‹ Choix de la correspondance inédite de Pierre Baye, 1670-1706Chapitre 37 sur 77 · JEAN D'OULES · texte numérisé non relu

JEAN D'OULES

A la Haye ce mardy 9 d'octobre 1696.

Voicy le passage de Mr. de St. Euremont1), dont nous parlâmes hyer. Vous le trouuerés dans la p. 29. du 4. tome. »Un diable de philosophe m'auoit tellement embrouillé la ceruelle de premiers parens, de pomme, de serpent, de paradis terrestre et de chérubins, que j'estois sur le point de rien croire. Le Diable m'emporte, si je croyois rien. Depuis ce tems là je me ferois crucifier pour la religion. Ce n'est pas que j'y voye plus de raison. Au contraire, moins que

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jamais: mais, je ne saurois que vous dire, je me ferois pourtant crucifier, sans sauoir pourquoy.«

Tant mieux; ce ne sont point des mouvemens humains, cela vient de Dieu, dit le Théologien (je croy que ces derniers [sic] paroles que je viens décrire, ne sont pas de Mr. de St. Euremont, mais de moy; vous le pourrés vérifier, si vous en aués enuie, car je n'ay plus en mon pouuoir les deux volumes de ses ouurages, que j'ay leus depuis assés long tems et que j'ay rendus à celuy qui me les auoit prestes.) »Point de raison, c'est la vraye religion cela; point de raison. Que Dieu vous a fait vne belle grâce! estote sicut infantes, soyés comme des enfans. Les enfans ont encore leur innocence; et pourquoy? par ce qu'ils n'ont point de raison. Beau pauperes spiritu, bien hevreux sont les pauures d'Esprit. Ils ne pèchent point; la raison est, qu'ils n'ont point de raison. Point de raison, je ne saurois que vous dire, je ne say pourquoy. Les beaux mots! ils deuroyent estre écrits en lettre d'or. Ce n'est pas que j'y voye plus de raison; au contraire, moins que jamais. En vérité, cela est diuin pour ceux qui ont goût des choses du Ciel. Point de raison. Que Dieu vous a fait une belle grâce !«

Je ne say, mon cher Monsieur, ce que vous ferés de ce méchant passage, qui semble fait exprès contre la théologie fanatique de Mr. J[urieu]; mais tout tel qu'il est, je vous l'enuoye. Qu'on inuectiue tant qu'on voudra contre la raison, il faut enfin, malgré qu'on en ait, reuenir à elle, quand ce ne seroit que pour reconnoître qu'il est juste et raisonnable de se défier d'elle et de s'en rapporter à la réuélation. Au moins en cela faut il reconnoître qu'elle porte un jugement, toute déprimée qu'elle est depuis la faute de nostre premier

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père. Autrement tout est renuersé, et s'il falloit encore se défier de ce jugement qu'elle fait: qu'il faut se défier d'elle et s'en rapporter à autruy, — il n'y auroit plus aucun fondement de croire, et nous deurions vivre dans le plus affreux de tous les pyrrhonismes, et corne des homes et corne des bestes. De sorte, Monsieur, que tout bien considéré, il semble que la dernière analyse de la foy et le dernier fondement sur lequel elle repose, c'est la raison, qui nous dicte très justement et très raisonnablement, comme tous les Chrétiens l'auouent, qu'il ne faut point s'en rapporter à elle en matière des loix diuines, mais à Dieu qui nous parle dans sa parole. Elle fait encore dauantage, cette raison. Car comme nous n'auons point une connoissance, que Dieu nous ait en effet parlé dans un tel liure, il faut que la raison nous l'apprenne, et qu'elle nous montre que ce liure est en effet digne de Dieu, qu'il porte des caractères qui démontrent inuinciblement son origine céleste, et, en un mot, qu'il nous fasse voir cette origine céleste par telles preuues qu'on voudra, soit extérieures, soit intérieures, prises des miracles qui ont autorisé cette doctrine, ou de la considération de la doctrine mesme, pourueu que ces preuues soyent bonnes.

Ainsi, voilà déjà deux bons offices que nous rend la raison pour établir nostre foy. L'un est, qu'elle nous montre que Dieu est infaillible, comme estant l'estre souuerainement parfait, et que par conséquent il est très raisonnable de lui soumettre toutes nos lumières [?]*) et cette mesme raison, qui renonce elle mesme à la jurisdiction pour reconnoître vniquement

*) Déchirure.

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celle de Dieu. L'autre est, qu'elle nous fait toucher au doit, par manière de dire, la révélation de Dieu, et nous la fait distinguer, par des caractères indubitables, de toutes les autres réuélations prétendues diuines.

Il m'importe peu de sauoir, quels moyens de conuiction elle employé pour cela, pourueu que ces moyens soyent bons et receuables, et au dessus de toute exception.

Voicy encore pour le moins un 3e office que la raison nous doit rendre dans cette affaire; c'est que, comme la réuélation est susceptible de diuers sens en beaucoup d'endroits très importans, il faut que la raison nous conduise au véritable, à cause que la réuélation ne s'explique pas toujours suffisamment elle mesme, et que le sens qui est mauuais y règne quelquefois à l'égard des plus importans articles, plus que le véritable. Ce sont les trois premiers pas que la raison nous fait faire pour arriuer à la foy, sans lesquels nous n'y arriuerions jamais.

Mais de quoy m'aduise je d'écrire icy à celuy que je reconnoîtray toujours pour mon maistre, quand je viurois autant que Métusalem et que j'étudierois toujours! C'est un artifice innocent, dont je me sers pour auoir le plaisir de m'entretenir un peu plus de tems auec lui, et que je say qu'il me pardonnera aisément. Je suis toujours le plus fidèle et le plus attaché de ses amis et de ses seruiteurs.

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