‹ Choix de la correspondance inédite de Pierre Baye, 1670-1706Chapitre 32 sur 77 · CHAPPUZEAU · texte numérisé non relu

CHAPPUZEAU

Nous sommes, malheureusement pour moy, si éloignés l'vn de l'autre, Monsieur, et depuis quelques années les Postes sont devenues si incommodes, que ie noserois prendre la liberté de vous escrire aussi souuent que ie le souhaitterois: c'est cette seule raison, qui est cause que ie n'ay pas encore répondu à la lettre, que vous me fistes l'honneur de m'écrire il y a quelques mois, et mesme que ie ne vous ai pas témoigné plustost le sensible déplaisir que m'a causé la mort de Monsr vostre Frère1). Je suis persuadé, Monsieur, que vous me faittes la faueur de me regarder comme vn homme, qui s'intéresse très-particulièrement en tout ce qui peut vous toucher; mais d'ailleurs i'auois tant d'estime pour l'honnesteté et mille autres bonnes qualités du poure Défunt, que ie ne sçaurois vous exprimer, combien i'ai esté sensible à la perte que nous en auons faitte. le n'entreprendrai pas, Monsieur, de rien dire ici pour vostre consolation, parce que ie sçai que vous sçauez envisager ces sortes de malheur de la manière qu'ils doivent estre regardés; vous me permettrés donc plustost de vous parler de vos ouurages, et de vous remercier particulièrement du beau présent que vous m'avez enuoié, aussi bien qu'à Madame De Windsor 2) et à Mr. Tronchin ?), à qui i'ai remis vostre Paquet. Made De Windsor vous en fait sans doute ses complimens dans la lettre que ie vous enuoie de sa part. Vous la trouuerés, Monsieur, de vielle datte; et

la vérité est qu'il y a long temps, qu'elle m'a esté remise entre les mains, mais i'ai creu qu'il valloit mieux la ioindre avec celle-ci pour en charger nos Marchands de Francfort, que de l'enuoier par la Poste. Quoy qu'il en soit, Monsieur, i'ai leu vos Pensées diuerses sur les Comètes auec vne incomparable satisfaction; et comme le plaisir, que m'a donné cette seconde lecture, a esté plus grand que celuy que i'auois receu de la première, ie me prépare à les lire vne troisième fois, estant persuadé que i'y découurirai touiours de nouuelles beautés, l'y ai sur tout admiré l'étendue de sçauoir que vous y faittes paroistre, aussi bien que la viuacité de vostre expression et cette agréable variété de choses que vous y faittes venir auec tant d'adresse. Après cela, Monsieur, ne fériés vous pas vn tort irréparable au Public, si vous vous confirmiés dans la résolution que vous dittes que vous avés prise de n'estre plus Autheur? l'espère que la gloire, que vous vous estes acquise de ce costé-là, et vostre humeur naturellement bienfaisante vous feront changer d'auis. Ne dittes pas, ie vous prie, que vous auez besoin d'étudier pour vous mesme; on est content de ce que vous aués de sçauoir, et il est vn peu iuste, ce me semble, que vous faciès céder vostre intérest particulier au désir vniuersel de toutes les personnes, qui ont veu et la Traitté des Comètes et la Critique généralle. L'aueu que vous m'aués fait, sur ce dernier liure, m'a donné vne ioie inconceuable: ie ne pense pas d'en auoir iamais leu, qui m'ait donné plus de plaisir et plus d'admiration toute ensemble; ainsi ie suis raui qu'il soit parti de la plume d'vn de mes meilleurs Amis. l'en attens auec vne extraordinaire

impatience la dernière édition, que ie n'ai point encore veu. Mais on m'a dit, Monsieur, que vous auiés fait vne espèce de Journal sçauant depuis quelques mois; si cela est, i'espère que nos Marchands nous l'apporteront à leur retour.

J'ai leu L'Esprit de Mr. Arnaud 4) auec beaucoup de satisfaction: i'y ai appris bien des choses qui n'estoient pas venues à ma connoissance, et ie ne suis pas fasché de voir battre quelques fois les Jansénistes, aussi bien que les Jésuites. Mais i'y trouve vn peu trop de chaleur, et mesme vn peu trop de liberté contre les Puissances. On nous promet les Préiugés légitimes 5) de Mr. Jurieu contre l'église Romaine. Je suis bien aise qu'vn aussi habile homme trauaille à cela; ie croiois pourtant qu'il en auoit assez dit dans sa seconde partie contre Mr. Maimbourg, mais il faut qu'il ait encore des choses nouuelles à dire. Vous aurez veu, Monsieur, vn petit démon de liure, où il est incessamment attaqué, qui est intitulé Le Protestant Pacifique 6); faittes moy sçauoir, ie vous prie, s'il n'y fera aucune réponse, et qui passe pour l'Autheur de cet ouurage; i'en soupçonne Mr. Aubert de Versé.

Le cours de Mr. Régis, dont vous me parliés, Monsieur, est assurément vn bon ouurage, et Mr. Leers, à mon auis, n'y perdra rien; car, encore que ce qu'il y a de nouueau ne soit pas grand chose, cependant, comme c'est vn cours complet, et qui est escrit auec beaucoup de netteté, il sera recherché. Je serai aussi bien aise de voir ensemble toutes les oeuures du Père Malebranche: c'est vn Autheur, que i'estime infiniment en bien des choses; mais en d'autres, et sur tout en ce qui regarde la Métaphysique, ie le trouue souuent trop subtil.

Je ne vous parle pas, Monsieur, des affaires de Mr. Leers auec Mr. Dufour; vous n'aurés que trop sceu par Mr. Léonard Chouet, que tout est désolé. Faittes moy touiours la grâce de m'aimer, et de croire que ie suis parfaittement, Monsieur, votre très-humble seruiteur

R. CHOUET

Le 29 Aoust 1684.

Vous aurés sans doute, Monsieur, receu la Paquet, que ie fis addresser par mon Frère à Mons. Desbordes pour vous, il y a près de deux mois. Je me donnai l'honneur de vous escrire particulièrement pour vous faire l'Histoire de cette lumière, qui paroît depuis deux ou trois ans sur l'Horizon, ou le soir ou le matin; parce qu'il me sembloit que cette matière n'estoit pas indigne de vos nouuelles. Monsr. Cassini1) escriuit, il y a dix où douze iours, à Monsr. Fatio, pour luy donner auis qu'estant sur le point de mettre au iour vn Traitté sur ce suiet là plus ample que celuy qu'il fit insérer dans vn des journaux de Paris 1683, il luy feroit plaisir de luy faire part de ce qu'il auoit médité de nouueau sur ce Phénomène. Monsr. Fatio luy enuoia donc la semaine passée ses Obseruations, auec diuerses Réflexions, qui expliquent amplement son Hypothèse, en rendant Mr. Cassini le Maistre absolu de cela, ou pour le supprimer, ou pour le faire imprimer, soit le tout, soit quelque partie. Nous verrons ce qui en arriuera.

Cependant, Monsieur, ie suis dans vne très-grande impatience de voir la suite de vos Nouuelles; tout ce qui en a paru iusques ici par deçà ne va que iusques à la fin de Juillet. Elles vous déliurent de mon costé (et vous deués mettre cela au rang des auantages que vous en tirés) de plusieurs questions importunes, que ie ne manquerois pas de vous faire sur diuers liures nouveaux. Car, comme ie m'attens à en voir vostre iugement dans La Rép. des Lettres, ie crois que ie ne dois pas vous attaquer, comme ie ferois sans cela. Je ne sçai si le chagrin qu'a l'Abbé de la Roque2) de voir le succès de votre ouurage, n'est point encore allé iusques à vous: Monsr. Fatio en a senti vn petit contre-coup, car cet Autheur, aiant sçeu par vn de mes Amis, à qui ie l'auois escrit, que ie vous auois enuoié le gros de ses pensées sur le Phénomène lumineux, il l'en gronde, comme si Mr. Fatio luy auoit fait grand tort. Je crains, Monsieur, cependant, que vous ne soies accablé par la foule de tous les Autheurs, et bons et mauuais; car on commence à croire qu'on n'a qu'à estre placé dans vos Nouuelles pour voir sa réputation establie. Vn jeune Médecin de cette ville, nommé Mr Beddeuole *), m'a dit qu'il auoit remis à Mr. Minutoli certains Essais d 'Anatomie qu'il a composés, pour vous les enuoier, afin que vous prissiez la peine de les faire imprimer et de les mettre par conséquent dans quelqu'vn de vos Mois, et comme il sçait que i'ai l'honneur d'estre de vos Amis, il m'est venu solliciter dappuier d'vne de mes lettres la prière de Mr, Minutoli. Mais, Monsieur, vous en ferés tout ce qu'il vous plaira; ie n'ai pas assez veu TOuurage pour vous en dire mon sentiment, et I'Autheur me paroît

encore bien jeune. Il vaudroit mieux, à mon auis, vous entretenir du Tremblement de Terre, qui se fit en Suisse il y a près d'vn mois; mais, comme il n'a esté accompagné d'aucune circonstance fort extraordinaire, ie ne pense pas qu'il mérite qu'on en face part au Public.

J'ai leu ces iours passés Les Caluinistes conuaincus de schisme que Mr. Nicole «) a fait à la sollicitation de l'Archevesque de Paris. Ce liure me paroît l'effort d'vne grande méditation ; il ne fera pourtant pas à mon auis vn effect considérable. En mon particulier, il me persuade peu, et ce grand titre de schismatiques , dont ces Messrs nous honorent perpétuellement, ne m'en fait pas plus de peur. Je commence la lecture des chicanes de Mr. Arnaud et du P. Malebranche 5) sur les vraies et les fausses idées: ie n'ai peu la faire plustost, parce que iusques ici ie n'auois peu voir les Traittés du Premier. Nous auons eu ces iours ici le déplaisir de voir démolir dans nostre voisinage les deux seuls Temples, qui restoient dans le païs de Gex 6); et mesme l'Intendant de Bourgongne, qui a fait cette exécution, en a fait fermer vn, qui est celuy de Mouin, qui appartenoit à Messrs de Genèue, sous prétexte qu'il est enclaué dans le Balliage de Gex. Il est fort à craindre que nous n'en aions aucune raison; et les conséquences mesmes en sont très-dangereuses pour l'auenir. La maison de Dona, qui se souvient de vous auec beaucoup de plaisir, a esté dans la ioie pendant plusieurs iours, par le mariage de Mademoiselle Louise auec vn jeune comte de Dona son cousin 7), qui est parfaitement honneste homme. Madame de Windsor m'a chargé aussi de vous faire ses complimens; et moy,

Monsieur, ie vous prie très-humblement de croire que ie suis touiours plus que personne,

Monsieur,

Votre très-humble et très-obéissant seruiteur

CHOUET

A Genève le 25. Mars 1685.

Je croirois mal répondre à l'amitié, dont vous m'honores, Monsieur, si ie laissois partir nos Marchands pour Francfort sans vous assurer de la continuation de mes très-humbles seruices, et mesme sans vous faire part du changement, qui est arrivé dans ma condition depuis deux mois. On m'a tiré, Monsieur, comme malgré moy, de l'Académie, pour me donner vn Emploi Politique et pour me faire Conseiller d'Estat. Il est vrai qu'après la triste réuolution qui vient d'arriuer en France, nostre Auditoire de Philosophie se réduisoit à rien; ce qui me faisoit appréhender, auec quelques autres raisons, que ie ne receusse quelques dégoûts dans ma charge. Cela est peut-estre la grande cause de ce que ie ne me suis pas encore repenti du changement; mais, Monsieur, ie m'en repentirois, s'il diminuoit le moins du monde les sentimens, que vous avés eu iusques ici pour moy: ie vous en demande la continuation de tout mon coeur.

La chaire de Philosophie se dispute ici vigoureusement: il y a trois Prétendans, qui sont Messrs. Sarrazin

et Léger, Ministres, et Mr. Beddeuole, Médecin. Il y a beaucoup d'apparence que le second l'emportera; et ce sera auec vne entière iustice: la différence qu'il y a entre luy et ses concurrens est très-sensible. Je crois, Monsieur, que vous n'en serés pas fasché; car ie sçai que vous avés de l'estime pour luy et qu'il est de vos Amis.

Si vous avés quelque habitude auec Monsr. Le Gendre, ci-deuant Ministre de Rouen, faittes moy la grâce de luy demander, si la Réponse, que ie me donnai l'honneur de luy faire il y a quelque temps, est venue iusques à luy. A tout éuénement, ie vous prie, Monsieur, de luy dire que nous auons ici dans nostre ville vne des Filles de feu Monsr. De la Roque t); mais que l'autre et Madelle. leur Mère ont eu le malheur d'estre arrestées à Lyon, où elles sont encore Prisonnières: voila à peu près ce que ie luy en escriuis, et les choses sont encore en cet estat-là [?]*).

Vous verres bien tost en vos quartiers le célèbre Docteur Burnet 4), auec Mr. Fatio de Duilliers, dont ie vous ai parlé autres fois; ils doiuent partir d'ici ensemble dans un mois. Je suis,

Monsieur,

Vostre très- humble et très -obéissant seruiteur

CHOUET

A Genèue, le 10. de Mars 1686.

*) Déchirure.

Je me suis acquitté iusques ici, le mieux qu'il m'a esté possible, de la commission que vous m'aués fait la faueur de me donner. Mais ie ne suis pas pour cela content de moy, parce que ie n'ai pas trouué d'occasion, telle que ie souhaitterois, pour faire voir à Messrs. Le Gendre le pouuoir qu'vne recommandation comme la vostre a auprès de moy, et le désir que i'aurois de rendre seruice à des gens comme Eux. On ne peut pas voir, Monsieur, deux jeunes hommes plus honnestes. Mais ils sont extrêmement à plaindre dans leur embarras: ils n'ont pas esté plus tost dans ce païs, que Monsr. leur Père les a persécuté pour en sortir et pour l'aller ioindre à Rouen. Monsr. Le Résident de France, qui est en cela son Agent et vn des hommes du monde des plus persuasifs, continue encore ses sollicitations plus que iamais. Il est vrai que Monsr. Tronchin fait aussi de son costé ce qu'il peut pour les raffermir. Chascun de ces deux Messrs. les tient à son tour: le second détruit presque tousiours ce que le premier auoit édifié; mais enfin ie crains tousiours vn peu l'éuénement, quoy que i'espère beaucoup de leur piété et de leur sagesse. On voit bien, Monsieur; qu'ils ont receu leurs Principes de Morale d'vne habile main; aussi me paroissent-ils extrêmement sensibles aux obligations qu'ils vous ont. Je ne les vois iamais, Monsieur, que ie ne m'entretienne auec Eux de vous, et que ie ne leur témoigne combien ie m'estime heureux d'auoir vn Ami de vostre mérite. Mes complimens, ie vous en prie, à nostre bon Ami Monsr. De Hautecourt1). Et permettes, Monsieur, que ie finisse en vous priant d'auoir soin de vostre santé et de considérer que quel-

ques vtiles que vos ouurages soient au Public, vous luy rendrés vn seruice encore plus important en modérant vostre trauail et ménageant vostre Personne.

Je suis, Monsieur, Vostre très-humble et trèsobéissant seruiteur

CHOUET

Le 22 Xbre [1686].

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