AMELOT DE LA HOUSSAIE
Paris, 27. Dec. 86.
Monsieur:
Il y a un peu plus d'un an que Monsieur Daillé, l) Ministre de Paris, m'ayant enuoyé vne petite satyre fort spirituelle, faite par le sieur Mabre Cramoisy 2) ou du moins sous son nom, contre le sieur Maimbourg, cest espèce d'hydre que Vous et l'Illustre Monsieur Iurieu *) aué trouué le moyen de détruire si glorieusement, je pris occasion, en vous en faisant part, de vous prier de vous souuenir que j'auois eu autres fois l'honneur d'estre connu de Vous. Je ne sçay, Monsieur, si ma lettre est paruenue jusqu'à vous, ou si vos grandes occupations ne vous ont pas permis d'y répondre. J'attribue à l'vne ou à l'autre de ces deux raisons le
malheur que j'ay eu de ne receuoir aucune de vos lettres, car je sçay si bien combien vous estes honnête, que je suis sûr que tout indigne que ie suis de l'honneur de votre souuenir, vous n'ussié pu me refuser les marques que je vous en demendois, sans vous faire violence à vous mesme. Qvoy qu'il en soit, Monsieur, je ne sçaurois laisser perdre le droit que ie m'imagine auoir d'y prétendre quelque place, sans faire tous les efforts dont je suis capable pour me la conseruer. Vous me feriez trop de grâce si vous croyiez que c'a été par discrétion, et vous me feriez aussi vn tort signalé si vous croyiez que c'a été par négligence, que ie ne vous ay pas pressé depuis si long temps à me rendre Justice à cest Égard. Nos troubles ont esté cause de ce grand silence dans lequel je suis demeuré. Le malheureux et le funeste Édict de réuocation de celuy de Nantes est venu; Notre Église, se flattant de ses grands priuiléges et des prérogatiues qu'elle auoit par dessus toutes les autres du Royaume, m'enuoya au Roy pour les luy représenter. Je m'acquittay de ma commission; du moins, m'estant addressé d'abord à Monsieur de Louuois, 4) il me dit qu'il ne me conseilloit pas de me présenter au Roy sans sçauoir auparauant s'il l'agréeroit; qu'il seroit à craindre pour moy que ma présence ne l'anima; il me promit de luy dire que j'estois à Fontainebleau et de luy faire le détail des raisons que ie lui auois attaqué. J'allay le lendemain chez Mr. de Louuois pour apprendre la réponse que le Roy auoit fait. Il me dit que c'estoit vne résolution prise, qu'il n'auroit plus d'Exercise de notre Religion dans le Royaume. Je le priay de faire ensorte près du Roy, que nos bonnes raisons seruissent au moins à nous exempter du fourragement des gens de guerre et
de la license des troupes, ausquels toutes les autres Eglises du Royaume auoient esté exposées; et luy dis que dans l'Espérance que i'auois qu'on nous accorderoit cette grâce, je luy donnois des cahiers contenant plusieurs demendes tendentes à ce qu'on fît des règlements sur la manière auec laquelle nous aurions à viure et à nous conduire à l'auenir. Il porta mes mémoires au Roy, et à son retour me dit qu'il me donnoit la parole du Roy et la sienne propre, que l'on ne nous enuoyeroit point de troupes, et qu'on ne nous inquiéteroit pas; que pour mes autres demendes on me les accordoit aussy. On nous permettoit par Exemple d'enterrer nos morts à l'ordinaire, de nous aller marier à Sarbrik etc. le demenday qu'afin de pouuoir faire voir à notre assemblée, que je m'estois acquitté de ma commission, on mit ces réponses sur mes cahiers à la marge de mes demendes. Il me répondit, qu'auant que je sois à Metz notre assemblée seroit assurée de la parole du Roy et de la sienne, et ainsi qu'elle verroit l'ErTect de ma commission. Il me dit que je pouuois retourner et assurer notre peuple et que je pouuois ne pas faire plus de frais à ceux qui m'auoient enuoyé. Je retournay à Paris, j'escriuis à nos gens de Metz tout ce qui s'estoit dit et fait, et leur demanday leurs auis. Ils me répondirent, que l'Intendant estoit venu par ordre de la Cour de Nancy à Metz, qu'il auoit fait assembler tous les chefs de famille et qu'il leur auoit dit, qu'encore que le Roy eût assuré leur député de ce qu'il auoit à leur dire, néantmoins il luy auoit donné ordre de les faire assembler tous et de leur donner toutes les assurances qu'il pourroit du dessain du Roy qui estoit de les laisser viure paisiblement, et de ne les point exposer à la licence des troupes. Il leur fit
mesme lecture de la lettre qui contenoit cest ordre et cette promesse; qu'ainsi ie pouuois reuenir. Je retournay à Metz incessament après cette lettre reçue. Je n'y fus pas plutôt de retour, qu'il y eut décret de prise de corps contre moy, de mesme que contre tous les pères qui auoient leurs enfants hors du Royaume. Plusieurs se laissèrent emprisonner, mais moy ie crû qu'il valoit mieux me cacher. Je me suis tenu clos et couuert pendant plus de deux mois. Enfin j'ay, grâces à Dieu, trouué le moyen d'échapper et de sortir du Royaume. J'ay tousiours cru qu'il ne falloit pas se fier à toutes les belles promesses que l'on nous auoit fait, et ie l'ay tousiours dit à tous mes amis. L'Euénement n'a que trop iustifié que j'auois raison. Mon père s'estoit malheureusement retiré à Hanau 5) dont le comte est luthérien, fort jeune et gouuerné par des conseillers papistes et luthériens, fort peu touchés de notre misère: Le peuple l'y auoit rétenu auec beaucoup d'empressement. L'amitié et l'estime que ce peuple luy a témoigné, luy a attiré la ialousie des deux autres Ministres françois, lesquels, quoy que l'vn soit beau frère et l'autre neueux, l'ont traité de la manière du monde la plus cruelle et la plus indigne, Mon père, ne pouuant se résoudre à l'âge de soixante et dix ans d'entreprendre d'autres voyages, souffroit tout, auec bien de la douleur pourtant, et me cachoit ses chagrins de peur que ie ne le pressasse à quitter; mais enfin, ces gens là ayant fait éclater leur rage et luy ayant suscité des procez, mesme ayant eu le front de l'accuser deuant le peuple de n'estre pas de la religion, ie le sollicitay tant, que je le disposay à venir en ce pays cy. Nous crûmes que par notre départ nous mettrions fin à toutes ces hargnes, mais ces gens là
iram atque animos a crimine sumpserunt : ils ont poursuiui mon père partout et l'ont accusé dans toutes les Cours où ils ont cru qu'il pourroit aller. Mais, grâces à Dieu, leurs Calomnies ne nous ont fait aucun tort. S. A. E. de Brandenbourg a eu la bonté de nous receuoir plus fauorablement que nous n'eussions jamais osé espérer. Il a établi mon Père Ministre à Berlin, il m'a donné la charge de Juge des François dans la mesme ville et a enuoyé mon cadet 6) à Francfort sur l'Oder acheuer ses Estudes à ses despens. Voilà, Monsieur, tous les chemins fascheux où nous auons passé, pour paruenir à lestât heureux dans lequel nous sommes à présent par la grâce de Dieu.
Vous rende tant de seruices importants et agréables au public, que ie crois qu'il n'y a personne qui ne doiue vous offrir les siens et chercher auec empressement les occasions de vous en rendre. Outre ce deuoir commun, l'honneur que vous m'aué fait autres fois, l'amitié que vous aué tousiours témoigné à mon père, et la reconnoissance que je dois auoir de ces deux grandes faueurs m'obligent à estre absolument à Vous, et à Vous en assurer. Si Vous souhaitté d'auoir ou de sçauoir quelque chose de ce pays cy, faite moy la grâce, Monsieur, de me donner commission de vous l'enuoyer ou de vous le faire sçauoir. Mon père prend la liberté de Vous demender vos nouuelles de la Répub. des lettres de chaque mois, les lettres pastor. de Monsieur Jurieu, ?) celles de Monsieur Basnage 8) et toutes les pièces curieuses que vous donnés tous les iours au public. Je vous prie de les enuoyer par les voitures ordinaires, par terre ou par eau, à Mr. Mesmin, Marchand à Hambourg. Ce sera luy qui aura le soin de satisfaire au payement du prix. Voilà vne prière qu'il
n'est guère séant de faire à vn homme occupé comme vous l'esté; mais pardonné luy, Monsieur: l'enuie qu'il a de les voir et l'impossibilité qu'il y a de les auoir d'unne autre manière, luy font commettre cette incongruité là. Permettez moy, s'il vous plaît, Monsieur, d'assurer icy Monsieur Jurieu de la grande vénération que j'ay pour luy, et Monsieur Basnage (de qui i'ay l'honneur d'estre connu) de mes très humbles respects. Je suis auec vne très profonde soumission,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant seruiteur
A Berlin ce 8/l8 Décembre 1686.
Monsieur,
J'ai reçu la lettre que vous m'auez fait l'honneur de m'écrire, et celle qui est adressée à S. E. Monsieur le Comte de D'hona;1) j'espère que Vous approuuerez que ie ne la luy rende que lors que votre Dictionaire sera arriué et que ie la luy présenteray de votre part. A mon égard, Monsieur, je suis si persuadé de votre amitié et de votre équité que je ne suis dans aucune inquiétude sur ce que vous me marquez estre dans les Additions au mot Ferry. 2) Je vous prie très humblement et très instamment d'estre persuadé que je ne me suis chagriné que contre celuy qui vous a enuoyé les mémoires sur lesquels vous auez fait l'article, auec lequel pourtant je me suis très bien réconcilié moyennant
vn petit Eclaircissement, et que, s'il m'est arriué de dire à cette occasion des choses ou des mots qui vous ayent déplu, j'en suis très marry et tâcheray, comme je vous l'ay dit et écrit, de réparer cela dans le premier ouvrage que je feray. Je l'aurois desià fait si j'auois eu le temps de trauailler, mais mes employs m'occupent si fort qu'à peine ais ie le loisir de faire aucun proiet. Je n'ay pu songer à aucun ouurage qui soit de longue haleine, mais pour me diuertir et me délasser quelquefois, j'ay entrepris de traduire les Eloges des hommes illustres de l'histoire de Mr. de Thou, d'y faire des Additions comme Mr. Teissier en a *) fait aux Eloges des hommes sçauants. J'écris au Mr. Leers pour sçavoir de luy s'il voudra bien auoir à faire auec moy pour cela. Je suis surpris que Mr. le Duchat 4} ne vous ayt point donné de ses nouuelles luy même. J'ay si peu de rancune contre luy que je me suis employé de mon mieux à l'établir, et que j'ay obtenu qu'il soit vn de mes conseillers assesseurs en la Justice supérieure de tous les François qui sont dans les Etats, et dont je suis le Chef. Je le verray mardy prochain au siège, et ie luy feray des reproches de son silence. J'attens votre dictionnaire, que i'ay demendé à Monsieur Leers et ie me fais vne grande joye de le voir. Honorez moy touiours, ie vous en supplie, de vos bonnes grâces, et soyez persuadé que ie suis d'vne manière qui est au dessus de toute expression,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant seruiteur