‹ Choix de la correspondance inédite de Pierre Baye, 1670-1706Chapitre 35 sur 77 · DES MARETS · texte numérisé non relu

DES MARETS

De Noortwyck ce 22 de Janvier 1696.

Monsieur, Dans le paquet ci joint vous pourrez voir, d'vne même perspective et sans perdre de tems les dattes des vocations adressées à feu mon Père à Lauzanne et à Leyde. Et parce que vous me parlez de ma vocation au pays de Hesse, vous trouverez de rang, sans peine et sans déplier aucun papier, ma première vocation à Groningue, en suitte celle de Cassel, de Boleduc, de Delft, enfin celle de Leyde, que j'excusay honêtement.

Ne croyez pas, Monsieur, que je désire que vous me marquiez dans vos Fastes, autrement que comme fils d'un Père que vous trouvez bon d'y graver; mais j'ay voulu seulement vous faire voir, et à vous seul vnâ fideliâ par tout le cours de ma vie, que si vous me faites l'honeur de m'aimer, je n'en suis pas tout à fait indigne. J'ay ajouté exprez vne lettre singulière de feu mon oncle à feu mon Père, qui sert à vous prouver, que si j'ay quitté le Barreau pour la Chaire, ce n'a pas été pour n'avoir pas eu espérance d'y réussir, mais seulement parce que Dieu m'avoit tourné le coeur du bon côté

J'espère de renvoyer dans trois semaines le même Batelier qui a porté ce paquet chez Mons. Leers, pour

HENRI DESMARETS 2 I 7

savoir de luy, quand il pourra me le rapporter. C'est le Bathelier ordinaire de Noortwyck à Rotterdam, homme affidé.

Monsieur,

A mon retour d'vne visite à la campagne, j'ay trouvé celle dont il vous a plû de m'honorer, qui m'apprend que votre Esprit inquiet1) menasse de remuer contre votre Dictionnaire. J'ay peine à croire qu'il aille au delà de la menace, parce que, comme vous l'avez placé assez souvent dans vne juste perspective, s'il lève le Casque, les moins pénétrans jugeront, qu'il pèche contre le 3e commandement, et que tout le feu de son zèle ne va qu'à la vengeance de ses propres intérêts. Au reste, mon cher Monsieur, vous vous expliquez si sagement sur la conduite que vous avez gardée dans la déduction des différentes matières que vous traittez, soit purement philosophiques, soit Historiques, ou vous avez cru devoir répandre quelque fois quelques grains de sel, pour les rendre de meilleur goût à vos Lecteurs, en réservant par tout à la parole de Dieu son autorité et la vénération qui luy est deue, que je prétens garder précieusement votre dernière lettre et en faire bouclier envers ceux de mes amis, qui voudroyent vous condamner sur l'étiquette du sac. Soyez seur, mon cher Monsieur, que je m'employeray à ceci de toutes mes forces et que j'y joindray par tout celles de mes amis, sur lesquels je puis avoir quelque ascendant. Tenez vous, s'il vous plaît, dans votre retraitte et dans le silence, sans songer encor à préparer aucun exorcisme contre aucune sorte d'Esprits.

218 l'abbé de ville

Ce sera le vray moyen de justifier à toute la terre votre modération et la mauvaise humeur de ceux qui voudront vous attaquer. En tout cas, vous n'avez pas moins de courage pour dire ce que Brutus dit, comme vous savez, à son Esprit inquiet qui le menassoit la veille de la bataille: Videbimus Philippis. Conservez moy, s'il vous plaît, l'honeur de votre sainte amitié, et croyez que je suis très sincèrement,

Monsieur,

Votre très humble et très obéissant serviteur

Page 1