, blafards sur la nappe froissée, toute une fin de repas,1 les convives partis. Dans la pièce à côté, on entend des éclats de voix, des 10 rires, des billes qui roulent, des verres qui se choquent. Le maréchal est en train de faire sa partie, et voilà pourquoi l'armée attend des ordres. Quand le maréchal a commencé sa partie, le ciel peut bien crouler, rien au monde ne saurait l'empêcher de la finir. 15
Le billard!
C'est sa faiblesse à ce grand homme de guerre. Il est là, sérieux comme à la bataille, en grande tenue, la poitrine couverte de plaques, l'oeil brillant, les pommettes enflammées, dans l'animation du repas, du jeu, des grogs.2 Ses 20 aides de camp l'entourent, empressés, respectueux, se pâmant d'admiration à chacun de ses coups. Quand le maréchal fait un point, tous se précipitent vers la marque; quand le maréchal a soif, tous veulent lui préparer son grog. C'est un froissement d'épaulettes et de panaches, 25 un cliquetis de croix et d'aiguillettes, et de voir tous ces jolis sourires, ces fines révérences de courtisans, tant de broderies et d'uniformes neufs, dans cette haute salle à boiseries de chêne, ouverte sur des parcs, sur des cours d'honneur, cela rappelle les automnes de Compiègne3 et re- 3c pose un peu des capotes souillées qui se morfondent ià-bas au long des routes et font des groupes si sombres sous la pluie.
Le partenaire du maréchal est un petit capitaine d'étatmajor, sanglé,1 frisé, ganté de clair, qui est de première force au billard2 et capable de rouler3 tous les maréchaux de la terre, mais il sait se tenir à une distance respectueuse 5 de son chef, et s'applique à ne pas gagner, à ne pas perdre non plus trop facilement. C'est ce qu'on appelle un officier d'avenir . . .
Attention, jeune homme, tenons-nous bien.4 Le maréchal en a quinze, et vous dix. Il s'agit de mener la partie
10 jusqu'au bout comme cela, et vous aurez plus fait pour votre avancement que si vous étiez dehors avec les autres, sous ces torrents d'eau qui noient l'horizon, à salir votre bel uniforme, à ternir l'or de vos aiguillettes, attendant des ordres qui ne viennent pas.
15 C'est une partie vraiment intéressante. Les billes courent, se frôlent, croisent leurs couleurs.5 Les bandes rendent bien, le tapis s'échauffe . . . Soudain la flamme d'un coup de canon passe dans le ciel. Un bruit sourd fait trembler les vitres. Tout le monde tressaille; on se re-
20 garde avec inquiétude. Seul le maréchal n'a rien vu, rien entendu: penché sur le billard, il est en train de combiner un magnifique effet de recul;6 c'est son fort, à lui, les effets de recul! . . .
Mais voilà un nouvel éclair, puis un autre. Les coups de
25 canon se succèdent, se précipitent. Les aides de camp courent aux fenêtres. Est-ce que les Prussiens attaqueraient? ((Eh bien, qu'ils attaquent! dit le maréchal en mettant du blanc7 ... A vous de jouer, capitaine. )}
L'état-major frémit d'admiration. Turenne8 endormi
30 sur un affût n'est rien auprès de ce maréchal, si calme devant son billard au moment de l'action . . . Pendant ce temps le vacarme redouble. Aux secousses du canon se
mêlent les déchirements des mitrailleuses, les roulements des feux de peloton. Une buée rouge, noire sur les bords, monte au bout des pelouses. Tout le fond du parc est embrasé. Les paons, les faisans effarés clament dans la volière; les chevaux arabes, sentant la poudre, se cabrent au s fond des écuries. Le quartier général commence à s'émouvoir. Dépêches sur dépêches. Les estafettes arrivent à bride abattue. On demande le maréchal.
Le maréchal est inabordable. Quand je vous disais1 que rien ne pourrait l'empêcher d'achever sa partie. 10
(<A vous de jouer, capitaine.8
Mais le capitaine a des distractions. Ce que c'est pourtant que d'être jeune!2 Le voilà qui perd la tête, oublie son jeu et fait coup sur coup deux séries, qui lui donnent presque partie gagnée.3 Cette fois le maréchal devient 15 furieux. La surprise, l'indignation éclatent sur son mâle visage. Juste à ce moment, un cheval lancé ventre à terre s'abat dans la cour. Un aide de camp couvert de boue force la consigne, franchit le perron d'un saut: «Maréchal! maréchal! . . .■ Il faut voir comme il est reçu . . . Tout 20 bouffant de colère et rouge comme un coq,4 le maréchal paraît à la fenêtre, sa queue de billard à la main:
«Qu'est-ce qu'il y a? . . . Qu'est-ce que c'est? ... Il n'y a donc pas de factionnaire par ici?
— Mais, maréchal ... 25
— C'est bon . . . Tout à l'heure5 . . . Qu'on attende mes ordres, nom d . . . D . . .!>>6
Et la fenêtre se referme avec violence.
Qu'on attende ses ordres!
C'est bien ce qu'ils font, les pauvres gens. Le vent leur 30 chasse la pluie et la mitraille en pleine figure. Des bataillons entiers sont écrasés, pendant que d'autres restent
inutiles, l'arme au bras, sans pouvoir se rendre compte de leur inaction. Rien à faire. On attend des ordres . . . Par exemple,1 comme on n'a pas besoin d'ordres pour mourir, les hommes tombent par centaines derrière les
5 buissons, dans les fossés, en face du grand château silencieux. Même tombés, la mitraille les déchire encore, et par leurs blessures ouvertes coule sans bruit le sang généreux de la France . . . Là-haut, dans la salle de billard, cela chauffe2 aussi terriblement: le maréchal a repris son
10 avance; mais le petit capitaine se défend comme un lion . . . Dix-sept! dix-huit! dix-neuf! . . .
A peine a-t-on le temps de marquer les points. Le bruit de la bataille se rapproche. Le maréchal ne joue plus que pour un. Déjà des obus arrivent dans le parc. En voilà
15 un qui éclate au-dessus de la pièce d'eau. Le miroir3 s'éraille: un cygne nage, épeuré, dans un tourbillon de plumes sanglantes. C'est le dernier coup . . .
Maintenant, un grand silence. Rien que la pluie qui tombe sur les charmilles, un roulement confus au bas du
20 coteau, et, par les chemins détrempés, quelque chose comme le piétinement d'un troupeau qui se hâte . . . L'armée est en pleine déroute. Le maréchal a gagné sa partie.
Il s'appelait Stenne, le petit Stenne.
25 C'était un enfant de Paris, malingre et pâle, qui pouvait avoir dix ans, peut-être quinze; avec ces moucherons-là,4 on ne sait jamais. Sa mère était morte; son père, ancien soldat de marine, gardait un square5 dans le quartier du Temple. Les babies, les bonnes, les vieilles dames à
pliants,1 les mères pauvres, tout le Paris trotte-menu2 qui vient se mettre à l'abri des voitures dans ces parterres bordés de trottoirs, connaissaient le père Stenne et l'adoraient. On savait que, sous cette rude moustache, effroi des chiens et des traîneurs de bancs, se cachait un bon 5 sourire attendri, presque maternel, et que, pour voir ce sourire, on n'avait qu'à dire au bonhomme:
<( Comment va votre petit garçon ? ... »
Il l'aimait tant son garçon, le père Stenne! Il était si heureux, le soir, après la classe,3 quand le petit venait le 10 prendre et qu'ils faisaient tous deux le tour des allées, s'arrêtant à chaque banc pour saluer les habitués, répondre à leurs bonnes manières.4
Avec le siège5 malheureusement tout changea. Le square du père Stenne fut fermé, on y mit du pétrole, et le 15 pauvre homme, obligé à une surveillance incessante, passait sa vie dans les massifs déserts et bouleversés, seul, sans fumer, n'ayant plus son garçon que le soir, bien tard, à la maison. Aussi il fallait voir sa moustache, quand il parlait des Prussiens ... Le petit Stenne, lui, ne se plaignait pas 20 trop de cette nouvelle vie.
Un siège! C'est si amusant pour les gamins. Plus d'école! plus de mutuelle!6 Des vacances tout le temps et la rue comme un champ de foire . . .
L'enfant restait dehors jusqu'au soir, à courir. Il 25 accompagnait les bataillons du quartier qui allaient au rempart, choisissant de préférence ceux qui avaient une bonne musique;7 et là-dessus petit Stenne était très ferré. Il vous disait fort bien que celle du 96e ne valait pas grand'chose,8 mais qu'au 55e ils en avaient une ex- 3a cellente. D'autres fois, il regardait les mobiles faire l'exercice; puis il y avait les queues9 . . .
Son panier sous le bras, il se mêlait à ces longues fLbs qui se formaient dans l'ombre des matins d'hiver sans gaz,1 à la grille des bouchers, des boulangers. Là, les pieds dans l'eau, on faisait des connaissances, on causait politique.
5 et comme fils de M. Stenne, chacun iui demandait son avis Mais le plus amusant de tout, c'était encore les parties de bouchon,2 ce fameux jeu de galoche3 que les mobiles bn avaient mis à la mode pendant le siège. Quand le petit Stenne n'était pas au rempart ni aux boulangeries, vous
10 étiez sûr de le trouver à la partie de galoche de la place du Château-d'Eau.4 Lui ne jouait pas, bien entendu; il faut trop d'argent II se contentait de regarder les joueurs avec des yeux!5
Un surtout, un grand6 en cotte bleue, qui ne misait que
15 des pièces de cent sous,7 excitait son admiration. Quand il courait, celui-là, on entendait les écus sonner au fond de sa cotte . . .
Un jour, en ramassant une pièce qui avait roulé jusque sous les pieds du petit Stenne, le grand lui dit à voix basse:
20 "Ça te fait loucher,8 hein? . . . Eh bien, si tu veux, je te dirai où on en trouve. ■
La partie finie, il l'emmena dans un coin de la place et lui proposa de venir avec lui vendre des journaux aux Prussiens, on avait 30 francs par voyage. D'abord Stenne
25 refusa, très indigné; et du coup,9 il resta trois jours sans retourner à la partie. Trois jours terribles. 11 ne mangeait plus, il ne dormait plus. La nuit, il voyait des tas de galoches dressées au pied de son lit, et des pièces de cent sous qui filaient à plat,10 toutes luisantes. La tentation
30 était trop forte. Le quatrième jour, il retourna au Château-d'Eau, revit le grand, se laissa séduire . . .
Us partirent par un matin de neige, un sac de toile sur l'épaule, des journaux cachés sous leurs blouses. Quand ils arrivèrent à la porte de Flandres,1 il faisait à peine jour. Le grand prit Stenne par la main, et, s'approchant du factionnaire — un brave sédentaire2 qui avait le nez rouge 5 et l'air bon — il lui dit d'une voix de pauvre:3
« Laissez-nous passer, mon bon monsieur . . . Notre mère est malade, papa est mort. Nous allons voir avec mon petit frère à ramasser des pommes de terre dans le champ. »
Il pleurait. Stenne, tout honteux, baissait la tête. Le 10 factionnaire les regarda un moment, jeta un coup d'oeil sur la route déserte et blanche.
« Passez vite/ leur dit-il en s'écartant; et les voilà sur le chemin d'Aubervilliers.4 C'est le grand qui riait!5
Confusément, comme dans un rêve, le petit Stenne 15 voyait des usines transformées en casernes, des barricades désertes, de longues cheminées qui trouaient le brouillard et montaient dans le ciel, vides, ébréchées. De loin en loin, une sentinelle, des officiers encapuchonnés qui regardaient là-bas avec des lorgnettes, et de petites tentes trem- 20 pées de neige fondue devant des feux qui mouraient. Le grand connaissait les chemins, prenait à travers champ pour éviter les postes. Pourtant ils arrivèrent, sans pouvoir y échapper, à une grand'garde de francs-tireurs. Les francs-tireurs étaient là avec leurs petits cabans, accroupis 25 au fond d'une fosse pleine d'eau, tout le long du chemin de fer de Soissons.6 Cette fois le grand eut beau recommencer son histoire, on ne voulut pas les laisser passer. Alors, pendant qu'il se lamentait, de la maison du gardebarrière7 sortit sur la voie un vieux sergent, tout blanc, tout 3a ridé, qui ressemblait au père Stenne:
«Allons! mioches, ne pleurons plus! dit-il aux enfants,
on vous y laissera aller, à vos pommes de terre; mais, avant,
entrez vous chauffer un peu ... il a l'air gelé ce gamin-là!"
Hélas! Ce n'était pas de froid qu'il tremblait le petit
Stenne, c'était de peur, c'était de honte . . . Dans le poste,
5 ils trouvèrent quelques soldats blottis autour d'un feu
maigre, un vrai feu de veuve, à la flamme duquel ils
faisaient dégeler du biscuit au bout de leurs baïonnettes.
On se serra pour faire place aux enfants. On leur donna
la goutte, un peu de café. Pendant qu'ils buvaient, un
10 officier vint sur la porte, appela le sergent, lui parla tout
bas et s'en alla bien vite.
«Garçons! dit le sergent en rentrant radieux . . . y aura du tabac1 cette nuit . . . On a surpris le mot des Prussiens ... Je crois que cette fois nous allons le leur reprendre, 15 ce sacré Bourget!))2
Il y eut une explosion de bravos et de rires. On dansait, on chantait, on astiquait les sabres-baïonnettes; et, profitant de ce tumulte, les enfants disparurent.
Passé la tranchée, il n'y avait plus que la plaine, et au 20 fond un long mur blanc troué de meurtrières. C'est vers ce mur qu'ils se dirigèrent, s'arrêtant à chaque pas pour faire semblant de ramasser des pommes de terre.
«Rentrons . . . N'y allons pas," disait tout le temps le petit Stenne.
25 L'autre levait les épaules et avançait toujours. Soudain ils entendirent le trictrac d'un fusil qu'on armait. «Couche-toi!» fit le grand, en se jetant par terre. Une fois couché, il siffla. Un autre sifflet répondit sur la neige. Us s'avancèrent en rampant . . . Devant le mur, 30 au ras du sol, parurent deux moustaches jaunes sous un béret crasseux. Le grand sauta dans la tranchée, à côté du Prussien:
l'enfant espion 27
«C'est mon frère," dit-il en montrant son compagnon.
Il était si petit, ce Stenne, qu'en le voyant le Prussien se mit à rire et fut obligé de le prendre dans ses bras pour le hisser jusqu'à la brèche.
De l'autre côté du mur, c'étaient de grands remblais de 5 terres, des arbres couchés, des trous noirs dans la neige, et dans chaque trou le même béret crasseux, les mêmes moustaches jaunes qui riaient en voyant passer les enfants.
Dans un coin, une maison de jardinier casematée de troncs d'arbres. Le bas était plein de soldats qui jouaient 10 aux cartes, faisaient la soupe sur un grand feu clair. Cela sentait bon les choux, le lard; quelle différence avec le bivouac des francs-tireurs! En haut, les officiers. On les entendait jouer du piano, déboucher du vin de Champagne. Quand les Parisiens entrèrent, un hurrah de joie les accueil- 15 lit. Ils donnèrent leurs journaux; puis on leur versa à boire et on les fit causer. Tous ces officiers avaient l'air fier et méchant; mais le grand les amusait avec sa verve faubourienne,1 son vocabulaire de voyou. Ils riaient, répétaient ses mots après lui, se roulaient avec délice dans 20 cette boue de Paris qu'on leur apportait.
Le petit Stenne aurait bien voulu parler, lui aussi, prouver qu'il n'était pas une bête; mais quelque chose le gênait. En face de lui se tenait à part un Prussien plus âgé, plus sérieux que les autres, qui lisait, ou plutôt faisait semblant, 25 car ses yeux ne le quittaient pas. Il y avait dans ce regard de la tendresse et des reproches, comme si cet homme avait eu. au pays un enfant du même âge que Stenne, et qu'il se fût dit:
(( J'aimerais mieux mourir que de voir mon fils faire un métier pareil . . .■ 3a
A partir de ce moment, Stenne sentit comme une main qui se posait sur son cœur et l'empêchait de battre.
Pour échapper à cette angoisse, il se mit à boire. Bientôt tout tourna autour de lui. Il entendait vaguement, au milieu de gros rires, son camarade qui se moquait des gardes nationaux, de leur façon de faire l'exercice, imitait 5 une prise d'armes au Marais,1 une alerte de nuit sur les remparts. Ensuite le grand baissa la voix, les officiers se rapprochèrent et les figures devinrent graves. Le misérable était en train de les prévenir de l'attaque des francs-tireurs . . . Pour le coup, le petit Stenne se leva furieux, dégrisé: 10 (( Pas cela, grand2 ... Je ne veux pas. })
Mais l'autre ne fit que rire et continua. Avant qu'il eût fini, tous les officiers étaient debout. Un d'eux montra la porte aux enfants:
((F . . . le camp!»3 leur dit-il.
15 Et ils se mirent à causer entre eux, très vite, en allemand. Le grand sortit, fier comme un doge, en faisant sonner son argent. Stenne le suivit, la tête basse; et lorsqu'il passa près du Prussien dont le regard l'avait tant gêné, il entendit une voix triste qui disait: (< Bas chôli, ça . . . Bas chôli.))4 20 Les larmes lui en vinrent aux yeux.
Une fois dans la plaine, les enfants se mirent à courir et rentrèrent rapidement. Leur sac était plein de pommes de terre que leur avaient données les Prussiens; avec cela ils passèrent sans encombre à la tranchée des francs-tireurs. 25 On s'y préparait pour l'attaque de la nuit. Des troupes arrivaient silencieuses, se massant derrière les murs. Le vieux sergent était là, occupé à placer ses hommes, l'air si heureux. Quand les enfants passèrent, il les reconnut et leur envoya un bon sourire . . .
30 Oh! que ce sourire fit mal au petit Stenne! un moment il eut envie de crier:
«N'allez pas là-bas . . . nous vous avons trahis.»
l'enfant espion 29
Mais l'autre lui avait dit: ((Si tu parles, nous serons fusillés, 8 et la peur le retint . . .
A la Courneuve,1 ils entrèrent dans une maison abandonnée pour partager l'argent. La vérité m'oblige à dire que le partage fut fait honnêtement, et que d'entendre 5 sonner ces beaux écus sous sa blouse, de penser aux parties de galoche qu'il avait là en perspective, le petit Stenne ne trouvait plus son crime aussi affreux.
Mais, lorsqu'il fut seul, le malheureux enfant! Lorsque après les portes le grand l'eut quitté, alors ses poches com- to mencèrent à devenir bien lourdes, et la main qui lui serrait le cœur le serra plus fort que jamais. Paris ne lui semblait plus le même. Les gens qui passaient le regardaient sévèrement, comme s'ils avaient su d'où il venait. Le mot espion, il l'entendait dans le bruit des roues, dans le batte- 15 ment des tambours qui s'exerçaient le long du canal.2 Enfin il arriva chez lui, et, tout heureux de voir que son père n'était pas encore rentré, il monta vite dans leur chambre cacher sous son oreiller ces écus qui lui pesaient tant.
Jamais le père Stenne n'avait été si bon, si joyeux qu'en 20 rentrant ce soir-là. On venait de recevoir des nouvelles de province: les affaires du pays allaient mieux. Tout en mangeant, l'ancien soldat regardait son fusil pendu à la muraille, et il disait à l'enfant avec son bon rire:
<(Hein, garçon, comme tu irais3 aux Prussiens, si tu étais 25 grand!8
Vers huit heures, on entendit le canon.
«C'est Aubervilliers4 . . . On se bat au Bourget, » fit le bonhomme, qui connaissait tous ses forts.5 Le petit Stenne devint pâle, et, prétextant une grande fatigue, il 3a alla se coucher, mais il ne dormit pas. Le canon tonnait toujours. Il se représentait les francs-tireurs arrivant de
nuit pour surprendre les Prussiens et tombant eux-mêmes dans une embuscade. Il se rappelait le sergent qui lui avait souri, le voyait étendu là-bas dans la neige, et combien d'autres avec lui! ... Le prix de tout ce sang se 5 cachait là sous son oreiller, et c'était lui, le fils de M. Stenne, d'un soldat . . . Les larmes l'étouffaient. Dans la pièce à côté, il entendait son père marcher, ouvrir la fenêtre. En bas, sur la place, le rappel sonnait, un bataillon de mobiles se numérotait1 pour partir. Décidément, c'était une vraie 10 bataille. Le malheureux ne put retenir un sanglot. «Qu'as-tu donc?» dit le père Stenne en entrant. L'enfant n'y tint plus, sauta de son lit et vint se jeter aux pieds de son père. Au mouvement qu'il fit, les écus roulèrent par terre.
15 (( Qu'est-ce que cela ? Tu as volé ? B dit le vieux ^n tremblant.
Alors, tout d'une haleine, le petit Stenne raconta qu'il était allé chez les Prussiens et ce qu'il y avait fait. A mesure qu'il parlait, il se sentait le cœur plus libre, cela 20 le soulageait de s'accuser ... Le père Stenne écoutait, avec une figure terrible. Quand ce fut fini, il cacha sa lête dans ses mains et pleura.
<(Père, père . . . B voulut dire l'enfant. Le vieux le repoussa sans répondre, et ramassa l'argent. 25 «C'est tout?" demanda-t-il.
Le petit Stenne fit signe que c'était tout. Le vieux décrocha son fusil, sa cartouchière, et mettant l'argent dans sa poche.
«C'est bon,2 dit-il, je vais le leur rendre.» 30 Et, sans ajouter un mot, sans seulement retourner la tête, il descendit se mêler aux mobiles qui partaient dans la nuit. On ne l'a jamais revu depuis.
Le grand forgeron Lory de Sainte -Marie -aux -Mines1
n'était pas content ce soir-là.
D'habitude, sitôt la forge éteinte, le soleil couché, il s'asseyait sur un banc devant sa porte pour savourer cette bonne lassitude que donne le poids du travail et de la 5 chaude journée, et avant de renvoyer les apprentis il buvait avec eux quelques longs coups de bière fraîche en regardant la sortie2 des fabriques. Mais, ce soir-là, le bonhomme resta dans sa forge jusqu'au moment de se mettre à table; et encore y vint-il comme à regret. La vieille Lory pensait 10 en regardant son homme:
" Qu'est-ce qu'il lui arrive? ... Il a peut-être reçu du régiment quelque mauvaise nouvelle qu'il ne veut pas me dire ? . . . L'aîné est peut-être malade . . . *
Mais elle n'osait rien demander et s'occupait seulement 15 à faire taire trois petits blondins couleur d'épis brûlés, qui riaient autour de la nappe en croquant une bonne salade de radis noirs à la crème.
A la fin, le forgeron repoussa son assiette en colère:
8 Ah! les gueux! ah! les canailles! ... 20
— ((A qui en as-tu, voyons,3 Lory?8
Il éclata:
«J'en ai, dit-il, à cinq ou six drôles qu'on voit rouler depuis ce matin dans la ville en costume de soldats français, bras dessus bras dessous avec les Bavarois . . . C'est encore 25 de ceux-là qui ont . . . comment disent-ils ça? . . . opté pour la nationalité de Prusse ... Et dire que tous les jours nous en voyons revenir de ces faux Alsaciens! . . . Qu'est-ce qu'on leur a donc fait boire?8
La mère essaya de les défendre: 30
«Que veux-tu, mon pauvre homme, ce n'est pas tout à
fait leur faute à ces enfants . . . C'est si loin cette Algérie1
d'Afrique où on les envoie! ... Ils ont le mal du pays2
là-bas; et la tentation est bien forte pour eux de revenir,
5 de n'être plus soldats. B
Lory donna un grand coup de poing sur la table:
(( Tais-toi, la mère!3 . . . vous autres,4 femmes, vous ivy
entendez rien. A force de vivre toujours avec les enfants
et rien que pour eux, vous rapetissez tout à la taille de vos
10 marmots . . . Eh bien, moi, je te dis que ces hommes-là
sont des gueux, des renégats, les derniers5 des lâches, et que
si par malheur notre Christian était capable d'une infamie
pareille, aussi vrai que je m'appelle Georges Lory et que
j'ai servi sept ans aux chasseurs de France,6 je lui passerais
15 mon sabre à travers le corps. »
Et terrible, à demi levé, le forgeron montrait sa longue latte de chasseur pendue à la muraille au-dessous du por~ trait de son fils, un portrait de zouave fait là-bas en Afrique; mais de voir cette honnête figure d'Alsacien, toute noire ao et hâlée de soleil, dans ces blancheurs, ces effacements que font les couleurs vives7 à la grande lumière, cela le calma subitement, et il se mit à rire:
(( Je suis bien bon de me monter la tête8 . . . Comme si notre Christian pouvait songer à devenir Prussien, lui qui 25 en a tant descendu9 pendant la guerre! . . . »
Remis en belle humeur par cette idée, le bonhomme acheva de dîner gaiement et s'en alla sitôt après vider une couple de chopes à la Ville de Strasbourg.10
Maintenant la vieille Lory est seule. Après avoir couché
30 ses trois petits blondins qu'on entend gazouiller dans la
chambre à côté, comme un nid qui s'endort, elle prend son
ouvrage et se met à repriser devant la porte, du côté des
jardins. De temps en temps elle soupire et pense en ellemême:
«Oui, je veux bien.1 Ce sont des lâches, des renégats . . . mais c'est égal! Leurs mères sont bien heureuses de les ravoir. ■ 5
Elle se rappelle le temps où le sien, avant de partir pour l'armée, était là à cette même heure du jour, en train de soigner le petit jardin. Elle regarde le puits où il venait remplir ses arrosoirs, en blouse, les cheveux longs, ses beaux cheveux qu'un lui a coupés en entrant aux io zouaves . . .
Soudain elle tressaille. La petite porte du fond, celle qui donne sur les champs, s'est ouverte. Les chiens n'ont pas aboyé; pourtant celui qui vient d'entrer longe les murs comme un voleur, se glisse entre les ruches ... 15
— Bonjour, maman!
Son Christian est debout devant elle, tout débraillé dans son uniforme, honteux, troublé, la langue épaisse.2 Le misérable est revenu au pays avec les autres, et, depuis une heure, il rôde autour de la maiscn, attendant le départ du 20 père pour entrer. Elle voudrait le gronder, mais elle n'en a pas le courage. Il y a si longtemps qu'elle ne l'a vu, embrassé! Puis il lui donne de si bonnes raisons, qu'il s'ennuyait du pays,3 de la forge, de vivre toujours le in d'eux, avec ça la discipline devenue plus dure, et les camarades 25 qui l'appelaient «Prussien8 à cause de son accent d'Alsace. Tout ce qu'il dit, elle le croit. Elle n'a qu'à le regarder pour le croire. Toujours causant, ils sont entrés dans la salle basse. Les petits réveillés accourent pieds nus, en chemise, pour embrasser le grand frère. On veut le faire 3c manger, mais il n'a pas faim. Seulement il a soif, toujours soif, et il boit de grands coups d'eau par-dessus
toutes les tournées1 de bière et de vin blanc qu'il s'est payées depuis le matin au cabaret.
Mais quelqu'un marche dans la cour. C'est le forgeron qui rentre.
15 — «Christian, voilà ton père. Vite, cache-toi que j'aie le temps de lui parler, de lui expliquer ... B et elle le pousse derrière le grand poêle en faïence, puis se remet à coudre, les mains tremblantes. Par malheur, la chéchia du zouave est restée sur la table, et c'est la première chose que Lory 10 voit en entrant. La pâleur de la mère, son embarras . . . Il comprend tout.
— « Christian est ici ! . . . B dit-il d'une voix terrible, et, décrochant son sabre avec un geste fou, il se précipite vers le poêle où le zouave est blotti, blême, dégrisé, s'appuyant 15 au mur, de peur de tomber.
La mère se jette entre eux:
«Lory, Lory, ne le tue pas . . . C'est moi qui lui ai écrit de revenir, que tu avais besoin de lui à la forge . . . )} Elle se cramponne à son bras, se traîne, sanglote. Dans 20 la nuit de leur chambre, les enfants crient d'entendre ces voix pleines de colère et de larmes, si changées qu'ils ne les reconnaissent plus ... Le forgeron s'arrête, et regardant sa femme:
«Ah! c'est toi qui l'as fait revenir . . . Alors, c'est bon,2 25 qu'il aille se coucher. Je verrai demain ce que j'ai à faire. » Le lendemain Christian, en s'éveillant d'un lourd sommeil plein de cauchemars et de terreurs sans cause, s'est retrouvé dans sa chambre d'enfant. A travers les petites vitres encadrées de plomb, traversées de houblon fleuri, le 30 soleil est déjà chaud et haut. En bas, les marteaux sonnent sur l'enclume ... La mère est à son chevet; elle ne l'a pas quitté de la nuit, tant la colère de son homme lui faisait
peur. Le vieux non plus ne s'est pas couché. Jusqu'au matin il a marché dans la maison, pleurant, soupirant, ouvrant et fermant des armoires, et à présent voilà qu'il entre dans la chambre de son fils, gravement, habillé comme pour un voyage, avec de hautes guêtres, le large chapeau 5 et le bâton de montagne solide et ferré au bout. Il s'avance droit au lit: (( Allons, haut! . . . lève-toi.8
Le garçon un peu confus veut prendre ses effets de zouave.
— «Non pas ça . . .B dit le père sévèrement. ia Et la mère toute craintive: «Mais, mon ami,1 il n'en a
pas d'autres. »
— Donne-lui les miens . . . Moi je n'en ai plus besoin. Pendant que l'enfant s'habille, Lory plie soigneusement
l'uniforme, la petite veste, les grandes braies rouges, et, le 15 paquet fait, il se passe autour du cou l'étui de fer-blanc où tient la feuille de route . . .
(< Maintenant descendons, * dit-il ensuite, et tous trois descendent à la forge sans se parler ... Le soufflet ronfle; tout le monde est au travail. En revoyant ce hangar grand 20 ouvert, auquel il pensait tant là-bas, le zouave se rappelle son enfance et comme il a joué là longtemps entre la chaleur de la route et les étincelles de la forge toutes brillantes dans le poussier noir. Il lui prend un accès de tendresse, un grand désir d'avoir le pardon de son père; 25 mais en levant les yeux il rencontre toujours un regard inexorable.
Enfin le forgeron se décide à parler:
«Garçon, dit-il, voilà l'enclume, les outils . . . tout cela est à toi ... Et tout cela aussi!8 ajoute-t-il en lui montrant 3c le petit jardin qui s'ouvre là-bas au fond plein de soleil et d'abeilles, dans le cadre enfumé de la porte . . . «Les
ruches, la vigne, la maison, tout t'appartient . . , Puisque tu as sacrifié ton honneur à ces choses, c'est bien le moins1 que tu les gardes . . . Te voilà maître ici . . . Moi, je pars . . . Tu dois cinq ans2 à la France, je vais les payer pour toi.»
— Lory, Lory, où vas-tu? crie la pauvre vieille.
■ — Père . . . supplie l'enfant . . . Mais le forgeron est déjà parti, marchant à grands pas, sans se retourner . . .
A Sidi-bel-Abbès,3 au dépôt du 3e zouaves, il y a depuis 10 quelques jours un engagé volontaire de cinquante-cinq ans.
j cuit,4 ma raconte 1 autre soir un petit drame de villa mon moulin a ete témoin il y a quelque vingt ai
Francet Mamaï, un vieux joueur de fifre, qui vient de temps en temps faire la veillée chez moi, en buvant du vin
i liage dont ans. Le
15 récit du bonhomme m'a touché, et je vais essayer de vous le redire tel que je l'ai entendu.
Imaginez-vous pour un moment, chers lecteurs, que vous êtes assis devant un pot de vin tout parfumé, et que c'est un vieux joueur de fifre qui vous parle.
20 Notre pays,5 mon bon monsieur, n'a pas toujours été un endroit mort comme il est aujourd'hui. A^itre temps6 il s'y faisait un grand commerce de meunerie, "et^m^\jeues à la ronde, .les gens des mas1 nous apportaient leur rie à moudre . . . Tout autour du village, les collines étaient
25 couvertes de moulins à vent. De droite et de gauche on ne voyait que des ailes qui viraient au mistral8 par-dessus les
pins, des ribambelles de petits ânes chargés de sacs, montant et décalant le long des chemins; et toute la semaine
c'était plaisir d'entendre sur la hauteur le bruit des fouets, le craqueraentde u\ toile et le Dia hue!1 des aides-meuniers . . . LéaTmancne nous allions aux moulins, p?r bandes. s Là-haut, leF meuniers pavaient le muscat.2 Les meunières étaient bf iles comme des reines, avec leurs fichus, de dentelles et leurs croix d'or. Moi, j'apportais mon fifre, et jusqu'à la noire nuit on dansait des farandoles.3 Ces moulins-là, voyez-vous, faisaient la joie et la richesse de 10 notre pays.
Malheureusement, des Français4 de Paris eurent l'idée d'établir une minoterie à vapeur, sur la route de Tarascon.5 Tout beau, tout nouveau!6 Les gens prirent l'habitude d'envoyer leurs blés aux minotiers, et les pauvres moulins 15 à vent restèrent sans ouvrage. Pendant quelque temps ils essayèrent de lutter:, mais la vapeur fut la plus forte, et l'un après l'autre, *pecaïre/? ils furent tous obligés de fermer . . . On ne vit plus venir les petits ânes . . . Les belles meunières vendirent leurs croix d'or . . . Plus de muscat! plus 20 de farandole! ... Le mistral avait beau souffler, les ailes restaient immobiles . . . Puis, un beau jour, la commune fit ieter toutes ces masures à bas, et l'on sema à leur place de la vigne et des oliviers.
Pourtant, au milieu de la débâcle, un moulin avait tenu 2s bon et continuait de virer courageusement sur sa butte, a la barbe des minotiers. C'était le moulin de maître Cornille, Celui-là même où nous sommes en train de faire la veillée en ce moment. ^ ^^ ■ ^ ' --V ^W
Maître Cornille était un vieux meunier, vivant depuis 30 soixante ans dans la farine et enragé pour son état. L'in-
stallation des minoteries l'avait rendu comme fou. Fendant huit jours,1 on le vit courir par le village, ameutant le monde autour de lui et criant de toutes ses forces qu'on voulait empoisonner la Provence avec la farine des minotiers.
5 «N'allez pas là-bas, disait-il; ces brigands-là. pour faire le pain, se servent de la vapeur, qui est une invention du diable, tandis que moi je travaille avec le mistral et la tramontane,- qui sont la respiration du bon Pieu . . . )} Et il trouvait comme cela une foule de belles paroles à la
10 louange des moulins à vent, mais personne néTesecoutait. ' Alors, de, mâle ra^e,3 le vieux s'enferma dans son moulin
et vécut tout seulTomme une bête farouche, il ne voulut
pas même garder près de lui sa petite-fille Vivette, une enfant de quinze ans, qui, depuis la mort de ses parents,
15 n'avait plus que son grand* ^u. monde. La pauvre petite fut obligée de gagneï^sa^neetae se. louer un peu partout dans les mas, pour la moisson, les magnans5 ou les olivades.6 Et pourtant son grand-père avait l'air de bien l'aimer, cette enfant-là. Il lui arrivait souvent de faire ses7 quatre lieues
20 à pied par le grand soleil pour aller la voir au mas ouéïïe
travaillait, et quand il était près d'elle, il passait des heures
entières à la regarder en pleurant . . .
JJans le pays on pensait que le vieux meunier, en ren-
vovant Vivette avait agi par avarice; et cela ne lui faisait . <u& ' ...
25 pas honneur de laisser sa petite-fille ainsi traîner d'une
ferme à l'autre, exposée aux brutalités des baïle's8 et à toutes
les misères des jeunesses en condition/ On trouvait tris
mal aussi qu'un homme du renom de maître Cornille, et
qui, jusque-là, s'était respecté, s'en allât maintenant par
50 les rues comme un vrai bohémien, pieds nus, le bonnet
.trm^la tailloie10 en lamb^fxA . Le fait est que le di-
Sanene, lorsque nous le^voyions entrer à la messe, nous
avions honte pour lui, nous autres1 les vieux; et Cornille le sentait si bien qu'il n'osait plus venir s'asseoir sur le banc d'oeuvre- Toujours ii restait au fond de l'église, près du DénitierVavec les pauvres.
Dans la vie de maître Cornille il y avait quelque chose 5 qui n'était pas clair. Depuis longtemps personne, au village, ne lui portait plus de blé, et pourtant les ailes de son moulin allaient toujours leur-train2 comme devant ... Le <LJP' soir, on rencontrait par Teychémins le vieux meunier pous- ' sant devant lui son âne chargé de gros sacs de farine. 10
— Bonnes vêpres,3 maître Cornille! lui criaient les paysans; ça va donc toujours, la meunerie.
— Toujours, mes enfants, répondait le vieux d'un air gaillard. Dieu merci, ce n'est pas l'ouvrage qui nous manque.
Alors, si on lui demandait d'où diable pouvait venir tant 15 d'ouvrage, il se mettait un doigt sur les lèvres et répondait gravement: "^L°tus! je travaille pour l'exportation . . . B Jamais on n'en put tirer davantage.
Quant à meUredewiez4 dans son moulin, il n'y fallait pas songer. La petite Vivette elle-même n'y entrait pas ... 2c ^lorsqu'on passait devant, on voyait la porte toujours fermée, les grosses ailes toujours en mouvement, le vieil âne broutant lejrazon de la plate-forme,5 et un grand chat maigre qui premutle soleil6 sur le rebord de la fenêtre et vous regardait d'un air méchant. 25
Tout cela sentait le mystère et faisait beaucoup jaser le monde. Chacun expliquait à sa façon le secret deMriaître Cornille, mais le bruit général était qu'il y avait dans ce moulin-là encore plus de sacs d'écus que de sacs de farine.
A la 1 En fai
kypgue pourtant tout se découvrit; voici comment: 3c isant danserla jeunesse avec mon fifre, je m'aperçus
un beau jour que l'aîné.de mes garçons et la petite Vivette s'étaient rendus amoureux l'un de l'autre. Auiond je n'en fus pas fâché, parce qu'après tout le nom de Corriille était en honneur chez nous, et puis ce joli petit passereau de - Vivette m'aurait fait plaisir à voir trotter dans mamaison. Seulement, je voulus régler l'affaire touL-de suite, et ie monfai jusqu au moulin pour en toucher deux mots au grand-père . . . Ah! le vieux sorçierjiliaut voir de quelle manière il m£ çeçut! ImpossiDle de lui faire ouvrir sa
10 porre.^Jeiuiex pli quai mes raisons tant bien que mal,1 à travers, le trou de» 1&> serrure; et tout le temps que je parlai^iFyavait^e^oquirl de chat maigre qui soufflait comme un diable au-dessus oerna tête, '
Le vieux ne me donna pas le temps de finir, et me cria
15 fort majhormêjtement de retourner à ma flûte; que, si j'étais pressé de^riarier^mon garçon, je pouvais bien aller chercher des filles à la minoterie . . . Pensez que2 le^sang me montait d'entendre ces mauvaises paroles; mais yeus tout de même assez de sagesse pour me contenir, et, laissant ce
20 vieux fou a sa rneule, ie revinstJarmoncer aux enfants ma déconvenue . . . Ce^ pauvres agneaux ne pouvaient pas y croire; ils me demandèrent comme une jjrâce de monter tous deux ensemble au moulin, pour parlx^au grand-père ... Je n'eus pas le courage de refuser, et prrrt!3 voilà mes
-25 amoureux partis.
'TpuU.juste comme ils arrivaient là-haut, maître Cornille venait de sortir. La porte était fermée à double J^W;4 mais le vieux bonhomme, en partant, avait Lusse son échelle dehors, et tout de suite l'idée vint aux enfants
30 d'entrer par la fenêtre, voir un peu ce qu'il y avait dans ce fameux moulin . . .
Chose singulière! la chambre de la mçule était vide . . .
Pas un sac, pas un grain de blé; pas la moindre farine aux murs ni sur les toiles d'araignée . . JUnne sentait pas même cette bonneodeur chaude de froment écrasé qui
embaume dans les moulins . . . L'arbr^d^,coïïcrTe**était couvert de poussière, et le grand chatmaigre dormait 5 dessus:
La pièce du bas avait le même air de misère et d'abandon: — un mauvajs lit, Quelques guenilles, un morceau de pain
sur uneiffaxcne^crescalier, et puis dans un coin trois ou quatre sacs crevés d'où coulaient des gravats et de la terre 10 blanche. fi"*-**»*. ^^.^00. r ^^
C'était là le secret de maître Cornille! C'était ce plâ^J tras qu'il promenait le soir par les routes, pour sauver l'honneur du moulin et faire croire qu'on y faisait de la farine . . . Pauvre moulin! Pauvre Cornille! Depuis 15 longtemps, les minotiers leur avaient enlevé leur dernière pratique Les ailes viraient toujours, mais la meule tournait à vide./
HLessenYants revinrent tout en larmes, me conter ce qu'ils avaient vu. J'eus le cœur crevé de les entendre . . . Sans 20 perdre une minute, je courus chez les voisins, je leur dis la chose en deux mots, et nous convînmes rju'il fallait, sur l'heure, porter au moulin Cornille tout ce qu'il y avait de froment dans les maisons . . . Sitôt dit, sitôLjait.1 Tout
^w /*&»ru>T. ^CùtL &£*■ M**-
le village se met en route, et nous arrivons là-haut avec 25 une procession d'ânes chargés de blé, — du vrai blé, celui-là!
Le moulin était grand ouvert . . . Devant la porte, maître Cornille, assis sur un sac de plâtre, pleurait, la tête dans ses mains. Il venait de s'apercevoir, en rentrant, que 30 pendant son absence on avait pénétré chez lui et surpris son triste secret.
— Pauvre de moi!1 disait-il. Maintenant, je n'ai plus qu'à numnr ... Le moulin est déshonoré.
Et il sanglotait j, fendre, l'âme, appelant son moulin par toutes sorœsae nom^Tlui parlant comme à une personne 5 vénale.
A ce moment, les ânes arrivent sur la plate-forme, et nous nous mettons tous à crier bien fort comme au beau temps des meuniers:
— Ohé! du moulin! . . . Ohé! maître Cornille!
10 Et voilà les sacs qui s'entassent devant la porte et le beau grain roux^qui se reparla par terre, de tous côtés . . . Maître Cornule ouvràitae grands yeux. Il avait pris du blé dans le creux de sa vieille main et il disait, riant et pleurant à la fois:
15 — C'est du blé! . . . Seigneur Dieu! . . . Du bon blé! . . . Laissez-moi, que je le regarde.
Puis, se tournant vers nous:
— Ah! je savais bien que vous me reviendriez . . . Tous ces minotiers sont des voleurs.
20 Nous voulions l'emporter en triomphe au village:
— Non, non, mes enfants; il faut avant tout que j'aille donner à manger à mon moulin . . . Pensez doiic !2 il y a si longtemps qu'il jie s'est rien mis sous la g^rït1$T
Et nous avions tous des larmes dans les yeux de voir le 25 pauvre vieux se démener. de droite et de gauche, éventrant les sacs, surveillant Ta meule, tandis que le grain s^^crasaiT et que la fmepoussïère de froment s'envolait au plafond.
C'est une, justice â nous rendrei4 à partir de ce jour-là, jarmiîs^nous ne MissameesT?/i^eux meunlermanquer d'ou- 30 vrage. Puis, un matin, maître Cornille mourut, et les ailes de notre dernier moulin cessèrent de virer, pour toujours cette fois . . . Cornille mort, personne ne prit sa suite.5
Que voulez-vous, monsieur! . . . tout a une fin en ce monde, et i! faut croire que le temps des moulins à vent était passé comme celui des coches1 sur Je Rhône, des parlements et des jaquettes a grandes Heurs.
M. Majesté, fabricant d'eau de Seltz dans le Marais, s vient de faire un petit réveillon chez des amis de la place Royale,3 et regagne son logis en fredonnant . . . Deux heures sonnent à Saint- Paul. «Comme il est tard!8 se dit le brave homme, et il se dépêche; mais le pavé glisse, les rues sont noires, et puis dans ce diable de vieux quartier, ic qui date du temps où les voitures étaient rares, il y a un tas de tournants, d'encoignures, de bornes devant les portes à l'usage des cavaliers. Tout cela empêche d'aller vite, surtout quand on a déjà les jambes un peu lourdes, et les yeux embrouillés par les toasts du réveillon . . . Enfin M. Majesté 15 arrive chez lui. Il s'arrête devant un grand portail orné, où brille au clair de lune un écusson, doré de neuf, d'anciennes armoiries repeintes dont il a fait sa marque de fabrique: