LES HUIT B0N6B
que je sois privé de la vue d'Irakht. Comment pourrai -je gouverner mon royaume lorsque mon vizir lladz aura péri? Que ferai-je, riant privé de mou éléphant blane et de mou excellent cheval? Et comment conserver le titre de roi, quand j'aurai mis à mort ceux que (es brahmanes m'ont désignés? 4 quoi bon rester au monde après eux? »
La nouvelle de l'affliction et du chagrin du roi se répandit bientôt dans le pays, et des qu'Iladz en fut informé, il lit de sages réflexions et se dit : « Il ne convient pas que j'aille trouver le roi et l'interroger sur ce qui lui est arrivé, avant qu'il ne m'appelle. » Puis il se rendit auprès d'Irakht et lui dit : « Depuis le moment où j'ai commencé à servir le roi jusqu'à ce jour, jamais il n'a rien fait sans me demander conseil; et cependant je vois qu'il me cache quelque chose dont j'ignore la nature et dont il ne laisse rien percer. Voilà déjà plusieurs nuits qu'il passe mystérieusement en compagnie des brahmanes; il s'est séparé de nous à ce sujet, et je crains que les brahmanes, mis dans la confidence de quelques-uns de ses secrets, ne lui aient conseillé de prendre des
mesures capables d'attirer sur lui des malheurs. Levez-vous donc, allez le trouver, demandezlui des nouvelles de son état, puis vous reviendrez m'en informer; car il m'est impossible de pénétrer jusqu'à lui. Peut-être que les brahmanes, lui présentant l'affaire sous des apparences brillantes , l'auront poussé à quelque honteuse démarche ; et vous savez que le roi , conformément à son caractère, lorsqu'il est irrité, ne demande jamais l'avis de personne et ne réfléchit pas aux conséquences des choses, grandes ou petites. »
Irakht lui répondit : « J'ai eu naguère quelque contestation avec le roi et je ne puis l'aller trouver pour le moment. »
— «N'apportez pas de mauvais vouloir en pareille occasion, lui répliqua Iladz, et ne laissez pas le ressentiment prévaloir dans votre esprit ; car personne autre que vous ne peut arriver jusqu'au roi. Maintes fois je l'ai entendu avouer que la présence d'ïrakht lui avait rendu la joie au milieu de la violence de ses chagrins. Allez donc, je vous prie, lui pardonner et lui raconter les nouvelles que vous avez apprises; réconfortez-le par vos paroles, et ses chagrins
se dissiperont. Puis vous me forez connaître sa réponse, qui sera, je l'espère, pour nous et pour
bob peuple le sujet de la plus grande consolation. D
Irakht s'en alla donc et entra dans l'appartement du roi; s'étant assise à ses côtés, elle lui dit : « Que vous est-il arrivé, 6 roi vénéré! et qu'avez-vous appris des brahmanes? Je vous vois tout affligé! Dites-moi ce que vous éprouvez ; car il est juste que je partage vos peines et que je vous apporte moi-même du soulagement. »
— « 0 femme! répondit le roi, ne m'adressez pas de questions qui pourraient augmenter ma douleur et ma tristesse; c'est une affaire sur laquelle il ne convient pas que vous m'interrogiez. »
— Est-ce que le rang que j'occupe auprès de vous mérite une telle réception? lui répliqua la reine. Le plus intelligent des hommes est celui qui, au moment où l'infortune vient le frapper, redouble de vigilance et demande le plus de conseils aux gens sincères, afin de s'affranchir du malheur par l'adresse, la prudence et les avis judicieux. Jamais un grand criminel ne
désespère de la clémence. Ne vous laissez donc pas abattre par le chagrin et la tristesse dont les seuls effets sont d'amaigrir le corps et de servir les intérêts de l'ennemi. »
— « Cessez de m'importuner par de telles questions, lui dit le roi ; l'affaire sur laquelle vous m'interrogez ne renferme rien de bon; elle a pour résultat ma mort, la vôtre, celle d'un grand nombre de mes sujets et de ceux que j'affectionne le plus; car les brahmanes prétendent qu'il faut absolument vous faire périr ainsi que beaucoup de gens qui me sont chers; et certes, sans vous, la vie n'aura plus de charmes pour moi. Est-ce que l'on peut entendre de pareilles choses sans être profondément affligé ? j>
A ces mots, I raidit fut saisie d'effroi ; mais sa prudence l'empêcha de manifester au roi son trouble, et elle lui dit : « 0 roi, ne craignez rien, car nous vous servirons de rançon ; vous avez d'autres femmes que moi pour vous consoler de ma perte. Cependant, ô roi, je vous demande une chose sur laquelle mon amour et mon attachement pour vous m'engagent à insister; suivez mon sage conseil. »
i.ks uni IONGÊS 109
— a Et quel est-il? » B'écria le roi.
— a C'est, ajouta-t-elle, de ne plus vous lier désormais aux brahmanes pour vos propres afl'aiivs, et ensuite de prendre souvent conseil de VOS fidèles amis; car un meurtre est une chose grave, el vous ne pouvez rendre la vie à ceux que vous auriez tués. Quand vous trouvez une perle, dit le proverbe, bien qu'elle ne vous semble bonne à rien, ne la rejetez pas de votre main avant de la montrer à celui qui peut en apprécier la valeur. Et vous, ô roi, vous ne connaissez pas vos ennemis. Sachez donc que les brahmanes ne vous aiment point; hier, vous avez fait périr douze mille de leurs frères, et vous ne pensez pas que ces brahmanes puissent avoir du ressentiment contre vous? J'affirme sur ma vie que vous ne deviez pas leur parler de vos songes et les consulter à cet égard; tout ce qu'ils vous ont dit n'a été suggéré que par vengeance de ce qui s'est passé entre vous et eux; peut-être vous feront-ils périr ainsi que vos amis et votre vizir, et de cette manière ils atteindront leur but. Je pense donc que, si vous les écoutez en mettant à. mort ceux qu'ils vous ont désignés, ils triompheront de vous et
s'empareront de votre royaume, qui leur retombera entre les mains tel qu'il était précédemment. Allez donc trouver le sage Kibarioun, car il est rempli de savoir et d'intelligence ; racontez-lui ce que vous avez vu en songe, et priez-le de vous en donner le sens et l'explication. »
Ces paroles dissipèrent le chagrin du roi, qui fit seller son cheval et le monta pour se rendre auprès du sage Kibarioun. Lorsqu'il fut arrivé à la demeure de ce dernier, il descendit de cheval, le salua et se tint la tête humblement inclinée devant lui.
Le sage lui dit : « Qu'avez-vous donc, ô roi! et pourquoi cette altération que je remarque sur votre visage? j>
Le roi répondit : « J'ai eu pendant mon sommeil huit songes que j'ai racontés aux brahmanes; d'après l'explication qu'ils m'en ont donnée, je crains qu'il ne m'arrive un grand malheur; je redoute d'être chassé de mon royaume ou d'en être dépouillé. a
— « Voulez -vous me raconter vos songes, dit le sage, ou préférez-vous que je vous les raconte moi-même et que je vous donne des ren-
LES HUIT SONGES îi I
seignements sur tout ce que vous avez vu? »
— « Dans votre bouche, le récit sera plus surprenant, » repartit le roi.
— « Eh bien, ne vous affligez pas de cette affaire, poursuivit Kibarioun, et n'ayez aucune crainte :
« 1° Quant aux deux 'poissons rouges, que vous avez vus se dresser sur leurs (punies, cela signifie qu'un envoyé du roi d'Himoun vous apportera deux boîtes entourées de perles et de rubis, du prix de quatre mille livres d'or, et vous les offrira.
« 2° Les deux oies, que vous avez vues prendre leur vol derrière votre dos et s'abattre devant vous, indiquent que le roi de Balkh vous enverra deux chevaux qui n'ont point leurs pareils au monde et vous en fera cadeau.
« 3° Le serpent, que vous avez vu ramper sur votre pied gauche, signifie qu'un nomme vous offrira de la part du roi de Sandjiu une épée de pur acier dont il n'existe point de pareille.
« 4° Et quant au sang dont il vous a semblé que votre corps était teint, cela veut dire que le roi de Kazroun vous enverra un superbe man-
teau de pourpre, brillant au milieu de l'obscurité.
« 5° L'ablution de votre corps avec de l'eau signifie que le roi de Bahzin vous fera présent de vêtements de coton comme en portent les souverains.
« 6° Le songe dans lequel vous pensiez être sur le blanc sommet d'une montagne vous annonce que le roi de Kidour vous offrira un éléphant blanc que la cavalerie ne saurait atteindre.
« 7° Le feu que vous avez vu briller au-dessus de votre tête signifie que le roi d'Arzen vous fera présent d'un diadème d'or, entouré de perles et de rubis.
« 8° Quant à l'oiseau que vous avez vu frapfer de son bec votre tête, je ne puis vous en donner aujourd'hui l'explication, quoiqu'il n'y ait pour vous aucun malheur à craindre ni aucun sujet d'alarme; mais cela présage un mouvement d'humeur et de mécontentement de la part d'une personne que vous aimez.
« Voici donc, ô roi, l'interprétation de vos songes, et les messagers chargés de porter les présents arriveront ensemble au bout de sept jours et les remettront entre vos mains. »
Alors le roi salua kiharioun et revint à sou
palais. Sept jours après ou annonça l'arrivée des messagers. Le roi s'assit sur son trône et convoqua les grands dignitaires; les présents lui furent offerts, comme le sage Kiharioun le lui avait prédit. A leur vue, le roi fut saisi d'un vif étonnement et témoigna la joie que lui causait la science de kiharioun. Puis il s'écria :
« Je n'ai pas été bien inspiré lorsque j'ai raconté mes songes aux brahmanes et que je prêtais l'oreille à leurs ordres ; et si le Dieu trèshaut n'avait eu pitié de moi, j'aurais péri et en aurais fait périr bien d'autres. Je vois qu'il ne faut jamais écouter que les conseils d'amis doués d'intelligence. Irakht m'en a donné un bon, je l'ai suivi et en ai senti l'heureux effet. Qu'on m'apporte donc les présents devant elle pour qu'elle choisisse celui qui lui plaira. »
11 dit ensuite à Iladz : « Prenez la couronne et les vêtements, faites-les porter et suivez-moi avec eux jusque dans mon harem. j>
Le roi fit ensuite appeler Irakht et Hourkanah, les deux plus nobles de ses femmes , et il dit à Iladz : « Mettez devant Irakht les vête-
ments et la couronne pour qu'elle choisisse ce qu'elle voudra. »
Iladz plaça donc les cadeaux devant ïrahkt, qui fit choix de la couronne, et Hourkanah prit un des plus riches et des plus beaux vêtements.
Or le roi était dans l'habitude de passer une nuit avec ïrahkt et une autre avec Hourkanah , et la femme chez laquelle il se rendait dans cette intention lui préparait habituellement du riz sucré dont il faisait sa nourriture. Le roi vint une fois trouver Irakht dont c'était le tour; et celle-ci, en apportant le riz qu'elle avait préparé, se présenta devant lui avec le plat dans la main et la couronne sur la tête. Hourkanah, informée du fait, conçut de la jalousie contre Irakht ; elle se couvrit de ses vêtements et passa devant le roi. L'éclat de son visage et de sa parure était brillant comme le soleil, et le roi, à son aspect, fut émerveillé. Se tournant alors vers Irakht , il lui dit : « Vous avez fait une folie en choisissant la couronne et laissant de côté des vêtements dont il n'existe pas de pareils dans notre garde-robe. »
Irakht, entendant le roi faire indirectement l'éloge d'Hourkanal* et blâmer son choix in-
LES HUIT SONGES 21 o
considéré, Fut saisie d'un violent dépit; elle frappa de son plat la tète du roi, el le riz se répandit sur la lace de celui-ci. Se levant aussitôt Je son siège, le roi fit appeler Iladz et lui dit : <t Voyez donc comme cette insensée me méprise, moi qui suis le roi du monde! Voyez ce qu'elle vient de me l'aire ! Emportez-la et tuezla sans pitié î »
lladz partit en disant : « Je ne la ferai point périr, j'attendrai que la colère du roi soit apaisée ; car celte femme est la plus spirituelle et la plus sensée des reines ; elle n'a point sa pareille ; le roi ne peut s'en passer; c'est elle qui l'a préservé de la mort; elle a fait de bonnes actions, et nous avons en elle un grand espoir. Je crains d'ailleurs que le roi ne me dise : « Pourquoi n'avez-vous pas différé sa mort jusqu'à ce que je revienne sur ma décision? » Je ne la ferai donc point mourir avant d'avoir pris de nouveau l'avis du roi. Si je le vois repentant et chagrin de ce qu'il a fait, je la lui présenterai vivante, j'aurai accompli une grande action ; j'aurai sauvé lrakht du trépas, préservé le cœur du roi de tout remords et mérité l'estime de tous les hommes. Si, au contraire, je le vois satisfait,
tranquille et bien décidé à persévérer dans ses intentions, la mort d'Irakht sera inévitable. » Alors il emmena la reine chez lui et mit à sa disposition un serviteur fidèle, en prescrivant à celui-ci d'avoir soin d'elle, et de la tenir au secret jusqu'à ce qu'il eût sondé l'intention du roi à son égard.
Après avoir trempé son épée dans le sang, Iladz se présenta devant le roi, dans l'attitude d'un homme profondément affligé, et lui dit : « 0 roi, j'ai exécuté vos ordres concernant Irakht. »
Le ressentiment du roi ne tarda pas à se calmer, et, au souvenir de la grâce et de la beauté d'Irakht, il sentit redoubler son chagrin à cause de la perte de cette femme; mais il chercha à se consoler et à s'endurcir contre une telle idée. Toutefois il avait honte de demander à Iladz s'il avait réellement exécuté ses ordres ou non, et il espérait, d'après ce qu'il savait touchant la prudence d'Iladz, que celuici n'en aurait rien fait.
Iladz le regarda d'un air plein de sagacité et comprit ce qui se passait dans l'esprit du roi; puis il lui dit : « Cessez de vous affliger, ô roi ;
LES m II 80NOE8 217
car le chagrin et la tristesse, loin d'être utiles au corps, le font maigrir el le consumenl ; supportez doue patiemment un malheur que vous ne pourrez jamais réparer, si le roi daigne le permettre, je vais lui raconter un apologue pour le tranquilliser, »
— « Racontez-le, » dit le roi.
« On rapporte, reprit llaclz, que deux colombes, mâle et femelle, remplirent leur nid de froment el d'orge. Le mâle dit à la femelle : « Tant que nous trouverons dans la plaine de quoi vivre, nous ne mangerons rien de ce que nous avons ici; quand viendra l'hiver et qu'il n'y aura plus rien dans la plaine, nous reviendrons à ce qui se trouve dans notre nid et nous le mangerons. »
La femelle, charmée de celte proposition, répondit au mâle : « Tu as grandement raison. »
Or le grain était humide au moment où ils le mirent dans leur nid.
Le mâle s'en alla au loin, et, quand l'été fut arrivé, le grain se dessécha et s'amincit considérablement. A son retour, le mâle, voyant le grain diminué, dit à la femelle : « N'étions-
nous pas convenus de ne rien manger de ceci? pourquoi donc en as-tu mangé? s
La femelle se mit à jurer qu'elle n'en avait point mangé et à repousser cette accusation; mais il ne la crut pas et la frappa de son bec à tel point qu'elle mourut.
Lorsque les pluies tombèrent et que l'hiver fut arrivé , le grain s'humecta et parut aussi plein qu'auparavant. En voyant cela, le mâle se repentit, et, se couchant auprès de sa compagne, il s'écria : « A quoi me servent maintenant le grain et la vie, puisque je suis privé de toi ! Je te désire et ne te retrouve plus ; je ne puis plus rien pour toi , et , quand je songe à ton malheur, je reconnais que j'en suis la cause ! j> Et il s'abstint de manger et de boire jusqu'à ce qu'il mourut à côté de sa femelle. »
« L'homme sensé n'apporte jamais de précipitation dans le supplice et le châtiment, et surtout quand il craint d'avoir à se repentir comme le mâle de la colombe. »
— a J'ai aussi entendu dire qu'un homme gravissait une montagne, la tête chargée d'un paquet de lentilles. Voulant se reposer un peu, il déposa son fardeau derrière lui. Alors un
i M m HT B0N0B8 210
singe descendit d'un arbre, prit une poignée de lentilles et remonta sur l'arbre; mais, une lentille étant tombée de sa patte, il redescendit
pour la chercher, ne put la retrouver, el toutes lea autres s'éparpillèrent. »
« Et vous aussi, ô roi, parmi les seize mille femmes que vous possédez et que vous réunissez pour votre plaisir, il en est une que vous chercherez et que vous ne trouverez plus. »
V ces mots, le roi craignit qu'lrakht n'eût perdu la vie, et il s'écria : « 0 Iladz ! sur une seule parole, vous avez donc exécuté sans délai l'ordre (pie je vous ai donné? Eh quoi ! vous vous êtes attaché à une seule parole de ma part, sans en attendre la confirmation! »
iladz reprit : « La parole de Dieu seul est immuable, lui seul ne varie jamais dans ses ordres et ses décrets. »
— « Je me suis perdu moi-même, dit le roi, et j'ai multiplié mes chagrins en ordonnant le meurtre d'irakht! »
— « 11 y a deux sortes d'hommes qui doivent avoir des sujets d'affliction , continua Iladz : celui qui chaque jour commet le mal, et celui qui ne fait jamais le bien; car leur joie
et leur félicité dans ce monde sont peu de chose, tandis que leur repentir, lorsqu'ils attendent une rétribution, est long et incalculable. »
— « Oh ! s'écria le roi , si je pouvais voir encore Irakht vivante, je n'aurais plus de chagrin ! »
— « Il y a deux sortes d'hommes qui n'éprouvent jamais de chagrin, dit Iladz : celui qui s'exerce chaque jour à la pratique du bien, et celui qui ne fait jamais de mal. »
— « Hélas ! je ne reverrai plus Irakht ! » s'écria de nouveau le roi.
Iladz reprit : « Il y a deux sortes d'hommes qui ne peuvent pas voir : l'aveugle et l'insensé; car, de même que l'aveugle n'aperçoit ni le ciel, ni les astres dans le firmament, et ne distingue, pas les objets proches ou éloignés de lui; de même l'insensé ne fait aucune distinction entre ce qui est honnête et ce qui est déshonnête, entre l'homme de bien et le malfaiteur. »
— « Oh! dit encore le roi, si je revoyais Irakht, je serais au comble de la joie ! »
— « Il n'y a que deux sortes d'hommes qui puissent être joyeux, poursuivit Iladz : celui qui est doué de sagacité et celui qui possède la
science; car, de même que l'homme sagace pénètre les choses du monde et tout ce qu'il renferme d'accroissement, de diminution, de proximité ei d'éloignement; de môme le savant connaît les qualités de la vertu et du vice, il sait ce qu'il doit faire pour obtenir la vie future qui lui promet le salut et dont l'espérance le dirige dans le droit chemin. »
Le roi répliqiia : « Je vois qu'il faut que je m'éloigne de vous, Iladz, que je prenne mes précautions et me tienne sur mes gardes! »
— « 11 y a deux sortes d'hommes que l'on doit éviter, dit encore Iladz : celui qui soutient qu'il y a ni vertu, ni vice, ni châtiment, ni récompense, et qui nie les obligations qu'il a contractées; puis celui qui ne détourne pas ses regards de ce qu'il ne doit point voir, ses oreilles des mauvais discours , sa passion des femmes d'autrui, et son cœur des vices et des désirs qui portent le trouble dans son âme. j>
— « J'étends la main vers Irakht, s'écria le roi, et ma main reste vide ! »
— « 11 y a trois choses qu'on peut appeler vides, dit Iladz : un llcuve sans eau, un paya sans roi, et une femme sans mari. »
— « 0 Iladzî vous n'êtes jamais à court de réponse, s'écria le roi.
— <r II y a trois sortes de personnes qui trouvent facilement leurs réponses, dit Iîadz : le roi qui distribue largement de ses trésors; la femme qui épouse un homme riche qu'elle aime, et l'homme savant qui s'applique au bien. »
S'apercevant alors que le roi devenait plus triste, Iladz ajouta : « 0 roi! ïrakht vit encore. y>
Aussitôt le roi, transporté d'allégresse, s'écria : « 0 Iladz, la sincérité bien connue de vos conseils et de vos paroles a suffi pour m'empêcher de me mettre en colère; et j'espère, d'après la confiance que m'inspire votre sagesse, que vous n'aurez pas fait périr ïrakht. Bien qu'elle ait commis une grande faute et prononcé de dures paroles , elle n'a pas agi par inimitié ni par le désir de m'injurier; la jalousie seule l'a poussée à cet excès, et j'aurais dû n'en tenir aucun compte et le supporter patiemment; mais vous, Iladz, vous avez voulu m'éprouver et me laisser dans le doute sur son sort; vous avez pris envers moi le meilleur
LES m rr S0\ Hd
parti, et je nous en remercie, liiez donti et amenez-la-moi. «
Iladz quitta le roi, alla trouver Irakht et la pria de se parer, ce qu'elle lit; puis il revint avec elle vers le roi. Lorsqu'elle fut en sa présence, elle le salua, et, se tenant (levant lui, elle s'écria : « Louange au Dieu très-haut, et louange au roi qui m'a fait du bien! J'ai commis une grande faute qui ne me rendait plus digne de la vie ; mais le roi a déployé envers moi sa douceur, sa générosité naturelle et sa clémence. Louange aussi à Iladz, qui a différé mou supplice et m'a sauvée du trépas, parce qu'il connaissait l'indulgence du roi, l'étendue de sa douceur, de sa libéralité, de la générosité de son caractère et de sa fidélité dans ses promesses ! »
Alors le roi dit à Iladz : « Oh, combien est grand votre pouvoir sur moi, sur Irakht et sur mon peuple! car vous avez sauvé la vie de celle dont j'avais ordonné la mort; c'est vous qui me rendez Irakht aujourd'hui! Je ne cesserai jamais de me fier à vos conseils et à votre sage direction. Aujourd'hui votre crédit et votre mérite se sont rehaussés auprès de moi, et je vous
abandonne le gouvernement de mon royaume; vous l'administrerez comme il vous plaira, je m'en rapporte entièrement à vous. »
— « Que Dieu prolonge votre règne et votre félicité! s'écria lladz. Certes, je ne mérite pas un pareil honneur, je ne suis que votre serviteur; seulement, je désire une chose, c'est que le roi n'apporte plus dans les affaires importantes une précipitation dont il aurait à se repentir et qui ne lui causerait que de la douleur et de la tristesse , surtout à l'égard d'une femme si fidèle, si digne de considération, et qui n'a point sa pareille sur la terre. »
— « Vous avez raison, lladz, répondit le roi ; j'approuve vos paroles, et dorénavant je n'entreprendrai aucune affaire, petite ou grande, à plus forte raison une affaire aussi grave que celle dont je viens de me tirer, sans m'entourer des conseils prudents et judicieux d'amis éclairés. »
Ensuite le roi fit des présents magnifiques à lladz et lui livra les brahmanes qui avaient conspiré contre ses jours. L'épée en fit justice, et le roi ainsi que les grands de son royaume furent remplis d'allégresse ; ils offrirent à Dieu
LES HUIT BONGIfl I2fl
des actions de grâces et louèrent Kibarioun de retendue de ses connaissances, et de la supériorité de sa Bagesse qui lui avait suggéré les moyens de sauver le roi, sa vertueuse femme et son fidèle vizir.