LA SOURIS CHANGÉE EN JEUNE FILLE
dit aussi : « Je vais vous indiquer quelqu'un de plus puissant que moi; c'est le mont, que je ne puis remuer. »
Et le moine vint s'adresser au mont, qui lui fit cette réponse : « Je vais vous indiquer quelqu'un de plus puissant que moi ; c'est le rat, dont je ne puis me défendre quand il me perfore et fait de moi son habitation. »
Enfin le moine s'en alla dire au rat : « Veuxtu épouser cette jeune fille ? »
— « Et comment le pourrais-je? s'écria le rat ; mon trou est étroit, et le rat ne s'allie qu'avec la souris, »
Le moine alors pria son Seigneur de changer la jeune fille en souris, comme elle était auparavant, et cela au grand contentement de la jeune fille. Aussitôt Dieu la fit revenir à sa première condition, et elle s'enfuit avec le rat.
Le» huit Songes
Un roi, nommé Béladz, très- zélé pour les exercices de piété, avait un vizir appelé Iladz. Or il arriva qu'une nuit, le roi, pendant son sommeil, eut huit songes différents qui l'épouvantèrent. Il se réveilla tout troublé et fit appeler des religieux brahmanes (1) pour qu'ils lui donnassent l'explication de ce qu'il avait vu. Lorsqu'ils furent en sa présence, il leur raconta ses songes , et tous s'accordèrent à lui dire : « Certes le roi a vu quelque chose d'étrange, et, s'il daigne nous accorder sept jours , nous viendrons lui en apporter l'interprétation. »
— a Je vous les accorde, » dit le roi.
(1) Sectateurs du dieu Brahma, considéré dans l'Inde comme la cause unique du monde. Les brahmanes forment la permière caste des Hindous et s'occupent spécialement de l'étude des Védas ou livres sacrés. Ils portent des vêtements particuliers, s'abstiennent de manger la chair des animaux et n'ont pour nourriture que les légumes, le riz et le lait. Souvent plongés dans la méditation, ils se livrent à la pratique des plus dures austérités.
Ayant donc pris congé de lui, les brahmanes se rassemblèrent dans la demeure de l'un d'entre eux, tinrent conseil et se dirent : « Nous "voilà assez amplement informés pour pouvoir exercer le talion et nous venger de notre ennemi. Nous savons qu'il a fait périr hier douze mille des nôtres. Il nous a révélé son secret et nous a demandé l'explication de ses songes : eh bien! tenons-lui un langage sévère; effrayons-le de telle sorte que la crainte et la tristesse le portent à céder à nos désirs et à nos ordres. Disons-lui : « 11 faut nous livrer vos amis et tous ceux que vous estimez , afin que nous les mettions à mort; car nous avons consulté nos livres, et nous ne voyons pas d'autre moyen de détourner de vous les sinistres présages et le malheur dans lequel vous êtes tombé, que celui de faire périr ceux que nous vous nommerons. » — Et si le roi nous demande : « Quels sont ceux dont vous désirez la mort? nommez-les-moi; » nous lui répondrons :
« C'est d'abord la reine Irakht, mère de Djouir, la plus honorable et la plus noble de vos femmes;
LIA m ii SONGES 201
a Ensuite Djouir, votre fil> de prédilection et celui dont le mérite, à vos yeux, est supérieur à celui di' vos autres enfants;
« Puis le fila de voir*1 noble frère ;
k Iladz, votre ami e( votre compagnon ;
<a Kal, votre secrétaire et votre conseiller intime.
a 11 nous faut encore votre incomparable épée;
« L'élépbanl blanc, que la cavalerie ne peut al tri mire à la course;
« Le cheval que vous montez dans le combaf ;
a Les deux autres grands éléphants qui sont avec l'éléphant mâle;
« Votre agile et vigoureux dromadaire;
« Enfin, le sage, l'excellent et l'expérimenté Kibarioun. »
— Voilà un moyen de nous venger du mal qu'il nous a fait. Puis nous ajouterons : « Il vous est absolument nécessaire, ô roi, de faire périr ceux que nous venons de vous désigner ; vous verserez ensuite leur sans dans un réservoir, et, après l'avoir rempli, vous vous y asseyerez. Lorsque vous en serez sorti , nous autres, nous ferons venir les brahmanes des
quatre points du royaume, nous tournerons autour de vous , nous prononcerons sur vous des paroles magiques, et, après avoir essuyé le sang répandu sur votre corps, nous vous laverons avec de l'eau et des essences aromatiques ; ensuite vous retournerez à votre resplendissant palais, et Dieu bannira le malheur que nous redoutons pour vous. Ainsi donc, ô roi, si vous vous résignez sans aucune crainte à livrer pour votre rançon les amis que nous vous avons nommés, vous serez délivré de tout danger, votre royaume et votre autorité se consolideront, et vous pourrez alors choisir librement votre successeur. Mais si vous rejetez ces conditions, nous craignons que votre royaume ne vous soit enlevé et que vous ne périssiez. » — Si le roi se soumet à nos ordres, nous lui ferons subir le genre de mort que nous jugerons convenable. *
Lorsqu'ils furent d'un commun accord sur leur projet, ils revinrent auprès du roi le septième jour et lui dirent : « O roi, nous avons consulté nos livres au sujet de l'iuterprétation de vos songes, et nous avons attentivement examiné entre nous l'avis qu'il fallait émettre. Honneur
vous soit rendu, roi pur et juste ! mais nous ne pouvons vous informer du résultat de nos recherches que lorsque nous serons seuls avec
VOUB. »
Aussitôt le roi fit sortir tous ceux qui se trouvaient auprès de lui <>t ne retint que les brahmanes. Ceux-ci lui firent part de leur délibération, et le roi s'écria : « Je préfère la mort à la vie, s'il me faut tuer ceu\ que j'aime autant que ma personne; je suis mortel, sans aucun doute, et la vie est courte. Mon règne ne peut durer toujours, et ta mort vaut autant pour moi que la séparation de mes amis. »
Les brahmanes reprirent : « Si vous ne vous offensez pas de notre observation, nous vous ferons remarquer que vous n'êtes point dans le vrai quand vous estimez une autre personne plus que vous-même. Prenez donc garde à vous et à vos Etats, et faites ce qui vous offre un grand espoir de bonheur et de sécurité ; jouissez de votre puissance au milieu des grands de votre royaume qui font votre gloire et votre honneur. N'abandonnez pas l'affaire essentielle pour vous attacher à de faibles considérations, et ne vous perdez pas par égard pour ceux que
vous aimez. Sachez, ôroi, que l'homme ne tient à la vie que par amour pour lui-même, et que, sauf la volonté du Dieu très-haut, votre existence n'est attachée qu'à celle de votre royaume, que vous n'avez d'ailleurs obtenu qu'à force de soucis et de peines pendant des mois et des années ; or il ne convient pas que vous l'abandonniez comme une chose méprisable. Prêtez donc l'oreille à nos paroles , pensez à vous et laissez de côté ce qui vous est étranger et ne mérite aucune attention. »
Le roi, voyant que les brahmanes s'étaient montrés durs et arrogants envers lui dans leurs paroles, sentit augmenter sa peine et son chagrin ; il se leva du milieu d'eux et se retira dans son cabinet. Se jetant alors la face contre terre, il versa des larmes et se tortilla comme un poisson qui est sorti de l'eau. Puis il se dit en luimême : « Je ne sais lequel des deux malheurs est le plus grand pour moi, de ma mort ou du meurtre de mes amis. Tant que je vivrai, je ne pourrai plus goûter aucun plaisir, si je ne conserve mon royaume jusqu'au dernier moment et n'obtiens l'accomplissement de mes désirs; et certes je ne me soucie plus de la. vie, s'il faut