‹ Choix de fables et historiettesChapitre 33 sur 58 · PAU DES BIENFAITS · texte numérisé non relu

PAU DES BIENFAITS

ei ses yeux s'enflammèrent de courroux contre moi. « Eh bien, \l>!>a>, s'écria-t-il, <>ù est donc l'homme? »

— a Modérez-vous, prince dis croyants, lui dis-je, car l'indulgence est la compagne de la crainte de Dieu. Il s'est pas-:'- entre cet homme et mni telle h telle chose, et je lui suis redevable d'un grand bienfait. Par reconnaissance pour sa bonne action , je me suis permis de I»1 m ittre en liberté plein d'espoir en voire douceur el de confiance eu votre générosité. »

A ces mots, le visage d'Almansour devint plus calme, et le calife me dit : « Dieu le maudisse, Abbas! Quoi! cet homme te rend un immense service en temps de révolte, et tu le

iches sans nous l'amener et nous informer de sa belle conduite, pour que, renseigné sur sa générosité, nous le récompensions du bien qu'il t'a fait? » Et Almansour se mit à soupirer et à se frotter les mains avec tristesse, puis il ajouta : « Est-ce qu'un homme bienfaisant à notre égard fuira loin de nous, sans que nous lui accordions quelque rétribution convenable et en rapport avec la grandeur de son action? Certes ce serait une faute énorme. »

— <r Prince des croyants, répliquai-je, je vous jure, par mon père et ma mère , que cet homme se trouve chez moi et qu'il a refusé de prendre la fuite dans la crainte que vous ne me fissiez périr ; il m'a dit de le faire garder à vue en quelque endroit, d'aller vous dire qu'il s'était sauvé ; que, dans le cas où vous me pardonneriez, tout irait bien; sinon, de venir le prendre et de l'amener devant vous. »

Aussitôt le visage d'Àlmansour se rasséréna, et le calife, frappant du pied la terre, s'écria : « Assurément, le dernier bienfait de cet homme envers toi vaut autant que le premier ; amènele-moi vite avec honneur et respect. »

De retour chez moi, je me rendis auprès du vieillard, qui baisa la terre en rendant grâces au Dieu très-haut. Ensuite il se leva et vint avec moi chez le prince des croyants. Dès qu'Aimansour le vit, il le reçut avec bonté , le fit asseoir auprès de sa personne et le traita généreusement; puis il le revêtit d'une robe magnifique et le combla de dons précieux, en lui disant : « Voici la récompense de tes bienfaits. » Il lui demanda s'il désirait être nommé gouverneur de la Syrie ; mais le vieillard n'accepta

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point son offre et le remercia. Alors Alman- BOOT le renvoya comblé d'honneurs dans sa famille; il expédia en même temps des lettres aux Intendants de la Syrie, pour leur recommander de le traiter avec respect et de pourvoir à ses besoins.

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XYI1I

Aventures d!«n négociant de Baghdad

Je me rendais avec ma famille en Syrie, dit Fauteur de cette histoire, et j'étais encore tout petit; j'avais environ une dizaine d'années (1). Un jour que je jouais avec d'autres enfants devant la porte de notre maison, voilà qu'un marchand, la tête chargée d'un panier, vint à passer en s'écriant : « Oh! combien le maître en a planté ! oh, qu'elles sont jolies ! »

Ces paroles se gravèrent dans mon esprit, et la curiosité me poussa à questionner le marchand sur la cause de son exclamation. J'allai trouver ma mère et lui demandai deux dirhems.

(I) L'auteur dont il est fait ici mention se nommait Michel Sabbagh ; il naquit à Saint-Jean d'Acre et mourut à Paris en 1816, à l'âge d'environ quarante-quatre ans. Ce savant, qui avait une connaissance profonde de la langue arabe, a composé plusieurs charmantes poésies et divers ouvrages en prose, dont l'un, intitulé la Colombe messagère, contient de curieux détails sur la manière de dresser les pigeons au transport des dépêches en Orient -, il a été publié en arabe avec une traduction française et des notes par feu le baron SHvestre de Saey.

Dès qu'elle me lèsent donnés, je courus bien vile vers l'homme et l'appelai. 11 vint à moi, et je lui dis : « Hé! l'ami ! je ^miy acheter de tes fruits; mais auparavant je désire que tu m'expliques pourquoi lu cries : «Oh! combien le maître en a planté! oh, qu'elles sont jolies! » Quel est doue ce maître, et qu'a-t-il planté? »

— a Mou enfant, répondit-il, ce serait uuc longue histoire; mais, si tu veux que je te la raconte, permets-moi d'entrer avec vous dans le vestibule de cette maison, pour que je puisse m' asseoir; je t'en ferai le récit, à condition, toutefois, que tu me dédommageras de la perte de mon temps. »

— « Très- volontiers, » lui dis-jc.

Puis nous entrâmes tous dans notre vestibule et nous nous assîmes avec lui.

L'homme, déposant à terre son panier, me dit alors : « Écoute bien, mon enfant. Ces pêches que tu vois se nomment chez nous zahri (jolies ou fleuries), à cause de leur couleur rouge et pour les distinguer de celles qu'on appelle donrrâkin (1). Jadis on n'en trouvait

il) Sorte de pêches blanches, U'ès-eommuncs en Syrie.

point de semblables dans ce pays, et je vais te raconter comment il se fait qu'il en existe aujourd'hui.

« 11 y avait chez nous, en Syrie, un négociant très-riche et jouissant d'une fortune à laquelle aucun des autres négociants, ses confrères, n'avait jamais pu parvenir. Ses biens meubles et immeubles, ses terres, ses maisons étaient innombrables. 11 était syndic des négociants de la ville; tous avaient recours à lui pour leurs affaires, et personne d'entre eux ne lui refusait l'obéissance. A l'époque de la fête du sacrifice (1) et de celle qui termine le ramadan (2), il donnait habituellement un grand repas à tous les négociants de la ville; ceux-ci se rendaient chez lui dès le matin pour y passer le jour à manger, boire et se divertir; puis, le soir, ils retournaient à leurs demeures. Cet homme, honnête, généreux, sincère et ami du

(1) Fête qui se célèbre annuellement le dixième jour du dernier mois, appelé dwulhidjdjat, ou mois du pèlerinage. Elle dure quatre jours, pendant lesquels on immole à Dieu un grand nombre de brebis. Cette fête s'appelle grand beïram chez les Turcs.

(2) Nom du grand jeûne musulman; ce jeune a lieu le neuvième mois de l'année, et la fête qui le suit se continue pendant trois jours : c'est ce qu'on nomme le petit beïram.

.WKvri'llF.s ni. \ NEGOCIANT M. bAGHDAD 401

bien, habitait un grand hôtel el s'était acquis L'affection générale; son 61s unique, appelé Haçan (1), devait ce nom à la grâce de sa figure et à sa supériorité sur les autres entants de son âge par sa beauté, son intelligence et sa politesse.

La fête du sacrifice était sur le point d'arriver, et le syndic, désirant donner un repas aux négociants, prescrivit à ses serviteurs de faire tous les préparatifs nécessaires; il envoya des invitations aux négociants avec prière d'amener aussi leurs enfants, à cause de son fils ; car le maître avait voulu que l'on dressât pour le dîner deux tables : l'une destinée aux négociants avec Lesquels il devait prendre place, et l'autre à leurs enfants et à son fils. Les serviteurs commencèrent au plus tôt à préparer les mets, les boissons et autres accessoires.

Au jour de la fête, tous les négociants se réunirent avec leurs enfants pour aller chez le syndic, qui vint à leur rencontre avec son fils Haçan, les accueillit avec empressement et bienveillance, et les introduisit dans sa maison.

^1 1 Haçan veut dire beau, soit au physique, suit au moral.

J 02 AVENTURÉS D'UN NEGOCIANT DE BAGHDAÎ)

Deux salons contigus avaient été disposés tout exprès par les serviteurs. Le syndic entra dans le premier avec les négociants, s'assit et les fit asseoir chacun selon son rang; puis Haçan se rendit avec leurs enfants dans le deuxième salon , où chacun se rangea dans un ordre convenable.

Bientôt la conversation s'engagea sur les nouvelles et les affaires, suivant la coutume des commerçants ; les boissons furent portées à la ronde, et, peu de temps après, les tables furent dressées; on étendit les nappes et l'on servit toute sorte de mets capables de réjouir le cœur et de satisfaire les yeux. On ne cessa de manger, de boire et de se divertir, qu'après que chacun eut pris suffisamment de nourriture. Ensuite on apporta le dessert , les fruits, les confitures, les sucreries; et les coupes, remplies de vin, circulèrent sans interruption jusqu'à l'approche du coucher du soleil.

Pendant ce temps, les fils des négociants se racontaient entre eux des histoires et des voyages; chacun disait : « Moi, je suis allé dans tel pays , on y fait un grand commerce et l'on y goûte beaucoup d'agréments. Il ren-

AVENTURES D'UN NÉGOCIAIT DE BAGBDAD 4 03 ferme tel lieu, telle habitation, qui n'ont point leurs pareils dans le monde. i> Enfin, aucun enfanl ne manqua de l'aire le récit de ses voyages et de vanter les plaisirs, le commerce et toutes les merveilles des contrées qu'il avait parcourues. Quanl à Haçan, le Gis du maître, il écoutait sans pouvoir rien raconter, n'ayant jamais voyagé ni quitté la Syrie. Les fds des négociants se tournèrent alors vers lui et lui dirent : « Et toi, frère Haçan, n'as-tu pas aussi visité quelque pays? »

— « Non, » leur répondit-il.

Déjà honteux: intérieurement, il conçut un vif chagrin de n'avoir point fait de voyage dont il pût les entretenir, et la jalousie s'empara de lui; mais il garda le silence et cacha le mal qu'il ressentait jusqu'à la fin de la séance.

Les négociants, s'étant levés, présentèrent leurs remercîments et leurs vœux, au syndic et à son fils , puis ils prirent congé d'eux et regagnèrent leurs domiciles pour y passer la nuit.

Haçan se retira dans sa chambre afin de dormir; mais il ne put goûter le sommeil et se mit à réfléchir sur les moyens qu'avait em-

4 04 AVENTURES D'UN NEGOCIANT DE BAGHDAD

ployés chacun des fils des négociants pour voyager avec des marchandises dans certaines contrées, sur les plaisirs dont ils avaient joui dans le monde, sur leurs ventes et leurs achats, tandis que lui n'était jamais de sa vie sorti de la Syrie, son pays natal. Puis il prit la résolution d'aller, dès le matin , demander à son père de lui préparer une halle de marchandises, afin d'aller la vendre dans quelque pays. Préoccupé de cette pensée durant toute la nuit, il ne ferma point l'œil, ne prit aucun repos, et, sans attendre qu'il fît jour, sortit du lit, se lava le visage, revêtit ses habits et s'en alla frapper à la porte de son père. Ayant reçu la permission d'entrer, il lui baisa la main ; et le syndic dit à son fils : « Sois le bienvenu, Haçan; mais qu'est-ce donc qui t'a réveillé de si bonne heure ? »

— « Mon père, répondit-il, je désire que tu veuilles bien me confier une balle de marchandises pour que j'aille la placer en pays étranger ; car, hier au soir, en entendant les divers récits des fils des négociants, et n'ayant rien à leur raconter, j'ai ressenti de la jalousie et je me suis dit en moi-même : « Certes, mon père est

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plus riche qu'eux tous; est-ce qu'il ne pourrait pas me faire préparer des marchandises et me permettre de les emporter en voyage, afin que j'aie le plaisir de voir le monde, d'étudier le commerce et de fréquenter la société ?i Ce motif m'ayant empêché de dormir, je suis venu, de grand matin, te prier d'accueillir favorablement ma demande. »

\ ces mois, [e père devint triste et lui dit : « 0 mon fils, tu es mon unique enfant, et si lu t'éloignes de moi, je n'en ai point d'autre qui puisse me dédommager; ta mère, qui te porte encore plus d'attachement (pic moi, ne pourra supporter un seul instant ton absence; bien plus, te sachant parti pour Un pays lointain et inconnu, elle perdra la raison à Force d'inquiétudes; une telle séparation la fera mourir mille fois de douleur. En second lieu, mon cher enfant, les négociants qui font voyager leurs fils en vue de commerce sont des gens nécessiteux ; ils n'ont point de richesse comparable à la notre, et moi, grâce à Dieu, je jouis de biens innombrables et d'une fortune qui va toujours croissant. Je n'ai pas besoin que tu voyages dans l'espoir de nouveaux profits; pour ta

mère et pour moi, chaque moment où nous te voyons devant nous vaut mieux que toute espèce de richesse ; bannis donc cette pensée de ton esprit. »

Haçan se mit à pleurer et lui dit : « Mon père, si tu m'empêches de voyager, je me tuerai, ou sinon je mourrai de peine et de tristesse ; il faut absolument que tu m'accordes la permission de partir. »

— a 0 mon enfant, reprit le père, renonce à ce dessein; tu ne sais pas tout ce que les voyages renferment de périls, et nous, nous n'avons pas d'autre fils que toi ; si tu t'éloignes et qu'il t' arrive quelque accident (ce qu'à Dieu ne plaise!), notre famille sera détruite. »

Le jeune homme redoubla ses pleurs et s'écria : « Que peut-il m'arriver? Je veux absolument voyager. j>

Le père, voyant qu'il persistait dans son dessein, alla trouver sa mère pour lui en faire part. Saisie d'un profond chagrin, la mère fit appeler Haçan et chercha , par ses remontrances , à le dissuader de partir; mais, toujours ferme dans sa résolution, il ne cessait de pleurer, en disant : « Si vous ne me permettez pas de voya-

gcr, je me tuerai , ou sinon je mourrai de chagrin. »

Les parents, le voyant bien décidé, craignirent de le perdre; et le père, cédant enfin, appela son fils et lui dit : « Je te permets de voyager; mais à condition que tu iras à Daghdad où j'ai des associés, des connaissances et beaucoup d'amis, et qu'en second lieu ton absence ne sera que de deux mois seulement ou de trois au plus. »

— « Je te le promets, » répondit Haçan.

Le père fit alors emballer beaucoup de marchandises d'un poids léger et d'un grand prix; il équipa une caravane de quarante mules accompagnées de leurs conducteurs dont il était aussi propriétaire, et fit préparer pour son fils des provisions de toute espèce. La mère, de son côté, versait d'abondantes larmes, en pensant à cette cruelle séparation. Lorsque toutes choses furent en état et que l'on eut chargé les mules, Haçan alla saluer sa mère et lui demander sa bénédiction et ses prières, en lui baisant la main ; puis, tout joyeux de son départ, il fit également ses adieux à son père, qui le serra dans ses bras, lui donna toutes les ins-

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tractions relatives à son voyage, et lui remit des lettres de recommandation pour ses amis, négociants à Baghdad.

Haçan prit les lettres et se mit en route; mais il ne fut pleinement heureux que lorsqu'il put arriver à Baghdad^ la ville du salut. Le chef de la caravane, qui connaissait bien Baghdad , conduisit Haçan à l'hôtellerie d'Àhou Djafar, rendez-vous des principaux négociants étrangers. À son entrée, l'intendant de l'hôtel lui présenta les clefs des magasins et des appartements. Haçan choisit ce qui lui convenait, et donna Tordre aux conducteurs de décharger les mules, d'emmagasiner les marchandises et d'envoyer les animaux à l'écurie. Les serviteurs montèrent pour balayer et préparer l'appartement de Haçan, et celui-ci vint s'y asseoir pour se reposer des fatigues du voyage.

La nouvelle de son arrivée s'étant répandue parmi les négociants, les notables et les grands de Baghdad, ils vinrent en foule lui offrir leurs hommages et leurs félicitations. « Ta présence, lui dirent-ils, honore notre pays et nous comble de joie. » Pendant trois jours, les visites se

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succédèrent sans interruption, en sorte qu'il n'y

eut aucun des notables, des seigneurs et des grands de Baghdad, qui ne vînt le saluer et lui témoigner toute sorte d'égards. llacan, qui n'était pas à court de savoir, d'intelligence et de facilité d'élocution, recevait chacun d'eux avec aisance, avec noblesse et d'excellentes reparties. Les habitants de Baghdad, émerveillés de sa grâce, de son éloquence et de ses manières distinguées, unies à sa beauté, sa perfection, son esprit et sa modestie, en firent pendant trois jours le sujet de leur conversation, et personne lanqua de se rendre auprès de lui.

Pendant qu'il était assis dans son appartement, son esclave vint lui dire qu'un vieux négociant désirait le saluer, llacan consentit à le recevoir. Cet homme, couvert d'un vêtement magnifique, portait une longue barbe blanche; son visage était vénérable et grave, llacan, le voyant entrer, se leva par respect et vint audevant de lui jusqu'à la porte de l'appartement, puis, le prenant par la main, l'introduisit dans le divan, le fit asseoir au fond et lui témoigna un gracieux accueil.

« Mon enfant, lui dit le négociant, j'aurais

dû venir avant tout autre te présenter mes salutations; mais, sachant que tu avais besoin de repos par suite des fatigues d'un long voyage, j'ai patienté jusqu'au troisième jour. Ayant appris que tu étais bien remis, que les notables de Baghdad et les négociants, nos confrères, s'étaient empressés de t'oifrir de justes hommages, et qu'aucun d'eux n'avait fait défaut, je suis enfin venu tout seul, et je rends grâces à Dieu de ce que tu es arrivé ici en bonne santé; par ta présence bénie, notre ville brille d'un éclat qui rejaillit sur nous-mêmes. Mon enfant, ajouta-t-il , je désire que tu me fasses l'honneur de dîner aujourd'hui chez moi. »

A cette invitation , Haçan , qui avait déjà bien envisagé le visiteur et remarqué son extérieur noble et vénérable, fut saisi de respect et ne put lui refuser sa demande. 11 accepta donc, et tous deux prirent alors des montures pour se rendre à la demeure du négociant. Dès qu'ils furent arrivés, celui-ci appela tous ses serviteurs; et quand Haçan eut mit pied à terre, le négociant le prit par la main et l'introduisit dans une habitation semblable à un

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paradis de délices. Elle renfermait une vaste cour, pavée de marbre en grande partie, et deux: réservoirs vis-à-vis l'un de l'autre; le premier était environné d'une quantité prodigieuse de fleurs odorantes, et le second d'arbres chargés de toute espèce de fruits. L'eau coulait de ces deux réservoirs, et les oiseaux perchés sur les arbres faisaient entendre des accents variés. La vue de ce séjour de félicité produisit sur l'esprit de Iiaçan une vive impression. Ensuite le négociant donna l'ordre à ses serviteurs d'ouvrir le divan et y entra avec Hacan, qu'il fit asseoir à côté de lui. Celui-ci contempla les tapis et les rideaux du divan et remarqua qu'ils étaient tous, sans exception, tissus d'or, et parsemés de perles, d'émeraudes et de rubis, au point de ravir l'imagination et d'éblouir les yeux. Émerveillé de tant d'opulence, il dit en lui-même : « Loué soit le suprême donateur î mais comment donc ce négociant a-t-il rassemblé une richesse telle que le calame ne saurait la décrire et que son appréciation serait impossible? »

Le négociant ayant fait chauffer la salle de bain pour Haçan et pour lui, ils y entrèrent,

M 2 AVENTURES D'UN NEGOCIANT DE I1ÀGHDÀD

et, après s'être lavés, allèrent s'asseoir sur les degrés. Des esclaves vinrent alors au-devant d'eux avec des serviettes chaudes et parfumées, puis ils leur donnèrent à boire des verres d'eau de rose bien sucrés, et peu à peu leur offrirent d'autres serviettes dont ils changèrent jusqu'à trois fois. Ensuite ils apportèrent à tous deux des vêtements dignes d'un souverain, et les aspergèrent d'eau de rose musquée et de parfums de rose, de jasmin et de violette. La table fut dressée et garnie de toute espèce de mets d'une couleur et d'une odeur exquise, tels que rôti, friture, rasoûts de volailles et de viandes, sucreries, en un mot, de tout ce que l'on peut désirer dans le monde. S' étant assis , ils mangèrent et burent leur suffisance; puis, les serviteurs leur ayant apporté un bassin et une aiguière, ils se lavèrent les mains et se rendirent à la salle de jeu, pour se livrer à la conversation .

Le négociant se tourna vers Haçan et lui dit : « Comment trouves-tu ma propriété ? »

— « Maître, répondit Haçan, que Dieu vous continue ses faveurs! Vous jouissez d'une admirable félicité. »

AVENTURES u'r\ NÉGOCIANT DE BAGHDAD 113

— « Tu n'as pas encore vu grand'chose j reprit le négociant; viens avec moi, que je te montre toute ma maison et la richesse que j'ai amassée; puis je te raconterai comment je un* la suis procurée. » Prenant alors Haçan par la main, il le conduisit aux appartements, qu'il ouvrit l'un après l'autre, et lui lit voir dans chacun d'eux des lapis et de précieuses fourrures de zibeline qui valaienl dos trésors. Haçan était tout étonné de l'immense richessede ce négociant. Ils ne quittaient une chambre que pour entrer dans une autre, et n'étaient pas encore arrivés à la dernière qu'il Taisait déjà nuit. Une foule de serviteurs apportèrent des chandeliers d'or garnis de bougies parfumées, et le né ciant revint s'asseoir avec Haçan dans le divan, où l'on plaça devant eux un flambeau d'ambre pur. Là se trouvaient aussi des aromates parmi lesquels se distinguait l'aloès de Sanf et de Komar (■!).

Après s'être assis tous deux et avoir pris un rafraîchissement, le négociant se tourna vers

(I) Pays renommés p de parfum. — Komar est une con-

Irée montagneuse dont le nom présente une grande analogie avec a lu du cap Comorin, qui forme la pointe méridionale de l'Inde.

Haçan et lui dit : « Je veux te faire voir un endroit bien différent de ceux que tu as visités et mille fois plus considérable. » Se levant aussitôt, il défendit expressément à ses serviteurs de venir sans en avoir reçu Tordre, et ferma la porte du divan dont il garda les clefs sur lui; puis, s'approchant d'un tapis étendu au milieu de ce divan , il le souleva et mit à découvert une porte secrète qu'il ouvrit. Au-dessous se trouvait une échelle. Le maître prit une bougie, Haçan en fit autant, et, descendant par cette échelle, ils pénétrèrent dans un long souterrain que personne ne connaissait, à l'exception du négociant. Des deux côtés du souterrain étaient rangés des coffres de fer dont chacun avait dix coudées de longueur. Pendant une heure ils marchèrent sans pouvoir arriver au dernier. Enfin le négociant s'avança, et, ouvrant un des coffres placés à droite, en fit voir le contenu à Haçan, qui l'examina bien attentivement et reconnut que c'était de l'or brillant et pur; de là il se porta vers la gauche, et ouvrit dans cette rangée un coffre rempli d'argent aussi blanc que le lait; puis, revenant à l'entrée du souterrain, il tira d'une armoire une petite corbeille

AVK.vn uns n'iw NÉGOCIANT 1>K IAOBDAD 1 1 >')

qui eontenail deux vases, l'un en cristal jaune ci L'autre en porcelaine, a Tais attention a ces deux vases, dit le négociant, car ils renferment un secret merveilleux qui égale la richesse du

monde. »

— « Quel est donc ce secret? mon cher

maître'. » demanda llaçan.

— « llemontons au divan , lui dit le négociant, et tu seras témoin de la secrète puissance de chacun d'eux. »

Ils remontèrent tous deux à leur place, et le négociant, fermant le souterrain, recouvrit la porte secrète avec le tapis. Quand ils furent installés dans le divan, le négociant se fit apporter de l'eau et se mit à remplir le vase de porcelaine, puis il en répandit à terre, et tout à coup elle fut changée en argent pur. « Tu vois bien, llaçan, lui dit-il, si tu puisais l'eau de toutes les mers et que tu la répandisses au moyen de ce vase, l'eau se transformerait eu argent. » Prenant ensuite le vase de cristal, il lit venir du vin de dattes et le remplit ; ce qu'il en versa devint de l'or. « Tel est, dit le maître, la secrète puissance de ces deux vases; il v a dans chacun une richesse incalculable. »

116 AVENTURES ù'ON .NÉGOCIANT DE BAGHDAD

Maintenant je désire t'adresser quelques mots : « Sache, mon fils, que j'étais excessivement pauvre dans ma jeunesse, car mon père n'avait pas même de quoi se procurer sa nourriture quotidienne ; et toute cette richesse que tu as vue, c'est moi qui l'ai amassée par mon intelligence et mon travail. Personne an monde ne m'a aidé à la gagner; je dois tout à mes efforts. »

Hacan, indigné de ces paroles, se dit en luimême : « Certes la trop grande richesse de cet homme lui a fait perdre la raison et l'a plongé dans une funeste erreur. Est-ce qu'il ne devrait pas s'écrier : « Gloire etreconnaissar.ee à Dieu î C'est lui qui m'a donné ces biens ! » — Je ne pense pas qu'une telle fortune demeure toujours en son pouvoir, puisqu'il n'attribue qu'à lui seul le mérite de son acquisition. »

Le négociant dit ensuite à Hacan : « Mon ami, fais bien attention à la fin de mon récit et au but que je me propose. Je possède une perle précieuse et unique ; elle est pour moi supérieure à toute la richesse et à toute la félicité dont tu as été témoin , et je te la ferai voir. Cette perle, c'est ma fille bien-aimée; je n'ai

ANKNTiKF.s Di \ NEGOCIANT DI BAaUDAD 117

point d'autre enfant, elle est ma seule héritière, et je désire vivement pour toi qu'après l'avoir vue, si elle te plaît et que tu la trouves jolie, tu

l'épouses ce soir même; cette union mettra le comble à ma joie. »

Jlaean prêta l'oreille à ces paroles bienveillantes, et, considérant à la fois la fortune et le rang élevé du négociant, il lui répondit : « Maître, l'affection que vous me témoignez est si généreuse, que je m'empresse d'accepter voire proposition. »

Le maître fit alors appeler l'eunuque et lui dit : € Va prier ta maîtresse de venir de suite me parler. »

L'eunuque partit sur-le-champ, et bientôt apparut une jeune fille de moyenne grandeur et d'une taille déliée. Son visage était arrondi comme la lune dans son plein; ses veux, ressemblaient à ceux d'une gazelle; elle avait une éclatante blancheur et une extrême beauté. Dieu, en formant cette créature, l'avait parée d'une grâce parfaite. Elle entra, suivie de deux jeunes filles qui lui servaient d'escorte, et s'avança en saluant, puis elle baisa la main de sou père, qui la lit asseoir près de lui. Ilaçan

contempla la jeune fille ; son cœur fut épris de ses charmes, et il en devint éperdument amoureux.

« Hé bien! mon fils, s'écria le négociant, comment la trouves-tu ? »

— « 0 maître, répondit Haçan, je vous regarde comme mon père, et jamais je ne manquerai d'obéir à vos ordres. »

Le maître dit alors à un de ses serviteurs d'aller chercher un cadi qui demeurait dans le voisinage et d'amener en même temps deux de ses amis. Lorsqu'ils furent arrivés, on passa le contrat de mariage, et les témoins y apposèrent leur signature. Ensuite les tables furent dressées, et l'on se mit à manger, à boire et à se divertir. Pendant ce temps, les serviteurs préparèrent à l'intention de Haçan une chambre dans la maison et la garnirent de bougies et de divers candélabres ; ils y placèrent un magnifique lit en bois d'ébène , incrusté d'or, et recouvert d'un tapis rempli de duvet d'autruche, sur lequel Haçan et son épouse devaient reposer. Le maître et tous ceux qui se trouvaient chez lui, à l'occasion du mariage, continuèrent de manger, de boire, de jouer et de

AVENTURE! d'un NÉGOCIANT DE BAGHDAD 119

so divertir jusqu'au dernier moment. Enfin, Haçan fut conduit en grande pompe vers son épouse et cuira dans la chambre nuptiale où il demeura jusqu'au matin. À son réveil, il alla trouver son beau -père, lui baisa la main, et, le remerciant de ses bontés, lui demanda la permission de se rendre à l'hôtellerie pour ses affaires. Le négociant la lui donna.

Ilacan se dirigea donc vers l'hôtellerie, et les négociants, qui avaient entendu déjà parler de son mariage, vinrent lui présenter leurs félicitations. Ensuite ils s'entretinrent avec lui de la spécialité de ses marchandises, dans le but de les acheter, et débattirent ensemble le prix jusqu'à ce qu'il consentît à les leur vendre. Ayant réalisé un profit considérable et touché le prix des marchandises vendues , Haçan ferma son magasin, prit une monture et revint à la maison de son beau-père, où il était attendu par ce dernier et par sa fille. 11 entra, les salua tous deux et s'assit ; les tables furent dressées et couvertes de mets et de boissons par les serviteurs. Jusqu'à l'approche de la nuit, on ne cessa de manger et de boire ; puis Haçan se leva et se rendit avec sa femme dans la chambre à coucher.

Les choses durèrent en cet état deux ou trois mois jusqu'à ce qu'enfin, pendant une nuit, Haçan, qui dormait à côté de sa femme, se leva saisi d'épouvante et les yeux baignés de larmes.

« Dieu te préserve de tout malheur, mon ami! s'écria sa femme. Que t'est-il donc survenu? »

— « Mon père , répondit-il , vient de m'apparaître au milieu de mon sommeil ; il m'a reproché de m'être détourné de lui et m'a dit ces paroles : « Haçan, tu m'as délaissé! Est-ce ainsi que tu tiens la promesse que tu m'as faite? Si tu n'avais abandonné et oublié que moi seul, ô mon fils! ta faute serait moins grave , et Dieu te la pardonnerait ; mais cette mère désolée, l'as-tu donc aussi abandonnée, de sorte qu'il lui arrive, comme à moi-même, de mourir de chagrin à cause de toi? » — Je ne doute nullement, ma bien-aimée, de la réalité de cette apparition; je crains que mon père ne soit déjà mort dans la grâce du Dieu très-haut, et que ma mère ne verse continuellement des pleurs et sur moi et sur son époux. J'ai donc l'intention d'aller, demain matin , demander à

ton père la permission de partir en toute hâte :

s'il t'accorde de venir avec, moi, j'en serai

charmé; sinon, je me vois dans la nécessité de le laisser près de lui et de voyager seul ; j'irai revoir mon pays, savoir des nouvelles de mon père et de ma mère ; je leur raconterai mon mariage et reviendrai de suite vers toi. Assurément j'aimerais mieux mourir que de te quitter ainsi ; niais, si ton père ne te permet pas de m'accompagner, je ne connais aucun moyen d'obtenir son consentement. »

— « (larde le silence sur tout cela, lui dit sa femme. Pour moi, je ne veux pas me séparer de ta personne un seul instant; demain malin, j'irai parler à mon père, et, s'il plaît à Dieu, sa réponse ne sera que favorable : n'aie point d'inquiétude. »

Elle s'empressa de le réconforter et de le tranquilliser jusqu'au matin; puis, s'étant levée, elle s'habilla et alla trouver son père pour lui raconter la vision qu'avait eue son mari ainsi que les paroles qu'il avait entendues; elle lui annonça qu'il était absolument décidé à partir et qu'il lui avait dit à elle-même : « Si ton père te permet de m'accompagner, j'en serai

charmé; sinon, je me vois dans la nécessité de te laisser près de lui; je partirai, j'irai voir ce qui est arrivé à mon père et à ma mère , et je reviendrai. » — « Mon père, ajouta-t-elle, comme je suis nouvellement mariée, et que je n'ai pas encore beaucoup joui de la société de mon époux, il m'est impossible de m'en séparer; j'espère donc que tu voudras bien me permettre de le suivre dans son voyage. »

Le père, après l'avoir écoutée, lui accorda sa demande et lui dit : « Ma fille, il me serait moins pénible de perdre tout ce que je possède que de vous voir tous deux vous éloigner; mais allez en paix, à condition toutefois que, toi et ton mari Haçan , vous me jurerez de ne pas vous absenter plus de deux ou trois mois. »

La jeune femme alla chercher aussitôt son mari, et, quand il fut arrivé, le père consentit à leur voyage, après avoir reçu leur serment de ne pas s'absenter plus de trois mois l'un et l'autre. Le négociant fit ensuite le partage de toute sa fortune, y compris même les deux vases, et donna la moitié de son bien à Haçan ainsi que le vase qui convertissait l'eau en argent.

AVENTURES D'UN NEGOCIANT DE BAOHDAD 123

Haçan se leva et se mit à faire ses bagages; ayant appelé ses muletiers, il leur ordonna de tenir prêt un palanquin pour lui et sa femme et de se charger de leurs effets. Prenant alors congé de son beau-père, il partit avec sa femme, et tous deux voyagèrent pendant quinze jours sous la protection du Dieu clément; ils ne cessèrent de monter et de descendre jusqu'à ce qu'ils eussent atteint la Syrie.

Arrivé à la maison paternelle, Haçan trouva sa mère dans le chagrin , et pleurant son mari qui était mort depuis un mois. Profondément affligé de cette perte, il se mit à verser des larmes.

Les négociants de la Syrie , ayant appris le retour de Haçan, s'empressèrent de venir pour le consoler au sujet de son père et le féliciter de son heureux voyage. « Haçan, lui dirent-ils, telle est la condition du monde, chacun de nous doit mourir; mais celui qui laisse pour successeur un fils comme toi ne meurt pas. Grâce à Dieu, tu n'es plus un petit enfant, tu es un homme, ne te laisse donc pas abattre par la tristesse; rouvre vite le magasin de ton père, et tu seras comme lui notre syndic ; nous n'en

voulons point d'autre que toi; d'ailleurs ton père, avant de mourir, nous a recommandé d'agir ainsi. j> Les négociants ne cessèrent de le consoler, de l'engager à bannir sa tristesse et à rouvrir son magasin. Haçan se rendit à leurs instances, et les clients arrivèrent en foule. Il reprit avec ardeur les transactions commerciales, se vit encore plus aimé que son père et prospéra dans ses entreprises. Le bonheur et la joie qu'il partagea avec sa femme et sa mère procurèrent à celle-ci, dans la personne de son fils, un sujet de consolation.

Telle était la position de Haçan et de sa femme. Quant au beau-père , il plut au Dieu très-haut (dont le nom soit glorifié !) d'exercer contre lui sa justice, et de lui faire connaître qu'il n'aimait point l'orgueilleux qui s'était vanté auprès de Haçan d'avoir gagné toute sa richesse par son propre mérite, au lieu de l'attribuer à la générosité du Tout-Puissant.

Une semaine s'était à peine écoulée depuis le départ de Haçan et de sa femme, et le beaupère était assis tranquillement dans sa maison , lorsqu'un esclave vint lui annoncer que son magasin s'était écroulé. Se levant aussitôt, il

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alla lui-même s'assurer du fait, qui n'était, hélas! que trop réel. Tandis qu'il regardait avec, chagrin sou magasin bouleversé et n'offrant plus qu'un monceau de ruines, sous lesquelles étaient anéanties toutes les richesses qu'il renfermait, un autre serviteur vint lui dire que sa maison s'était affaissée sur ellemême et qu'il n'en restait plus un seul mur debout. Saisi de trouble et d'épouvante, il laissa le magasin pour aller voir sa maison qu'il trouva dans l'état que son serviteur lui avait dépeint. Vlors il se frappa le visage et se mil à pleurer, puis il fit venir des ouvriers et des maçons pour remuer les débris de la maison et du magasin, afin d'en extraire les richesses enfouies; mais, toutes les fois que les ouvriers donnaient un coup de pioche dans les décombres pour les fouiller, il s'en élevait du feu qui leur brûlait le visage. Désespérant du succès, ils abandonnèrent l'entreprise et avertirent le négociant. « Maître, lui dirent-ils, nous ne pouvons rien retirer ni du magasin, ni de la maison; car, chaque fois qu'un d'entre nous donne un coup de pioche dans les décombres, il en sort un feu qui lui brûle la figure. 11 y a

sûrement là-dessous quelque mystère divin, » Le négociant, dont le chagrin devenait plus vif, hésitait, dans son malheur, sur le parti qu'il devait prendre. Enfin il envoya chercher au loin d'autres ouvriers qu'il arrêta moyennant un honnêle salaire. Ceux-ci se mirent donc en devoir de fouiller les décombres; mais il leur arriva la même chose qu'aux premiers; ils perdirent courage et vinrent avertir le négociant, qui désespéra de toutes les richesses entassées dans son magasin et dans sa maison. Ces richesses étaient en si grand nombre que personne n'en saurait donner une exacte évaluation.

Complètement dépouillé, le beau -père se rendit dans une hôtellerie et y loua un endroit pour coucher, puis il se mit à écrire à ses correspondants de divers pays, pour qu'ils lui fissent restitution des marchandises qu'il leur avait confiées; mais, avant qu'il n'eût expédié ses lettres, il en reçut d'autres de plusieurs contrées. Elles lui annonçaient qu'un tel avait fait banqueroute et s'était enfui; que tel autre était mort ruiné selon toute apparence et n'avait rien laissé; qu'un autre, dont la maison avait été

incendiée, était parti sans ressources avec sa famille. Enfin le décret de Dieu s'était fait sentir à tous ses correspondants, de quelque pays qu'ils fussent : aux uns par l'incendie, aux autres par la banqueroute, et à d'autres par une émigration lointaine.

Le chagrin et la peine excitèrent le délire dans l'esprit du négociant, à tel point qu'il devint presque fou par suite du malheur dont il avait été si subitement atteint. Il sortit, n'ayant pour tout vêtement que celui dont il était couvert; sa détresse devint plus affreuse et ses chagrins se multiplièrent; il fut même tenté de se donner la mort, surtout lorsqu'il s'aperçut que les hommes le méprisaient après ce qui lui était arrivé, qu'ils tiraient des conjectures de sa situation, et qu'ils évitaient son approche.

Quand il se vit ainsi méprisé, avili, réduit à la misère et couvert d'opprobre au sein de Baghdad, sa ville natale, peu s'en fallut qu'il n'exhalât toute sa colère. 11 songea dès lors à se réfugier en Syrie auprès de son gendre; mais, comme il n'avait pas de quoi faire le voyage, il alla trouver le chef de la caravane, avec lequel il était lié, et lui raconta tous ses malheurs,

dans l'espérance que celui-ci consentirait à l'emmener. Touché de compassion , le chef de la caravane le prit avec lui et recommanda à ses gens de lui donner en route ce dont il aurait besoin en fait de nourriture, de boisson et d'autres choses ; ce qui fut exécuté.

Il partit donc avec eux et parvint, après quinze jours de marche, à la ville de Damas. Ayant fait appeler le chef de la caravane, il le remercia de ses bontés et lui dit adieu ; puis il s'en alla tout honteux en lui-même, ne sachant comment se présenter en cet état devant son gendre Kaçan , après que ce dernier l'avait connu si riche et si heureux. Dans son embarras extrême, il se mit à pleurer et marcha jusqu'à ce qu'il fût arrivé au centre de la ville, parmi les hôtelleries des négociants. Alors il s'approcha d'un homme qui se trouvait sur son passage, et lui demanda s'il connaissait Kaçan, fils du syndic des négociants de Syrie.

Cet homme lui répondit : « Qu'y a-t-il de commun entre un pauvre comme toi et le seigneur Haean, et de quel droit m'interroges-tu à son égard? Ce seigneur Haean a perdu son père et lui a succédé dans son commerce qu'il

a pendu bien plus florissant au moyen des richesses considérables qu'il a rapportées de Baghdad ; maintenant il jouit d'un bonheur égal à celui d'un roi, au milieu de serviteurs, d'esclaves, de commis et de valets. Comment donc un malheureux tel que toi et moi aurait-il assez d'influence pour l'approcher, lui qui ne reçoit que les notables, les chefs et les grands? »

— « Monsieur, répondit le i nt infortuné, ce n'est pas précisément à sou sujet que je vous ai questionné ; mais, comme je connais un de ses serviteurs, je désirerais savoir où il demeure, afin de lui parler et de remettre entre ses mains une lettre de sa famille. »

— « Vois-tu cet édifiée entièrement neuf? » lui dit cet homme, en lui indiquant un grand hôtel, construit en marbre de toute espèce. Le négociant fixa ses regards de ce côté et aperçut une très-grande porte à deux battants. « Cet hôtel, ajouta l'homme, est celui de Baçan le syndic. »

Le négociant s'y rendit aussitôt. Lorsqu'il fut arrivé, il vit des commis, des valets, des esclaves, des serviteurs, des notables et des grands qui sortaient et entraient, ainsi que

des montures attachées près de la porte, et des huissiers qui se tenaient à l'entrée de l'hôtel. Personne ne pouvait y mettre le pied sans permission. Étonné de tout cela, le négociant parvint, en s'approchant , à se glisser peu à peu dans la foule jusqu'à ce qu'il fût arrivé près de la porte; mais les huissiers l'empêchèrent d'entrer, et il se trouva fort embarrassé du parti qu'il devait prendre.

Jetant alors les yeux sur un huissier qui lui paraissait d'un naturel facile et plein de bienveillance, il vint à lui et lui dit qu'il était étranger, qu'il connaissait son excellence le syndic, et qu'il désirait l'aborder en personne afin de lui demander une faveur. A ces mots, l'huissier, voyant qu'il était étranger, fut touché de compassion et l'introduisit dans la cour de l'hôtel. Le négociant, à peine entré, fut frappé de la beauté des ornements intérieurs et contempla le magasin dans lequel son gendre Haçan était assis. C'était une salle supportée par des colonnes de marbre , avec des arceaux en ivoire et en bois d'ébène incrusté d'or; les rideaux étaient en soie brochée d'or ; quatre coussins en duvet d'autruche servaient de siège à Haçan

AVF.vri'RF.s D'UN NÉGOCIANT DE BAOHDAD 131

(lovant lequel se tenaient des esclaves favoris, attentifs à ses ordres. Le négociant dit en luimème : « .h' ne me hâterai pas d'entrer, mais je vail regarder à travers la porte; peut-être que mon gendre se tournera de mon coté et me reconnaîtra; car, pour sûr, il me reconnaîtra s'il vient à m'apcrcevoir, et dès qu'il m'aura reconnu, il quittera toutes ses occupations pour venir au-devant de moi. »

Il se rapprocha donc vivement de la porte du magasin et se plaça vis-à-vis de Haean dont les regards, en se retournant, rencontrèrent les siens; mais le syndic se mit en courroux et appela ses esclaves, en leur disant : c Pourquoi donc vois-je depuis le matin ce pauvre aller et venir? Pourquoi les huissiers font-ils laissé entrer? »

Les esclaves allèrent chercher l'huissier qui l'avait introduit. Celui-ci, déjà saisi de frayeur, trembla de tous ses membres lorsqu'il fut en présence de son maître.

Haçan lui dit : « Qui est-ce qui l'a permis de laisser entrer cet homme?»

— « Pardon, seigneur, répondit l'huissier; mais il m'a dit qu'il était étranger, qu'il con-

132 AVENTURES D'UN NEGOCIANT DE BAGHDAD

naissait votre excellence, et qu'il désirait se présenter à elle afin d'en obtenir une faveur. »

Alors Haçan donna l'ordre de lui remettre dix pièces d'argent et de le chasser.

En apprenant ceci, le négociant fut sur le point de mourir de colère; il répondit aux serviteurs : « Dites à son excellence qu'elle daigne seulement me regarder; car sans doute elle ignore qui je suis. »

Les serviteurs rapportèrent ces paroles à Haçan; mais il leur dit encore : « Je le connais très-bien, donnez-lui ce que je vous ai commandé de lui remettre, chassez-le et ne le laissez plus entrer une autre fois. »

Aussitôt ils allèrent informer le négociant de la réponse de leur maître et voulurent lui donner dix pièces d'argent; mais il refusa leur offrande et fut mis a la porte.

11 se retira donc dans une consternation aussi profonde que celle du jour de la résurrection, à cause du violent chagrin dont il était dévoré, et il s'en alla sans savoir où mettre le pied, ni vers quel lieu diriger ses pas; puis il se mit à courir çà et là, comme un insensé et un aveugle, dans les grandes rues de Damas. Enfin,

A\ i.M'i l ; ! . > i.'i \ M.i.tn.iw i DE BAGHDAD (33

après bien des tournées, il vint à passer audessous d'une des fenêtres de l'hôtel de son gendre. Or, par la permission du Dieu trèshaut, la femme de Haçao, assise à cette fenêtre, s'amusail à regarder les allants et les venants. En jetant un coup d'oeil, elle aperçut au loin un homme qui s'avançait de son côté el qui semblait être son père; elle l'observa bien attentivement et dit, en se frottant les yeux : « Je me serai pent-èlre Lrompée! » Elle le suivi! de son regard jusqu'à ce qu'il se fût approché de la fenêtre, et, lorsqu'elle eut reconnu que c'était son père, elle fut accablée de douleur en le voyant dans un état pitoyable, avec un vêtement sale e1 un visage altéré. Appelant aussi lot un tr, elle l'envoya à sa ren-

contre. Le serviteur alla le chercher et le ût asseoir dans le divan qui donnait sur la cour; puis il revint avertir sa maîtresse cl reçut de nouveaux ordres pour monter avec lui au salon de réception.

Lorsque le serviteur eut accompli sa mission, ta femme de Haçan descendit et vint se jeter aux genoux de son père; elle l'embrassa et s'informa de sa santé ainsi que des malheurs

qu'il avait dû éprouver pour se rendre en Syrie dans une position si misérable.

Son père lui raconta d'un bout à l'autre toutes ses aventures : le renversement de sa fortune ; la perte de son bonheur et le moyen par lequel il était venu en Syrie; ses efforts pour parvenir jusqu'à son mari , qui , l'ayant entrevu, s'était emporté contre l'huissier; l'aumône des dix pièces d'argent qu'il avait voulu lui faire; enfin, Tordre qu'il avait donné à ses serviteurs de le chasser et de ne plus le laisser entrer une autre fois.

A ce récit, la fille du négociant, courroucée contre son mari et affligée de l'état de son père, s'écarta de son devoir et se montra bien imprudente ; elle s'assit près de son père , se mit à le consoler et lui déclara que, lorsque son mari serait venu, elle saurait bien ce qu'elle aurait à lui dire; elle lui fit aussi quitter son vêtement pour en prendre d'autres plus propres et plus convenables, commanda qu'on lui servît à manger, se mit elle-même à table, et ne cessa de le tranquilliser et de causer familièrement avec lui jusqu'à ce qu'elle eût su que son mari était de retour à la maison; puis elle dit aux

AVENTURES D'UN NÉGOCIANT DE DAGIIDAD 1 3'i

serviteurs de conduire son père au divan particulier qui donnait sur la cour et de l'y faire asseoir.

Son père descendit donc et s'assit dans le divan; pour elle, elle remonta à sa chambre.

Bientôt après survint Ilaçan, précédé et suivi de serviteurs et d'esclaves; il entra dans la maison et monta à la chambre de sa femme, qui vint au-devant de lui suivant sa coutume, le pria de s'asseoir et s'empressa de lui dire : « 0 mon maître, si Dieu permettait que mon père vînt ici, comment le recevrais-tu? »

Haçan, devinant la portée de ces paroles, répondit à sa femme : « Ma bonne amie, je dois à ton père un bienfait que je n'oublierai jamais. Je ne veux: point parler des biens qu'il m'a donnés, car, grâce à Dieu, je n'étais pas dans le besoin; mais il m'a marié avec toi , et ce bienfait a plus de prix pour moi que tout ce que je possède. Cependant, lorsque Dieu veut châtier un homme, est-ce qu'il est possible à un autre homme de sauver celui-ci de la punition divine?

« Sache donc, ma bien-aimée, que ton père n'a compté que sur lui-même ; la prospérité Ta

436 aventures d'un négociant DE BàGHDAD tellement abusé, qu'il s'est imaginé que tout ce qu'il avait amassé provenait uniquement de sou talent et de sa persévérance. 11 a négligé. de l'attribuer à la générosité du Tout-Puissant. Or, Dieu, qui fait attention à chacun de nous, s'est armé d'un juste ressentiment, et je ne doute pas qu'il n'ait frappé ton père d'un coup terrible, qu'il ne l'ait dépouillé de toutes ses richesses et réduit au plus affreux dénûment. Peut-être est-ii venu dans notre ville; car aujourd'hui j'ai vu un homme entrer dans mon divan, je l'ai reconnu en un clin d'œil et mon cœur m'a fait pressentir ce qui lui était arrivé. Si je ne considérais que sa noble conduite à mon égard, je devrais me lever, aller moimême au-devant de lui et rétablir sa fortune au moyen de tout ce que je possède ; mais je sais aussi que, si je viens à son secours pendant qu'il est sous le coup de la colère divine, à l'instant même Dieu m'accablera d'un malheur semblable. J'ai pensé que je n'avais rien de mieux à faire que de lui donner l'aumône comme à un pauvre et de le mettre dehors. Tu l'auras peut-être aperçu de ta fenêtre et tu l'auras fait appeler pour qu'il de-

meure avec nous; mais Bâche bien que, s'il en esl ainsi el qu'il s'installe seulement une heure dans la maison, tu ne pourras empêcher que Dieu n'y allume l'incendie et que nous ne brûlions tons, à cansi* de la colère de Dieu contre lui. »

— « () mon maître, lui dit la jeune femme, à quoi penses-tu donc? rejette loin de toi un pareil discours. Oui, je l'ai vu et je l'ai fait venir. » Puis elle lui raconta ce qui s'étail passé entre elle et son père, ce que celui-ci lui avait dit relativement à la perte de sa fortune et à, son voyage.

Or, pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, les serviteurs s'écrièrent : « Au feu î au Feu ! » llaçan et sa femme se levèrent tout effrayés, et voici que le feu avait pris eu différentes parties du divan qui donnait sur la cour et dans lequel le beau-père était assis, llaçan se bâta de donner des ordres à tous ses gens, qui, à force de jeter de l'eau sur le feu, parvinrent à l'étouffer.

« Vois-tu maintenant si j'avais raison de te parler ainsi? » dit llaçan à sa femme.

Celle-ci se mit à pleurer et lui répondit : « Qui est-ce donc qui pourrait manquer d'é-

438 AVENTURES D'UN NEGOCIANT DE BAGHDÀD

gards envers son père? Cet homme est mon père! Que ferons-nous, à ton avis? »

— « Laisse-moi me charger, après Dieu, de cette affaire, repartit Haçan ; j'indiquerai à ton père un moyen de se repentir, et j'espère que Dieu lui accordera le pardon et l'oubli de sa faute, qu'il lui rendra tout le bonheur et toutes les richesses dont il Ta dépouillé. »

— « Hé bien, mon maître, fais ce que tu voudras, » lui dit-elle.

Haçan envoya chercher son beau-père, le salua et le fit asseoir près de lui; puis il lui dit : « Votre fille m'a raconté tout ce qui vous est arrivé, et j'ai tout compris jusqu'à la fin. Ce qui a fait votre malheur, c'est que vous n'avez compté que sur vous-même, que vous vous êtes vanté en disant que tout ce que vous aviez amassé provenait uniquement de votre talent et de votre persévérance, et que vous n'avez pas songé que Dieu seul vous l'avait donné. C'est pour cela que Dieu vous a puni de votre faute, qu'il s'est mis en colère contre vous, et qu'il est également courroucé contre moi, parce que je suis de votre famille. Maintenant, je ne vois plus pour vous d'autre ressource que de vous

AVENTURES D'UN NEGOCIANT DE BAOHDAD 139

repentir de votre faute, d'en demander pardon à Dieu, de tâcher d'apaiser sa colère , et d'échapper au feu en vous retirant dans la solitude. Pour moi, je veux vous mettre dans un lieu d'exil où vous aurez à subir votre supplice; je vous enverrai chaque jour votre nourriture, et là vous prierez Dieu d'avoir pitié de vous. D

Ilaçan tenait alors dans sa main, en manière de jouet, une baguette sèche et toute lisse dont il ne connaissait pas l'origine. Prenant des montures pour lui, son beau-père et ses serviteurs, il sortit de Damas et les conduisit à travers la plaine jusqu'à un endroit éloigné d'environ une heure de marche du fleuve Acy (1), qui coule dans la fertile campagne appelé Ghoutat (2). Arrivé au pied d'une petite colline, il fit faire halte à ses serviteurs, descendit de sa monture

(1) Nom arabe de l'Axius ou Oronte , qui prend sa source dans le Ejjébel ecbcheïkh ou Àutilibau, traverse la ville de Ilamât, passe à coté d'Anlioehc et va se jeter dans la Méditerranée, près de Séleucie. Le géographe arabe Abou'lféda prétend que ce fleuve est appelé âcy, c'està-dire rebelle, parce que son lit est profondément encaisse et que ses eaux ne peuvent être distribuées sur les terres voisines qu'à l'aide de roues hydrauliques élevées sur ses rives.

(2) Le mot arabe ghoutat désigne un vaste terrain, qui est bas, humide, planté d'un grand nombre d'arbres, et situé à l'est de Damas.

et dit à son beau-père : « Regardez bien cette baguette sèche ! j> et , l'enfonçant dans la terre, il ajouta : « Il y a une heure de marche d'ici au fleuve Acy; eh bien, il faut que, chaque jour, vous vous y rendiez et que vous en rapportiez un peu d'eau , afin d'arroser cette baguette jusqu'à ce qu'elle croisse et se couvre de feuilles ; pendant ce temps , vous vous humilierez devant Dieu et le prierez, en lui avouant votre faute, de vous la pardonner. Quand cette baguette que je viens de planter aura poussé, vous serez assuré que Dieu vous aura pardonné; il vous rendra toutes vos richesses et vous en donnera plus encore que vous n'en aviez précédemment. Votre nourriture vous sera chaque jour apportée par un de mes esclaves. Gardezvous bien de vous plaindre de la chaleur de l'été ou du froid de l'hiver ; car, si vous ne supportez pas cela d'un cœur content, vous n'obtiendrez point de Dieu votre pardon. »

— « Je me soumets volontiers, répondit le beau-père ; tu as bien raison, mon fils; j'ai commis une grande faute. »

Ensuite Hacan lui dit adieu et s'en retourna chez lui.

AVENTURES D'UN NÉGOCIANT DE BAGHDAD 1 il

Le négociant resta donc auprès de celte baguette, occupé à l'arroser journellement, et il supporta avec reconnaissance le supplice qui l'endurcissait contre l'excessive chaleur de l'été

et le froid rigoureux, de l'hiver. Il couchait sur la terre et ne cessait d'invoquer le Dieu trèshaut en pleurant à chaudes larmes. Il demeura dans cet état pendant trois années consécutives. A la fin, il perdit patience, car sa santé souffrait du froid. L'hiver touchait à sa fin, et le printemps commençait déjà.

Tandis que, épuisé de fatigue, malade, transi de froid et accablé d'ennui, il s'était mis à dormir, quelqu'un vint lui dire au milieu de son sommeil : « Je vous apporte une bonne nouvelle ; votre baguette a verdi ! »

Aussitôt il se leva tout joyeux ; c'était au moment même de l'aurore. Il courut vers sa baguette et crut s'apercevoir, en l'examinant, qu'elle était déjà plus longue. Bondissant d'allégresse, il se prosterna devant Dieu et baina la terre en siçne de reconnaissance. Un instant il eut l'idée d'envoyer quelqu'un auprès de Haçan pour l'informer de cette nouvelle ; mais, revenant sur sa première pensée, il se dit en

lui-même : « Non, je ne l'avertirai que quand le bois aura poussé beaucoup de feuilles et de branches. » Puis il se leva comme de coutume, transporté de joie et rendant grâces au Dieu trèshaut. Dix jours à peine s'étaient écoulés, que déjà la baguette était un arbre couvert d'un épais feuillage et de branches fort étendues.

Alors il fit avertir son gendre, et quand Haçan et sa femme reçurent cette nouvelle, ils en éprouvèrent une vive satisfaction. Haçan courut chercher des habits précieux et une mule de selle, couverte d'une housse d'or parsemée de pierreries ; il fit préparer un bain pour son beau-père et partit avec ses serviteurs. Lorsqu'il fut arrivé, il mit pied à terre, s'approcha de son beau-père, l'embrassa étroitement et le félicita; puis il lui donna d'autres vêtements, le fit monter sur la mule et prescrivit à ses serviteurs de l'environner de toutes sortes d'égards et de le conduire au bain. Ils se baignèrent donc, se parfumèrent, prirent divers breuvages et revinrent ensuite à l'hôtel.

La femme de Haçan guettait de loin l'arrivée de son père, et, lorsqu'il fut entré chez elle, elle vint au-devant de lui pour lui présenter ses

AVENTURAS d'un négociai*? de BAGHDAD 1 i B salutations. La joie de le revoir, el d'apprendre

que Dieu lui avait accordé son pardon, l'ut >i vive pour elle, qu'elle se prit à pleurer ci justifia ces paroles d'un poète :

Le bonheur m'a saisi par i!>- ai puissants charmes, Qu'à force de plaisir j'ai répandu drs 1,' :

Le jour suivant, Haçan fit préparer pour son beau-père des ballots de marchandises d'un poids léger, mais d'un grand prix, et donna l'ordre à ses muletiers de se tenir prêts à partir avec son beau-père pour Baghdad. 11 vint s'asseoir près de ce dernier et lui dit : « Maintenant , quand vous serez de retour dans votre pays, il faudra faire venir des ouvriers pour fouiller les décombres de votre maison et de votre magasin; ils en retireront toute votre fortune sans qu'il en manque un seul dirliem. Pour moi, je vous ai fait préparer une quantité de marchandises égale à la moitié de ce que je possède ; partez donc dès à présent sous la garde et avec le secours de Dieu, et ne différez pas de nous donner de vos nouvelles pour que nous soyons rassurés à votre sujet. »

— « Je te promets de n'y point manquer, » répondit le négociant.

Prenant alors congé de sa fille et de son gendre, il les remercia et leur souhaita toute sorte de prospérité, puis il se remit en route pour Baghdad. En arrivant, son premier soin fut de faire venir à l'instant même des ouvriers auxquels il ordonna de fouiller les décombres de la maison et du magasin. Ceux-ci se mirent à l'œuvre , et en retirèrent toutes ses richesses sans que rien y manquât. Le négociant rouvrit donc son magasin, le garnit de nombreuses marchandises et fit reconstruire sa maison; il recouvra le bonheur et devint plus riche qu'auparavant.

Quant à la baguette, elle s'allongea de plus en plus et devint un grand arbre qui donna des fleurs et produisit une espèce de pêche appelée zahri. Des gens en examinèrent la semence, et reconnaissant qu'elle était bonne, ils en plantèrent un quantité considérable.

Nous autres vendeurs , nous les crions ainsi que tu l'as entendu, par allusion au maître qui a fait là une grande action , et parce qu'il est cause que l'on trouve de ces pêches dans notre pays.

— Cette histoire me fit un extrême plaisir,

AVENTURE! d'i \ NÉGOCIANT i>f, DAGUDAD 148

dit l'auteur, ci, rendanl a Dieu mille actions de grâces pour son mystérieux bienfait, je donniii deux dirhems au marchand el rentrai à la

maison, charmé du récit que je vouais d'entendre.

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