U8 ASMAÏ ET SON BIENFAITEUR
— « Je sors, lui répondis- je, de chez un homme qui est un des plus généreux après le prince des croyants. »
— « Quel est-il donc? » demanda le calife. Aussitôt je lui montrai la bourse et lui racontai tout au long l'aventure.
A la vue de la bourse, il s'écria : « Mais cela vient de mon trésor ! Il faut absolument que je voie cet homme ï »
— « Prince des croyants, repris-je aussitôt, je suis tout confus d'être la cause du trouble que mon bienfaiteur va ressentir en apprenant que vous le demandez. »
— « Que cela ne te préoccupe pas, » me dit-il; et se tournant vers un de ses serviteurs particuliers, il lui adressa ces paroles : « Pars avec Asmaï; quand il t'aura indiqué la maison , entre et dis au maître de venir parler au prince des croyants. Surtout, que cet ordre lui soit communiqué avec tous les ménagements possibles et sans lui causer la moindre crainte! »
Nous allâmes donc ensemble, dit Asmaï, et invitâmes cet homme à venir avec nous chez le prince des croyants. Quand il eut offert ses hommages au calife, Haroun arrachid lui fit
ASMAÏ ET SON BIENFAITEUR 1 iO
cette question : « N'est-ce pas toi qui es venu hier te plaindre à dous d'être dans la gène, d'avoir vu l'adversité venir camper chez toi avec son cortège, et d'être réduit au plus pressant besoin? Touché de compassion à ton égard, nous t'avons donné cette bourse pour rétablir tes affaires. Mais Asmaï t'a adressé des vers, et tu lui as envoyé la bourse? »
— « Oui, prince des croyants, répondit l'homme, je ne vous ai point menti en me plaignant auprès de vous de ma misère et de l'excès de mes besoins; mais j'aurais rougi devant le Dieu très-haut de traiter celui qui avait recours à moi, autrement que le prince des croyants ne m'a traité lui-même. »
Alors lïaroun arrachid s'écria : « Dieu bénisse les entrailles qui t'ont porté! car jamais les Arabes n'ont produit d'homme plus généreux: que toi. »
Puis il lui témoigna toute sorte d'égards, lui fit présent d'une robe d'honneur, de cadeaux magnifiques, et l'admit au nombre de ses intimes.