‹ Choix de la correspondance inédite de Pierre Baye, 1670-1706Chapitre 33 sur 77 · V. [En · texte numérisé non relu

V. [En

Monsieur,

J'ai appris auec vn sensible déplaisir le jugement, que vos Persécuteurs ont obtenu contre vous1); car ie crois que vous estes persuadé de la part que ie prens et que ie prendrai tousiours, en tout ce qui peut vous concerner. le ne me serois iamais attendu qu'on vous eût attaqué sur vostre Traitté des Comètes, surtout après vn silence de dix ou douze ans; mais la vangeance emploie tout, lors qu'il est question de se satisfaire. Ce qui console vos Amis, Monsieur, c'est de voir que vous prenés la chose en homme d'esprit, et d'vne manière parfaittement digne de vous; iusques là qu'on m'assure, que cela ne vous empesche point de trauailler tranquillement à l'impression de vostre Dictionaire Critique, sans négliger pourtant vostre iustification, car on m'a aiousté que vous aviés donné au Public vne petite Apologie du Liure des Comètes, et mesme que vous en auiés ioint vn Exemplaire pour moy à ceux que vous enuoiés ici à quelques autres de vos Amis. Je vous suis infiniment obligé, Monsieur, de cette nouuelle marque de vostre souuenir; mais ie souhaitte fort de n'auoir pas le mesme malheur dans cette occasion, que i'ai eu lors qu'il a esté question de

l'Essai de vostre Dictionaire et de diuers autres de vos Ouurages, que vos auiés eu la bonté de m'enuoier depuis quelque temps, mais qui ne sont point venus iusques à moy. Si vous auiés pris la peine de me faire sçauoir ceux, à qui vous les auiés remis, ou à qui vous les auiés addressés, ie vous assure, Monsieur, que ie n'aurois point manqué de leur intenter vn gros procès, pour les obliger à la restitution; tant i'estime toutes les productions qui partent de vostre plume.

Au reste, puis que vos Ennemis, Monsieur, ont trouué à propos de vous attaquer sur vos Pensées des Comètes, il y a de l'apparence qu'ils vous laisseront à l'auenir en repos sur l'Auis aux Réfugiés 2). A la bonne heure! i'en suis raui, particulièrement après auoir veu, comme la Multitude parmi Nous a regardé ce poure liure. Car pour moy, ie vous auoue que ie l'ai regardé auec d'autres yeux, et qu'en demeurant dans la supposition, qu'il a esté fait par vn Autheur de nostre Religion, i'ai tousjours conceu qu'il auoit peu estre fait fort innocemment et dans vn très bon dessein. l'ai creu que cet Autheur estoit vn homme équitable et sans passion, qui voioit auec déplaisir les fautes que les nostres auoient souuent faittes et les excès aux quels se sont portés la plus part de Nos Réfugiés depuis leur malheur; qu'il vouloit les leur faire remarquer, afin qu'ils s'en corrigeassent; que pour le faire plus viuement, il auoit trouué à propos de prendre le personnage d'vn Catholique; et que pour donner à ce[ci]*) plus de vraisemblance, il faisoit débiter à ce prétendu Catholique certaines choses manifestement fausses et calomnieuses, mais dans le

*) Déchirure.

dessein de réfuter le tout dans vn Ouurage Apologétique, qui auroit suiui. Si la chose est ainsi que ie me la suis imaginée, il me semble qu'il n'y a rien là de fort criminel; mais il faut auouer que la plus part des Théologiens sont des gens bien dangereux, et qu'on est bien malheureux quand on tombetentre leurs mains. Je vous prie, Monsieur, de m'honorer tousjours de vostre Amitié, et de croire que ie suis plus que personne

Votre très-humble et très-obéissant seruiteur

CHOUET

De la Haye ce . . . May 1684.

Je vous rends très humbles grâces, Monsieur, de toutes les peines que vous prenez pour mon frère. Non seulement moy, mais toute nostre famille ressentira viuement tout ce que vous voudrez bien faire pour luy. Et il n'y a aucun de nous, qui pour vous témoigner la sincérité de sa reconnoissance, n'embrasse auec joye toutes les occasions où il s'agira de vous en donner des marques.

le luy représentay, le plus doucement qu'il m'a été possible, le tort qu'il se faisoit en perdant vne grande partie de son tems, et auec ces deux garçons dont vous me parlez, et dans la lecture qu'il fait des livres de bagatelle. Je luy ay reconnu cette enuie de lire les Romans et toutes les sottises de cette nature.

J'en ay vsé enuers luy à cet égard, pendant le tems qu'il a demeuré chez moy, comme mon père en vsa autrefois au mien sur le sujet du jeu. C'est à dire que je luy ay lâché la bride là dessus, afin qu'il se soulage de ces sortes de livres. Je suis cependant bien marry, que mon stratagème n'ait pas produit en luy le mesme effet qu'il produisit en moy. Je feray de mon côté tout ce que je pourray pour le changer; ayez la bonté du vostre, de luy représenter le tort que cela luy fera, s'il continue, et j'espère qu'on fera quelques progrez dans son esprit. Il a besoin de surueillans et de gens qui le picquent sans cesse, ainsy je l'estime bien heureux d'estre sous vos yeux et sous vostre main. Je ne souhaiterois pas, qu'il fist de voyages fréquens, ni icy, ni ailleurs. J'aurois mesme abrégé celuy cy, n etoit qu'on a eu besoin de son corps pour luy faire vn habit, et pour voir si cet habit luy va bien. Ayez donc la bonté de l'empescher d'en- faire, le plus qu'il se pourra. Vous auez raison de dire qu'il est fort satisfait de vostre pension. Il l'est en effet, et encore plus de vous, Monsieur, dont les manières douces et honnestes l'ont gagné entièrement. Je le confirmeray de plus en plus dans ces sentimens, parceque je désire, qu'en cela il épouse les miens.

Je ne sçay, si nostre illustre ami vous a répondu; il me dit, lors que je luy rendis vostre lettre, qu'il le feroit.

J'oublioy de vous dire, que mon frère a vne démangeaison continuelle d'acheter des livres. Marquez luy seulement ceux qui luy sont nécessaires; ayez mesme la bonté d'en faire vn petit billet, lors qu'il leur en faudra; et en me l'envoyant, je les acheteray.

Car autrement ce seroit tous les jours à payer des parties de libraire, ce qui n'est pas agréable.

Je suis dans vne grande impatience de voir vostre journal. Dèz que je l'auray, je ne manqueray pas de l'envoyer à Paris, parce que je suis assuré que je feray vn sensible plaisir à mon père1), n'y ayant personne qui estime plus ce qui sort de vostre plume, que luy. Il me parle dans sa dernière lettre du liure de mr. Jur[ieu] contre Maimbourg, d'une manière que je ne sçaurois m'empêcher de vous transcrire mot à mot ce qu'il m'en dit. »Je lis pour la 2de fois la réponse de M. J. à M., et j'en suis charmé. Je n'ay jamais vu ni tant d'esprit ni tant de bon sens ni tant de sçauoir et de lecture. C'est vn des beaux ouurages qui se soit fait il y a bien longtems, vn ouurage qui ne mourra jamais, car c'est vn vray original pour estre mis dans les Bibliothèques et pour y auoir recours en tems et lieu. Nos Églises luy ont vne infinie obligation de cette apologie, et si tout le monde en connoissoit le prix comme moy, on luy en feroit des remercimens publics et éternels. « Je suis, Mon cher Monsieur, très sincèrement vostre etc.

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