‹ Choix de fables et historiettesChapitre 44 sur 58 · IBRAHIM, FILS DE SOLEÏMAN · texte numérisé non relu

IBRAHIM, FILS DE SOLEÏMAN

— <r Que signifie cela? » s'écria-t-il.

— « Je suis, ajoutai-je, Ibrahim, fiis de Soleïman, fils d'Àbd elraélik, et le meurtrier de ton père; exerce donc sur moi le talion (1). »

Il se mit à sourire et me dit : « Je crois que tu es du nombre de ceux qui ne peuvent supporter la contrainte de se cacher, ni l'éloignement de leur demeure et de leur famille , et que tu préfères la mort. »

— « Certes, non, lui répondis -je; mais je te dis la vérité; c'est moi qui l'ai tué, tel jour, en tel endroit, et pour telle cause. »

Aussitôt cet homme, persuadé de la sincérité de mes paroles, changea de couleur, et ses yeux devinrent rouges de colère. Après avoir longtemps réfléchi, il se tourna vers moi et me dit : « Un jour, tu retrouveras mon père devant le juge suprême , qui saura te punir de ton crime ; mais moi, je ne faillirai point à la protection que je t'ai accordée ; seulement j'exige

(1) Chez les Arabes, la vengeance du sang est considérée comme une obligation sacrée, qui peut s'étendre jusqu'à la cinquième génération dans la famille de la personne tuée, et en égale proportion sur celle du meurtrier. Quelquefois le sang peut être racheté par une amende, conformément aux prescriptions de l'Alcoran (surate II, versets 173 à 175).

IBRAHIM, Mi.s m: BOLBÏMAN

que tu sortes d'ici, car je ne puis te confier ma vie. • En achevant ces mois, il me lit l'offre

de mille dinars; niais je Qe voulus pas les accepter et partis a l'instant même.

Voilà, certes, ô prince des croyants, un homme qui est, après votre majesté, le plus généreux de ceux Cpie j'aie jamais vus ou dont

j'aie entendu parler de ma vie.

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Trait» de libéralité «le l'émir Ma'n

Un poëte, dit-on, s'étant un jour présenté chez Ma'n (1), fils de Zaïdat, attendit quelque temps dans l'espoir de pénétrer jusqu'à lui ; mais, ne pouvant réussir et perdant patience, il adressa cette demande à l'un des serviteurs de l'émir : « J'espère que tu voudras bien m' avertir quand l'émir entrera dans son jardin. »

Or, dès que Ma'n s'y fut rendu pour se récréer, le serviteur vint en informer le poëte, qui écrivit des vers sur une planche de bois et la jeta dans l'eau courante, à l'entrée du jardin. En ce moment, l'émir était assis au bord de l'eau, et la planche vint à passer sous ses yeux. L'ayant prise, il vit que l'on avait écrit dessus les vers suivants :

(1) Personnage célèbre chez les Arabes par sa valeur et sa générosité. Suivant l'historien persan Mirkhond, c'était un des principaux émirs de Merwan, dernier calife Omayyade.

TRAITS Dl LIBÉRALITÉ Dl L'ÉMIR M.v'.n 1 6'i

Mi'u, m m retirtnt, m'a laissé sans appui! Je n'ai donc plu? que loi pour aller jusqu'à lui.

aussitôt il dit à son serviteur : <r Amène-moi l'auteur de col écrit. » Le serviteur partit et revinl avec le poëte.

« Qu'as-tu donc écrit là? * demanda l'émir à ce dernier.

Le poëte récita ses vers , et Ma'n , après l'avoir reconnu, lui Qt donner mille dirhems. Puis il mit la planche sous un tapis, à l'endroit même où il avait coutume de s'asseoir, et, le lendemain, quand il vint pour se reposer dans son salon, la planche l'incommoda et il se leva pour examiner la cause de son malaise. A la vue de la planche, il donna l'ordre à son serviteur d'aller chercher l'homme, et dès qu'il fut arrive, l'émir lui lit remettre mille autres dirhems. Le surlendemain, ayant éprouvé le même effet en s'asseyant, il fit mander de nouveau l'individu auquel il donna encore mille dirhems.

Le poëte, qui voyait chaque jour se renouveler le même présent pour un seul distique, craignit que Ma'n ne revînt sur son intention et ne lui fît rendre l' argent. Ce motif le détermina donc à prendre la fuite.

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Le quatrième jour, l'émir, en voyant la planche, pensa encore au poëte et dit à son serviteur de l'amener et de lui remettre mille dirhems. Le serviteur alla s'informer de Fhomme; mais on lui dit qu'il était parti , et , de retour vers son maître, il l'instruisit de ce qui s'était passé. Ma'n, en apprenant que le poëte avait disparu, conçut un violent dépit et s'écria : « Certes, s'il était resté près de moi, je me serais fait un plaisir de lui donner autant chaque jour, jusqu'à ce qu'il ne restât plus ni argent ni or dans ma maison. »

On raconte aussi que Ma'n , ayant entre les mains un certain nombre de prisonniers, voulait les faire périr par le fer. L'un d'eux, se tournant alors vers lui , s'écria : « Que Dieu bénisse l'émir ! vous ne réunirez pas sur nous à la fois la faim, la soif et la mort; cela répugnerait certainement à votre générosité. »

Aussitôt l'émir leur fit donner à manger et à boire, et se mit à les regarder.

Quand ils eurent terminé leur repas, ils lui

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dirent : « Émir, que Dieu prolonge votre existence! Naguère nous étions vos prisonniers, <t maintenant nous Bommes nos hôtes; considérez commenl il convient de traiter ceux à qui nous donnez L'hospitalité. »

— « Je vous pardonne! » s'écria l'émir.

El l'un d'eux ajouta : i Émir, le pardon que vous nous accordez est certainement plus glorieux pour vous ([lie le jour OÙ VOUS avez l'ait notre conquête. »

Ma'n fit alors distribuer à chacun d'eux, des habits et de l'argent.

Le prince des croyants Umansour avait permis de mettre à mort un homme qui s'était joint à des révoltés (Ventre les habitants de Koufat pour exciter des troubles dans son royaume, et une somme de cent mille dirhems avait été promise par le calife à quiconque pourrait lui fournir des renseignements sur cet homme ou l*amener en sa présence. Le coupable se montra à Bagbdad, et, pendant que sous un déguiguisement il traversait un quartier de cette ville,

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un des habitants de Koufat le reconnut et le saisit par le pan de sa robe, en s'écriant : « Voilà celui que le prince des croyants fait chercher ! »

Sur ces entrefaites, notre homme, entendant le bruit occasionné par les pieds d'un cheval, se retourna et vit Ma'n, fils de Zaïdat. « Père î lui dit-il aussitôt, sauve-moi; Dieu te sauvera! »

Ma'n , s'adressant à celui qui s'acharnait après l'autre, lui demanda : « Qu'y a-t-il de commun entre toi et cet homme? »

— € Cet individu , répondit l'habitant de Koufat, est précisément celui que le prince des croyants recherche ; le calife a permis de le tuer et a promis cent mille dirhems à quiconque donnerait sur lui des renseignements. »

— « Laisse-le, » répliqua Ma'n , et s'adressant à son esclave : « Mets pied à terre, lui dit-il, et place cet homme sur ta monture. »

L'habitant de Koufat se mit alors à jeter de grands cris et à rassembler la foule, en disant : « Je n'ai pas affaire à d'autre que celui qui est poursuivi par le prince des croyants. »

ru Mis DI LIBÉRALITÉ DE l.ï:Mlli ma'n 160

Ma'n ajouta : tVa 1 1 ï it* au prince des croyants que le coupable est chez moi. »

L'homme alla doue porter la nouvelle à Almansour, qui prescrivit de faire comparaître

.Ma'n à l'instant même.

Dès que celui-ci Fut informé de l'ordre d' Almansour, il rassembla tous les gens de sa maison, ses intendants, ses enfants, ses proches, ses serviteurs, en un mot tous ceux qu'il avait sous sa dépendance, et leur dit : « .le vous défends de faire jamais aucune insulte à cet homme; au reste, il y a des yeux qui vous surveillent. » Knsuitc il alla trouver Almansour et lui présenta ses hommages; mais le calife ne lui rendit point le salut et lui dit : « Ma'n, est-ce que tu fais de l'opposition contre moi? »

— « Oui, prince des croyants, » répondit-il.

— « Et toi aussi ! » ajouta Almansour, en- 11 animé de colère.

— « Prince des croyants, reprit Ma'n, maintes fois, sous votre règne, j'ai donné des preuves de mon dévouement et de mon zèle, et souvent j'ai exposé ma vie. Vous ne me jugez donc pas assez digne pour que Ton me confie un homme qui a imploré publiquement ma protection,

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parce qu'il supposait que j'étais un des serviteurs du prince des croyants ? Le fait est arrivé comme je vous le dis ; ordonnez donc ce qu'il vous plaira; mon sort est entre vos mains. »

Almansour baissa la tête et se mit à réfléchir un instant; puis il la releva, et, quand sa colère fut apaisée , il s'écria : « Ma'n , nous t'abandonnons le coupable, quand même. »

— « Si le prince des croyants juge convenable d'accorder à la fois deux récompenses, reprit Ma'n, je désire qu'il fasse un présent à cet homme; il lui sauvera la vie et l'enrichira, »

— « Nous lui donnons cinquante mille dirhems, » dit Almansour.

— <l Prince des croyants, poursuivit Ma'n, certes les dons des califes sont en proportion des crimes des sujets; or, si la faute de cet homme est grande , faites-lui un présent magnifique. »

— « Nous lui donnons cent mille dirhems, » dit le calife.

— « Hâtez-vous de les donner, prince des croyants, s'écria Ma'n ; car ce qu'il y a de meilleur dans un bienfait, c'est la promptitude avec laquelle on l'accorde. »

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