‹ Choix de contes de Daudet; selected and edited, with notes and vocabularyChapitre 6 sur 55 · FABRICANT D'EAU DE SELTZ · texte numérisé non relu

FABRICANT D'EAU DE SELTZ

Sur tous les siphons de la fabrique, sur les bordereaux, les têtes de lettres, s'étalent ainsi et resplendissent les vieilles armes des Nesmond. 25

Après le portail, c'est la cour, une large cour aérée et

claire, qui dans le jour en s'ouvrant fait de la lumière à toute la rue. Au fond de la cour, une grande bâtisse très ancienne, des murailles noires, brodées, ouvragées, des balcons de fer arrondis, des balcons de pierre à pilastres, 5 d'immenses fenêtres très hautes, surmontées de frontons, de chapiteaux qui s'élèvent aux derniers étages comme autant de petits toits dans le toit, et enfin sur le faîte, au milieu des ardoises, les lucarnes des mansardes, rondes, coquettes, encadrées de guirlandes comme des miroirs.

10 Avec cela un grand perron de pierre, rongé et verdi par la pluie, une vigne maigre qui s'accroche aux murs, aussi noire, aussi tordue que la corde qui se balance là-haut à la poulie du grenier, je ne sais quel grand air de vétusté et de tristesse . . . C'est l'ancien hôtel de Nesmond.

15 En plein jour, l'aspect de l'hôtel n'est pas le même. Les mots: Caisse, Magasin, Entrée des ateliers éclatent partout en or sur les vieilles murailles, les font vivre, les rajeunissent. Les camions des chemins de fer ébranlent le portail; les commis s'avancent au perron la plume à l'oreille

20 pour recevoir les marchandises. La cour est encombrée de caisses, de paniers, de paille, de toile d'emballage. On se sent bien dans une fabrique . . . Mais avec la nuit, le grand silence, cette lune d'hiver qui, dans le fouillis des toits compliqués, jette et entremêle des ombres, l'antiq

25 maison des Nesmond reprend ses allures seigneuriales. L balcons sont en dentelle; la cour d'honneur s'agrandit, et le vieil escalier, qu'éclairent des jours inégaux, vous1 a des recoins de cathédrale, avec des niches vides et des marches perdues qui ressemblent à des autels.

30 Cette nuit-là surtout, M. Majesté trouve à sa maison un aspect singulièrement grandiose. En traversant la cour déserte, le bruit de ses pas l'impressionne. L'escalier lui

paraît immense, surtout très lourd à monter. C'est le réveillon sans doute . . . Arrivé au premier étage, il s'arrête pour respirer, et s'approche d'une fenêtre. Ce que c'est que d'habiter1 une maison historique! M. Majesté n'est pas poète, oh! non; et pourtant, en regardant cette belle 5 cour aristocratique, où la lune étend une nappe de lumière bleue, ce vieux logis de grand seigneur qui a si bien l'air de dormir avec ses toits engourdis sous leur capuchon de neige, il lui vient des idées de l'autre monde:

«Hein? . . . tout de même, si les Nesmond rêve- 10 naient . . . M

A ce moment, un grand coup de sonnette retentit. Le portail s'ouvre à deux battants,2 si vite, si brusquement, que le réverbère s'éteint; et pendant quelques minutes il se fait là-bas, dans l'ombre de la porte, un bruit confus de 15 frôlements, de chuchotements. On se dispute, on se presse pour entrer. Voici des valets, beaucoup de valets, des carrosses tout en glaces miroitant au clair de lune, des chaises à porteurs balancées entre deux torches qui s'avivent au courant d'air du portail. En rien de temps,3 20 la cour est encombrée. Mais au pied du perron, la confusion cesse. Des gens descendent des voitures, se saluent, entrent en causant comme s'ils connaissaient la maiscnj II y a là, sur ce perron, un frmsgement de soie, un cliquetis d'épées. Rien que des chevelures blanches, alourdies et 25 mates de poudre; rien que des petites voix claires, un peu tremblantes, des petits rires sans timbre,4 des pas légers. Tous ces gens ont l'air d'être vieux, vieux. Ce sont des yeux effacés, des bijoux endormis,5 d'anciennes soies brochées, adoucies de nuances changeantes, que la lumière des 30 torches fait briller d'un éclat doux; et sur tout cela flotte un petit nuage de poudre, qui monte des cheveux échafaudés,

roulés en boucles, à chacune de ces jolies révérences, un pc i guindées par les épées et les grands paniers . . . Bientôv toute la maison a l'air d'être hantée. \ Les torches brillent^U . de fenêtre en fenêtre, montent eF descendent dans le

5 tournoiement des escaliers, jusqu'aux lucarnes des mansardes qui ont leur étincelle de fête et de vie. Tout l'hôtel de Nesmond s'illumine, comme si un grand coup de soleil couchant1 avait allumé ses vitres.

«Ah! mon Dieu! ils vont mettre le feu!2 ...» se dit M.

10 Majesté. Et, revenu de sa stupeur, il tâche de secouer l'engourdissement de ses jambes et descend vite dans la cour, où les laquais -viennent d'allumer un grand feu clairJJ^ M. Majesté s'approche; il leur parle. Les laquais ne lui répondent pas, et continuent de causer tout bas entre eux,

15 sans que la moindre vapeur3 s'échappe de leurs lèvres dans l'ombre glaciale de la nuit. M. Majesté n'est pas content, cependant une chose le rassure, c'est que ce grand feu qui flambe si haut et si droit est un feu singulier, une flamme sans chaleur, qui brille et ne brûle pas. Tranquillisé de ce

20 côté,4 le bonhomme franchit le perron et entre dans ses magasins.

Ces magasins du rez-de-chaussée devaient faire autrefois de beaux salons de réception. Des parcelles d'or terni brillent encore à tous les angles. Des peintures mytholo-

25 giques tournent au plafond,5 entourent les glaces, flottent au-dessus des portes dans des teintes vagues, un peu ternes, comme le souvenir des années écoulées. Malheureusement il n'y a plus de rideaux, plus de meubles. Rien que des paniers, de grandes caisses pleines de siphons à têtes d'étain,

30 et les branches desséchées d'un vieux lilas qui montent toutes noires derrière les vitres. M. Majesté, en entrant, trouve son magasin plein de lumière et de monde. I)

salue, mais, personne ne fait attention à lui. Les femmes aux bras de leurs cavaliers continuent à minauder cérémonieusement sous leurs pelisses de satin. On se promène, on cause, on se disperse. Vraiment tous ces vieux marquis ont l'air d'être chez eux. Devant un trumeau peint, une 5 petite ombre s'arrête, toute tremblante: «Dire que c'est moi, et que me voilà!8 et elle regarde en souriant une Diane qui se dresse dans la boiserie, — mince et rose, avec un croissant au front.

«Nesmond, viens donc voir tes armes!8 et tout le monde 10 rit en regardant le blason des Nesmond qui s'étale sur une toile d'emballage, avec le nom de Majesté au-dessous.

<(Ah! ah! ah! . . . Majesté! ... Il y en a donc encore des Majestés1 en France?8

Et ce sont des gaietés sans fin, de petits rires à son de 15 flûte,2 des doigts en l'air, des bouches qui minaudent . . .

Tout à coup quelqu'un crie:

«Du Champagne! du Champagne!

— Mais non!3 . . .

— Mais si!3 . . . si, c'est du Champagne . . . Allons, 20 comtesse, vite un petit réveillon.8

C'est de l'eau de Seltz de M. Majesté qu'ils ont prise pour du Champagne. On le trouve bien un peu éventé; mais bah! on le boit tout de même, et comme ces pauvres petites ombres n'ont pas la tête bien solide, peu à peu cette 25 mousse d'eau de Seltz les anime, les excite, leur donne envie de danser. Des menuets s'organisent. Quatre fins violons que Nesmond a fait venir commencent un air de Rameau,4 tout en triolets, menu et mélancolique dans sa vivacité. Il faut voir toutes ces jolies vieilles tourner 30 lentement, saluer en mesure5 d'un air grave. Leurs atours en sont rajeunis, et aussi les gilets d'or, les habits brochés,

les souliers à boucles de diamants. Les panneaux euxmêmes semblent revivre en entendant ces anciens airs. La vieille glace, enfermée dans le mur depuis deux cents ans, les reconnaît aussi, et tout éraflée, noircie aux angles, 5 elle s'allume doucement et renvoie aux danseurs leur image, un peu effacée, comme attendrie d'un regret. Au milieu de toutes ces élégances, M. Majesté se sent gêné. Il s'est blotti derrière une caisse et regarde . . .

Petit à petit cependant le jour arrive. Par les portes

10 vitrées du magasin, on voit la cour blanchir, puis le haut des fenêtres, puis tout un côté du salon. A mesure que la lumière vient, les figures s'effacent, se confondent. Bientôt M. Majesté ne voit plus que deux petits violons attardés dans un coin, et que le jour évapore en les touchant. Dans

15 la cour, il aperçoit encore, mais si vague, la forme d'une chaise à porteurs, une tête poudrée semée d'émeraudes, les dernières étincelles d'une torche que les laquais ont jetée sur le pavé, et qui se mêlent avec le feu des roues d'une voiture de roulage entrant à grand bruit par le portail

20 ouvert . . .

J'ai passé mon enfance dans une grande ville de province1 coupée en deux par une rivière2 très encombrée, très remuante, où j'ai pris de bonne heure le goût des voyages et ia passion de la vie sur l'eau. Il y a surtout un coin de quai, près d'une certaine passerelle Saint- Vincent, auquel je ne pense jamais, même aujourd'hui, sans émotion. Je revois l'écriteau cloué au bout d'une vergue: Cornet, bateaux de louage, le petit escalier qui s'enfonçait dans l'eau, tout

glissant et noirci de mouillure, la flottille de petits canots fraîchement peints de couleurs vives s'alignant au bas de l'échelle, se balançant doucement bord à bord, comme allégés par les jolis noms qu'ils portaient à leur arrière en lettres blanches: V Oiseau-Mouche, l'Hirondelle. 5

Puis, parmi les longs avirons reluisants de céruse qui étaient en train de sécher contre le talus, le père Cornet s'en allant avec son seau à peinture, ses grands pinceaux, sa figure tannée, crevassée, ridée de mille petites fossettes comme la rivière un soir de vent frais . . . Oh! ce père 10 Cornet. C'a été le satan de mon enfance, ma passion douloureuse, mon péché, mon remords. M'en a-t-il fait commettre des crimes avec ses canots! Je manquais l'école, je vendais mes livres. Qu'est-ce que je n'aurais pas vendu pour une après-midi de canotage! 15

Tous mes cahiers de classe au fond du bateau, la veste à bas, le chapeau en arrière, et dans les cheveux le bon coup d'éventail de la brise d'eau, je tirais ferme sur mes rames, en fronçant les sourcils pour bien me donner la tournure d'un vieux loup de mer.1 Tant que j'étais en ville, je tenais 2a le milieu de la rivière, à égale distance des deux rives, où le vieux loup de mer aurait pu être reconnu. Quel triomphe de me mêler à ce grand mouvement de barques, de radeaux, de trains de bois, de mouches à vapeur2 qui se côtoyaient, s'évitaient, séparés seulement par un mince liséré d'écume! 25 Il y avait de lourds bateaux qui tournaient pour prendre le courant, et cela en déplaçait une foule d'autres.

Tout à coup les roues d'un vapeur battaient l'eau près de moi; ou bien une ombre lourde m'arrivait dessus, c'était l'avant d'un bateau de pommes. 3°

(<Gare donc, moucheron!"3 me criait une voix enrouée; et je suais, je me débattais, empêtré dans le va-et-vient de

cette vie du fleuve que la vie de la rue traversait incessamment par tous ces ponts, toutes ces passerelles qui mettaient des reflets d'omnibus sous la coupe des avirons. Et le courant si dur à la pointe des arches, et les remous, les

5 tourbillons, le fameux trou de la Mort-qui-trompe/ Pensez

que ce n'était pas une petite affaire de se guider là dedans

avec des bras de douze ans et personne pour tenir la barre.

Quelquefois j'avais la chance de rencontrer la chaîne*

Vite je m'accrochais tout au bout de ces longs trains de

10 bateaux qu'elle remorquait, et, les rames immobiles, étendues comme des ailes qui planent, je me laissais aller à cette vitesse silencieuse qui coupait la rivière en longs rubans d'écume et faisait filer des deux côtés les arbres, les maisons du quai. Devant moi, loin, bien loin, j'entendais le batte-

15 ment monotone de l'hélice, un chien qui aboyait sur un des bateaux de la remorque, où montait d'une cheminée basse un petit filet de fumée; et tout cela me donnait l'illusion d'un grand voyage, de la vraie vie de bord.

Malheureusement, ces rencontres de la chaîne étaient

20 rares. Le plus souvent il fallait ramer et ramer aux heures de soleil. Oh! les pleins midis tombant d'aplomb sur la rivière, il me semble qu'ils me brûlent encore. Tout flambait, tout miroitait. Dans cette atmosphère aveuglante et sonore qui flotte au-dessus des vagues et vibre à tous leurs

25 mouvements, les courts plongeons de mes rames, les cordes des haleurs soulevées de l'eau toutes ruisselantes faisaient passer des lumières vives d'argent poli. Et je ramais en fermant les yeux. Par moments, à la vigueur de mes efforts, à l'élan de l'eau sous ma barque, je me figurais que j'allais

30 très vite; mais en relevant la tête, je voyais toujours le même arbre, le même mur en face de moi sur la rive. Enfin, à force de fatigues, tout moite et rouge de chaleur,

je parvenais à sortir de la ville. Le vacarme des bains froids,1 des bateaux de blanchisseuses,2 des pontons d'embarquement diminuait. Les ponts s'espaçaient sur la rive élargie. Quelques jardins de faubourg, une cheminée d'usine, s'y reflétaient de loin, en loin. A l'horizon trem- 5 blaient des îles vertes. Alors, n'en pouvant plus, je venais me ranger contre la rive, au milieu des roseaux tout bourdonnants; et là, abasourdi par le soleil, la fatigue, cette chaleur lourde qui montait de l'eau étoilée de larges fleurs jaunes, le vieux loup de mer se mettait à saigner du nez 10 pendant des heures. Jamais mes voyages n'avaient un autre dénouement. Mais que voulez-vous? Je trouvais cela délicieux.

Le terrible, par exemple,3 c'était le retour, la rentrée. J'avais beau revenir à toutes rames,4 j'arrivais toujours 15 trop tard, longtemps après la sortie des classes. L'impression du jour qui tombe, les premiers becs de gaz dans le brouillard, la retraite,5 tout augmentait mes transes, mon remords. Les gens qui passaient, rentrant chez eux bien tranquilles, me faisaient envie; et je courais la tête lourde, 2a pleine de soleil et d'eau, avec des ronflements de coquillages au fond des oreilles, et déjà sur la figure le rouge du mensonge que j'allais dire.

Car il en fallait un chaque fois pour faire tête à ce terrible <(d'où viens-tu?8 qui m'attendait en travers de la porte. 25 C'est cet interrogatoire de l'arrivée qui m'épouvantait le plus. Je devais répondre là, sur le palier, au pied levé,3 avoir toujours une histoire prête, quelque chose à dire, et de si étonnant, de si renversant,7 que la surprise coupât court à toutes les questions. Cela me donnait le temps 30 d'entrer, de reprendre haleine; et pour en arriver là, rien ne me coûtait.8 J'inventais des sinistres, des révolutions,

des choses terribles, tout un côté de la ville qui brûlait, le pont du chemin de fer s'écroulant dans la rivière. Mais ce que je trouvai encore de plus fort,1 le voici:

Ce soir-là, j'arrivai très en retard. Ma mère, qui m'at- 5 tendait depuis une grande heure,2 guettait, debout, en haut de l'escalier.

<(D'où viens-tu ?M me cria-t-elle.

Dites-moi ce qu'il peut tenir de diableries dans une tête d'enfant. Je n'avais rien trouvé, rien préparé. J'étais 10 venu trop vite . . . Tout à coup il me passa une idée folle. Je savais la chère femme très pieuse, catholique enragée3 comme une Romaine, et je lui répondis dans tout l'essoufflement d'une grande émotion:

<(0 maman ... Si vous saviez! . . .

15 — Quoi donc? . . . Qu'est-ce qu'il y a encore? . . .

— Le pape est mort.

— Le pape est mort! . . .' fit la pauvre mère, et elle s'appuya toute pâle contre la muraille. Je passai vite dans ma chambre, un peu effrayé de mon succès et de

20 l'énormité du mensonge; pourtant, j'eus le courage de le soutenir jusqu'au bout. Je me souviens d'une soirée funèbre et douce; le père très grave, la mère atterrée . . . On causait bas autour de la table. Moi, je baissais les yeux; mais mon escapade s'était si bien perdue dans la

25 désolation générale que personne n'y pensait plus.

Chacun citait à l'envi quelque trait de vertu de ce pauvre Pie IX;4 puis, peu à peu, la conversation s'égarait à travers l'histoire des papes. Tante Rose parla de Pie VII,5 qu'elle se souvenait très bien d'avoir vu passer dans le Midi, au

30 fond d'une chaise de poste, entre des gendarmes. On rappela la fameuse scène avec l'empereur: ComedianteJ6 . . ■ tragediante! . . . C'était bien la centième fois que je l'en-

tendais raconter, cette terrible scène, toujours avec les mêmes intonations, les mêmes gestes, et ce stéréotypé1 des traditions de famille qu'on se lègue et qui restent là, puériles et locales, comme des histoires de couvent.

C'est égal, jamais elle ne m'avait paru si intéressante. 5

Je l'écoutais avec des soupirs hypocrites, des questions, un air de faux intérêt, et tout le temps je me disais:

«Demain matin, en apprenant que le pape n'est pas mort, ils seront si contents que personne n'aura le courage de me gronder. * I0

Tout en pensant à cela, mes yeux se fermaient malgré moi, et j'avais des visions de petits bateaux peints en bleu, avec des coins de Saône2 alourdis par la chaleur, et de grandes pattes d'argyronètes3 courant dans tous les sens et rayant l'eau vitreuse, comme des pointes de diamant. 15

Le régiment était en bataille sur un talus du chemin de fer, et servait de cible à toute l'armée prussienne massée en face, sous le bois. On se fusillait à quatre-vingts mètres. Les officiers criaient: «Couchez- vous! . . .}> mais personne ne voulait obéir, et le fier régiment restait debout, groupé 2c autour de son drapeau. Dans ce grand horizon de soleil couchant, de blés en épis, de pâturages, cette masse d'hommes, tourmentée, enveloppée d'une fumée confuse, avait l'air d'un troupeau surpris en rase campagne dans le premier tourbillon d'un orage formidable. 25

C'est4 qu'il en pleuvait du fer sur ce talus! On n'en-

tendait que le crépitement de la fusillade, le bruit sourd des gamelles roulant dans le fossé, et les balles qui vibraient longuement d'un bout à l'autre du champ de bataille, comme les cordes tendues d'un instrument sinistre et reten- 5 tissant. De temps en temps le drapeau qui se dressait au-dessus des têtes, agité au vent de la mitraille, scmbrait dans la fumée: alors une voix s'élevait grave et fière, dominant la fusillade, les râles, les jurons des blessés: ((Au drapeau, mes enfants, au drapeau! . . . » Aussitôt un

io officier s'élançait vague comme une ombre dans ce brouillard rouge, et l'héroïque enseigne, redevenue vivante, planait encore au-dessus de la bataille.

Vingt-deux fois elle tomba! . . . Vingt-deux fois sa hampe encore tiède, échappée à une main mourante, fut saisie,

15 redressée; et lorsqu'au soleil couché, ce qui restait du régiment — à peine une poignée d'hommes — battit lentement en retraite, le drapeau n'était plus qu'une guenille aux mains du sergent Hormis, le vingt-troisième porte-drapeau de la journée.

20 Ce sergent Hornus était une vieille bête à trois brisques,1 qui savait à peine signer son nom, et avait mis vingt ans à gagner ses galons de sous-officier. Toutes les misères de l'enfant trouvé, tout l'abrutissement de la caserne se voyaient dans ce front bas et buté, ce dos voûté par le sac,

25 cette allure inconsciente de troupier dans le rang. Avec cela il était un peu bègue, mais, pour être porte-drapeau, on n'a pas besoin d'éloquence. Le soir même de la bataille, son colonel lui dit: (<Tu as le drapeau, mon brave; eh bien, garde-le. B Et sur sa pauvre capote de campagne, déjà

toute passée à la pluie et au feu, la cantinière surfila tout de suite un liséré d'or de sous-lieutenant.

Ce fut le seul orgueil de cette vie d'humilité. Du coup la taille du vieux troupier se redressa. Ce pauvre être habitué à marcher courbé, les yeux à terre, eut désormais 5 une figure fière, le regard toujours levé pour voir flotter ce lambeau d'étoffe et le maintenir bien droit, bien haut, audessus de la mort, de la trahison, de la déroute.

Vous n'avez jamais vu d'homme si heureux qu'Hormis les jours de bataille, lorsqu'il tenait sa hampe à deux mains, 10 bien affermie dans son étui de cuir. Il ne parlait pas, il ne bougeait pas. Sérieux comme un prêtre, on aurait dit qu'il tenait quelque chose de sacré. Toute sa vie, toute sa force était dans ses doigts crispés autour de ce beau haillon doré sur lequel se ruaient les balles, et dans ses yeux pleins 15 de défi qui regardaient les Prussiens bien en face, d'un air de dire: (< Essayez donc de venir me le prendre! . . .»

Personne ne l'essaya, pas même la mort. Après Borny,1 après Gravelotte, les batailles les plus meurtrières, le drapeau s'en allait de partout, haché, troué, transparent de blés- 20 sures; mais c'était toujours le vieil Hornus qui le portait.

Puis septembre arriva, l'armée sous Metz,2 le blocus, et cette longue halte dans la boue où les canons se rouillaient, où les premières troupes du monde, démoralisées par l'inaction, le manque de vivres, de nouvelles, mouraient 25 de fièvre et d'ennui au pied de leurs faisceaux. Ni chefs ni soldats, personne ne croyait plus; seul, Hornus avait encore confiance. Sa loque tricolore lui tenait lieu de tout, et tant qu'il la sentait là, il lui semblait que rien n'était

perdu. Malheureusement, comme on ne se battait plus, le colonel gardait le drapeau chez lui dans un des faubourgs de Metz; et le brave Hornus était à peu près comme une mère qui a son enfant en nourrice. Il y pensait sans cesse. 5 Alors, quand l'ennui le tenait trop fort, il s'en allait à Metz tout d'une course, et rien que de l'avoir vu toujours à la même place, bien tranquille contre le mur, il s'en revenait plein de courage, de patience, rapportant, sous sa tente trempée, des rêves de bataille, de marche en avant, avec

j o les trois couleurs toutes grandes déployées flottant là-bas sur les tranchées prussiennes.

Un ordre du jour du maréchal Bazaine1 fit crouler ces illusions. Un matin, Hornus, en s'éveillant, vit tout le camp en rumeur, les soldats par groupes, très animés,

15 s'excitant, avec des cris de rage, des poings levés tous du même côté de la ville, comme si leur colère désignait un coupable. On criait: (< Enlevons-le!2 . . . Qu'on le fusille! . . . » Et les officiers laissaient dire ... Ils marchaient à l'écart, la tête basse, comme s'ils avaient eu honte de-

20 vant leurs hommes. C'était honteux, en effet. On venait de lire à cent cinquante mille soldats, bien armés, encore valides, l'ordre du maréchal qui les livrait à l'ennemi sans combat.

((Et les drapeaux?» demanda Hornus en pâlissant . . .

25 Les drapeaux étaient livrés avec le reste, avec les fusils, ce qui restait des équipages, tout . . . •

(<To . . . To .... Tonnerre de Dieu!3 . . . bégaya le pauvre homme. Ils n'auront toujours4 pas le mien . . . >: Et il se mit à courir du côté de la ville.

Là aussi il y avait une grande animation. Gardes nationaux, bourgeois, mobiles criaient, s'agitaient. Des députations passaient, frémissantes, se rendant chez le maréchal. Hornus, lui, ne voyait rien, n'entendait rien. Il parlait seul, tout en remontant la rue du Faubourg. 5

«M'enlever mon drapeau! . . . Allons donc!1 Est-ce que c'est possible ? Est-ce qu'on a le droit ? Qu'il2 donne aux Prussiens ce qui est à lui, ses carrosses dorés, et sa belle vaisselle plate rapportée de Mexico!3 Mais ça, c'est à moi . . . C'est mon honneur. Je défends qu'on y touche. * 10

Tous ces bouts de phrase étaient hachés par la course et sa parole bègue; mais au fond il avait son idée, le vieux! Une idée bien nette, bien arrêtée, prendre le drapeau, l'emporter au milieu du régiment, et passer sur le ventre des Prussiens4 avec tous ceux qui voudraient le suivre. 15

Quand il arriva là-bas, on ne le laissa pas même entrer. Le colonel, furieux lui aussi, ne voulait voir personne . . . mais Hornus ne l'entendait pas ainsi.5

Il jurait, criait, bousculait le planton: «Mon drapeau ... je veux mon drapeau ..." A la fin une fenêtre 2c s'ouvrit:

«C'est toi, Hornus?

— Oui, mon colonel, je . . .

— Tous les drapeaux sont à l'Arsenal . . ., tu n'as qu'à y aller, on te donnera un reçu ... 25

— Un reçu ? . . . Pourquoi faire ? . . .

— C'est l'ordre du maréchal . . .

— Mais, colonel . . .

— ((F . . .-moi6 la paix! . . .» et la fenêtre se referma.

Le vieil Hornus chancelait comme un homme ivre. 3c

«Un reçu . . ., un reçu . . ./ répétait-il machinalement . . . Enfin il se remità marcher, ne comprenant plus qu'une chose, c'est que le drapeau était à l'Arsenal et qu'il fallait le ravoir à tout prix.

5 Les portes de l'Arsenal étaient toutes grandes ouvertes pour laisser passer les fourgons prussiens qui attendaient rangés dans la cour. Hornus en entrant eut un frisson. Tous les autres porte-drapeaux étaient là, cinquante ou soixante officiers, navrés, silencieux; et ces voitures sombres 10 sous la pluie, ces hommes groupés derrière, la tête nue: on aurait dit un enterrement.

Dans un coin, tous les drapeaux de l'armée de Bazaine s'entassaient, confondus sur le pavé boueux. Rien n'était plus triste que ces lambeaux de soie voyante, ces débris de 15 franges d'or et de hampes ouvragées, tout cet attirail glorieux jeté par terre, souillé de pluie et de boue. Un officier d'administration les prenait un à un, et, à l'appel de son régiment, chaque porte-enseigne s'avançait pour chercher un reçu. Raides, impassibles, deux officiers prussiens sur- 20 veillaient le chargement.

Et vous vous en alliez ainsi, ô saintes loques glorieuses, déployant vos déchirures, balayant le pavé tristement comme des oiseaux aux ailes cassées! Vous vous en alliez avec la honte des belles choses souillées, et chacune de vous em- 25 portait un peu de la France. Le soleil des longues marches restait entre vos plis passés. Dans les marques des balles vous gardiez le souvenir des morts inconnus, tombés au hasard sous l'étendard visé . . .

«Hornus, c'est à toi1 ... On t'appelle ... va chercher 30 ton reçu . . . )}

Il s'agissait bien de reçu!2

Le drapeau était là devant lui. C'était bien le sien, le

plus beau, le plus mutilé de tous ... Et en le revoyant il croyait être encore là-haut sur le talus. Il entendait chanter les balles, les gamelles fracassées et la voix du colonel: «Au drapeau, mes enfants! . . .» Puis ses vingt-deux camarades par terre, et lui vingt-troisième se précipitant à 5 son tour pour relever, soutenir le pauvre drapeau qui chancelait faute de bras. Ah! ce jour-là il avait juré de le défendre, de le garder jusqu'à la mort. Et maintenant . . . De penser à cela, tout le sang de son cœur lui sauta à la tête. Ivre, éperdu, il s'élança sur l'officier prussien, lui ia arracha son enseigne bien-aimée qu'il saisit à pleines mains;1 puis il essaya de l'élever encore, bien haut, bien droit en criant: ((Au dra . . . » mais sa voix s'arrêta au fond de sa gorge. Il sentit la hampe trembler, glisser entre ses mains. Dans cet air las, cet air de mort qui pèse si lourdement sur 15 les villes rendues, les drapeaux ne pouvaient plus flotter, rien de fier ne pouvait plus vivre ... Et le vieil Hornus tomba foudroyé.

Ce matin-là, qui était un dimanche, le pâtissier Sureau de la rue Turenne appela son mitron, et lui dit: 2c

«Voilà les petits pâtés de M. Bonnicar ... va les porter et reviens vite ... Il paraît que les Versaillais2 sont entrés dans Paris. B

Le petit, qui n'entendait rien à la politique, mit les pâtés tout chauds dans sa tourtière, la tourtière dans une ser- 25 viette blanche et le tout d'aplomb sur sa barrette, partit au

galop pour l'île Saint-Louis,1 où logeait M. Bonnicar. La matinée était magnifique, un de ces grands soleils de mai qui emplissent les fruiteries de bottes de lilas et de cerises en bouquets. Malgré la fusillade lointaine et les appels 5 des clairons au coin des rues, tout ce vieux quartier du Marais2 gardait sa physionomie paisible. Il y avait du dimanche dans l'air, des rondes d'enfants au fond des cours, de grandes filles jouant au volant devant les portes, et cette petite silhouette blanche, qui trottait au milieu de la chaus-

10 sée déserte dans un bon parfum de pâte chaude, achevait de donner à ce matin de bataille quelque chose de naïf et d'endimanché. Toute l'animation du quartier semblait s'être répandue dans la rue de Rivoli.3 On traînait des canons, on travaillait aux barricades; des groupes à chaque

15 pas, des gardes nationaux qui s'affairaient. Mais le petit pâtissier ne perdit pas la tête. Ces enfants-là sont si habitués à marcher parmi les foules et le brouhaha de la rue! C'est aux jours de fête et de train, dans l'encombrement des premiers de l'an, des dimanches gras, qu'ils ont le

20 plus à courir; aussi les révolutions ne les étonnent guère.

Il y avait plaisir vraiment à voir la petite barrette blanche

se faufiler au milieu des képis et des baïonnettes, évitant

les chocs, balancée gentiment, tantôt très vite, tantôt avec

une lenteur forcée où l'on sentait encore la grande envie

25 de courir. Qu'est-ce que cela lui faisait à lui, la bataille!4 L'essentiel était d'arriver chez les Bonnicar pour le coup de midi,5 et d'emporter bien vite le petit pourboire qui l'attendait sur la tablette de l'antichambre.

Tout à coup il se fit dans la foule une poussée terrible;

30 et des pupilles de la République défilèrent au pas de course, en chantant. C'étaient des gamins de douze à quinze ans, affublés de chassepots;6 de ceintures rouges, de grandes

bottes, aussi fiers d'être déguisés en soldats que quand ils courent, les mardis gras, avec des bonnets en papier et un lambeau d'ombrelle rose grotesque dans la boue du boulevard. Cette fois, au milieu de la bousculade, le petit pâtissier eut beaucoup de peine à garder son équilibre; 5 mais sa tourtière et lui avaient fait tant de glissades sur la glace, tant de parties de marelle en plein trottoir, que les petits pâtés en furent quittes pour la peur.1 Malheureusement cet entrain, ces chants, ces ceintures rouges, l'admiration, la curiosité, donnèrent au mitron l'envie de faire un 10 bout de route en si belle compagnie; et dépassant sans s'en apercevoir l'Hôtel de ville2 et les ponts de l'île Saint-Louis, il se trouva emporté je ne sais où, dans la poussière et le vent de cette course folle.

Depuis au moins vingt-cinq ans, c'était l'usage chez les 15 Bonnicar de manger des petits pâtés le dimanche. A midi très précis, quand toute la famille — petits et grands — était réunie dans le salon, un coup de sonnette vif et gai faisait dire à tout le monde:

<( Ah ! . . . voilà le pâtissier. » 2a

Alors avec un grand remuement de chaises, un froufrou d'endimanchement,3 une expansion d'enfants rieurs devant la table mise, tous ces bourgeois heureux s'installaient autour des petits pâtés symétriquement empilés sur le réchaud d'argent. 21

Ce jour-là la sonnette resta muette. Scandalisé, M. Bonnicar regardait sa pendule, une vieille pendule surmontée d'un héron empaillé, et qui n'avait jamais de la .ie avancé ni retardé.4 Les enfants bâillaient aux vitres,

guettant le coin de rue où le mitron tournait d'ordinaire. Les conversations languissaient; et la faim, que midi creuse1 de ses douze coups répétés, faisait paraître la salle à manger bien grande, bien triste, malgré l'antique argenterie lui- 5 santé sur la nappe damassée, et les serviettes pliées tout autour en petits cornets raides et blancs.

Plusieurs fois déjà la vieille bonne était venue parler à l'oreille de son maître . . . rôti brûlé . . . petits pois trop cuits- . . . Mais M. Bonnicar s'entêtait à ne pas se mettre 10 à table sans les petits pâtés; et, furieux contre Sureau, il résolut d'aller voir lui-même ce que signifiait un retard aussi inouï. Comme il sortait, en brandissant sa canne, très en colère, des voisins l'avertirent:

«Prenez garde, M. Bonnicar ... on dit que les Ver- 15 saillais sont entrés dans Paris. })

Il ne voulut rien entendre, pas même la fusillade qui s'en venait de Neuilly2 à fleur d'eau, pas même le canon d'alarme de l'Hôtel de ville secouant toutes les vitres du quartier. ((Oh! ce Sureau ... ce Sureau! . . .» 20 Et dans l'animation de la course il parlait seul, se voyait déjà là-bas au milieu de la boutique, frappant les dalles avec sa canne, faisant trembler les glaces de la vitrine et les assiettes de babas. La barricade du pont Louis-Philippe coupa sa colère en deux. Il y avait là quelques fédérés à ?5 mine féroce, vautrés au soleil sur le sol dépavé. (( Où allez- vous, citoyen ?»

Le citoyen s'expliqua; mais l'histoire des petits pâtés parut suspecte, d'autant que M. Bonnicar avait sa belle redingote des dimanches, des lunettes d'or, toute la tournure 30 d'un vieux réactionnaire.

«C'est un mouchard, dirent les fédérés, il faut l'envoyer à Rigault.»3

Sur quoi, quatre hommes de bonne volonté, qui n'étaient pas fâchés de quitter la barricade, poussèrent devant eux à coups de crosse le pauvre homme exaspéré.

Je ne sais pas comment ils firent leur compte,1 mais une demi-heure après, ils étaient tous raflés par la ligne et s'en 5 allaient rejoindre une longue colonne de prisonniers prête à se mettre en marche pour Versailles. M. Bonnicar protestait de plus en plus, levait sa canne, racontait son histoire pour la centième fois. Par malheur cette invention de petits pâtés paraissait si absurde, si incroyable au milieu io de ce grand bouleversement, que les officiers ne faisaient qu'en rire.

«C'est bon, c'est bon, mon vieux2 . . . Vous vous expliquerez à Versailles. )}

Et par les Champs-Elysées,3 encore tout blancs de la 15 fumée des coups de feu, la colonne s'ébranla entre deux files de chasseurs.4

Les prisonniers marchaient cinq par cinq, en rangs pressés et compactes. Pour empêcher le convoi de s'éparpiller, on les obligeait à se donner le bras;5 et le long troupeau humain faisait en piétinant dans la poussière de la route comme le bruit d'une grande pluie d'orage.

Le malheureux Bonnicar croyait rêver. Suant, soufflant, ahuri de peur et de fatigue, il se traînait à la queue de la colonne entre deux vieilles sorcières qui sentaient le pétrole et l'eau-de-vie; et d'entendre ces mots de: «Pâtissier, petits pâtés» qui revenaient toujours dans ses imprécations, on pensait autour de lui qu'il était devenu fou.

Le fait est que le pauvre homme n'avait plus sa tête.0

Aux montées, aux descentes, quand les rangs du convoi se desserraient un peu, est-ce qu'il ne se figurait pas voir, là-bas, dans la poussière qui remplissait les vides, la veste blanche et la barrette du petit garçon de chez Sureau ? Et

S cela dix fois dans la route! Ce petit éclair blanc passait

devant ses yeux comme pour le narguer, puis disparaissait

au milieu de cette houle d'uniformes, de blouses, de haillons.

Enfin, au jour tombant, on arriva dans Versailles; et

quand la foule vit ce vieux bourgeois à lunettes, débraillé,

10 poussiéreux, hagard, tout le monde fut d'accord pour lui trouver une tête de scélérat. On disait:

«C'est Félix Pyat1 . . . Non! c'est Delescluze. * Les chasseurs de l'escorte eurent beaucoup de peine à l'amener sain et sauf jusqu'à la cour de l'Orangerie.2 Là

15 seulement le pauvre troupeau put se disperser, s'allonger sur le sol, reprendre haleine. Il y en avait qui dormaient, d'autres qui juraient, d'autres qui toussaient, d'autres qui pleuraient; Bonnicar lui, ne dormait pas, ne pleurait pas. Assis au bord d'un perron, la tête dans ses mains, aux

20 trois quarts mort de faim, de honte, de fatigue, il revoyait en esprit cette malheureuse journée, son départ de là-bas, ses convives inquiets, ce couvert mis jusqu'au soir et qui devait l'attendre encore, puis l'humiliation, les injures, les coups de crosse, tout cela pour un pâtissier inexact.

25 «Monsieur Bonnicar, voilà vos petits pâtés! . . . » dit tout à coup une voix près de lui; et le bonhomme en levant la tête fut bien étonné de voir le petit garçon de chez Sureau, qui s'était fait pincer avec les pupilles de la République, découvrir et lui présenter la tourtière cachée sous son

30 tablier blanc. C'est ainsi que, malgré l'émeute et l'emprisonnement, ce dimanche-là comme les autres, M. Bonnicar mangea des petits pâtés.

Cette nuit je n'ai pas pu dormir. Le mistral était en colère, et les éclats de sa grande voix m'ont tenu éveillé jusqu'au matin. Balançant lourdement ses ailes mutilées qui sifflaient à la bise comme les agrès d'un navire, tout le moulin2 craquait. Des tuiles s'envolaient de sa toiture 5 en déroute. Au loin, les pins serrés dont la colline est couverte s'agitaient et bruissaient dans l'ombre. On se serait cru en pleine mer . . .

Cela m'a rappelé tout à fait mes belles insomnies3 d'il y a trois ans, quand j'habitais le phare des Sanguinaires, là- 10 bas, sur la côte corse, à l'entrée du golfe d'Ajaccio.4

Encore un joli coin que j'avais trouvé là pour rêver et pour être seul.

Figurez-vous une île rougeâtre et d'aspect farouche; le phare à une pointe, à l'autre une vieille tour génoise où, de 15 mon temps, logeait un aigle. En bas, au bord de l'eau, un lazaret en ruine, envahi de partout par les herbes; puis, des ravins, des maquis,5 de grandes roches, quelques chèvres sauvages, de petits chevaux corses gambadant la crinière au vent; enfin là-haut, tout en haut, dans un tourbillon 20 d'oiseaux de mer, la maison du phare, avec sa plate-forme6 en maçonnerie blanche, où les gardiens se promènent de long en large, la porte verte en ogive,7 la petite tour de fonte, et au-dessus la grosse lanterne à facettes qui flambe au soleil et fait de la lumière même pendant le jour . . . Voilà l'île 25 des Sanguinaires, comme je l'ai revue cette nuit, en entendant ronfler mes pins. C'était dans cette île enchantée qu'avant d'avoir un moulin j'allais m'enfermer quelquefois; lorsque j'avais besoin de grand air et de solitude.

Ce que je faisais? 30

Ce que je fais ici, moins encore. Quand le mistral ou la tramontane ne soufflaient pas trop fort, je venais me mettre entre deux roches au ras de l'eau, au milieu des goélands, des merles, des hirondelles, et j'y restais presque tout le

5 jour dans cette espèce de stupeur et d'accablement délicieux que donne la contemplation de la mer. Vous connaissez, n'est-ce pas, cette jolie griserie de l'âme? On ne pense pas, on ne rêve pas non plus. Tout votre être vous échappe, s'envole, s'éparpille. On est la mouette qui plonge, la pous-

to sière d'écume qui flotte au soleil entre deux vagues, la fumée blanche de ce paquebot qui s'éloigne, ce petit corailleur à voile rouge, cette perle d'eau, ce flocon de brume, tout excepté soi-même . . . Oh! que j'en ai passé dans mon île de ces belles heures de demi-sommeil et d'éparpillement!1 . . .

15 Les jours de grand vent, le bord de l'eau n'étant pas tenable, je m'enfermais dans la cour du lazaret, une petite cour mélancolique, toute embaumée de romarin et d'absinthe sauvage, et là, blotti contre un pan de vieux mur, je me laissais envahir doucement par le vague parfum d'aban-

20 don et de tristesse qui flottait avec le soleil dans les logettes de pierre, ouvertes tout autour comme d'anciennes tombes. De temps en temps un battement de porte, un bond léger dans l'herbe . . . c'était une chèvre qui venait brouter à l'abri du vent. En me voyant, elle s'arrêtait interdite, et

25 restait plantée devant moi, l'air vif, la corne haute, me regardant d'un œil enfantin . . .

Vers cinq heures, le porte-voix des gardiens m'appelait pour dîner. Je prenais alors un petit sentier dans le maquis grimpant à pic au-dessus de la mer, et je revenais lentement

30 vers le phare, me retournant à chaque pas sur cet immense horizon d'eau et de lumière qui semblait s'élargir à mesure que je montais.

Là-haut c'était charmant. Je vois encore cette belle salle à manger à larges dalles, à lambris de chêne, la bouillabaisse1 fumant au milieu, la porte grande ouverte sur la terrasse blanche et tout le couchant2 qui entrait . . . Les gardiens étaient là, m'attendant pour se mettre à table. Il 5 y en avait trois, un Marseillais et deux Corses, tous trois petits, barbus, le même visage tanné, crevassé, le même pelone (caban) en poil de chèvre, mais d'allure et d'humeur entièrement opposées.

A la façon de vivre de ces gens, on sentait tout de suite 10 la différence des deux races. Le Marseillais, industrieux et vif, toujours affairé, toujours en mouvement, courait l'île du matin au soir, jardinant, péchant, ramassant des œufs de gouailles? s'embusquant dans le maquis pour traire une chèvre au passage; et toujours quelque aïoli4 ou quel- 15 que bouillabaisse en train.5

Les Corses, eux, en dehors de leur service, ne s'occupaient absolument de rien; ils se considéraient comme des fonctionnaires, et passaient toutes leurs journées dans la cuisine à jouer d'interminables parties de scopa,G ne s'interrompant 20 que pour rallumer leurs pipes d'un air grave et hacher avec des ciseaux, dans le creux de leurs mains, de grandes feuilles de tabac vert . . .

Du reste, Marseillais et Corses, tous trois de bonnes gens, simples, naïfs, et pleins de prévenances pour leur 25 hôte, quoique au fond il dût leur paraître un monsieur bien extraordinaire . . .

Pensez donc!7 venir s'enfermer au phare pour son plaisir! . . . Eux qui trouvent les journées si longues, et qui sont si heureux quand c'est leur tour d'aller à terre . . . Dans la 30 belle saison, ce grand bonheur leur arrive tous les mois. Dix jours de terre pour trente jours de phare, voilà le règle-

ment; mais avec l'hiver et les gros temps, il n'y a plus de règlement qui tienne. Le vent souffle, la vague1 monte, les Sanguinaires sont blanches d'écume, et les gardiens de service restent bloqués deux ou trois mois de suite, quelquefois

5 même dans de terribles conditions.

— Voici ce qui m'est arrivé, à moi, monsieur, — me contait un jour le vieux Bartoli, pendant que nous dînions, — voici ce qui m'est arrivé il y a cinq ans, à cette même table où nous sommes, un soir d'hiver, comme maintenant. Ce

10 soir-là, nous n'étions que deux dans le phare, moi et un camarade qu'on appelait Tchéco . . . Les autres étaient à terre, malades, en congé, je ne sais plus . . . Nous finissions de dîner, bien tranquilles . . . Tout à coup, voilà mon camarade qui s'arrête de manger, me regarde un moment

15 avec de drôles d'yeux, et, pouf!2 tombe sur la table, les bras en avant. Je vais à lui, je le secoue, je l'appelle: «—Oh! Tché! ... Oh Tché! . . .

«Rien! il était mort . . . Vous jugez quelle émotion! Je restai plus d'une heure stupide et tremblant devant ce

20 cadavre, puis, subitement cette idée me vient: «Et le phare! 8 Je n'eus que le temps de monter dans la lanterne3 et d'allumer. La nuit était déjà là . . . Quelle nuit, monsieur! La mer, le vent, n'avaient plus leurs voix naturelles. A tout moment il me semblait que quelqu'un m'appelait

25 dans l'escalier . . . Avec cela une fièvre, une soif! Mais vous ne m'auriez pas fait descendre . . . j'avais trop peur du mort. Pourtant, au petit jour, le courage me revint un peu. Je portai mon camarade sur son lit; un drap dessus, un bout de prière, et puis vite aux signaux d'alarme

30 «Malheureusement, la mer était trop grosse; j'eus beau appeler, appeler, personne ne vint . . . Me voilà seul dans le phare avec mon pauvre Tchéco, et Dieu sait pour com-

bien de temps . . . J'espérais pouvoir le garder près de moi jusqu'à l'arrivée du bateau! mais au bout de trois jours ce n'était plus possible . . . Comment faire? le porter dehors? l'enterrer? La roche était trop dure, et il y a tant de corbeaux dans l'île. C'était pitié de leur abandonner ce s chrétien. Alors je songeai à le descendre dans une des logettes du lazaret ... Ça me prit tout une après-midi cette triste corvée-là, et je vous réponds qu'il m'en fallut, du courage . . . Tenez!1 monsieur, encore aujourd'hui, quand je descends ce côté de l'île par une après-midi de 10 grand vent, il me semble que j'ai toujours le mort sur les épaules . . .

Pauvre vieux Bartoli! La sueur lui en coulait sur le front, rien que d'y penser.

Nos repas se passaient ainsi à causer longuement: le 15 phare, la mer, des récits de naufrages, des histoires de bandits corses . . . Puis, le jour tombant, le gardien du premier quart allumait sa petite lampe, prenait sa pipe, sa gourde, un gros Plutarque2 à tranche rouge, toute la bibliothèque des Sanguinaires, et disparaissait par le fond. Au bout d'un 20 moment, c'était dans tout le phare' un fracas de chaînes, de poulies, de gros poids d'horloges qu'on remontait.3

Moi, pendant ce temps, j'allais m'asseoir dehors sur la terrasse. Le soleil déjà très bas, descendait vers l'eau de plus en plus vite, entraînant tout l'horizon après lui. Le 25 vent fraîchissait, l'île devenait violette. Dans le ciel, près de moi, un gros oiseau passait lourdement: c'était l'aigle de la tour génoise qui rentrait . . . Peu à peu la brume de mer montait. Bientôt on ne voyait plus que l'ourlet blanc de l'écume autour de l'île . . . Tout à coup, au-dessus 30 de ma tête, jaillissait un grand flot de lumière douce. Le

phare était allumé. Laissant toute l'île dans l'ombre, le clair rayon allait tomber au large sur la mer, et j'étais là perdu dans la nuit, sous ces grandes ondes lumineuses qui m'éclaboussaient à peine en passant . . . Mais le vent 5 fraîchissait encore. Il fallait rentrer. A tâtons, je fermais la grosse porte, j'assurais les barres de fer; puis, toujours tâtonnant, je prenais un petit escalier de fonte qui tremblait et sonnait sous mes pas, et j'arrivais au sommet du phare. Ici, par exemple,1 il y en avait de la lumière.

io Imaginez une lampe Carcel2 gigantesque à six rangs de mèches, autour de laquelle pivotent lentement les parois de la lanterne, les unes remplies par une énorme lentille de cristal, les autres ouvertes sur un grand vitrage immobile qui met la flamme à l'abri du vent ... En entrant

15 j'étais ébloui. Ces cuivres, ces étains, ces réflecteurs de

métal blanc, ces murs de cristal bombé qui tournaient avec

des grands cercles bleuâtres, tout ce miroitement, tout ce

cliquetis de lumières, me donnait un moment de vertige.

Peu à peu, cependant, mes yeux s'y faisaient, et je venais

20 m'asseoir au pied même de la lampe, à côté du gardien qui

lisait son Plutarque à haute voix, de peur de s'endormir . . .

Au dehors, le noir, l'abîme. Sur le petit balcon qui

tourne autour du vitrage, le vent court comme un fou, en

hurlant. Le phare craque, la mer ronfle. A la pointe de

25 l'île, sur les brisants, les lames font comme des coups de canon . . .. Par moments un doigt invisible frappe aux carreaux: quelque oiseau de nuit, que la lumière attire, el qui vient se casser la tête contre le cristal . . . Dans la lanterne étincelante et chaude, rien que le crépitement de la

30 flamme, le bruit de l'huile qui s'égoutte, de la chaîne qui Si. dévide; et une voix monotone psalmodiant la vie de Démétrius de Phalère3 . . .

L ELIXIR DU REVEkEND PERE GAUCHER 71

A minuit, le gardien se levait, jetait un dernier coup d'oeil à ses mèches, et nous descendions. Dans l'escalier on rencontrait le camarade du second quart qui montait en se frottant les yeux; on lui passait la gourde, le Plutarque . . . Puis, avant de gagner nos lits, nous entrions un moment dans la chambre du fond, toute encombrée de chaînes, de gros poids, de réservoirs d'étain, de cordages, et là, à la lueur de sa petite lampe, le gardien écrivait sur le grand livre du phare, toujours ouvert:

Minuit. Grosse mer. Tempête. Navire an large.

— Buvez ceci, mon voisin; vous m'en direz des nouvelles.1 Et, goutte à goutte, avec le soin minutieux d'un lapidaire

comptant des perles, le curé de Graveson2 me versa deux doigts3 d'une liqueur verte, dorée, chaude, étincelante, exquise ... J'en eus l'estomac tout ensoleillé.4 15

— C'est Pélixir du Père Gaucher, la joie et la santé de notre Provence, me fit le brave homme d'un air triomphant; on le fabrique au couvent des Prémontrés,5 à deux lieues de votre moulin . . . N'est-ce pas que cela vaut bien toutes les chartreuses6 du monde? ... Et si vous saviez comme 20 elle est amusante, l'histoire de cet élixir! Écoutez plutôt .. .

Alors, tout naïvement, sans y entendre malice,7 dans cette salle à manger de presbytère, si candide et si calme avec son Chemin de la croix en petits tableaux et ses jolis 25 rideaux clairs empesés comme des surplis, l'abbé me commença une historiette légèrement sceptique et irrévérencieuse, à la façon d'un conte d'Érasme8 ou de d'Assoucy:

— Il y a vingt ans, les Prémontrés, ou plutôt les Pères blancs, comme les appellent nos Provençaux, étaient tombés dans une grande misère. Si vous aviez vu leur maison de ce temps-là, elle vous aurait fait peine. 5 Le grand mur, la tour Pacôme,1 s'en allaient en morceaux. Tout autour du cloître rempli d'herbes, les colonnettes se fendaient, les saints de pierre croulaient dans leurs niches. Pas un vitrail debout, pas une porte qui tînt.2 Dans les préaux, dans les chapelles, le vent du

10 Rhône soufflait comme en Camargue,3 éteignant les cierges, cassant le plomb des vitrages, chassant l'eau des bénitiers. Mais le plus triste de tout, c'était le clocher du couvent, silencieux comme un pigeonnier vide; et les Pères, faute d'argent pour s'acheter une cloche, obligés de sonner ma-

15 tines avec des cliquettes de bois d'amandier! . . .

Pauvres Pères blancs! Je les vois encore, à la procession de la Fête-Dieu, défilant tristement dans leurs capes rapiécées, pâles, maigres, nourris de citres* et de pastèques, et derrière eux monseigneur l'abbé, qui venait

?.o la tête basse, tout honteux de montrer au soleil sa crosse dédorée et sa mitre de laine blanche mangée des vers. Les dames de la confrérie en pleuraient de pitié dans les rangs, et les gros porte-bannière ricanaient entre eux tout bas en se montrant les pauvres moines:

25 — Les étourneaux vont5 maigres quand ils vont en troupe.

Le fait est que les infortunés Pères blancs en étaient arrivés eux-mêmes à se demander s'ils ne feraient pas mieux de prendre leur vol à travers le monde et de chercher

30 pâture chacun de son côté.

Or, un jour que cette grave question se débattait dans le chapitre, on vint annoncer au prieur que le frère8 Gaucher

demandait à être entendu au conseil . . . Vous saurez pour votre gouverne que ce frère Gaucher était le bouvier du couvent; c'est-à-dire qu'il passait ses journées à rouler d'arcade en arcade dans le cloître, en poussant devant lui deux vaches étiques qui cherchaient l'herbe aux fentes des 5 pavés. Nourri jusqu'à douze ans par une vieille folle du pays des Baux,1 qu'on appelait tante Bégon, recueilli depuis chez les moines, le malheureux bouvier n'avait jamais pu rien apprendre qu'à conduire ses bêtes et à réciter son Pater noster;2 encore le disait-il en provençal, 10 car il avait la cervelle dure et l'esprit comme une dague de plomb. Fervent chrétien du reste, quoique un peu visionnaire, à l'aise sous le cilice et se donnant la discipline avec une conviction robuste, et des bras!3 . . .

Quand on le vit entrer dans la salle du chapitre, simple 15 et balourd, saluant l'assemblée la jambe en arrière, prieur, chanoines, argentier, tout le monde se mit à rire. C'était toujours l'effet que produisait, quand elle arrivait quelque part, cette bonne face grisonnante avec sa barbe de chèvre et ses yeux un peu fous; aussi le frère Gaucher ne s'en 20 émut pas.

— Mes révérends, fit-il d'un ton bonasse en tortillant son chapelet de noyaux d'olives, on a bien raison de dire que ce sont les tonneaux vides qui chantent le mieux. Figurezvous qu'à force de creuser ma pauvre tête déjà si creuse, je 25 crois que j'ai trouvé le moyen de nous tirer tous de peine.

«Voici comment. Vous savez bien tante Bégon, cette brave femme qui me gardait quand j'étais petit. (Dieu ait son âme!) Je vous dirai donc, mes révérends pères, que tante Bégon, de son vivant, se connaissait aux herbes 3a de montagnes autant et mieux qu'un vieux merle de Corse. Voire, elle avait composé sur la fin de ses jours un élixir

incomparable en mélangeant cinq ou six espèces de simples que nous allions cueillir ensemble dans les Alpilles.1 Il y a belles années de cela;2 mais je pense qu'avec l'aide de saint Augustin3 et la permission de notre père abbé, je

5 pourrais — en cherchant bien — retrouver la composition de ce mystérieux élixir. Nous n'aurions plus alors qu'à le mettre en bouteilles, et à le vendre un peu cher, ce qui permettrait à la communauté de s'enrichir doucettement, comme ont fait nos frères de la Trappe4 et de la Grande . . .

10 II n'eut pas le temps de finir. Le prieur s'était levé pour lui sauter au cou. Les chanoines lui prenaient les mains. L'argentier, encore plus ému que tous les autres, lui baisait avec respect le bord tout effrangé de sa cucule . . . Puis chacun revint à sa chaire pour délibérer; et,

15 séance tenante,5 le chapitre décida qu'on confierait les vaches au frère Thrasybule, pour que le frère Gaucher pût se donner tout entier à la confection de son élixir.

Comment le bon frère parvint-il à retrouver la recette de tante Bégon? au prix de quels efforts? au prix de quelles

20 veilles? L'histoire ne le dit pas. Seulement, ce qui est sûr, c'est qu'au bout de six mois, Pélixir des Pères blancs était déjà très populaire. Dans tout le Comtat,8 dans tout le pays d'Arles, pas un mas qui n'eût au fond de sa dépense,'1 entre les bouteilles de vin cuit8 et les jarres d'olives à la

25 picholine,9 un petit flacon de terre brune cacheté aux armes de Provence, avec un moine en extase sur une étiquette d'argent. Grâce à la vogue de son élixir, la maison des Prémontrés s'enrichit très rapidement. On releva la toui Pacôme. Le prieur eut une mitre neuve, l'église de jolis

30 vitraux ouvragés; et, dans la fine dentelle du clocher, toute une compagnie de cloches et de clochettes vint s'abattre,

l'élixir du révérend père gaucher 75

un beau matin de Pâques, tintant et carillonnant à la giande volée.

Quant au frère Gaucher, ce pauvre frère lai dont les rusticités égayaient tant le chapitre, il n'en fut plus question dans le couvent. On ne connut plus désormais que le 5 Révérend Père Gaucher, homme de tête et de grand savoir, qui vivait complètement isolé des occupations si menues et si multiples du cloître, et s'enfermait tout le jour dans sa distillerie, pendant que trente moines battaient la montagne pour lui chercher des herbes odorantes . . . Cette 10 distillerie, où personne, pas même le prieur, n'avait le droit de pénétrer, était une ancienne chapelle abandonnée, tout au bout du jardin des chanoines. La simplicité des bons pères en avait fait quelque chose de mystérieux et de formidable; et si, par aventure, un moinillon hardi et curieux, 15 s'accrochant aux vignes grimpantes, arrivait jusqu'à la rosace du portail, il en dégringolait bien vite, effaré d'avoir vu le Père Gaucher, avec sa barbe de nécroman, penché sur ses fourneaux, le pèse-liqueur à la main; puis, tout autour, des cornues de grès rose, des alambics gigantes- 20 ques, des serpentins de cristal, tout un encombrement bizarre qui flamboyait ensorcelé dans la lueur rouge des vitraux . . .

Au jour tombant, quand sonnait le dernier Angélus,1 la porte de ce lieu de mystère s'ouvrait discrètement, et le 25 révérend se rendait à l'église pour l'office du soir. Il fallait voir quel accueil quand il traversait le monastère! Les frères faisaient la haie sur son passage. On disait:

— Chut! ... il a le secret! . . .

— L'argentier le suivait et lui parlait la tête basse ... 3c Au milieu de ces adulations, le père s'en allait en s'épongeant le front, son tricorne aux larges bords posé en arrière

comme une auréole, regardant autour de lui d'un air de complaisance les grandes cours plantées d'orangers, les toits bleus où tournaient des girouettes neuves, et, dans le cloître éclatant de blancheur, — entre les colonnettes élé-

5 gantes et fleuries, — les chanoines habillés de frais qui défilaient deux par deux avec des mines reposées.

— C'est à moi qu'ils doivent tout cela! se disait le révérend en lui-même; et chaque fois cette pensée lui faisait monter des bouffées d?orgueil.

to Le pauvre homme en fut bien puni. Vous allez voir . . .

Figurez-vous qu'un soir, pendant l'office, il arriva à l'église dans une agitation extraordinaire: rouge, essoufflé, le capuchon de travers, et si troublé qu'en prenant de l'eau bénite il y trempa ses manches jusqu'au coude. On crut

15 d'abord que c'était l'émotion d'arriver en retard; mais quand on le vit faire de grandes révérences à l'orgue et aux tribunes au lieu de saluer le maître-autel, traverser l'église en coup de vent,1 errer dans le chœur pendant cinq minutes pour chercher sa stalle, puis une fois assis, s'incliner de

20 droite et de gauche en souriant d'un air béat, un murmure d'étonnement courut dans les trois nefs. On chuchotait de bréviaire à bréviaire.2

— Qu'a donc notre Père Gaucher ? . . . Qu'a donc notre Père Gaucher?

25 Par3 deux fois le prieur, impatienté, fit tomber sa crosse sur les dalles pour commander le silence . . . Là-bas, au fond du chœur, les psaumes allaient toujours; mais les répons manquaient d'entrain . . .

Tout à coup, au beau milieu de VAve verum,4 voilà mon5

30 Père Gaucher qui se renverse dans sa stalle et entonne d'une voix éclatante:

Dans Paris, il y a un Père blanc, Patatin, patatan, tarabin, tara ban1 . . .

Consternation générale. Tout le monde se lève. On crie:

— Emportez-le ... il est possédé!

Les chanoines se signent. La crosse de monseigneur se 5 démène . . . Mais le Père Gaucher ne voit rien, n'écoute rien; et deux moines vigoureux sont obligés de l'entraîner par la petite porte du chœur, se débattant comme un exorcisé et continuant de plus belle ses patatin et ses taraban.

Le lendemain, au petit jour, le malheureux était à genoux 10 dans l'oratoire du prieur, et faisait sa coidpe2avec un ruisseau de larmes:

— C'est l'élixir, Monseigneur, c'est l'élixir qui m'a surpris, disait-il en se frappant la poitrine. Et de le voir si marri, si repentant, le bon prieur en était tout ému lui- 15 même.

— Allons, allons, Père Gaucher, calmez-vous, tout cela séchera comme la rosée au soleil . . . Après tout, le scandale n'a pas été aussi grand que vous pensez. Il y a bien eu

la chanson qui était un peu . . . hum! hum! . . . Enfin il 20 faut espérer que les novices ne l'auront pas entendue ... A présent, voyons, dites-moi bien comment la chose vous est arrivée . . . C'est en essayant l'élixir, n'est-ce pas? Vous aurez eu la main trop lourde3 . . . Oui, oui, je comprends . . . C'est comme le frère Schwartz,4 l'inventeur de la 25 poudre: vous avez été victime de votre invention ... Et dites-moi, mon brave ami, est-il bien nécessaire que vous l'essayiez sur vous-même, ce terrible élixir?

— Malheureusement, oui, Monseigneur . . . l'éprouvette me donne bien la force et le degré de l'alcool; mais pour le 30 fini, le velouté, je ne me fie guère qu'à ma langue . . .

— Ah! très bien . . . Mais écoutez encore un peu que je vous dise . . . Quand vous goûtez ainsi Pélixir par nécessité, est-ce que cela vous semble bon? Y prenez- vous du plaisir? . . .

5 — Hélas! oui, Monseigneur, fit le malheureux Père en devenant tout rouge . . . Voilà deux soirs que je lui trouve un bouquet, un arôme! . . . C'est pour sûr le démon qui m'a joué ce vilain tour . . . Aussi je suis bien décidé désormais à ne plus me servir que de l'éprouvette. Tant pis

10 si la liqueur n'est pas assez fine, si elle ne fait pas assez la perle1 . . .

— Gardez-vous-en bien, interrompit le prieur avec vivacité. Il ne faut pas s'exposer à mécontenter la clientèle . . . Tout ce que vous avez à faire maintenant que

15 vous voilà prévenu, c'est de vous tenir sur vos gardes . . . Voyons, qu'est-ce qu'il vous faut pour vous rendre compte ? . . . Quinze ou vingt gouttes, n'est ce-pas? . . . mettons vingt gouttes ... Le diable sera bien fin s'il vous attrape avec vingt gouttes . . . D'ailleurs, pour prévenir tout acci-

20 dent, je vous dispense dorénavant de venir à l'église. Vous direz l'office du soir dans la distillerie ... Et maintenant, allez en paix, mon Révérend, et surtout . . . comptez bien vos gouttes.

Hélas! le pauvre Révérend eut beau compter ses gouttes

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