‹ Choix de la correspondance inédite de Pierre Baye, 1670-1706Chapitre 22 sur 77 · ANISSON · texte numérisé non relu

ANISSON

(Janvier 1686).

Je ne puis me dispenser d'interrompre vos importantes occupations pour un moment, ni de rompre le

silence dans lequel j'ay résolu d'honorer vostre mérite, pour vous prier de recevoir avec vostre bonté ordinaire un exemplaire de la continuation de mon ouvrage. Ce sont les jugemens des Sçavans sur les principaux ouvrages des Poètes'), en cinq volumes, que j'ay prié Mr. Dezallier de vous faire tenir par la première commodité. Mais comme elle ne sera jamais aussi promte que je le souhaiterois, je vous demande excuse par avance d'un retardement que j'appréhende si fort, auquel je pourray d'autant moins remédier, que je m'en vais à la campagne pour tout le temps des vacations. Vous verrez à la teste de l'ouvrage un assez grand Discours divisé en deux parties, mais j'espère que vous n'en serez pas surpris, lors que vous considérés qu'il m'a fallu répondre à certaines Gens qui avoient bien souhaité me nuire en plus d'une manière. Quoique de trois ou quatre pièces de vers que quelques Mécontens avoient faits contre moy il n'y ait eu que l'Asinus in Parnasso2) qui ait esté imprimé, j'ay cru néantmoins qu'il estoit bon de parler des autres, dont la plus considérable est l'épigramme de Mr. Ménage, qui l'a fait imprimer à la fin de la nouvelle édition de ses Poésies, si le bruit commun ne nous trompe. Il vous paroîtra mesme que le Discours est pour la plus grande partie composé contre luy, parce que non seulement Mr. Ménage a excité Mr. Valois *) à faire son épigramme contre mon livre sans l'avoir vu, et dont il a témoigné du déplaisir depuis, et les jésuites mesmes à composer les leurs, sans en excepter le P. Commire4); mais qu'il a encore inventé le Bajuletus, dérivé de Bajulus^), sur quoy roulent tous ces vers, hors l'Asinus in Parnasso que vous avez peutestre vu

et qui est un songe de 65 vers ïambes Latins. Les autres, qui n'ont pas vu le jour, ne sont que de petites Épigrammes qui sont tombées dans leur naissance, et qu'on m'a toujours conseillé de négliger sans les relever, sans en excepter mesme l'Asinus in Parnasso, qui n'a pas laissé de faire assez de confusion à son Auteur, comme on aura pu vous le dire, non obstant le beauté de quelques uns de ses vers. Aussi est ce plustost pour me divertir des Poètes, que pour témoigner mon ressentiment aux jésuites et à Mr. Ménage, que j'ay composé la plus grande partie de mon Discours préliminaire, et pour faire voir que je me soucie peu d'une Nation qui se croit si formidable à tout le monde. Je me suis trouvé d'ailleurs soutenu et encouragé par les divers témoignages que je n'ay pas osé espérer et que j'ay pourtant receus de diverses personnes de mérite, soit de Robe, soit d'Épée, de la Ville, de la Cour, des Provinces et des pays étrangers mesme, et nommément de Mr. de Montausier, de Mr. Huet, de cinq ou six des premiers Prélats du Royaume, de Mr. Spanheim, de Mr. Racine, de Mr. Despréaux, de Messrs de l'Académie de Caen, de quelques Sçavans de Rouen, de Dijon, de Lyon, de Grenoble, de Montpellier, de Tours, d'Orléans, des Bénédictins, des Chanoines Réguliers, de quelques jésuites mesme secrètement; j'ajouteray de Messrs de Rome (où je n'attendois autre chose que l'honneur d'estre mis à l'Index), et particulièrement du Cardinal Ottobon, du Card. d'Estrées et de Mr. Slusius6). Mais quelque vanité que m'aient donnée tant de témoignages avantageux, ils m'ont toujours paru peu de chose auprès de ceux dont il vous a plu m'honorer en diverses ren-

contres, et pour les quels je ne puis vous témoigner avec combien de reconnoissance et de respect je suis,

Monsieur, Vostre très humble et très obéissant Serviteur

J'ay ordre de Mr. l'Avocat Général?) de vous faire souvenir de la disposition où il est de vous rendre service en toute rencontre, et de Mr. son fils de vous présenter ses civilitez.

Il y a long temps que je ne suis plus surpris de trouver en vous tant de modestie avec tant de capacité, mais je ne puis rien diminuer de l'admiration qu'elle me donne, et je ne sçaurois vous dissimuler que j'en suis de plus en plus édifié. Ce qui m'afflige et qui me fait honte, est de voir qu'un si bel exemple soit si fort au dessus de ma portée. Car encore que je sçache un peu me faire justice sur mon ignorance universelle et sur les fautes dont mes écrits sont remplis, j'ay toutes les peines du monde à domter la vanité qui m'empêche de les avouer à la face de l'univers, comme j'y suis obligé, et de remercier en public ceux qui me les reprochent publiquement. C'est ainsi que sont bâtis ceux qui n'ont ni vertu ni science. Mais quand on est également vertueux et sçavant, on pense, on agit et on parle comme vous faites, quelque part qu'on ait à l'infaillibilité et quelque sujet que l'on ait de parler autrement. Vous connoissant donc égale-

ment vertueux et sçavant, comme j'ay l'honneur de vous connoître, je m'étonne que vous vous serviez à mon égard de votre modestie pour me faire des reproches que j'eusse voulu vous épargner, sur ce que vous avez pu dire du sentiment de Mr. Descartes touchant l'Ame des Bêtes1). J'avoue bien le vol que j'ay fait de vos paroles à la page 51 du r tome de la vie du Philosophe, mais c'a été pour m'exprimer plus noblement contre ses Adversaires que j'ay emprunté vos termes. Vous deviez bien plustost vous reconnoître à la Page 537 du 2d tome, avec le Public, à qui je rends témoignage de ce que je vous dois.

J'ay conjecturé sur le petit mot que vous dites de la Dévotion à la Ste Vierge2), que l'exemplaire du livre que je vous en avois envoie, il y a plus d'un an, pourroit bien avoir été égaré. Vn mot d'éclaircissement que j'ay eu là dessus avec Mr. Janisson, qui avoit eu la bonté de s'en charger, n'a fait que me confirmer dans mon soupçon, et il paroît qu'un voiage qu'il fit l'année passée à Bourdeaux en Guienne, dans le mesme temps, aura pu donner lieu, par son absence, à la négligence de ceux à qui il avoit confié l'exemplaire pour vous le faire tenir. Je ne prétens pas que vous ôtiez du temps que vous devez au grand ouvrage de votre Dictionnaire, pour le donner à la lecture de ce petit livre, car si le Public venoit à sçavoir que je luy eusse fait un tel vol, il me feroit peut estre lapider. Mais si le hazard vous faisoit tomber sur la page 197 et sur la 129, vous trouveriez que les mille ans de retardemens que Mr. de Beauval me fait attribuer à la feste de l'Assomption, ne tombent que sur celle de la Conception; et comme l'ouvrage de Mr. de Beauval sera toujours lu beaucoup plus que mon petit livre,

les Mécontens ne demanderont pas mieux que de me condamner sur le témoignage d'un si sçavant homme. Si j'avois à être condamné, je voudrois que ce fust de vous, par ce que l'opinion que j'ay de l'équité de vos jugemens, mesme dans les choses qui font matière de séparation entre les deux communions, me fourniroit un sujet suffisant de consolation, et que votre censure seroit pour moy une instruction fort utile.

Je n'ay pas osé abandonner le Ms. que j'ay fait de la vie de Riches), à Mr. Leérs, non obstant la sollicitation de M. Janisson, par ce que les Jésuites ont eu vent que j'avois travaillé à cet ouvrage, et qu'ils m'ont fait faire des menaces terribles, si l'on voioit jamais la vie de Richer, de quelque part qu'elle pust venir. En effect ils y sont fort intéressez, aussi bien que la Cour de Rome, celle de France en Minorite, les Ministres d'Etat, et le Conseil, les Cardinaux du Perron, de Retz, de Bonzi, de Bérulle, de la Rochefoucaut et de Richelieu, le clergé de France en général et plusieurs Evesques en particulier, la Sorbonne et toute la Faculté de Paris, les Prêtres de l'Oratoire, et beaucoup de Messieurs du Parlement, outre la personne de l'Archevesque de Rouen, François de Harlay, et celles du Père et du frère de Mr. l'Archevesque de Paris d'aujourdhuy. Car aiant reconnu sur la vue de mes originaux, qu'on ne pourroit servir la vérité comme elle le mérite, et rendre en mesme temps l'ouvrage propre à l'impression, j'ay mieux aimé renoncer à l'espérance de toute impression que de manquer de fidélité. Je vous prie, Monsieur, que tout cet article concernant Richer demeure entièrement étouffé et comme non dit entre vous et moy.

J'ay fait une histoire des Démeslez de Boniface VIII avec Philippes le Bel*), que j'aurois pu donner à Mr. Leérs au lieu de l'autre, si ses affaires et mon départ pour la Campagne nous avoient laissé plus de loisir de nous voir.

J'aurois pu faire imprimer ici cet Esté un Ecrit de la soumission et de l'obéissance que nous devons à nos Directeurs et Supérieurs Ecclésiastiques *>), si Messieurs les Censeurs royaux, nommez par M. le Chancelier, n'avoient voulu me faire retrancher deux chapitres importans, le ir: Que la sentence du Pasteur n'est pas à craindre quand elle est injuste; le 2d: Que l'autorité d'un Directeur spirituel n'est ni absolue ni arbitraire, et que le gouvernement des Supérieurs Ecclésiastiques doit dépendre de la bonne volonté de leurs Inférieurs. On a trouvé cela un peu trop libre et un peu trop hors de saison; et par ce qu'il y avoit dans mon écrit un trop grand enchaînement de ces deux chapitres avec ce que j'avois dit de la soumission aveugle dans les autres, il vaudra peut estre mieux ne rien publier que de faire paroître un ouvrage estropié par un si grand retranchement. Vous voiez, Monsieur, avec combien de naïveté je vous raconte mes bagatelles; prenez la, je vous prie, comme une marque de la confiance que j'ay en votre bonté, et de l'estime et du respect avec lequel je suis,

Monsieur,

Votre très humble et très obéissant serviteur

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