Xbris
Non, mon très cher Monsieur, Je ne sçavois rien du tout de ce que vous me mandez'). Je n'ay de commerce en Hollande qu'avecque vous, le Patron2) et mes parens; et comme ces derniers ne sont point gens de Lettres et que nostre Ami estoit malade et que vous ne m'aviez rien escrit, il eût fallu estre plus que devin pour sçavoir ce qui s'est passé à la fin d'Octobre. J'en suis, je vous asseure, dans une douleur inexprimable; car je vous estime et vous ayme au dernier poinct et voudrois rachepter d'une partie de mon sang cette cruelle avanture. Je sçais, que vous avez assez de sagesse pour supporter avecque magnanimité vostre malheur; mais il vous expose aux caquets de tout le monde et à la joye d'Orkius; et c'est plus qu'il ne faut pour moy, pour ne pouvoir estre en repos. Je m'imaginois que vous estiez paisible possesseur de vostre gloire, que vous goustiez tous les fruits de vos travaux et que, dans l'attente de vostre excellent Livre *), on n'estoit occupé dans la Rép. des Lettres qu'à faire des voeux pour vostre santé. Et voilà des je ne sçay qui, qui viennent vous troubler dans vos desseins si honnestes, si louables, si instructifs, et qui vous jetteront, peut estre, dans un dégoust à vous faire quitter une si glorieuse entreprise. Vous m'asseurez pourtant bien que non. Mais j'ay peur, mon très cher Monsieur, que l'indignation ne face en vous ce que la trop grande sensibilité fait dans les autres, et comme j'ayme beaucoup, je ne crains pas petitement. Cependant, si vous persistez dans la sagesse ou, comme vous parlez, dans l'indolence, je suis persuadé, mon très cher Monsieur, et le coeur me le dit, que vous vien-
drez à bout de vos Ennemis et que vous rentrerez dans vostre charge. On ne trouvera jamais d'homme qui vous approche, bien loin de vous égaler, et on sera contraint de vous remettre. Je le souhaite de tout mon coeur et suis toujours tout et uniquement à Vous.
J'escris au Patron. Nous verrons un peu ce qui en sera.
Ce 18. Nov.
[1694, Septembre.]
C'est un homme d'esprit et fort sçavant que Mr. De Laroque; cependant, mon cher Monsieur, j'ay bien peur que l'amitié ne luy ait falsifié les yeux en ma faveur et ne m'ait preste des agrémens que je n'auray jamais'). Franchement, je me connois un peu; et si je ne suis un Calomniateur de moy mesme, je suis du moins un assez rigide estimateur. Je sçay, que mon Ouvrage n'est pas indigne de Louanges; mais je ne croy pas qu'il en mérite de fort grandes. Quoy qu'il en soit, j'ay de l'obligation à Mr. de Laroque des bons sentimens qu'il a de moy, et le supplie de me continuer son amitié. Je luy baise très humblement les mains. Je ne manqueray pas de faire les vostres à Mr. de Marsilly, dès que je luy escriray, ce qui sera aux premiers jours, et les luy aurois faits, quand bien vous ne m'en auriez pas adverti; hœc talia continental' bonœ fidei judiciis, et prœstanda sunt etiam citra convenuenem.
Je ne sçay ce que c'est que les Journaux de Mr. Chauvin2). On n'en a point veu encore icy, et vraisemblablement on n'en verra point. Nos trois Libraires sont terriblement saouls des Nouveautez qu'on leur envoyé, et dont ils n'ont aucun débit.
Ils pestent et jurent d'une grand force, et contre Autheurs et contre Imprimeurs et contre Libraires; et si Dieu n'a pitié d'eux (ce qu'il y a assez d'apparence qu'il ne fera pas, car il n'est aujourd'huy que le Dieu des Armées), ils s'en vont quitter le mestier, brusler leurs Livres et bombarder le Parnasse. 11 y en eut qui me dit l'autre jour, dans son patois, qu'il fer oit le diable à quatre, qu'il dévirgineroit les Muses et qu'il dépudiqueroit Apollon. 0 pudorf ô scelus! ô labes!
Je croy avoir veu la Lettre de Bussi sur les adversitez^). Elle m'a fait souvenir du vers d'Homère "fffMov xijç âçEtriç etc. 4). Je suis bien aise de vostre Père de l'Oratoire *); mais je vous admire de me dire qu'il gouste fort vostre conseil pour Angleterre. C'est à quoy buttent tous ces Explorateurs. Ils ne sortent de chez eux que pour aller jouir de la liberté de cette bienheureuse Isle, où les belles Lettres sont sur le thrône; et quand ils paroissent balancer, c'est qu'ils ont peur qu'on ne les devine. — Adieu, mon cher Monsieur. Aymez moy toujours, puis que je suis si fort à Vous.
Ce 22.
[Fin de 1695.]
J'estoys sur le poinct de vous escrire ce que vous me dites de la nouvelle Année, où nous allons entrer. Puissiez vous, mon cher Monsieur, l'avoir belle et bonne, heureuse et tranquille, pleine de gloire et d'honneur, comme vous le méritez et selon mes voeux. Il ne vous arrivera jamais tant de biens, que je ne vous en souhaite toujours davantage, et que je n'intéresse tous les jours le Ciel par des prières à vous faire largesse de ses faveurs, au delà de ce qu'on a encore veu entre les Hommes.
Dî tibi se tribuant cum Consule semper Amicos; Non potuit votum plenius esse meum.
Ce seroit, à dire vray, la plus grande de mes joyes, si je vous revoyois encore comme vous avez esté, et si vostre Magistrat pouvoit, à la fin, se rendre une bonne fois à la Raison. Mais il faut prendre patience. Ce que nous ne croyons encore que dans les préparatifs de l'Advenir, est possible sur le poinct de se monstrer, et vos Ennemis, qui vous ont insulté si barbarement et si vilainement, sont possible à la veille de reconnoistre vostre Innocence. Je l'espère plus que jamais; et quoy que je n'en sçache pas trop bien la raison, je ne laisse pas de l'espérer. Je croy que Dieu, pour l'honneur de sa Providence, se doibt à soy mesme un aussi grand exemple que celuy de vostre Justification, et qu'après vous avoir laissé si longtemps en proye à la Calomnie, il faut qu'aux yeux de toute l'Europe il vous tire de l'opprobre, pour couronner vostre Patience, pour vous faire satisfaction de son
Espreuve, pour s'acquitter envers nostre Piété. Tous, tant que nous sommes de vos Amis, mon cher Monsieur, avons espéré ce que je vous dis, et c'est pour cela, que nous n'en aurons point la honte ni la confusion. Et quoniam Res est Sacra Miser'), et qu'ainsi vous appartenez à Dieu de plus près qu'auparavant, nous ne doutons point qu'en vostre faveur il ne fasse paroistre sa puissance, et qu'il ne vous rende à vous mesme avecque toute l'usure de l'Amour:
Sœpe venit magno foenore tardus Amor2).
0, que n'en puis je dès demain apprendre la nouvelle! Assem jam paravi; pararem Evangelium. — Adieu, mon cher Monsieur. Je suis toujours vostre très humble et très passionné Serviteur
DU RONDEL
J'ay receu vostre Lettre touchant le Dictionaire de de Fabro-Cellarius^), et vous en remercie très humblement, et encore plus de la nouvelle de la centième page de vostre Grand Oeuvre. Mais d'où vient, que vous ne m'avez pas envoyé la page de l'article d'Epicure ou de quelque autre article, comme je vous en avois tant prié?
[Printemps de 1696.]
Vous souviendroit il, mon cher Monsieur, de vostre Journal d'Avril 1685, pag. 425, où vous dites: qu'il ne resteroit plus qu'à mettre en question si
les Passages de Mr. Du Rondel, rapportez dans les Nouvelles d'Octob. p. 291, prouvent bien ce qu'il prétend.
C'est ce qui me feit alors travailler sur ces misérables palimpsestes'), dont je vous ay parlé. Il y a bien dixsept pages quarto, petite lettre; mais comme elles sont entièrement moisies et rongées par les souris en plusieurs endroits, voicy tout ce que j'en ay pu tirer de raisonable. Si cela vous peut servir à Pereira2), tant mieux; sinon vous le bruslerez. Je n'ay jamais pu desbrouiller ni deviner ce que je disoit sur les passages de Sénèque; et d'escrire de nouveau sur ce sujet là, c'est de quoy je me trouve incapable.
Adieu, mon cher Monsieur. Toujours tout à Vous. Vostre Lettre à Mr. le Comte de Rekem a esté donnée à Madame de Tilly. Je vous remercie de vostre dernière. Elle me comble d'honneur et de joye; mais il en eust fallu oster le mot de Savantissime. Franchement je ne le mérite point.
Vos Typothètes sont des villains, de vous harceller comme ils font. Si j'estois de vous, je les planterois là; car ce ne sont que des Avares, des Ais/rokerdes >), des Carcinomes 4), en un mot pus et venenum.
[Été de 1696].
Vous estonnez vous d'un tel manège? Le Zélandois,) ne seroit pas Caloyer autrement. Je ne sçay ce qu'il faut à cette race d'hommes; mais il est rare de les voir agir avecque franchise. Tout bien compté,
je croy que nostre homme y perdra plus que moy. Ainsi, mon cher Monsieur, me voilà plus que consolé.
Je serois surpris de ce que vous me dites de Mr. Tollius2), si Platon ne mavoit appris que Personne ne meurt Impie, quand sur tout on a le loisir de mourir. Mr. Tollius estoit sçavant homme, bon Poète et bon Orateur, et qui auroit paru avec éclat dans le Monde, s'il n'eust voulu se mesler que d'une chose. L'ambition l'a poussé dans toutes les Disciplines; et comme par sa fortune et par son humeur il n'y pouvoit faire que des Courses impétueuses, il n'en est pas revenu avec des Despouilles Opimes; il s'est affoibli en s'estendant. La Chymie, je croy, l'a gasté. C'est dommage. Il avoit de très beaux talens. Je souhaite que les Caloyers l'ayent mené où ils n'iront jamais.
Je ne sçay que vous dire de Bussy Rabutin^). Mr. Des Préaux me rabroua si fort, une fois que je louois cet homme là, que depuis ce temps là je n'ay osé lire ses ouvrages. Sur vostre parole, je hazarderay une aprèsdisnée; et si je m'en trouve bien, je continueray, et vous en remercieray; car vous estes un vray Tarpa*). Témoin ce que vous m'avez dit du Jésuite Historien d'Angleterre 5), lequel est un brave homme.
Qù en estes vous, à cette heure, dans vostre excellent Ouvrage? Avez vous transigé avec vos Muses, et avez vous adjousté la grande Journée à tant de veilles et de travaux? Je le souhaite de tout mon coeur. Adieu, mon cher Monsieur. Tout à Vous. Tout à Vous. Tout à Vous.
Je plains Mr. de la Roque6), et vous supplie, si faire se peut, de l'asseurer de mes amitiez.
[Fin de 1696?]
Ce que vous m'avez dit, mon cher Monsieur m'est arrivé. L'odeur de la chaux de ma cheminée s'est enfin exhalée entièrement, et je puis respirer dans ma chambre, tout comme par le passé. Cependant il m'en a cousté bon pour rentrer dans mon premier estât; car la Gelée dernière, à qui jay cette obligation là, a failli à me geler dans toutes les formes, aussi bien qu'elle fait à ce pauvre marchand qui arriva roide mort chez luy. Je vois bien que ce qu'a dit Q. Curce est vray: Nunquàm simpliciter indulget Fortuna: car elle ne m'a pas plustost fait une faveur, qu'il semble qu'elle s'en repente par quelque calamité, qu'elle ne manque jamais de m'envoyer; de sorte que ma Vie est une Tragicomédie de je ne sçay combien d'Actes estranges, dont le moindre seroit capable d'estrapader la sagesse d'Épictète. Non que je sois plus sage que ce Bonhomme; mais le mespris que je fais de moy et la nonchalance où je me mets, ne manquent jamais de me mener où ce Stoïcien arrivoit par la Raison. Pourveu que j'échape toujours comme dernièrement, hazard à tout.
Jay toujours quelqu'un de vos Ouvrages entre les mains, et les trouve toujours très beaux, très sensez et très bien escrits. Il y eut pourtant quelque chose qui m'arresta l'autre jour dans vos Pensées Diverses1). Je creus y voir une espèce de contradiction entre ce que vous avancez p. 334 de ce Livre et ce que vous escrivez p. 1274 de vostre Dictionnaire. Quelque Hibernois pourroit bien vous entreprendre là dessus; car à proscrire, comme vous faites, toute Réalité dans l'Appa-
rence, il se trouvera que vous pourriez bien n'avoir rien escrit de Diogène, et que je ne l'aurois point leu.
Je ne sçay pourquoy ni Moréri ni Vous, mon cher Monsieur, n'avez point parlé d'un certain Othryadès2), dont Plutarque fait mention dans ses Parallèles. C'estoit assurément un vaillant homme, et dont la valeur debvroit estre incontestable, bien qu'il y ait eu force gens partagez sur son avanture. On en a dit bien des choses, et il n'est pas jusqu'à moy qui n'en ay dit ma râtelée. Si par hazard (ce seroit un terrible hazard) vous vouliez voir ma petite Réflexion, je tâcheray de la décrire.
Nous voicy au déclin de l'Année, durant la quelle vostre Vertu a esté exercée en mille façons, et rien ne l'a pu esbransler. Dieu veuille que la prochaine vous soit plus douce, et que j'aye moins de sujet d'admirer la grandeur de vostre courage. Soyez heureux de tout poinct, et je le seray par réflexion; car je ne sépareray jamais mon interest d'avec le vostre. C'est Balzac qui dit cecy à Chapelain 5); et je croy pouvoir vous le dire, parce que je suis, autant que mon Héros envers son Ami, vostre très humble et très passionné Serviteur.
DU RONDEL
Tous vos Amis vous baisent les mains et vous souhaitent toutes prospéritez, sur tout le Docteur Barthélémy et Monsieur Hermès.
Vous disiez, mon très cher Monsieur, à la p. 434 ') : Que pour convaincre un Honneste Homme on n'a qu'à lu y monstrer qu'il combat l'Expérience, et dans la p. 1275 vous vous mocquez de Diogène, vous le traitez de Sophiste, et vous dites que c'estoit par système que cet Philosophes de l'Antiquité croyoient que l'Existence du Mouvement n'estoit que mentale. J'ay toujours oui dire, et mesme au Païs de la Chicane, que ce qui n'existoit que per Mentem, n'existoit point à parte Rei, et par conséquent ne pouvoit avoir aucune Apparence, parce que l'Apparence est du nombre des Choses Sensibles et dont on peut faire Expérience. De sorte qu'en vous déclarant contre l'Apparence, il se trouvera toujours que vous pourriez bien n'avoir point escrit la p. 434, non plus que la p. 1275, et que je ne les aurois pas leues, parce qu'il n'y a que les yeux qui pourroient nous en convaincre, chose que vous rejettez entièrement sans une sauvegarde métaphysique. Au reste, j'ay dit, ce me semble, que c'estoit une espèce de contradiction; et comme c'est de la plus petite et de la plus déliée, il la faut laisser aux Hibernois.
Je suis bien fasché de vostre »très inquiet quiétisme*, car je sçay par expérience ce que c'est du Rhume. Au bout de trois Ans que je fus icy, j'en fus attaqué d'une grand force. Je n'y ay point trouvé d'autres remèdes que de me couvrir beaucoup le col et la teste. A l'heure que je vous escris, j'ay cinq bonnets, et quand il fait plus froid, j'en ay jusqu'à sept; et avecque tout cela, je ne croy pas que mes
sept bonnets vaudront jamais les trois grosses Calotes de Balzac2), car la laine n'approche pas du cuir, sur tout quand il est fouré.
Comment est ce donc, qu'avec tant d'envelopes je pus estre gelé dernièrement? C'est, mon cher Monsieur, que je m'opiniastray à vouloir achever de lire un Livre, fenestres ouvertes, de peur d'estre estoufé de la fumée de la chandelle. Le froid me perça insensiblement, et à peu près comme au fils de Ravaud, ce fameux Inquisiteur de la Comté de Chiny, lequel ne put estre réchaufé sufisament en arrivant à Rheims. Jestois courbé de froid (frigore duplicatas); mais le feu de houille, qui est un feu prodigieux pour la chaleur, mais le vin, mais autre chose me feirent rentrer dans la Vie le plus gentiment du monde. Je suis bien aise d'y estre, puis que je pourray encor, de fois à autres, me promener sur nos Montagnes avec quelqu'un de vos petits Livres dans la Poche.
Je suis presque toujours tout seul; et si ce n'estoit un peu de courage (car ce n'est ni Philosophie ni Sagesse), je me serois laissé mourir il y a long temps.
C'est ce que voulut faire d'Ablancourts), et si on en croit le Ménagiana, il ne le feit point bien du tout; au moins il me semble l'avoir leu comme je le dis.
Tous ces Messieurs, dont vous me parlez dans vostre Lettre, vous remercient très respectueusement de l'honneur de vostre souvenir, et sont, comme moy, vos très humbles Serviteurs.
Othryadès est un peu trop long et encore trop mal ajusté, pour paroistre devant un homme comme Vous.
Je vous supplie très humblement d'asseurer de mes respects Mr. Basnage et Mr. de Marsilly. Adieu, mon très cher Monsieur.
Ce } 1 Décemb.
[Commencement de 1697.]
C'est assez vous laisser en repos, mon cher Monsieur; je recommenceray, s'il vous plaist, à vous escrire. Aussi bien sens je trop de déchet à mon fait, quand je ne m'entretiens point avecque vous. Je ne sçauray jamais vous le dire; mais il est certain que dès que j'ay receu une de vos Lettres, je me trouve plus honneste homme de moitié qu'auparavant, et je m'apperçois quelque air de cette noble fierté que l'on sent à la lecture des bons Ouvrages. Mais possible qu'après le Dictionaire vous entreprendrez quelque chose d'aussi grande conséquence, et je seray forcé de me taire encore. J'en serois certes bien fasché; mais il faudroit vous laisser faire, puis que ce seroit pour le Public que vous travailleriez, et que je serois moy mesme tout des premiers à profiter de vos Livres. Cependant vous pourriez mettre quelque intervalle. Vous sçavez ce qui a esté dit d'un homme à peu près basti comme Vous, qui estoit toujours en colère contre le repos: Strenuum hominem et nunquàm cessantem! Sed tempus saluti suce tantâ jam partâ gloriâ parcere; et sans préjudicier à vos desseins, vous pourriez vous reposer quelques années.
Vsibus edocto si quidquam credis Amico, Vive tibi (du moins quelque année) et longé nomina
magna fuge1).
Ces nomina magna, c'est la grande réputation qui vous attend au sortir de chez Leers:
Scena manet dotes grandis, Amice, tuas.
Vous allez estre accablé de Louanges, d'Éloges, de Panégyriques, de Remercimens etc., et je ne sçay où vous vous fourerez pour toutes les Lettres qu'on va vous escrire Consolez vous en pourtant: peu de personnes ont ce malheur.
Mais dites moy un peu, vous qui parlez de Brutus Politique2) et de tant d'autres Livres inconnus à nous autres Sçavans de Campagne, si dans vostre Dictionaire vous n'auriez point parlé du Zundavastaw?*) Un Ecclésiastique de grand mérite, et dont le Libraire de Lessart a pu vous parler, me le demanda l'autre jour. Il y auroit effectivement bien de belles choses à dire sur l'antiquité de cette Bible des Indes. Mais comme on n'a guères de connoissance de la librairie de ces Païs là, et que vous n'y avez aucune habitude, non plus que vos Amis, j'ay bien peur que vous n'en ayez pas dit un mot. Je vous baise très humblement les mains et suis toujours vostre etc.
Mes baisemains au Patron.
Nostre Illustre et nouvel Ami') ne sçait rien du Zundavastaw que ce que vous en dites dans vostre
Dictionaire de Furetière; et comme il m'en parloit, il y a desjà du temps, je luy dis et vous le dis à cette heure, mon cher Monsieur, que c'estoit Herbert2) qui dans son Voyage nous avoit appris, icy en Europe, ce que Ion en pensoit aux Indes. Avanthier, je remarquoy à la Bibliothèque, que Mr. Huet insiste assez sur l'Autheur de ce Livre. Il croit que c'est Zoroastre; mais comme il est persuadé qu'il y a eu plusieurs personnes de ce nom, je vois bien que servit hypothesi, quand il ne veut pas que ce soit du vieux Zoroastre; car il se trouveroit un Livre creu descendu du Ciel avant les avantures du Mont Sinaï. Prenez la peine, 51 tanti est, de lire la Démonstration Evangélique5) et le Voyage de Herbert et quantité d'Autheurs Arabes que vous entendez, je m'asseure, comme Y Adieu sias*).
Nostre mesme Ami, (car Mr. Le grand Doyen est entièrement vostre Ami, mais vostre Ami d'admiration et de vénération) Mr. Bonhomme, dis je, m'a révélé ce matin que Mr. de Reckem n'est plus Chanoine ni de Cologne ni de Saltsbourg, parce qu'il a servi avec un peu trop d'ardeur son Oncle le Cardinal de Furstemberg. Le comte ne laisse pas d'avoir certains revenus, qui luy font encore faire une belle figure à Rome.
Mr. Bonhomme a escrit sur son Agenda la congrégation de la Comtesse de Guastalla, et dès qu'il en aura appris quelque chose, vous le sçaurez. Il vous baise très humblement les mains et vous assure de ses respects.
Autantqu'il m'en peutsouvenir, c'est auXme des Loix^), que Platon dit ce que je vous escrivis l'autre jour. A la vérité, ce n'est pas en termes formels ; mais tout le monde, je dis tout le monde, l'interprète comme cela. Voicy
les paroles: w naï, veog h etc 0 adolescens , ju-
venis es etiàm; et sequens œtas efficiet, ut multa quœ n une sentis in adversa commutes. Differ igitur in id tempus judex de rébus maximis esse. Maximum autem est, quod nunc pro nihilo ducis, de Diis recté opinantem, Vitam recté instituere. C'estoit, comme vous voyez, ce qu'on disoit à un jeune homme qui régimboit contre la Théologie. Il me semble que Lipse l'entend comme je vous le marque icy; mais n'ayant escrit ce Passage que sur un Palimpseste, il m'est impossible que je vous puisse dire l'endroit. Mecredy après disné j'iray à la Bibliothèque, et s'il faut que Marcille Ficin l'entende autrement, je vous en escriray; sinon, point.
C'est la pauvre Didon qui parle du pouvoir des Dieux à l'article de la Mort:
DU longœ noctis, quorum jam numina nobis Mors instans majora facit; precor, inquit, adeste; Et placidi victos ardore admittite mânes, Mneœ conjux, Veneris nurus etc.
Et c'est au 8me de Silius Italicus, p. 136 de l'édition de Rapheleng6).
Je ne sçaurois vous rien dire de précis touchant les facultez du jeune homme de question; car ce n'a jamais esté mon naturel de m'imformer du bien d'autruy. Mais il est assez vraisemblable que le jeune homme n'a pas grand chose. Cela soit dit selon que vous me le mandez, sans en rien redire.
Je vous remercie très humblement du Poëme de Mr. Rollin?). C'est une des plus belles pièces que j'ay leues depuis longtemps.
Ce 1 3 Aoust.
JACQUES GARREL 405
JACQUES GARREL.
A Amsterdam ce 2ime Auril 1690.
Monsieur,
Je vous suis très obligé de l'auis que vous m'auez donné à l'égard de lettre du père Bergier. Je l'ay cherchée en ville, mais inutilement, peut estre que dans quelque temps ie pourrai la découvrir; si par hazard elle vous tomboit entre les mains, obligez moy de la retenir. J'ay parlé à Mr. Brassard '), qui m'a dit vous auoir escrit depuis quelques iours. Je me suis acquitté aussy de la commission que vous me donniez, de parler à Mr. Daspe2), qui m'a dit que la lettre de Mr. le Docteur Burnet 5) ne lui auoit pas esté rendue, et qu'on pourroit la rauoir si vous la souhaittiez.
Au reste, Monsieur, je ne doute pas que vous n'ayez leu vn petit liure qui a paru depuis quelques jours, intitulé Auis aux réfugiez*). On en fait beaucoup de cas, mais l'autheur déchire cruellement ceux à qui il addresse son escrit. Voudriez vous pas, Monsieur, vous donner la peine d'y répondre? vous en cognoissez le fort et le foible; ainsy, Monsieur, donnez y quelques heures pour terrasser cet ouurage, vous rendrez vn seruice signalé à toute la nation. Jaioutte à cella, Monsr. , que ma prière que ie vous fais sera sub pedibus , et inter nos vostre response là dessus, et ie vous prie de me croire auec attachement vostre très humble et très obéissant Serviteur
J. GARREL.
406 JEAN GRAVEROL
JEAN GRAVEROL
Monsieur,
On ne peut se résoudre qu'avec peine à vous écrire, parce q'on craint de vous faire perdre des momens que tout le monde a sujet de ménager. C'est ce qui a suspendu jusqu'icy les remercîmens que je vous doy pour l'honeur que vous m'avez fait dans vos nouvelles lettres. L'acueil que mon »Église Protestante justifiée par l'Église Romaine« a reçu du public, m'a esté moins sensible que l'aprobation que vous donnez à l'endroit de ce livre, que vous avez jugé digne de faire entrer dans le vôtre. Cet acueil a esté néanmoins si favorable, qu'il m'a esté impossible de trouver chez les libraires un seul exemplaire de ce petit ouvrage, pour porter avec moy dans cette heureuse et agréable retraite où la Providence de Dieu m'a conduit.
Si mon frère aîné ') estoit en estât de vous remercier de la manière honeste et obligeante dont vous avez parlé de luy dans un des derniers volumes des Nouvelles de la République des lettres, je ne doute pas, Monsieur, que vous n'eussiez reçu desjà des marques de sa reconnoissance. Mais, suivant les dernières lettres que j'ay reçues du Languedoc, la violence qu'on fait à sa Conscience le rend incapable, non seulement d'achever ses notes sur les lettres de Sadolet, qui n'ont point encore vu le jour, mais aussi d'en écrire luy même aux personnes qu'il honore le plus. Il n'avoit rien oublié pour se garentir de la cruelle nécessité où l'on a réduit une infinité de personnes. Il avoit tâché de se sauver sous l'habit d'un laquais. Ce moyen
JEAN GRAVEROL 407
n'ayant pas réussi, il s'estoit rendu marchand, vendeur d'estampes et de petits livrets. Quelque déguisé qu'il fût, on le reconnut dans quelcun des lieux écartez où il alloit vendre sa marchandise, en s'aprochant peu à peu des limites du Royaume. Il s'avisa d'un autre expédient, si grande estoit l'envie qu'il avoit de mettre au large sa Conscience! Vn jeune homme de ces Provinces, nommé Monsr. Tollius, devoit revenir dans son païs. Il le pria de souffrir qu'il l'acompaignât, comme s'il eût esté son gouverneur. Cette nouvelle métamorphose n'eut pas plus de succez que les deux autres. L'Église Romaine, qui vouloit, à quelque prix que ce fût, qu'il devînt sa proye, luy fit dresser tant de pièges, qu'il ne peut éviter de tomber entre ses mains. Les efforts des Prestres et des moines et de l'Evêque de Valence, le fameux orateur du clergé de France, le judicieux auteur de la harangue qui a tant fait de bruit dans le monde, ce nouveau Sinon qui par ses ruses fut cause de nos premiers malheurs; le noir cachot où il le fit ensevelir; les soldats dont on remplit sa maison; les grandes promesses qui luy furent faites; la peur qu'on luy donnoit de luy faire finir ses jours dans le fort de Bresson; la perte de son bien; la dispersion de toute sa famille, — tout cela ne fut pas capable de l'affaiblir. Il n'a pu se laisser gaigner qu'aux larmes de sa femme, qui le conjuroit d'avoir pitié d'elle, par l'enfant qu'elle estoit sur le point de mettre au monde et que ses grandes souffrances ont fait mourir dans ses entrailles. Il n'eut pas plutôt cédé à ce puissant stratagème que les ennemis de sa foy firent agir, qu'il se repentit de l'avoir fait. Dans peu de momens sa conscience se réveilla. Et pour réparer le tort qu'il luy avoit fait, il dit hautement
qu'il n'iroit jamais à la Messe. Vous savez, Monsieur, que nous ne sommes plus au temps de ceux qu'on appelloit libellatici2). Il faut assister au sacrifice, ou estre sacrifié au ressentiment de la plus cruelle de toutes les Religions. On a eu pourtant quelque indulgence pour mon frère; car on s'est contenté de le
reléguer à Carcassonne*)
Pardonnez, s'il vous plait, la longueur de ma lettre au plaisir que je me suis fait de m'entretenir avec vous. Je briguois depuis long temps l'occasion de vous faire connoître que je suis avec une très parfaite estime
Monsieur
Votre très humble et très obéissant Serviteur
J. GRAVEROL.
A Amsterdam le 9 de Février 1686.
Le 8 de l'année 1696.
Votre Lettre, Monsieur, selon la destinée ordinaire de toutes celles que vous m'écrivez, ne m'a été rendue qu'après 12 jours de date. Comme je ne laissois pas de travailler en l'attendant, je me suis formé sur le
*) Le reste de cette lettre, contenant l'éloge de Spon, le célèbre antiquaire, est imprimé (avec quelques légères modifications) dans les Nouvelles de la Rép. des Lettr., Févr. 1686, art. IX.
modèle que j'avois, autant que je l'ai pu; et j'avois déjà fait la Table de 30 feuilles lorsque j'ai reçu vos éclaircissemens sur mes doutes. J'en ai lu 20 autres depuis, où j'ai tâché d'entrer dans vostre pensée plus précisément que je n'avois fait auparavant. Cependant, comme je ne suis pas assuré d'avoir tout à fait bien rencontré (surtout ne pouvant être de votre avis en tout), je vous envoyerai à la première commodité la Table des dites 50 feuilles que j'ai lues, afin que vous preniez la peine de l'examiner et d'en corriger ou même effacer tout ce qui ne vous en plaira pas. Il me sera bien plus facile de juger de vos intentions par la correction de ce que j'ai fait, que par tout ce que vous me pourriez dire d'ailleurs. Je ne puis obtenir de moi d'être content que l'on fasse de votre Dictionnaire une Table aussi sèche que celle là sera. Et pardonnez moi, si je vous dis à mon tour, que vous jugez mal de la manière dont vos Lecteurs s'y prendront pour consulter votre Dictionnaire. Vous vous imaginez qu'ils liront d'abord ce gros Livre tout d'une suite, et qu'après cela ils n'auront recours à la table que pour se rafraîchir la mémoire des choses qu'ils auront déjà lues. Mais vous ne songez pas, que de 100 Lecteurs il n'y en aura tout au plus que 10 qui s'y prendront de la sorte, et que tous les autres commenceront par lire la Table, afin de n'ouvrir votre Dictionnaire que dans les endroits où ils croiront trouver quelque chose de curieux. Combien y en a-t-il, par exemple, qui, nullement excitez à lire ce que vous dites du Veau d'or1) par la matière dont il a été fait, le seroient infailliblement si la Table leur indiquoit quelques unes des autres choses curieuses que vous en raportez dans le corps du Livre? Aussi veux je bien
vous dire, qu'en vue de cela, j'ai un peu passé les bornes que vous me prescrivez, et que je continurai de même, à moins que vous ne vous y opposiez de nouveau, de quoi je jugerai par vos corrections. Au reste, vous n'avez pas bien compris ma pensée (ou je l'ai mal exprimée) sur l'article de David2) qui ne fut point reconnu par Saiil. Je n'ai pas prétendu, que ce ne fut là une difficulté à soudre, mais seulement que vous vous plaisiez trop à la faire valoir et à mettre l'Histoire profane en opposition à la Sainte. Au moins est ce ainsi que vos ennemis en jugeront, et vous devez penser que leur chef ne manquera pas de se servir de ces sortes d'endroits pour fortifier les préjugez qu'il veut donner de vous. En un mot, c'est, comme je vous l'ai déjà dit, votre manière de dire les choses, plutôt que les choses mêmes, qui me fait craindre pour vous. Par cette même raison, je voudrois encore que vous vous abstinssiez d'un certain air qui est répandu dans tout ce que vous dites, toutes les fois qu'il y a occasion de parler de galanterie et de cocuage. J'ai peur que cela fasse mal juger de votre coeur; et je suis assuré que tous ceux qui ne vous connoîtront pas, vous croiront tout autre que vous n'êtes. Cependant, songez que vous serez vous même quelque jour inséré dans les Dictionnaires Historiques. — Je ne vous parle icy que des choses que je trouve un peu à redire, selon la Liberté que vous m'en avez donnée, et nullement de celles qui me plaisent, qui me charment et que j'admire, parce qu'il m'en faudroit faire une liste beaucoup plus ample que ne sera la Table de tout le Livre. Ainsi, pour continuer à vous faire mes remarques sur le peu que j'ai lu, je trouve que votre stile est en plusieurs endroits un peu trop
négligé. Il me semble aussi, que vous avez très mal jugé de la Satire des femmes'), quand vous avez dit qu'elle est le chef-d'oeuvre de Boileau (page 463, A). Enfin j'ai trouvé une contradiction entre votre Texte et vos Remarques sur l'article de Monsr. Beverningk*). Vous dites dans le Texte (pag. 571): Il a toujours réussi dans ses négociations etc.; et dans les remarques, (pag. 572) où vous raportez l'Éloge qu'en a fait Mr. de Wicquefort, vous dites: S'il n'a pas réussi à Cologne etc. Or n'avoir pas réussi à Cologne, c'est n'avoir pas toujours réussi. Il ne faut pas dire que je presse trop le mot de toujours. Votre intention est, qu'on le prenne à la rigueur, puis que vous en faites la matière d'un éloge singulier. Il ne faut pas, que j'oublie de vous donner encore un avis pour votre Préface (car c'est là qu'il faudra renvoyer tout ce que vous aurez ou à excuser, ou à justifier). C'est que dans l'article de Berne 5) (page 539) vous faites une espèce d'apologie de ce que vous parlez de cet Homme; et après cela, vous dites que vous faites cette apologie vne fois pour toutes. Or, comme ce seroit une espèce de miracle si votre Lecteur tomboit justement sur cet endroit pour y trouver l'apologie de ces sortes d'articles, il me semble que cet avertissement seroit bien mieux placé dans une préface que tout le monde lit, que dans les endroits où vous le donnez.
Je ne puis m'empêcher de vous remercier de l'Honneur que vous avez fait à L'Apologie pour les vrais Tolérans*) et à son auteur, de les avoir citez dans votre Dictionnaire et les avoir écrits, par conséquent, sur le Bronze: exegisti monumentum œre perennius6). Mais j'aurois envie de vous quereller de l'excuse que vous me faites d'avoir critiqué la petite
Histoire d'Héloïse et d'Abélard?); quelle opinion avez vous donc de moy?
M. Leers et moi convînmes, qu'après quelques feuilles d'essai nous pourrions traiter de tout le reste. Mais je voudrois bien que vous fissiez ce petit traité là pour moy, parce que je ne sçay pas bien ce que je lui dois demander. Tout ce que je sçai, c'est que ces sortes d'ouvrages, quand on y veut être exact, consument plus de tems qu'on ne se l'imagineroit. Avant qu'on ait lu avec atention le Texte, les remarques et les notes marginales; que l'on ait fait choix des choses dont on veut parler; qu'on ait réduit de longues réflexions et moralitez à un abrégé qui ait quelque air de maximes; qu'on ait vu, sous quelle Lettre de l'Alphabet on les rangera; qu'on ait bien pris garde à coter juste les pages et les colonnes (M. de la Boulonnière s'y est trompé en quelques endroits), avant, disje, que tout cela soit fait, il se passe des Heures entières qu'on n'a pas seulement mis la main à la plume. Quoi qu'il en soit, je vous en laisse le maître. Souvenez vous seulement de faire le traité à tant par feuille du Dictionnaire et non pas de la Table (c'est tout ce que je puis faire que d'en lire six feuilles par jour, à travailler depuis le matin jusqu'au soir); car c'est ainsi que Mr. Leers et moy sommes convenus qu'il falloit faire. Adieu.
Pour peu que ce que vous aurez à me dire soit utile et pressé, ne faites point de difficulté de m'écrire par la poste. Je suis dans le Moolestraat.
JOLLYVET 413
JOLLYVET.
»L'histoire générale de Suède« que Monsieur de Puffendorff1) a mise au jour depuis peu, me fait songer, que feu Monsr. Jollyvet, l'advocat, pourroit bien dire dans son tombeau Hos Ego, et je suis persuadé, que lorsque Monsr. Bayle sçaura la raison que J'ay de le croire, Il n'en doubtra pas luy mesme et rendra la mesme Justice aux morts, qu'il rend tous les jours aux vivans dans ses Nouvelles de la Rép. des lettres, faisant voir au Public, selon que sa Prudence le jugera à propos, que le dit sieur de Puffendorff pourroit bien auoir joué ce tour là à la mémoire de feu Monsr. Jollyvet. La voicy. Estant en Hollande en 1668 et 69 auprez de Monsr. Le Chever Temple2) Ambassadeur de Sa Majté Brit. à la Haye, Je fis venir d'Orléans l'histoire générale de Suède en françois (qui a cousté plus de 20 ans de temps et plus de deux Rames de papier), pour voir si ces Messieurs les Elzevirs et Blau m'en voudroient donner quelque douceur et la faire imprimer à leurs dépens, pour faire voir au public la peine que mon Père a prise pour luy donner une histoire générale de Suède, qu'on n'auoit point encore veue en France. Ces Messrs n'estant pas d'auis de me rien donner, ny moy de leur laisser un si grand trauail sans quelque avantage, Je résolu de la porter en Suède, trouvant l'occasion fauorable de Monsr. Le Chever Werden5), qui s'y en alloit en qualité d'Envoyé Extraordre d'Angleterre en 1670, lequel Je fus rencontrer au Passage du Sundt. Pour cet effet, Je m'embarquay à Amsterdam pour Elsignor, où, huit jours après estre
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arrivé, parut l'Yacht »Anne« où estoit Monsr. le Chevalier Werden, qui me fit l'honneur de me receuoir à sa suitte. Estant arrivez à Stockholme, Je m'enquis si les grands que feu Mon Père auoit eu l'honneur de connoistre, estoient encore en vie, comme Monsr. Le Comte Magnus Gabriel de la Gardie, Gr. Chancelier, Monsr. Le Baron de Rosenhan, Monsr. Le sénateur de Biorenklow, Monsr. de Grippenhielm, Précepteur du Roy 4). Je leur fis à tous la Réuérence, et me firent mille honnestetez pour l'amour du desfunt, qu'ils auoient connu pour un bon Suédois, témoin son Fulmen In Aquilam et son histoire générale de Suède, que Je présentay à Monseigr. le Gr. Chancelier (le Roy estant alors mineur), un peu deuant le départ de Monsr. le Chever Werden de Stockholme. Toute la Reconnoissance que J'en eus fut 200 Ducats, peu de chose pour un si grand trauail. Il est vray que Monsr. Le Comte Magnus de la Gardie me fit un compliment, m'assurant que si Je voulois demeurer à la Cour de Suède, qu'il se faisoit fort de m'y faire auoir de l'employ. Je remerciay son Exce et luy dis, qu'estant né dans un pays chaud je ne pouuois pas m'accomoder à la Rigueur du froid qui règne en ce Pays là; ainsy je pris congé de luy, laissant entre ces mains l'histoire dont est question, que j'auois communiquée à Plus" de ces grands de Suède, qui ont admiré, commant vn homme qui n'est jamais sorti du Royaume de France, ayt si bien écrit et si bien entendu les affaires de Suède, ce qui deuoit donner de la Confusion à leurs sçauans. Remarquez que Monsr. de PufTendorff estoit en mesme temps en Suède, — jugez du reste. Je vous escris toutes ces circonstances, afin que vous voyez que c'est la vérité tout pure.
J'ay long-tems différé à vous écrire, mon cher Monsieur, parce que j'attendois toujours le départ du jeune Baron; mais enfin, voiant qu'on luy faisoit circuire les provinces avant que de l'envoier en Hollande, je me suis impatienté et vous ay fait ce billet dès que j'ay esté arrivé à Paris. Tout le monde m'y demande de vos nouvelles et de celles de votre plume. Si vous en croiez le public, vous desterrerez livre sur livre, car il est affamé des vôtres, il attend vos journaux avec impatience. Quoy que je sois icy fort particulier, contez moy pourtant en cette occasion comme membre du public, et croyez que je ne suis pas moins impatient que luy. La République des lettres est bien morfondue en ce païs, où l'on ne fait que de méchans livres de dévotion. Si on continue à nous en accabler, comme on a fait jusques icy, on sera obligé de faire de cela un état à part et d'ériger une république de piété comme une république des lettres. Mr de Varillas vient de nous donner un nouvel in 40, qui a pour titre »la pratique de l'éducation d'un Prince« '); ce que j'en ay desjà lu m'a assez plu; je vous manderai s'il plaira ou non aux gens de bon goust. L'ouvrage de Mr Nicole2) est sous la presse; il paroîtra dans un mois. Je vous prie de me mander, qui est l'autheur du »Protestant pacifique* *) et si ce n'est pas Aube de Vercé. On m'a dit, que vous ne parlez point dans vos journaux de »l'esprit de Mr Arnaud« 4); je ne say si cela ne paroîtra point trop affecté
et s'il n'eust pas mieux valu en faire une petite critique et blâmer la license de l'autheur. Quelque envie que j'aye de vous marquer, combien je m'interresse à tout ce qui uous touche, cependant, de peur de renouveller votre douleur 5), je ne vous diray point combien j'y ay esté sensible, parce que j'ay appris par expérience que dans ces occasions les témoignages d'amitié ne sont proprement que des aiguillons, qui ne servent qu'à ranimer les douleurs, que le tems plustost que les réflexions diminue. Je suis tout à vous D. L.
A Paris le iome de Juin [1684].
Mon adresse est chez Mr Bacq au Dauphin dans la rue de Harlay proche la cour neuve du Palais.
A Paris le 6me de Juillet [1684].
J'ay reçu, mon cher Monsieur, le journal ') que vous m'avez fait la grâce de m'envoier; j'y ay lu avec de grands sentimens de reconnoissance, l'éloge que vous y avez fait à la gloire de mon Père. Mais pour celuy qui me regarde, permettez moy de vous dire que je n'en suis pas content, parce que je me connois assez pour savoir qu'on ne me doit point encore immortalizer, et que mesme on ne le devra jamais, au moins selon toutes les apparences. Je fis hier voir l'un et l'autre journal à un conseiller de mes amis, chez qui je trouvay l'Abbé de Furetière, Académicien, qui fut fort satisfait de ce qu'il en lut devant moy, mais qui les trouva un peu trop gros pour des journeaux. Il en eut grande
opinion, quand il sut que vous estiez l'autheur du livre des Comètes, qu'il attribuoit à Mr Jurieu; car il est charmé de cet ouvrage. Il m'apprit que Mr Boileau avoit esté reçu samedy dernier à l'Académie françoise, quoy que Mr de Montausier et plusieurs autres se fussent fort opposez à son installation. On voulut exiger de luy, qu'il iroit voir M1* Quinaud avant d'estre reçu au nombre de ses confrères, mais il le refusa absolument, promettant toutefois de le faire après sa réception, ce qu'il a exécuté ponctuellement. Les sentimens sont partagez sur le discours qu'il fit; les uns l'approuvent et le prônent partout, et les autres n'en parlent que pour dire qu'il estoit médiocre. Pour celuy qu'y fit l'Abbé de la Chambre 2) pour réponce, tous s'accordent à n'en dire point de bien et à souhaiter qu'il eust esté plus court. Un Académicien disoit, il n'y a que deux jours, que c'estoit plutôt un factum qu'une harangue, parce qu'il ne s'estoit presque arresté qu'à faire un catalogue en forme d'éloge de ceux qui estoient morts, et sur tout de Mrs Conrart et de Besons '). Je ne say, si l'éloge de ces illustres morts n'estoit point un reproche pour les vivants et une plainte adroite de la décadence de l'Académie. Mr Boier4) y lut 3 sonnets qui furent trouuez bons; et Mr Benserade 3 des pseaumes pénitentiaux qu'il a mis en vers et qui ne furent point goûtez de l'assemblée. Vous savez que Mr de la Fontaine avoit esté reçu quelque tems auparavant, au préjudice de Despréaux, ce qui les avoit un peu aigris l'un contre l'autre; j'oubliois à vous dire, que ce fameux faiseur de contes en avoit lu un dans la dernière assemblée, et qu'il est en partie redevable de sa promotion à Madame de Montespan et de Thiange >). On
fait espérer au jeune Corneille la première place vacante.
Vous paroissez en peine, dans votre premier journal, de ce qui fait le retardement du livre de Mr Nicolle; le voicy en peu de mots: l'autheur a travaillé avec tant d'ardeur, qu'il en est tombé dans une grande maladie, que les Médecins ont jugé provenir, de ce qu'il s'estoit excessivement échauffé; après en avoir esté presque guéry, voulant travailler à quelques cartons pour mettre la dernière main à son ouvrage, il est retombé, mais cependant la chose s'avance fort, et le libraire dit que dans 15 jours on commencera à faire les présents. Il n'y a rien icy que 4 dialogues de l'abbé d'Angeau 6), au moins Mr Furetière me dit qu'il en estoit l'autheur; je vous en parleray la ière fois que je vous écriray. On est fort content de vos ouvrages, mais on souhaiteroit les avoir plutôt; envoiez moy le dernier par la poste, je verray si l'on peut les avoir ainsi sans trop de frais, et les faire courir. Mon logis est à présent dans la place Dauphine à la Croix blanche, à Paris. — Les Jésuites ont voulu, depuis peu, s'établir à Troies en Champagne; mais quelques instances qu'ils aient faites, Mr l'Archev. de Reims, sollicité par les bourgeois, les en a empeschez. Les habitans de cette ville ont fait souvenir ce prélat, que ces mesmes Pères ayant voulu s'établir en ce lieu, dès le tems du Cardinal de Richelieu, ils s'y estoient opposez et que ce Cardinal leur ayant dit, qu'il leur enverroit, pour les punir, un régiment à discrétion, ils avoient répondu qu'ils aimoient mieux en avoir, non seulement un, mais 2 et trois, et ne point voir de ces Pères.
Quand vous m'enverrez votre journal, écrivez le moy, mais comme si je ne vous l'avois point demandé,
afin que, si par hazard la lettre estoit ouverte, cela ne me fît point d'affaires. Au reste, je me plains de ce que vous m'avez caché, que vous soiez l'autheur du recueil des pièces qui regardent le Carthésianisme 7). Je ne dois pas oublier, à propos de cela, que MrRhégis8) est icy, et que Mr l'Archev. de Paris, ayant su qu'il vouloit faire imprimer son cours en Holande, avoit dit à Mr de Vardes, que le Roy s'en ressentiroit, et que quand il deffendoit à ses sujets de faire imprimer un livre dans son royaume, il ne prétendoit pas qu'on fût libre de le faire en païs étranger.
[28 Juillet 1684].
Mr de L'Esseville ') est si raisonable, mon cher Monsieur, que vous avez eu raison de ne pas craindre, qu'il trouvât mauvais que vous ayez retranché de ses mémoires. Et puis que vous aviez à ménager la France et la Hollande, vous ne pouviez faire autrement. Je vous envoie encore des mémoires que vous reconnoîtrez facilement estre de la mesme main, dont vous en avez desjà reçu. Le père Cantel 2), Jésuite, qui est l'autheur d'un livre qui paroît depuis peu et qui a pour titre historia Vrbium Metropolitanarum , m'a donné un petit abrégé de son livre pour vous l'envoier, mais quelque petit qu'il soit, je l'ay trouvé trop ample pour vous, c'est pourquoy je le réduiray plus en petit, avant de le mettre à la poste. L'autheur est un homme d'esprit, savant en latin, en grec, qui sait de l'hébreu et du Syriaque et qui fait paroître de la connoissance de
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l'antiquité; mais j'ay trouvé un grand défaut dans son ouvrage, c'est qu'on n'y trouve nulle citation en marge, quoy que tout en dût estre plein, l'autheur raportant une infinité de faits qu'on seroit bien aise de trouver dans leur source.
Quoy que je n'aye pas encore reçu les journeaux que vous me devez envoier, cependant je n'ay pas laissé de les lire par le moien de Mad. de Varennes. Je trouve que vous allez de mieux en mieux. Je ne I suis pas le seul à le remarquer: Mr. Bernier me dit l'autre jour la mesme chose et adjouta mesme, pour tout dire, que vous alliez le chemin des lettres provinciales; il me parla de vous avec de grands éloges. Le livre de Monsr. Nicole paroît enfin; c'est une réfutation du livre de la défence de la réformation, car pour ce qui regarde de livre des considérations, il n'en parle presque pas. Au reste, l'ouvrage est digne de son autheur, et on y reconnoist partout la manière de raisonner de Port Roial.
*). Voilà ce qu'on peut dire de ce
livre, qui, quoy que bon, n'a pourtant rien d'extraordinaire. Il languit, il traîne en plusieurs endroits, et il a des endroits pleins de fiel, quoy qu'il promît beaucoup de douceur dans la préface. J'oubliois à vous dire, que votre critique du Calvinisme ~) y est citée à la pag. 212 pour vous accuser sur votre pyrronisme historique. Dans un autre endroit le livre du préservatif8) y est traité de libelle. — Il y a cinq déclarations 9) sous la presse contre nous, lesquelles sont terribles. L'une deffend de s'assembler en consistoire sans commissaire, et l'autre ordonne aux Ministres de changer
") L'éditeur supprime ici l'extrait du livre de Nicole.
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de trois en 3 ans d'Église, dans lequel changement ils ne pouront pas demeurer plus proche de 20 lieues de leur première Église.
Vn voiage de quinze jours, que j'ay esté obligé de faire à Rouen pour mes affaires, avec de nouveaux chagrins qui se présentent à moy à toutes heures, m'ont si fort osté au monde depuis quelque tems, que j'y semble un nouice, tant j'ignore ce qui s'y passe. Je vous diray pourtant, mon cher Monsieur, pour satisfaire votre curiosité, que je me suis instruit de diverses choses que vous souhaitez savoir de moy. La première, qui est les dialogues qu'on vous a mandé estre imprimez à Paris, dans lesquels on parle fort librement du Pape, est un conte fait à plaisir, à ce que m'ont dit et Catholiques et Protestans. Pour ce qui est des Antagonistes, dont on vous a multiplié le nombre, sans doute pour voir si la multitude seroit capable de vous épouvanter, ils sont réduits à deux, savoir l'autheur de »la France toute catholique« '), ouvrage, pour le dire en passant, qui fait si peu de bruit, qu'aucun Catholique ne le connoît encore; et Mr Ferrant2) le compositeur du livre qui s'imprime chez Michaelet, lequel n'écrit que pour se vanger de Mr Jurieu, dont il dit avoir esté attaqué mal à propos. L'orage, comme vous voiez, ne vous menace guère; mais en tout cas, si le second n'est pas plus dangereux que le premier, il ne sera pas besoin de faire sonner les cloches. Il y a une réponce au livre de Mr Nicole; celuy qui m'en a assuré,
a bien la mine d'en estre l'autheur. Mad. de Varennes a esté plusieurs fois chez Barbin, pour avoir les feuilles que vous souhaitez, mais après plusieurs délais il l'a renvoiée à Mr Charpentier luy mesme, qui a fait faire l'édition à ses dépends, de sorte qu'elle m'a promis d'aller chez l'académicien ?), qui est interressé par les louanges que vous luy répandez larga manu, à parfaire un livre auquel vous faites tout l'honneur qu'il mérite. Mr Richelet, qui vous honore et qui vous veut citer en réimprimant son dictionnaire, m'avoit promis de me donner quelques mémoires sur un livre qui n'est pas grand chose en soy, mais qui s'est débité à cause des intrigues qu'il cachoit. Le livre de Médailles du Père Hardouin luy a fait une affaire avec Mr Vaillant *), qui se plaint que ce Jésuite a cité en quelques endroits mal à propos des médailles comme estant dans le cabinet du Roy, qui n'y ont jamais esté. C'est ainsi qu'on en fait, tous les jours, accroire au public, en citant des manuscrits de ces grandes bibliothèques vénérables par leurs noms, quoy que la plupart du tems on n'y ait pas mis le nez.
A Paris le 27 de nouembre 1684.
Le peu de repos que j'ay eu, m'a détourné de ce que j'avois commencé des mémoires de mon père.
Je vous envoie, mon cher Monsieur, dans cette lettre l'abbrégé du livre du Père Cantel, en partie pour vous donner lieu d'en parler, et en partie pour me
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justifier auprès de l'autheur, qui, quoy que de ma connoissance, n'est pourtant pas si fort de mes amis que vous le diriez bien.
Voilà, mon cher Mr, à quoy se réduit le grand extrait du Père Cantel, qui mérite de la louange par l'audace qu'il a eue, de travailler sur un si grand dessein, et par l'effort qu'il a fait pour y réussir, mais qui je croy estre digne de censure, à juger des choses par le succez. Votre cher amy Mr Mainbourg avoit voulu faire l'histoire des Investitures, afin d'avoir occasion de se vanger de la cour de Rome, mais Sa Majesté, qui a cru que ce M1* l'abbé se passerait bien de vengeance, l'a prié de chercher une autre matière à sa plume. Il à obéi, quoy qu'à regret; mais cependant, afin de ne rien perdre de ses écrits, qu'il prend un singulier plaisir à composer, comme ce poète dont parle Catulle ') quand il dit:
neque idem unquam aeque est beatus ac poè'ma cum scribit, tam gaudet in se tamque se ipse miratur,
il a pris vn sujet voisin de celuy là, qui est l'histoire de l'Eglise de Rome. On m'a dit que l'ouvrage est fort avancé; il revient de là une bonne Epistre dédicatoire au Roy, avec de l'encens, recriblé apparemment, car on ne peut pas touiours fournir à tirer d'un mesme thrésor choses nouvelles. La Critique contre vous et Mr Jurieu, faite par l'ordre de l'archevêque de Paris, est sous la presse; vous savez apparemment, que c'est une anticritique pour réfuter ce que vous avez dit tous deux contre le Père M. et l'église Romaine. Votre amy, selon toutes les apparences, en souffrira plus que
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vous, parce qu'il a avancé divers faits qu'on seroit assez embarassé à prouver, et il est impossible que cela n'arrive dans un aussi long ouvrage, composé dans aussi peu de tems.
Je suis ravy, que Mademoiselle Rou2) se souvienne de moy, ou, pour parler comme Voiture, de »n'estre pas encore hors de l'honneur de son souvenir«. Elle m'obligera infiniment de m'y garder toujours quelque part, car j'en fais un cas singulier; et s'il m'estoit permis de finir votre lettre, comme j'en finirois une, si je me donnois l'honneur de luy écrire, je luy dirois que je suis avec respect son très- humble et très obéissant Serviteur D. L.; mais puisque la coutume ne permet pas cela, faites luy, je vous prie, un compliment pour moy, qui soit des plus honnêtes. Et pendant que vous serez en train, souvenez vous que j'en dois un aussi à vos illustres amis. Je suis bien aise, que Mr Du Rondel se réimprime, en réimprimant Epicure^), et qu'il applique toujours ses soins généreux à deffendre un si homme de bien, condamné par tout le genre humain et réhabilité par Gassendy, autre personnage d'une piété rare. Je suis tout à vous.
J'oubliois à vous dire, que malheur à vous, si vous avez loué les dialogues de l'abbé de Danjeau, car le public les déloue par provision, et les deux abbez en sont si honteux, qu'ils désavouent l'enfant. L'abbé de Choisy proteste que c'est l'autre, et l'autre soutient qu'ils n'ont jamais parlé de piété quand ils ont esté ensemble; et ils n'ont pas eu de peine à le faire croire. On a fait là dessus une chançon.
Depuis ma lettre écrite, j'ay été chez Michaelet, libraire, pour savoir quand paroîtroit l'ouvrage qui doit servir d'apologie au père Mainbourg et auquel 5 ou 6
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personnes ont travaillé; et il m'a dit qu'il venoit d'avoir le privilège et qu'il n'attendoit plus que le manuscrit.
[A Oxford 25 févr. 1685].
Il y a une certaine fatalité, mon cher Monsieur, sur les lettres que je vous écris, qu'aucune ne peut parvenir jusqu'à vous. Car toutes les fois qu'elles ont esté en état d'estre envoiées par amis, il s'est toujours trouvé que ces amis là se sont bottez pour demeurer au logis. A présent que j'ay l'occasion de Mr Westein '), je ne la veux pas laisser passer sans vous remercier, mon cher Monsieur, du soin que vous avez pris de m'informer de votre santé. Je partis avec un chagrin extrême de Hollande, puisque ce fut sans avoir eu le plaisir de vous voir parfaitement guéry. Je suis un peu consolé de ce malheur par les bonnes nouvelles que vous me donnez de votre état présent. Jouissez en, croyez moy, sans toutes ces longues veues d'avenir qui ne servent qu'à troubler le présent. Contentement passe richesses. Vous avez de la réputation pour quatre, et pour du bien, si vous n'en avez que pour un, ne vous en chagrinez point: cela suffit.
Je ne say pourquoy Mr Papin 2) vous a dégoûté d'Angleterre; ce qui peut estre pour luy un sujet de départ, n'en doit point estre un pour vous de changement de dessein. Il a bien du mérite, mais il n'est pas éclatant; et ceux qui en ont, de ce dernier genre, le font remarquer partout. Cette remarque n'entraîne pas toujours la fortune avec elle, mais quelquefois aussi
elle le fait. Si vous m'en croyez, venez vous montrer icy ce printems avec Mr Banage, Je seray à tous deux votre interprète indigne.
Il y a 4 mois que je suis à Oxford; je pars dans 3 jours pour Londres. J'ay icy pour compagnie françoise Mr Fatio Dhuillier ?) ; c'est assurément une personne d'un grand mérite. Il vient de publier, dans le traité de ponderibus et mensuris du Docteur Bernard 4), une petite dissertation sur les dimensions de la mer d'airain. Mais c'est un point de science que je laisse aux experts. Nostre Evêque *) icy nous menace chaque jour de quitter ce monde; mais je croy que l'autre n'en veut point, puisqu'il est toujours icy bas. On est dans un déchaînement furieux contre luy. Et toute bonne âme se fait un point de conscience d'en dire tout. C'est un étrange christianisme que cela. Mais quoy! c'est celuy à la mode.
[15 oct. 1685].
Quoy que je vous aye écrit il y a peu de tems, mon cher Monsieur, je ne veux cependant pas perdre l'occasion qui se présente, outre que j'ay dessein de vous recommander les deux Messieurs, qui vous rendront ma lettre. Ils sont fils de Mr Bircherod '), Professeur célèbre à Coppenhague, qui a écrit contre la theoria sacra telluris de MrBurnet2), dont vous avez parlé dans une de vos nouvelles. Les Enfans marchent de bien près sur les traces du Père: ils ont extrêmement voiagé et étudié; le désir qu'ils ont de connoître les
gens d'esprit et les savans, leur a fait naître celuy de vous voir. Je souhaite qu'ils puissent explere desiderium^) et en prendre à Gogo. Je vous prie de les mener chez Mr Jurieu, dont ils veulent avoir une vue et qu'ils content avec raison comme un homme extraordinaire.
Je crains que Mr de Coningham 4) ne soit party pour Hollande sans m'en avertir; je ne vous dis rien sur son sujet: vous jugerez vous mesme si je vous en ay parlé comme il faut. Je luy ay infiniment de l'obligation et luy suis redevable des meilleures connoissances que j'ay. J'ay lu ce que le docteur Bernard 5) a fait sur Josèphe; ce n'est pas un commentaire, c'est une critique sur le texte, et où il s'agit tantum de vocibus. Il y a desjà d'imprimé les 5 premiers livres des antiquitez. Quoy que ce soit un folio, il y a cependant quelquefois tant de matière, qu'il n'y a qu'une ligne ou deux du texte dans une page. C'est un ouvrage tout différent de ce que Petit avoit fait sur le même sujet et dont j'ay à présent en ma chambre les commentaires manuscrits sur cet historien, ce qui fait trois gros vol., fol. J'en ay desjà lu quelque chose; cela est furieusement diffus et abondant en conjectures, qui n'estoit pas le fort de l'autheur, à ce qu'a écrit Mr Bochart é). Il y a à Londres un docteur anglois, homme d'esprit, qui entend bien le françois; il veut avoir commerce avec vous et vous instruire de ce qui se passe dans la répub, des lettres d'Angleterre. Un de ses amis me l'a dit icy; je l'ay assuré, qu'il vous feroit plaisir. Je ne say si je me trompe. Le Doct. Smith 7) m'a dit, qu'on traduisoit en latin la Chronologie de Mr de S'Asaph8), à mesure qu'il la faisoit en Anglois. Il en fait les mesmes éloges que le Docteur Cave 9); il faut les en croire. Ils en ont plus vu et sont plus capables d'en
juger que moy. J'ay reçu votre livre I0), dont je vous rends grâces: vous avez fait une bonne réponce à un mauvais écrit. Il n'y a pas moien d'aprivoiser icy nos doctes avec le titre du livre de Mr Jurieu, qu'ils ont tous condamné sur l'étiquette du sac, et cela sans appel. Ce que j'en ay lu, m'a extrêmement plu; l'endroit du Père Simon m'a bien réjoui, quoy que je n'en aye ni guères d'envie ni guères de sujet, car j'ay reçu depuis peu une lettre de ma mère et de ma soeur") la plus affligeante du monde. La sentence du procureur du Roy alloit à la corde pour l'une et pour l'autre, et les avis qu'on attend de la cour, pour savoir quelle prison les doit tenir cachées trois ans, avec obligation de vivre du travail de leurs mains, me met dans une douleur que je ne saurois vous exprimer. Elles m'ont écrit cela depuis 15 jours ou trois semaines. Il faut avoir un grand fond de patience dans ces tems icy! Adieu, mon cher Monsieur; je suis tout à vous.
Je vous suis fort obligé, mon cher Monsieur, de prendre la peine de m'instruire de ce qui se brasse contre moy, et d'en détourner les coups. Je ne croiois pas qu'on trouvât dans mes dialogues le tour de moine, mais vous savez que dans un livre on y trouve tout ce qu'on veut. J'ay fort envie de voir le livre de Mr de Bryeis '), mais il n'est point icy, non plus que le vôtre contre Mr Arnaud 2), que je souhaite fort de lire, quoy que le raisonnement métaphisique soit peu de mon gibier. — Mr Papin le célèbre vous fait ses complimens;
il nous mena hier, le jeune Mr Paéts et moy, à la société roiale, et nous y fit voir tout ce qu'on y peut montrer. Il nous fit diverses expériences dans sa chambre, où nous vous souhaitâmes bien des fois. Je croy que vous devriez à quelque heure exaucer les voeux que nous faisons, de vous embrasser icy. Le lieu mérite d'estre vu d'un savant comme vous, tout le monde vous y connoît et y lit vos nouvelles, car il n'y a pas un docteur dans ce païs, ny pas un Evêque, qui n'entende le francois dans les livres.
Vous avez sans doute ouy parler de ces 2 papiers *) qui ont esté trouvez dans le Cabinet du feu Roy d'Angleterre, l'un dans un coffre fort, et l'autre dans le dit Cabinet, et qui marque, comme il est mort dans le sein de l'Eglise Romaine. Je vous en envoie la traduction, que je fais à la hâte pour vous; quoy qu'elle ne soit pas fort exacte, vous pourez toujours voir ce que c'est.
P. S. Quand vous l'aurez lue, brûlez la; je n'ay seulement pas le tems de la relire.
Si je n'avois pas esté depuis un mois à Oxford, mon cher Monsieur, je n'aurois pas esté si longtems sans vous écrire, parce que je trouvois tous les jours à Londres des occasions des vous faire tenir mes lettres sans vous en faire coûter du port, ce qui ne peut arriver que rarement icy. — Je suis à présent dans le païs de la science, on n'y voit que Docteurs et livres. Je loge avec le Docteur Bernard, qui a desjâ plus de
cent feuilles de son Josèphe imprimées; il m'a promis de me les donner à lire; il y a une infinité de remarques, qui grossissent assez l'ouvrage pour en faire deux volumes considérables. Je ne say s'il restera après cela à Mr le Moine ') quelque chose à glaner; l'autheur ne l'espère pas. C'est un homme fort savant; il est de l'opinion de Mr Huet à l'égard du passage touchant J-C. On travaille icy à un Athlas anglois, dont il y a desjà trois volumes, mais il y a bien des bévues. Le Docteur Walker2), principal du collège de l'université, depuis qu'il s'est déclaré catholique, n'a aucune société avec ses confrères, qui ne le visitent plus. Tout est fort tranquile icy, et ceux qui vous représentent l'Angleterre comme un païs de troubles futurs, sont de mauvais astrologues. La Chronologie de l'Evêque de St. Asaph s'imprime, mais en Anglois; j'en ay vu environ trente feuilles qui me paroissent ne promettre rien d'extraordinaire. Peut estre que la fin justifiera le jugement du Docteur Cave. Je me suis informé de Mr Carera à un gentilhomme de mes amis qui le connoît fort, c'est un athée de profession, intime de Beverland, et qui vit conformément à sa croyance. — Je vous remercie du soin que vous prenez de me faire connoître au public. J'ay vu l'ouvrage de Mr de Brueys, à l'occasion duquel vous avez sans doute parlé de moy. Pour les Liégeois, je m'en moque. L'ouvrage, pour le dire entre nous, a esté assez goûté icy, et Mr de St. Evremont m'a fait d'abord l'honneur de dire, qu'il ne croioit pas que cela fut de moy. Les bons moines en ont esté contens à Paris, et ont mandé à Mr Alix de me tenir en haleine. Je pouray envoier dans deux mois en Hollande à Mr Leers de quoy m'acquitter de la promesse, que vous avez donnée au public pour moy, à l'égard des oeuvres po-
stumes de feu mon Père. Je crains bien qu'on n'y trouve parmy un peu trop de mon crû, du reste il y a de bons morceaux. Les adorateurs de Mr le Sueur ') gémiront plus d'une fois, quoyque j'envelope assez la critique.
, , , i -H nouveau ., r /n/, Le 22/.2 de Juillet vjeux stile [1686].
Il me seroit fort difficile, mon cher Monsieur, de vous dire l'ordre dans lequel mes lettres ont esté écrites; ne me parlant que de deux, cela me fait conjecturer que vous n'en avez pas reçu une, par la poste, et qui avoit précédé les deux autres. Ce n'est pas une grande perte, ainsi il faut s'en consoler. Je suis ravy que Mrs de la Société ') vous ayent donné une marque de leur estime, en vous faisant présent d'un de leurs livres, ce qu'ils ont fait à très peu d'autres. Comme cela leur vaudra une lettre de votre part, j'aurois esté bien aise de voir ce remerciement. Je fus hier toute l'aprèsdiné avec le docteur Smith, où nous parlâmes longtems de vous. Il a tous vos journeaux jusqu'au mois d'Avril inclusivement. Je luy monstre l'endroit de votre lettre où vous parliez de son livre, que vous n'aviez encore pu trouver. Le libraire luy avoit dit, qu'il en avoit envoie en Hollande. Je ne me ressouviens point, si vous avez parlé du traité de la prière d'Origène, grec et mis en latin avec des diverses leçons, par Mr l'Évêque d'Oxfort, Prélat pour qui j'ay une vénération qui ne se peut exprimer, et que je regrette desjà par avance, le croyant attaqué d'une maladie mor-
telle. Je ne croy pas, qu'on ait jamais vu tant de vertus Chrétiennes ensemble et portées jusqu'à un si haut point. On peut dire, que si quelque chose a hâté le cours de ses jours, on ne s'en doit prendre, humainement, qu'aux malheurs de l'église, auxquels il est si sensible, que chaque mauvaise nouvelle qu'il en aprend luy cause toujours quelque fâcheux symptôme; ses grandes austéritez jointes à tout cela, l'ont mis aux bords du tombeau. Vous connoissez son savoir, ainsi je ne vous en parle point. Je suis bien aise que vous ayez parlé de Mr Doduel, ce savant laïque et ce terrible Épiscopal. Il y a desjà quelques années, qu'il a fait un livre contre les presbytériens, pour prouver qu'ils ne sont point sauvez, et qu'ils ne le peuvent estre. Ses argumens ne sont pas des plus forts, mais en récompence l'autheur a l'intention bonne. Je le vis dernièrement dans la bibliothèque, sans deviner qu'il fut un savant. Je voiois un homme fait et habillé comme un païsant et que je croiois plutôt un copiste qu'un autheur, mais enfin luy voiant manier tant de manuscrits grecs d'où il faisoit des extraits, j'eus la curiosité de vouloir savoir quel il estoit, ce que l'on m'apprit. C'est du reste un honneste homme et d'une vie sans reproche; il a toujours refusé les ordres jusqu'icy, par humilité. Le docteur Wallis 2), connu par toute l'Europe pour le plus fameux mathématicien, fait imprimer une logique, dont il y a desjà 4 feuilles tirées; c'est un homme savant en tout, bon théologien, grand jurisconsulte et un peu presbytérien , ce qui a esté un obstacle à son avancement. Le Docteur Pockoc 5), qui a traduit de l'arabe les Dynasties d'Albufarage et un traité en particulier du mesme autheur, de la religion des mahométans devant et après Mahomet, avec des remarques de
tous les auteurs Arabes qui peuvent aider à faire connoître cette religion, vient de publier un fort savant commentaire sur Osée en Anglois, où le docteur Bernard a joint, je ne say si je vous l'ay desjà mandé, un traité latin de ponderibus et mensuris , savant mais très obscur, ce qui vient de ce qu'il a voulu estre trop concis. Mr. Boyle4) vient de donner au public un nouveau livre, qui a pour titre Recherche touchant la signification qu'on donne d'ordinaire au mot de nature. Je n'en ay lu qu'une petite partie, estant occupé à autre chose. Le docteur Smith qui l'a tout lu, y trouve beaucoup d'érudition. En vous parlant de ce docteur, j'ay oublié à vous dire, qu'il a beaucoup de manuscrits grecs, qu'il mettroit en état de voir le jour, si, cela soit dit entre nous, il estoit plus content de sa fortune. Il y en a un entr'autres, que le Docteur Cave, son grand amy, luy a demandé pour le publier, et où il mettra une traduction latine, qui est le testament des 12 patriarches, tiré d'un manuscrit grec, écrit il y a environ douze cent ans. Je l'ay vu copié au net de la propre main du doct. Smith. Je dois partir dans trois jours pour aller faire un petit tour à Londres, où j'ay quelque affaire. J'y verray le docteur qui veut avoir commerce avec vous 5), et luy montreray ce que vous me mandez. — Je suis si lassé d'écrire, depuis cinq mois bientost, que je n'en peux plus. Je regretteray toute ma vie tout le tems que j'ay passé hors d'Oxford. Si j'y avois esté depuis deux ans seulement, je sens bien qu'il y auroit de l'amendement en moy. Ce n'est pas à la vérité un lieu à faire fortune, ce qui m'est pourtant bien nécessaire, mais il est bien propre à devenir quelque chose. Plus je voy les anglois et plus je les admire; générale-
ment parlant, ils nous passent en tout. Les langues grecques et orientales fleurissent en Angleterre plus qu'en aucun lieu du monde. Le Docteur Castel6), qui a fait ce terrible lexicon de la polyglotte angloise et qui luy cousta la vue, est mort depuis 3 mois. Le N. Test, d'icy avance 7). Le Docteur Mill, qui est celuy qui y travaille, est un fort savant homme et surtout en grec; il est fort gay, ce qui n'est pas fort ordinaire aux anglois. Mr. Allix est en grande réputation icy, et on luy conférera le doctorat quand il y viendra. Je suis tout à vous de tout mon coeur. Mr. de la Rivière est icy, qui étudie comme un perdu; il vous fait ses complimens. —
Depuis avoir écrit ma lettre, je ne saurois m'empêcher de faire ce supplément. Je l'avois commencée à Oxford, et je la finis à Londres. Je le commenceray par vous dire, que quoy qu'on m'eust desjà mandé à Oxford que vous aviez inséré dans vos nouvelles la lettre de Mr. Jurieu contre Mr. Alix, je ne l'avois pu croire. i° je vous croiois ami commun des deux, et je ne me pouvois m'imaginer que vous voulussiez publier un écrit où un des premiers hommes de l'Europe, pour qui vous aviez toujours marqué de la considération, est décrié d'une manière aussi indigne et contre laquelle tout le monde généralement se récrie, et par lequel l'autheur se déshonore d'une si terrible manière. 20. Ce que vous aviez déclaré dès le commencement, que vous ne publieriez jamais les écrits satyriques et injurieux, m'empeschoient encore d'adjouter foy à cette nouvelle. Pour vous l'avouer franchement, mon cher Monsieur, j'ay esté fâché que mes yeux ayent vu dans vos journeaux ce que je n'aurois jamais attendu de votre complaisance pour Mr. Jurieu, laquelle
ne devoit assurément pas aller si loin, Je vis hier une lettre d'un des plus beaux esprits de France, que vous connoissez et qui est dans vos quartiers, qui marquoit positivement que Mr. Claude, quoy qu'ennemy de Mr. Allix, avoit dit que l'autheur avoit la cervelle démontée; ce sont ses propres mots. Je lus dernièrement quelque chose de votre journal d'Avril chez le Dr. Smith, où vous y parlez, si je ne me trompe, d'une personne qui vante, comme une pièce fort rare, un manuscrit de Bocace, savoir de casibus virorum illustrium. Il y en a plus de six pareils dans Oxford, comme vous le pouvez voir dans un ancien catalogue de manuscrits, fait il y a 40 ans par un ancien bibliothécaire d'Oxford. Je suis surpris, que vous ne sachiez pas, comme il paroît dans votre ouvrage de Juin, que Mr. l'Evêque d'Oxford est celuy qui a publié le traité d'Origenes, dont vous parlez. C'estoit la modestie de ce prélat qui l'a empêche de mettre son nom à tant de pareils ouvrages qu'il a publiez. Sachez, s'il vous plaît, mon cher Monsieur, de Mr. Leers, s'il voudra imprimer ce que j'ay de feu mon Père; cela ira à 3 mains et demy de papier de mon écriture. Je suis tout à vous. Pardonnez moy ma liberté à vous dire mes sentiments: si vous ne m'estiez pas aussi cher que vous lestes, de ma vie je ne vous aurois parlé comme j'ay fait.
J'ay fait un voiage de 4 jours à Windsor, pour laisser passer quelques fêtes académiques qui avoient fermé pour ce tems la bibliothèque d'Oxford. J'y ay
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vu le Docteur Vossius '), qui est assurément un homme d'un caractère fort singulier, mais pourtant fort agréable; j'ay passé chez luy toutes les après -dinées et y ay beaucoup ry. Il est fort communicatif et a l'esprit remply d'une infinité de choses propres à instruire et à divertir. Sa bibliothèque, quoy qu'il y en ait de plus nombreuse, est pourtant parfaite en un genre, c'est qu'elle ne manque d'aucun bon livre et qu'elle n'en a presque pas de mauvais; il a des manuscrits rares et en grand nombre. Mr. Bonnet, qui le voit tous les jours, m'a dit que le Docteur avoit refusé des Jésuites, depuis deux mois, 20000 écus de sa bibliothèque. Il me monstra un fort beau Froissart manuscript, du tiers plus ample que celuy qui est imprimé. Depuis que je ne vous ay écrit, j'ay aussi vu les manuscripts de la bibliothèque du Chevalier Cotton2), dont vous connoissez sans doute le nom; il y en a un grand Cabinet tout remply, mais la plus grande partie regarde l'histoire saxone et angloise, qui, comme vous savez, a une grande affinité. Le fils de ce chevalier doit estre à présent en Hollande, avec le Doct. Chamberlane*), dont vous avez parlé dans vos nouvelles, et le Docteur Smith, dont vous considérez le mérite par luy mesme et que je vous prie de considérer pour l'amour de moy; c'est un parfaitement honnête homme, fort savant, qui connoît parfaitement bien les livres et qui est pour les étrangers d'une civilité extraordinaire. Il a esté fort content de ce que vous avez dit de son dernier ouvrage. Nous devons avoir icy le Doct. Parker 4) pour Évêque; c'est un habile homme et de beaucoup d'esprit, ennemy irréconciliable des presbytériens et pas épiscopal comme les autres. Il dit, que l'Église Anglicane est divisée
en 2 branches, savoir l'ancienne et la nouvelle; la ière, à ce qu'il prétend, croioit la transubstantiation, et il se dit, à ce que l'on m'a assuré, chef de celle là; et l'autre ne la croit pas; il nomme celle cy la nouvelle, et dit que le Docteur Steeleengfleet*) en est le chef. Je ne croy pas avoir grand commerce avec ce prélat, à qui sans doute feu mon père a déplu.
A Paris le 23 avril 1691.
Comme le monde littéraire fournit bien moins de nouvelles que celuy où l'on fait jouer les bombes et les Carcasses1), il ne faut pas vous étonner, mon cher Monsieur, si vous ne recevez pas souvent de mes lettres. Le nôtre est si stérile, que sans un missionnaire Récolet, qui vient de donner une relation de la Gaspésie, je ne vous parlerois d'aucune nouveauté. Savez vous bien où est ce pais là? Il ne fait pas bien du bruit dans le monde, à cause qu'on ne s'interresse pas à présent beaucoup dans le Canada, dont ce subject historique fait une petite partie. — Enfin j'ay vu le dictionaire de Furetière, d'impression de Lion. On peut dire qu'il est jouxte la copie, car les Imprimeurs ont affecté de suivre pied à pied l'Edition de Mr. Leers, duquel, par parenthèse, je suis très obéissant serviteur. L'on le vend vint fô icy, ce qui n'est pas trop cher, vu qu'il est de contrebande.
Celuy de l'académie ne sera publié de plus de deux ans, à cause des Cartons dont il a besoin. Mr. Reinier des- Marais est chargé de la préface et de
l'Epître dédicatoire au Roy. Sa Majesté a rembaré tous les harangueurs, les tenant quite de leurs complimens sur sa nouvelle conquête. Vous ne sauriez croire l'alarme que cela a jette parmy eux, et combien ils regrettent ces nuits si fâcheuses qu'ils avoient employées, depuis le départ du Roy, à pressurer leur esprit pour louer en termes nouveaux notre monarque, trop accablé de Lauriers pour pouvoir soutenir le faix de leurs louanges. Au reste, je vous félicite de vous être déchargé du joug pesant de l'amitié du prophète. C'est depuis long tems un rude fardeau pour tous les gens de bon sens. Mr. Téron fit, l'année passée, des vers où il disoit au prophète: »qui ne te croiroit sur la foy d'un tel commentaire^), il parloit de votre héros. Toutes les fois que cette pensée me revient en l'esprit, elle me fait rire, parce que je trouve que la glose est aussi mauvaise que le texte, et que personne ne commente si bien que le Roy, qui travaille aussi, comme vous voiez, in usum serenissimi Delphini.
Le P. Harduin vient de perdre sa régence de Théologie, quoy qu'il fût au milieu de son cours. Ce changement étonne d'autant plus qu'on n'en sait point encore la raison. Je vis hier le P. Bouhours chez un de nos amis; on luy parla de sa traduction du N. T. Il parut par ses réponces, qu'on ne luy faisoit pas plaisir de luy en parler. Je ne say, si vous avez vu l'ouvrage Latin sur les Pseaumes. Il ne fera pas grand honneur à son autheur. Il y a une réponce de luy à Mr. Basnage. Mr. Legrand5) l'attaque aussi, ce dernier, dans la préface de ses deux nouvelles lettres à Mr. l'Evêque de Salisbury. Voilà bien des combats pour une Lana Caprina; mais sic vivitur hodie!
On m'a dit, qu'il y avoit une nouvelle réponce à l'»avis importante). Mandez moy ce que c'est. On m'assure que vous estes aussi de la conjuration et que vous y voulés répondre. Et tu filiî Permettez moy ce mot de l'Empereur Romain.
Je ne say, mon cher Monsieur, si je dois m'affliger de la persécution que vous fait souffrir le prophète, ou m'en réjouir; j'ay plus de penchant à l'un qu'à l'autre, estant persuadé que ses versions ne trouvent plus lieu que chez des gens sans crédit et sans esprit, et que vos ouvrages serviront à désabuser le reste de ses croyans, que j'ay touiours regardez comme des fous. J'avois apris toute la procédure du personnage par une lettre de Mr. Chouet à l'abbé Nicaise, qui l'en instruit de la même manière que vous m'avez fait. Le Marchand1) dont est question, va devenir un homme bien fameux, d'avoir mis ainsi les armes à la main à deux redoutables champions Vous ne sauriez croire, avec quelle impatience j'attends votre ouvrage. Au reste je puis vous assurer, qu'il n'y a point de Mystère à avoir mis un privilège2) aux Ières feuilles d'un livre, et il n'y a au monde qu'un mystique, à qui l'apocalipse ait fait tourner la cervelle, qui y en trouve. Les Libraires m'ont assuré qu'il y en a autant devant qu'à la fin; cela dépend de leur fantaisie et de ce que, quand à la ière ou à la dernière feuille il reste une page vuide, pour épargner un carton où une feuille, alors ils mettent le privilège à cette page, en sorte
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que quand l'épistre dédicatoire ou la préface n'occupent pas toute la ière feuille à deux pages près, alors on y met le privilège, et de même à la fin, si la ière feuille se trouve toute remplie. Mr. l'abbé Nicaise m'a dit, que le privilège de l'ouvrage qu'il imprime, seroit au commencement. N'est ce pas là vous imprimer des raisons exprès? Si la république des lettres a produit, depuis peu, quelque nouveauté, elle n'est point venue à ma connoissance; ainsi je n'ay rien à vous apprendre, mon cher Monsieur, pour cet ordinaire. Je suis tout à vous.
A Paris le 9 Juin.
Je vous envoyé, mon cher Monsieur, une lettre de Mr. Pinson luy mesme, qui vous dira son sentiment sur les deux docteurs que vous croyez avoir professé à Bourges, ainsi je ne vous diray rien sur cet article.
Pithaeus1) non plus que Balaeus2) ne fait nulle mention de vos héroïnes angloises^), que je n'ay trouvées mentionnées dans aucun des historiens anglois que j'ay lus. Je parcourus encore dernièrement tout l'indice de Jean Speede*), le plus diffus de tous ceux qui ont écrit en langue de son pais l'histoire de sa nation, et je n'y ay rien trouvé d'approchant. Je ne me souviens non plus, qu'Erasme, qui a écrit à tout ce qu'il y avoit de savans anglois de son tems, en ait parlé, à moins qu'elles ne soient venues après luy. Le beau sexe doit vous savoir gré du soin que vous prenez à déterrer ces nouvelles muses. Si elles me
tombent par hazard entre les mains, j'en feray cas pour l'amour de vous.
J'ay fait mettre dans le journal des savans de France, du mois de mars, la solution d'un problème autrefois proposé par Galilaei et qui a esté donnée par Mr. Leibnits»), qui me l'envoya il y a trois mois, pour en faire part aux sauans de France. Adieu, mon cher Monsieur, je suis tout à vous.
ce 9me avril.
Si personne n'ignore icy, à quel ouvrage vous travaillez, prenez vous en à Mrs Basnage et non à moy, qui vous avois gardé le secret. Ils l'ont écrit à Mrs Ménage et Janisson, les trompettes littéraires de France.
Je ne doute point, mon cher Monsieur, que vous n'ayez reçu mes dernières lettres et qu'ainsi Mr. Leers n'ait enfin pris son party. J'ay bien envie de le voir. Voicy une petite commission qu'on m'a donnée; si elle se peut faire sans peine pour vous, vous m'obligerez d'y donner vos soins. — On imprime chez Barbin une suite de Dom Quichot1), composée par feu St. Martin, traducteur de ce Roman. Les Discours de Mr. de Bussy2) à ses enfans sur l'adversité ne trouvent pas tant d'approbateurs que ses amours des Gaules en ont trouvé. L'air de dévotion qu'il y a voulu répandre par tout, et souvent mal à propos, y révolte fréquemment le lecteur, qui ne peut souffrir qu'un homme qui l'a tant diverty, le veuille affliger. Je vous diray en con-
fidence, mon cher Monsieur, qu'un libraire d'Avignon, à la sollicitation d'un de mes amys, à qui je ne peux rien refuser, m'a engagé à corriger quelques sornettes au Moréri d'Hollande, qu'il veut imprimer en faveur de l'Italie. Il m'a offert une somme assez honnête, mais je n'en ay accepté qu'une partie, luy ayant déclaré que je ne voulois que raccommoder et rejoindre ce qui me paroît mal tissu et y mettre ce qui est de prêt dans mes recueils. J'ay fait ce sot marché depuis quinze jours, et je l'ay fait avec d'autant plus de répugnance que je m'étois mis en tête de travailler à quelques vies et à quelques paralelles de nos autheurs modernes, dont je say assez de particularitez. J'ay fait celle de Mézeray4), qui je croy vous réjouiroit si vous la voyiez. Tout cela, je vous prie, sous le sceau de la confession. Que mon dessein ne vous empêche pas de me consulter, quand vous aurez besoin de quelques livres; je say ce que je dois à notre amitié. Pour répondre à votre question, je vous diray qu'Hermolaus Barbarus^) n'est point fils de François, mais son petitfils. François Barbarus eut 2 fils: Daniel, patriarche d'Aquilée, et Zacharie, père d'Hermolaus. Mr. Joly6) prouve fort bien cette filiation, dans la préface de sa traduction de re uxoria, par deux lettres, l'une de Bossus à Hermolaus, où il luy dit, parlant de François: les lettres que vous m'avez envoyées de votre ayeul paternel, et l'autre de Brentius 7), médecin de Padoue, écrivant à Zacharie, lequel luy dit: Hermolaus, votre fils, ne dégénère point. Il y a desjà quelque tems que j'avois remarqué, que dans le Catalogue de la bibliothèque du Roy on s'estoit trompé sur cette matière, comme sur bien d'autres (cela soit dit entre nous). Cette préface de Mr. Joly est curieuse et
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débrouille bien d'autres faits concernant les vies de quelques hommes illustres.
à Paris le 8me Juin 1694.
Qu'il y a long tems, mon cher Monsieur, que j'aurois répondu à votre lettre si tendre et si remplie de sentimens généreux, si j'eusse cru le pouvoir faire aussi commodément qu'aujourd'huy. J'aurois, ne pouvant alors rien de plus, au moins payé d'une prompte réponce un souvenir qui m'est si cher. Quoy qu'il en soit je me flatte, qu'à votre égard, plus qu'à qui que
ce soit,
est sens sua gratia pomis,
et qu'un bon coeur vaut mieux qu'un exact cérémonial. J'apprends avec bien du plaisir, que vos travaux prospèrent et que le Dictionnaire critique marchera plus vite que celuy de l'Académie. J'attends cette production en vieillissant, car il me semble que l'impatience que j'ay de le voir me rend chaque année plus longue; qu'elle ne doit être. Je serois ravy d'apprendre que les fureurs du prophète ayent cessé et que vous jouissez de la tranquilité nécessaire aux muses. Je ne parle pas de celle de l'esprit, c'est votre compagne fidelle; j'entens celle où je vous ay vu. Je suis icy dans le séjour de mon enfance depuis trois semaines ou un mois, je veux dire le château de Saumur; celuy d'Angers me sembloit si triste, que je me suis résolu de faire demander celuy cy à la Cour, qui m'a fait la
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grâce de me l'accorder. Notre illustre amy1), par qui je vous écris, est toujours le même, excepté qu'il renchérit chaque jour sur les bons offices précédens. J'en suis si confus, que je n'ay plus de langage pour luy rendre grâce, étant réduit à dire, comme le bourgeois gentilhomme: très humble serviteur, serviteur très humble. Le commerce de lettres qu'il veut bien entretenir avec moy, est un vray commerce de charité et qui répond à sa profession, car quel plaisir d'écrire à un homme qui ne sait plus rien de ce qui se passe dans le monde, qui ne paye son écot qu'en disant: »j'ay reçu l'honneur de la vôtre !«
Je seray furieusemeut endebté, si jamais je reviens sur l'eau. — Adieu, mon cher Monsieur, aimez moy toujours et me mettez au nombre de ceux quos irrupta tenet copula nec suprema citius solvet amor die2).
Le 7me Juin 1696.
A Amsterdam le 26 Auril 1683.
Voici, Monsieur, le mémoire que ie vous auois promis touchant le Teatro Brittanico de Mr. Leti '). J'ay fait vn abrégé de ce qu'il y a de plus curieux dans l'ouurage et des singularitez que l'on y trouue. J'ay cru aussi, qu'il étoit bon de faire vne petite His-
toire des auantures de l'Auteur et de la destinée de son ouurage. Cela ne contribue pas peu, à mon auis, à exciter la Curiosité du Lecteur, qui est bien aise qu'on luy particularise vn peu les choses. On lit auec plus de plaisir vn ouurage dont l'on connoît en quelque sorte l'auteur, et l'on apprend aussi auec plaisir la destinée d'vn auteur dont on lit les ouurages. Du reste, il n'y a point de flatterie dans ce mémoire, et lors que vous aurez leu le Liure, vous tomberez d'accord avec moy, que je n'en ai pas assez dit. L'auteur m'a chargé de vous faire ses ciuilitez et de vous dire, qu'à la première occasion il vous enuoyera son Ouurage. Je vous enuoye en même temps vn titre de son »Ceremoniale«, qui est présentement sous la presse. Si vous le iugez à propos, vous en pourrez aiouter vn mot à la fin de la Relation du Teatro, iusques à ce que vous en donniez vn extraict, lors qu'il paroîtra, ce qui ne sera que dans quelques mois d'ici. L'Auteur est vn fort honête homme, que vous ne serez peut-être pas fâché de connoître. Je crois qu'il retournera en Angleterre bientôt et qu'il rentrera en faueur plus que iamais. Il a vu le mémoire que i'avois fait de son ouurage, et il n'en a fait corriger [que] quelques endroits. Si i'auois eu le temps de le mettre au net, vous ne le verriez pas si griffonné; mais en vérité, outre ma paresse naturelle2), ie n'ay pas eu le loisir de le transcrire. Je suis, Monsieur, votre très- humble et trèsobéissant seruiteur
A Amsterdam le 3 Juin 1684.
Vous fîtes fort bien, Monsieur, de corriger quelques endroits du mémoire que je vous enuoyai, il y a quelque iours, touchant le Theatro Brittanico. Si i'auois eu le temps de le transcrire, vous n'auriez pas eu cette peine là, outre que peut-être i'auois parlé vn peu trop hardiment de la Conspiration d'Angleterre, qui fait vn article du Credo de quelques personnes zélées. — Je ne sai point de liure nouueau que l'on imprime ici, si ce n'est les Epîtres de Grotius, qui ne sont pas encore achevées, et qui ne le seront même de long temps Je vous enuoye vn titre des oeuures du Chancelier Bacon1), qui verront bien tôt le jour. C'est vn ouurage qui n'est pas nouueau, mais que l'on n'auoit iamais imprimé en cette forme et dont les parties n'auoient iamais été ramassées en vn même corps. Vous trouuerez aussi dans ce paquet le titre d'vn ouurage Anatomique qui paroîtra bien tôt2). C'est vn recueil de diuers traitez particuliers des Anatomistes modernes, où il y aura diuerses pièces de Malpighius etc., qui n'ont point encore vu le iour. Toutes ces pièces ensemble feront vne Anatomie complette, composée des plus excellens traitez que l'on trouue des plus célèbres Anatomiciens de toute l'Europe.
C'est là tout ce que je vous puis dire de nouueau. Il se peut faire qu'on imprime des choses que ie ne sai point, parce que ie n'ay accoutumé d'aller que chez quelques libraires. D'ailleurs ie ne suis curieux que pour vne certaine sorte de liures, et ie ne m'informe pas des autres, que l'on imprime tous les iours.
Si l'on imprimoit ici quelque liure de Mr. Arnaud, ce seroit la veuue Schiper; et vne personne qui la voit assez souvent, m'a dit, qu'il ne croioit pas qu'elle eût rien sous la presse de Mr. Arnaud. On a bien parlé, il y a quelque temps, de faire imprimer de nouueau le iournal de S. Amour, auec quantité d'autres pièces des Jansénistes, qui feroient en tout troix volumes in folio, mais ie ne sai pas assurément s'ils exécuteront ce dessein. Quoy qu'il en soit, si ie découure quelque chose de tout cela, ie ne manquerai pas de vous en auertir.
Mr. Desbordes m'a dit, que vous seriez bien aise d'apprendre ce que l'on dit de vos Nouuelles *); et vous connoissant comme ie fais, ie croi que vous ne serez pas fâché, si ie vous dis ce que i'en ai oui dire. On dit en général, que l'auteur des nouuelles s'étend trop sur des choses qui ne sont pas si nécessaires, et qu'on pourroit aisément réduire les cinq feuilles à troix, ou même à deux. Et je crois qu'il suffiroit d'auoir, au bout de l'année, de quoy faire vn volume, au lieu que sur ce pied là, il y en aura deux gros. Quelques autres disent, que ce que l'on souhaite n'est pas d'auoir tous les mois des réflexions de l'Auteur sur les liures qu'on imprime, mais des extraits fidèles, par où l'on puisse voir s'ils méritent qu'on les achette ou qu'on les lise. On en saura bien iuger en suite, sans les lumières de l'auteur, qui débite mal à propos (ce sont les propres termes d'vn homme d'esprit) ses lieux communs à l'occasion du titre des liures. On dit aussi, qu'il paroît clairement qu'il y a de certains liures, dont l'auteur n'a vu tout au plus que la Préface, et dont on souhaiteroit d'avoir des extraits. On aioute encore, qu'il y a des nouuelles ridicules et diuerses remarques
inutiles sur des choses de nulle importance. On trouve mauuais, qu'on fasse des extraits du Journal des sauans, et l'on dit que ceux qui l'impriment ici tous les ans, s'en pourront bien plaindre 4). On dit aussi, qu'il est inutile de parler d'vn liure deux fois, et que les renvois que l'auteur fait, de parler de certains liures à vne autre fois, fait voir qu'il ne les a pas lus, et qu'il suffiroit bien d'en parler après les auoir lus. On se plaint, que l'auteur mêle trop de médisance dans ses iugemens, et l'on dit que plutôt que de médire d'un liure, il faudroit l'omettre. Le soin que l'Auteur prend de iustifier par tout la Religion protestante, est louable dit on, mais il n'est pas de raison; et il doit réseruer les remarques, qu'il peut faire sur ce suiet, pour quelque livre de Controverse. Voilà tout ce que i'en ai oui dire en général. Voici en particulier quelques endroits qui ne plaisent pas universellement. — Dans la Préface, que l'on trouue trop longue, p. 10: Je ne comprens pas comme i'ose etc. On trouue, que ce compliment sent un peu le Galimathias, et qu'on pouvoit dire sans détour les raisons que l'on peut avoir de faire un iournal ici, quoy qu'on en fasse diuers ailleurs.
p. 19. et seqq. Les Réflexions que l'on fait à l'occasion du liure de »la Bête transformée« etc. paroissent trop longues.
p. 22. Mr. Descartes ne bâtit pas son système dans son imagination sans penser à l'âme des bêtes, puisque c'en est vne grande partie; et l'on ne voit pas, que l'on puisse dire que le sentiment commun est revêtu de quelque certitude et de quelque évidence. La Réflexion de Morale qui est ici, seroit
mieux placée dans quelque autre liure que dans celuy-ci.
p. 62. Qu'vn gros rat s'est accouplé etc. Cette nouuelle paroît fort apocriphe, et l'on ne comprend pas, comme le rat et la chatte out voulu avoir des témoins de leurs amours pour les aller ensuite déshonorer, en publiant vne espèce de crime contre la nature.
p. 81. La remarque sur le mot de nicuç n'est pas particulière à Mr. Graeuius, et ce n'est vne chose ni rare ni nouuelle.
p. 86. Ce n'étoit pas la peine de mettre ici vne correction d'vn passage de Lactance.
p. 98. On croit que ç'auroit été mieux fait d'omettre cette Vie de Madame Eliot. Les liures de cette sorte ne méritent pas qu'on en parle, à moins qu'on ne vueille mettre dans le iournal vne infinité de Bagatelles, comme le liure de Mr. Caramuel.
p. 108. La remarque sur l'Archeuêque Laud me regarde; mais ce n'est pas ce qui m'en fait parler: étant aussi grand amateur de la liberté que ie le suis, ie ne saurois trouuer mauvais que chaq'un ait ses sentimens. Mais si les lettres de l'Archevêque ne le justifient pas, ie ne voudrois pas soupçonner, comme vous faites, vn homme que toute l'Angleterre, si ce n'est les Presbytériens emportez, regarde presque comme vn Martyr, témoin le Cyprianus Anglicus d'vn des plus fameux Docteurs d'Angleterre. Tout ce dont on l'accuse, c'est de n'avoir pas voulu consentir, que l'on abolit les Cérémonies de l'Eglise Anglicane, que les Presbytériens traitent de restes du Papisme, en sorte que si quelqu'vn les soutient, ils disent d'abord qu'il
est Papiste. Je ne sai si l'on dit mieux la Religion Anglicane que la Religion Gallicane; mais ie sai bien que c'est plutôt pour soutenir la Religion de l'Eglise Anglicane que pour la vouloir détruire, qu'on a fait mourir cet Archevêque.
p. 127. Il y a ici vne espèce d'insulte à la misère de Mr. Arnaud, que l'on ne trouue point bonne, non plus que celles de celuy qui a fait son Esprit.
p. 128. Il falloit, comme le croient quelques vns, se contenter de narrer, sans tirer des conséquences de ce que dit Maimbourg, puis qu'il ne s'agit pas ici de faire sa Critique.
p. 135. On dit, que cette page est un petit Galimathias, pour remplir le papier, et n'est bonne qu'à faire naître des idées peu honêtes.
p. 141. Ces décisions de l'vniversité d'Oxford sont vne condamnation de diuerses propositions des Presbytériens plutôt que des Papistes. Et les Presbytériens, que l'on regarde comme les véritables réformez, ont en Angleterre des maximes fort pernicieuses à l'égard des Roys. Ils n'ont rien à reprocher aux Papistes là dessus; et ils font la même chose à l'égard du Duc d'Yorc, que les Ligueurs firent contre Henri IV. De plus, la Sorbonne a parlé bien des fois assez hardiment contre les Papes. Ainsi tout ceci n'est point trop fauorable aux Réformez.
p. 146. La remarque touchant Monsignor Stephano Colmi etc. est assez inutile.
p. 148. On se met peu en peine de sauoir, si Mr. Patin retournera à Paris ou non, et l'on croit que la chose n'est pas de si grande importance, qu'il faille dire deux fois ce qu'on en conjecture.
p. 191. On pouvoit omettre ces Réflexions, et l'on dit qu'on n'auoit que faire de cet antidote pour ne se laisser pas corrompre aux propositions de l'Evêque.
p. 203. L'Arlequin Procureur ne méritoit pas, comme l'on croit, d'être inséré dans ces nouuelles. Et le petit lieu commun touchant l'utilité de la comédie ne fait pas trop bon effet ici.
p. 213. On dit, que sur l'Article du Père Thomassin il valloit mieux faire vn extrait des matières qu'il traite et de la Méthode qu'il observe, que le railler ou de railler les Pères.
Voilà, Monsieur, ce que i'ay oui dire de vos nouuelles et que ie vous rapporte, dans les mêmes termes qu'on l'a dit. Ce n'est pas de mon chef que je vous parle; ie vous puis assurer que ce sont des gens de bon goût, et ie crois que vous le reconnoîtrez assez par vne partie de leurs remarques. J'ay au reste à vous dire, que tout le monde les estime et souhaite d'en voir la continuation. Je crois, que vous ne vous fâcherez pas de la naïfueté auec la quelle ie vous ai rapporté ce qu'on en dit; c'est comme ie voudrois que mes amis en vsassent avec moy, si je donnois quelque ouvrage au public. Je suis, Monsieur, de tout mon coeur
Votre très humble et très obéissant seruiteur
A Amsterdam le 8 Juin 84.
Il y a troix ou quatre iours, que ie me donnay l'honneur de vous écrire, Monsieur, par Mr. Desbordes, qui vous aura saus doute rendu le paquet dont je l'avois chargé. Je vous av marqué, comme vous voyez, avec vne grande franchise, ce que i'ay oui dire de vos nouvelles, parce que ie me persuade qu'on ne sauroit mieux témoigner l'estime que l'on fait d'vne personne, qu'en supposant qu'il est parfaitement honnête homme, c'est à dire, selon moy, qu'il ne trouue pas mauuais qu'on luy dise librement ce que l'on ne goûte pas dans ses ouurages. La pluspart des gens sont incapables d'entendre dire la vérité de leurs productions, et il ne leur en faut point parler, à moins qu'on n'ait que de louanges à leur donner. Et cependant lors qu'ils lisent les ouurages des autres, ils ne veulent point faire de quartier: ce sont des censeurs impitoyables, qui ne pardonnent pas la moindre faute. Mais on connoît vn véritablement honête homme, lors qu'il pardonne sans peine les fautes des autres et qu'il écoute auec plaisir ceux qui veulent luy faire remarquer les siennes, encore qu'ils se trompent. C'est ce qui a fait, que ie n'ay pas fait de difficulté de vous mander simplement, iusques aux termes mêmes dont on s'est serui, ce que i'ay oui dire de votre ouurage. Du reste, c'est à vous de iuger, si l'on a raison ou non et si Ion critique mal à propos vos Nouuelles; il est aisé de laisser parler les Censeurs. Ce qui sera de bon sens, plaira toujours aux gens de bon goût, quoi qu'en puissent dire les Critiques, et nous sommes dans un siècle assez éclairé pour espérer, que le dégoût de
Messieurs ne seruira pas de règle à la pluspart des Lecteurs.
I'ay receu depuis deux iours vn Ouurage François d'un Ministre de Dauphiné, intitulé: Entretiens de Philalèthe et de Philirène1), sur les Actes de l'Asemblée du Clergé et les Thèses du P. Buhi touchant l'Autorité des Papes et l'Indépendance des Roix dans le Temporel; 1684. le ne l'ay pas encore lu, mais d'abord qu'on me l'aura cousu, ie le parcourra}* et ie vous en enuoyeray, si vous le souhaitez, vn extrait. L'Auteur est un fort honnête homme et qui a beaucoup de réputation dans la prouince, quoy qu'il n'ait pas vne grande connoissance de notre langue, comme vous le verrez aisément, si vous en lisez quelques pages. le vous dirai son nom, mais vous suppliant de ne le dire à personne, parce que peut être qu'il ne seroit pas bien aise qu'on le publiât. C'est Mr. Vigne, Ministre de Grenoble. C'est un homme d'âge et d'érudition, estimé dans toute la prouince, et qui a été plusieurs fois modérateur des Synodes de Dauphiné. le vis hier chez Boom vn liure de 1684, d'vn Ministre de la Haie, intitulé Otia Theologica2). En parcourant les titres des chapitres, il me parut que c'étoit vn liure de Critique, où l'auteur explique diuers passages de l'Ecriture sainte. le ne say s'il s'en acquite bien ou mal, et ie ne me sens pas tenté de le lire. Peut-être que vous l'aurez déià vu, et en tout cas il est aisé de l'auoir.
Celuy qui vous rendra cette lettre est Monsieur Wetstein;), Marchand Libraire d'Amsterdam, dont le nom ne vous est pas inconnu. C'est vn fort honnête homme et qui entend aussi bien son métier qu'aucun Libraire de Hollande. I'ay cru que ie deuois profiter de cette occasion pour vous témoigner, que ie n'ay pas
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oubliée la commission dout vous m'auez chargé, et pour vous dire encore vne fois, que ie ne manqueray pas de vous auertir de tout ce qui viendra à ma connoissance. le suis, Monsieur, Votre très humble et très obéissant seruiteur
A Amsterdam le 16 d'Aoust 1684.
Vos nouvelles, Monsieur, sont si divertissantes pour moy, que ie ne manque iamais de les lire. Elles m'ont déià épargné la peine que i'aurois eue de parcourir quelques livres, dont le titre me faisait espérer d'y trouver des choses qui n'y sont pas. Elles m'ont aussi fait naître l'envie d'en lire d'autres que i'aurois peut être négligé. Les iugemens que vous faites des livres me paroît [sic] fort équitable [sic], et il est de certaines rencontres où ie conçois bien qu'il est iuste que vous vous ménagiez. le crois, qu'il étoit nécessaire d'en vser ainsi dans l'avertissement touchant le liure de la Prédestination1); et ie n'ay garde de trouver mauvais ce que vous en avez dit. Ce n'est pas aussi pour cela, que ie me donne présentement l'honneur de vous écrire. C'est pour vne autre chose que ie serois bien fâché que l'on crût. Mr. Desbordes m'a dit qu'on tenoit Mr. A. pour l'auteur de ce petit Liure, par ce que la copie a été envoyée de Paris. Mais, Monsieur, ie vous puis assurer en homme d'honneur et comme si ie parlois devant Dieu, que ce n'est point luy. On l'a envoyée ici à vn de mes amis, qui me l'a remise pour la faire
imprimer et pour avoir soin de l'édition. I'ay donné l'original à l'Imprimeur, fort mal écrit et d'vne main qui ne ressembloit nullement à celle de notre amy. On n'en avoit point de copie que celle là, écrite de la main de l'auteur et pleine de ratures. Il est même arriué, à cause de cela, qu'il est demeuré quelques fautes dans ce petit ouvrage, qui n'y seroient pas sans cela. Enfin, ie vous puis assurer très positivement, et vous le pouvez dire de même, que ce n'est point celuy qu'on soupçonne. Vous savez combien ces soupçons peuuent faire de tort, et ie crois que vous êtes trop honête homme pour ne tâcher pas, quand l'occasion s'en présentera, de détromper ceux qui pourroient s'être mis dans la tête, que les Ministres de la première Église de France ne font pas difficulté de faire imprimer des hérésies. Vous ne sauriez rendre vn service plus considérable à vn Ecclésiastique que celuy-là. I'ay éprouvé ce que c'est qu'être soupçonné par des gens sans miséricorde, comme le sont ordinairement ceux qui la prêchent aux autres, et ie serois fâché qu'vn homme pour qui i'ay beaucoup de vénération, fût persécuté comme ie l'ai été, sur des soupçons chimériques.
Du reste, ie ne sai rien de nouveau en matière de science. Je vous envoyerai bien tôt vn petit ouvrage de Critique, composé de quelques Dissertations d'vn de mes Oncles et de mon Père, sous le Titre de Qucestiones Sacrœ Davidis Clerici etc.2). Il ne reste plus qu'vne fueille à imprimer, de vint huit en tout. Il n'y aura rien que de pure Critique. Il paroît vn petit Liure de cinq fueilles auec ce titre Religio Rationalis, seu de Rationis Judiciœ in Controversiis etiam Theologicïs ac Religlosis adhibendo, tractatus. Autore Andréa Wissowatio. 168). \i°. C'est, comme vous le savez, vn
auteur socinierP), et peut-être qu'il vaut bien s'abstenir de parler des liures de cette nature. Car à moins que d'en parler comme les Catholiques parlent de vous, cela pourroit être mal pris par les Zélateurs. Il y en a vn autre qui vient aussi d'vn nommé Joannes Preussius, Ministre socinien en Prusse, touchant les termes de Trinité etc. 4), à peu près de la même grandeur. Si vous souhaitez d'en avoir le titre, vous n'avez qu'à me le marquer. — Si par hasard vous sauiez quelque exemple de quelqu'un qui fût mort d'vne terreur subite, troublé de quelque spectacle étrange ou au moins de douleur, et sur le champ, et si vous en rencontriez quelqu'un en lisant, vous m'obligeriez infiniment de me le communiquer 5). l'en ay cherché vn dans toutes les Histoires dont ie me suis pu aviser, et ni les indices ni ma mémoire n'ont pu m'en fournir vn seul. l'en ay consulté des personnes savantes dans l'Histoire, mais inutilement. Il arrive quelques fois, que l'on trouve par hasard ce qu'on avoit cherché vainement avec tous les soins du monde. Ordonnez moy réciproquement tout ce qu'il vous plaira. le suis, Monsieur, votre très humble et très-obéissant serviteur.
Il y a quelques iours que ie vis le Père Ange, à qui ie fis voir l'endroit de votre Critique qui l'avoit choqué, dans la troisième édition. Il en fut fort satisfait, et il me dit qu'il avoit receu vne lettre de Mr. l'Abbé de la Chambre, qu'il avoit dessein de vous envoyer à cause de cela6).
A Amsterdam le 14 d'Avril 85.
Il y a quelques jours, Monsieur, que ie vous envoyai vn exemplaire de quelques Entretiens François, imprimez depuis peu ici1). L'Auteur de la première partie est le même qui a composé le petit ouvrage de la Prédestination, et ie crois que vous le reconnoîtrez aisément au style. Celuy qui a composé la première [sic] partie, est vn de ses amis, de ma connoissance. Vous y verrez la Métaphysique traitée un peu fortement, mais il est difficile de ne se mettre pas un peu en colère contre des niaiseries qu'on veut faire passer pour des maximes fondamentales de l'Evangile. L'Auteur est pourtant vn homme de composition et qui distingue extrêmement les personnes de leurs pensées, le serois bien aise d'en savoir votre jugement, non seulement par la République des Lettres, mais vn peu plus en particulier que vous ne pouvez faire en cette occasion. Vous m'obligerez de m'en écrire un mot, lorsque vous aurez le loisir. M. Wetstein m'a aussi remis un exemplaire dune Histoire de Pologne2) pour vous envoyer, mais il ne faudra pas, s'il vous plaît, mettre dans vos Nouuelles, lorsque vous en ferez mention, la boutique où il se trouve, comme vous l'avez mis à la Bibliothèque des Antitrinitaires 5). Si l'Auteur avoit eu un peu plus de netteté de style, le Livre seroit assez curieux, mais la manière obscure dont il écrit, fera tort sans doute à l'Ouvrage, qu'on a cru néantmoins devoir donner au public, parce qu'il n'y a pas de meilleure Histoire des Antitrinitaires, ou plutôt parce qu'il n'y en a point. Vous verrez à la fin deux
Lettres assez curieuses et assez belles. Mais à propos de Lettres, celles que vous avez donné de nouveau au public 4), m'ont fait passer quelques heures bien agréablement. Peu de gens ont le talent d'écrire d'une manière si nette et si aisée. Mais il n'est pas besoin, que ie vous dise vne chose qu'on vous a sans doute dit bien des fois. Je suis, Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur.
A Amsterdam le n de Mai 1685.
Vous ne m'avez pas grande obligation, Monsieur, pour l'avis que j'ay donné à M. Desbordes touchant Solon1). Cela n'est arrivé que par hasard, parce que m'étant trouvé dans sa boutique au moment qu'il plioit la lettre qu'il vous écrivoit, je luy dis de vous faire mes civilitez, et cela m'étant venu à la mémoire, je crus qu'il seroit bon de vous en avertir. Mais quand vous ne corrigeriez point cette inadvertence dans les nouuelles de ce Mois, il n'y auroit pas grand mal, puis qu'il n'y a guères de Lecteurs si injustes que de conclurre de là, que vous avez cru que Solon étoit le Législateur des Lacédémoniens. Les écrivains les plus exacts disent souvent, par mégarde, des choses qu'ils savent parfaitement bien n'être pas vraies et qu'ils ne diroient jamais, s'ils apportoient à tout ce qu'ils font une égale attention; mais c'est ce qui n'est pas possible dans les distractions d'esprit, auxquelles les hommes sont naturellement sujets. — le vous suis extrêmement
obligé du présent que vous me faites de vos Lettres; je les ai déjà lues pour la plupart, et il y en a quelques unes qui m'ont extraordinairement plu, comme celles des Contradictions, et celle de laConscience erronée. l'espère de vous envoier, dans deus ou trois mois, des Lettres sur la Critique du P. Simon2), où l'on trouvera des remarques assez curieuses, et par lesquelles le P. S. verra peutêtre, que ses principes ne sont pas si clairs qu'il s'imagine. On ne luy contestera pas la vérité de certains sentimens, que d'autres ont démontrez avant luy et dont on se scandalise mal à propos, mais on fera voir que la plupart des hypothèses qui luy sont particulières, ne sont que des chimères, qui n'ont point d'apparence. Après avoir insulté tout le parti Protestant, comme s'il n'y avait personne qui pût le réfuter, il sera peut être surpris de voir que l'on ne renverse pas seulement les girouetes de son système, mais qu'on en frappe les fondements. Comme on ne doute point, qu'il ne soit chez Monsieur Leers, je crois qu'il en sait déjà quelques nouvelles.
le ne trouve rien à redire, Monsieur, dans l'extrait que vous avez donné des Entretiens, si ce n'est que j'aurois souhaité que vous eussiez mis un peu plus distinctement la méthode et la matière de la 2e. Partie. La manière dont on y traite S. Augustin, puis que Saint y a, est si bien fondée, qu'on pourra la défendre aisément au besoin. Pour le terme d'Hérodoxie [sic[, il est permis à chacun d'appeller hétérodoxe vn sentiment dont il n'est pas, et il n'y a que les ignorans qui s'en scandalisent, puis que la vérité est une hétérodoxie à l'égard de ceux qui sont dans l'erreur. Mais ce qui me surprend, c'est que vous ayiez cru, qu'on attaque la Trinité et l'Incarnation dans ces Dialogues,
puis qu'on distingue formellement les dogmes des termes dont on se sert pour les expliquer et des subtilitez des Scholastiques. Prenez la peine, Monsieur, de relire le commencement du 3e Entret. de la 2e Partie, et vous verrez le contraire. le suis aussi surpris, que vous ayiez jugé qu'ils sont d'un même Auteur, puis qu'il est certain que les Auteurs de ces deux parties sont éloignez l'un de l'autre de plus de cent lieues, l'un étant en Angleterre et l'autre ici. Le fonds de leurs sentimens touchant la Théologie commune est bien le même, mais il me semble que leur style est assez différent. Si ie vous disois encore, que l'auteur de la seconde partie est Cartésien et que l'autre n'est rien moins que cela, vous en seriez peut être surpris, mais il n'est rien de si vrai. Si je vas faire un tour à Rotterdam ou vous veniez ici auparavant, je pourrois vous en entretenir plus particulièrement. Il semble aussi, que vous ayiez cru que le dessein de l'Auteur de la 2e Partie étoit d'attaquer directement le P. Mallebranche, mais il n'a eu autre dessein que de faire voir, que cet Auteur a entrepris de parler d'un sujet, dont il vaudroit mieux se taire, puisque quelque sentiment que l'on choisisse, il y a partout des difficultez insurmontables. Tous les Systèmes sur des matières si abstraites ne servent qu'à faire naître des doutes, au lieu de les dissiper. Mais c'est de quoy nous pourrons parler plus long à Rotterdam, ou ici. Cependant, je suis, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur
A Amsterdam le 19 de Juin 1684 [d: 85].
le me suis trouvé par hasard, Monsieur, dans la boutique de Mr Desbordes au moment qu'il a receu votre paquet, où il s'est trouvé un billet de votre part qui s'adressoit à moy '). le l'ai ouvert avec impatience, et j'y ai d'abord rencontré des louanges que je ne mérite pas et dont je vous suis extrêmement obligé. Mais je vous avoue, que la suite m'a extraordinairement surpris, et que si je n'étois pas assuré que vous avez lu vous même le livre dont il est question, je croirois que vous avez suivi le rapport de quelque personne peu intelligente et fort animée contre moy. Car enfin, les deux lettres qui ont si fort ému les Théologiens, que vous me citez, contiennent les pensées d'vn autre, et je ne les propose que pour obliger quelque habile homme de les bien réfuter. Il ne s'agit pas de moy, et encore moins des Arminiens, dont aucun n'a vu le Mémoire avant que tout l'ouvrage ait été imprimé et dont on sait assez que les sentimens communs ne sont pas conformes à ceux de l'Auteur du Mémoire. Pour ce que vous croiez qu'il renverse la Religion, permettez moy de vous dire que vous n'y avez pas assez fait de réflexion : supposer la Vérité des miracles et de la Résurrection de Iésus Christ, et soutenir que nous avons dans le Nouveau Testament toute la doctrine de Iésus Christ, sans qu'il nous manque rien d'essentiel, croire que les Apôtres nous l'ont rapporté fidèlement, qu'ils l'on scelée de leur sang et que Dieu leur a rendu témoignage par des miracles, est fort éloigné des pensées que vous avez de l'Auteur. Si quelque Théologien croit
que c'est là renverser la Religion, il seroit à souhaiter qu'il le fît voir, car le commun des Chrétiens a cru jusqu'à présent, que c'étoit là le fonds de la Religion chrétienne. Vous trouvez que c'est ébranler les fondemens de la foy, que de croire que chaque mot de l'Ecriture n'est pas inspiré; peutêtre que d'autres en jugeront tout autrement, et Erasme, Grotius et plusieurs grans hommes se sont déclarez pour un sentiment fort semblable à celuy que l'Auteur soutient. Les Théologiens qui disent, que le Mémoire est pire que Spinoza, ont apparemment quelque intérêt particulier, qui les fait parler de la sorte, puis qu'à moins que de n'avoir jamais lu Spinoza, on ne peut faire aucune comparaison entre son liure et celuy-ci. Spinoza ne reçoit aucune inspiration des Prophètes, il attribue tout à leur imagination, et ici on soutient que partout où les Prophètes disent Ainsi a dit l'Eternel etc.2), ils ont eu une inspiration immédiate des choses qu'ils disent, et souvent même des paroles dont ils se servent. le ne puis comprendre, qu'on confonde des pensées si éloignées; et je ne sai comment il a été possible, que ces Théologiens vous aient entraîné dans vn sentiment si contraire à la Vérité. le vous supplie, Monsieur, de relire cet endroit si terrible, de sang froid, et de n'en juger qu'après cette seconde lecture, le suis persuadé, si vous prenez cette peine, que vous changerez infailliblement de pensée. le vous prie de croire, que si la Religion en avoit reçu quelque atteinte, je n'aurois pas été assez impie pour insérer ce Mémoire dans mes Lettres Ni les Arminiens ni moi n'avons aucun doute sur la Religion Chrétienne, et nous la croions si assurée et si inébranlable, qu'elle est à l'épreuve de toutes les efforts de la Critique la plus sévère, et qu'en supposant
même plus que l'Auteur du mémoire ne suppose, 1 évidence des véritez célestes n'en est en aucune manière obscurcie. Ce n'est pas par Politique, que l'on a deffendu les sentimens de tout le Genre humain, excepté des Calvinistes et quelques Cartésiens; et ce ne seroit pas par une vue politique, que j'entreprendrois de défendre la Vérité de la Religion Chrétienne, si j'avois dessein de travailler sur cette matière, mais parce que j'en suis plus fortement persuadé que d'aucune vérité que je connoisse. Mais il n'est pas nécessaire que j'entreprene d'écrire d'une chose qui a déjà été traitée à fonds par plusieurs habiles gens; et pour le Mémoire de l'inspiration *), si ces pieux Théologiens qui en ont été si fort scandalisez, entreprenoient de la réfuter avec les conditions marquées dans le commencement d'une de mes Lettres, ils m'obligeroient infiniment. Autrement vous sçavez fort bien, qu'vne chose ne devient pas vraie à force de dire, qu'elle l'est, et de crier contre ceux qui en doutent, comme contre les Athées. C'est une fort méchante méthode que celle là pour deffendre la Vérité, et peut être qu'on ne sauroit faire rien de plus propre pour la détruire. le n'ai pus souhaité que vous louassiez mon livre, mais seulement que vous donnassiez vn petit extrait de ce qu'il contient, sans en dire ni bien, ni mal; car quoy que je fasse beaucoup de cas des louanges des personnes de votre charactère, un journal n'est pas, à mon gré, un lieu où l'on doit s'attendre à être loué. Mais, Monsieur, il faut que je vous avoue, que comme je ne m'attendois pas à des louanges, je ne croiois pas aussi que vous diriez, qu'il y a dans ce petit ouvrage des choses qui n'y sont point. Mr Desbordes m'a permis de lire votre MS., et j'ai remarqué deux endroits qui me font parler
des choses que je n'ay point pensées. Le premier est dans l'addition marginale, où vous dites que l'Auteur est animé contre Genève. Il n'y a rien de plus éloigné de mes sentimens. Mais quelques Théologiens de Genève ont commis de si grands excès, qu'on ne doit pas trouver étrange qu'on les reprenne; et quelques Théologiens de cette ville ne sont pas GENEVE. l'en serois bien fâché. Les railleries que l'on trouve contre la feuille de la Bible de Widerhald, ne méritoient pas d'être remarquées, puis que ce n'est qu'un des moindres endroits de l'ouvrage. Le second endroit qui me surprend, c'est là où vous parlez du Mémoire touchant l'inspiration. Vous me permetrez de vous dire encore un coup, Monsieur, que vous donnez au Lecteur une idée de l'ouvrage qui n'est point conforme avec le dessein que je me suis proposé. Il me semble, qu'il auroit fallu dire, si j'ose bien vous avertir de cela, que l'Auteur des Lettres propose là un mémoire aux habiles gens, à dessein d'obliger quelque savant homme à éclaircir cette matière et à réfuter les pensées de l'Auteur du mémoire, comme il paroît manifestement par le commencement d'vne de mes Lettres. La digression qui suit, touchant la liberté de donner en public ses pensées, déshonore tout à fait tout le Livre; et si vous êtes dans la résolution de la laisser dans ce Iournal, je vous supplierois fort de ne rien dire de l'Ouvrage. le crois aussi que vous ne ferez pas difficulté de rectifier les endroits que je viens de vous marquer, et particulièrement ce lieu où vous dites de l'Auteur du mémoire, qu'il parle en Socinien outré et en Déiste, puis qu'il n'y a rien de plus éloigné de la Vérité. Les Sociniens n'ont jamais traité de cette matière, et les Déistes ne reçoivent pas les Articles fondamentaux du Christianisme,
comme fait l'Auteur, ainsi que je vous l'ai dit. Plût à Dieu que les Déistes en fussent tous logez-là: on verroit les moeurs du Christianisme vn peu plus réglées qu'elles ne sont. Si vous ne croiez pas, que l'on puisse retoucher ce que vous en avez dit, je vous prierois encore une fois de remplir vos Nouvelles de quelque autre chose; autrement on seroit contraint de faire savoir au public, qu'on le trompe et qu'on luy donne de fausses idées des ouvrages dont on parle. C'est ce que je crois devoir vous dire franchement; mais je suis persuadé, qu'il ne sera pas nécessaire qu'on en vienne jamais là.
le suis, Monsieur, de tout mon coeur, Votre trèshumble et très-obéissant serviteur
Pardonnez à mon grifonage; il ne m'a pas été possible de prendre plus de temps pour vous dire ce que je pense du jugement que vous faites de mes Lettres, parce que je change aujourd'huy de Logis.
A Amsterdam le 31 Iuin 1685.
le ne doutois nullement, Monsieur, qu'après les éclaircissemens que je vous donnoi dans le billet, que je pris la liberté de vous écrire avanthier, vous ne connussiez aisément, qu'il n'y avoit rien de si criminel dans le Mémoire que j'ay insère dans mes Lettres. le vous puis assurer de bonne foy, que ie ne l'admis dans ce petit Ouvrage que pour obliger le P. Simon ou
quelque autre habile homme à éclaircir cette matière, dont nos Théologiens n'ont presque rien dit, et non à dessein de persuader les gens d'une doctrine qui est encore pleine de difficultez. Comme l'Auteur du mémoire pose en fait, que toute l'Histoire des Evangiles est véritable et que les Apôtres nous ont enseigné toute la doctrine de Iésus Christ, sans nous en rien soustraire; et qu'il prouve même qu'on n'en peut pas douter, puis que les Apôtres ont été approuvez du Ciel, comme il paroît par leurs miracles, qui sont des preuves authentiques de la vérité de leur doctrine; j'ay cru qu'on pouvoit proposer son sentiment sans danger, puis que c'est là le fondement du Christianisme. On ne peut pas dire qu'un Auteur renverse la Religion, qui croit seulement que quelques Livres du Vieux Testament, pour avoir été mis dans le Catalogue des Livres saints des Hébreux, ne sont pas divinement inspirez, puis qu'il a toujours été permis de douter de quelques Livres du Nouveau Testament, sur lequel néantmoins notre foi est principalement fondée. Vn Luthérien n'a pas été traité d'Athée pour avoir mal parlé de l'Epître de S. laques, ni plusieurs autres savans pour avoir rejette la seconde Épître de S. Pierre et l'Epître aux Hébreux, comme l'auteur le remarque. Mais on abuse, dites-vous, des choses, et on croit qu'on ne dit pas tout ce qu'on pense. Il est vrai, qu'on abuse de tout et qu'on juge malignement de tout, quand on veut. C'est ce qui arrivera toujours, et si l'on ne vouloit rien dire que ce dont on ne pourroit pas abuser, il ne faudroit rien dire du tout; et l'on ne peut pas empêcher, que des esprits mal tournez et malins ne fouillent dans le crâne des Gens pour y chercher ce qui n'y est point. Mais il y a longtemps que je me suis mis au dessus
du jugement de ces sortes de gens-là, qui ordinairement n'ont qu'vne fausse apparence de piété, dont ils se servent pour accabler ceux qui ne se conforment pas à tous leurs sentimens. Ce qui me paroissoit le plus fort dans votre journal, c'est que vous jugiez comme si vous aviez voulu vous accomoder à ces gens-là, c'est à dire que vous n'appuyiez pas votre jugement sur la pièce même, mais sur ce que vous conjecturiez que l'Auteur pouvoit avoir dans le coeur. On doit juger, il me semble, d'un Auteur sur ce qu'il dit, et non pas sur ce qu'on s'imagine qu'il croit, pendant qu'il dit le contraire. C'est sans doute la nouveauté qui vous a paru dans ce sentiment, qui vous a d'abord surpris et qui vous a fait écrire avec une chaleur dont je ne pus m'empêcher d'être surpris aussi; et c'est ce qui fit que je vous écrivis, qu'on seroit obligé de faire voir au public qu'on ne luy donne pas vne idée assez juste des Ouvrages. En effet, en lisant votre journal, il n'est personne qui n'ait cru que l'Auteur faisoit gloire de soutenir le Déï'sme, au lieu qu'il proteste qu'il ne doute nullement du fonds de la Religion Chrétienne. On auroit cru aussi, que l'Auteur des Lettres étoit du même sentiment et qu'il avoit inséré cette pièce pour ruiner la Religion, ce qui auroit été la plus haute injustice qu'on luy pût faire. Mais il n'en faut plus parler, puisque vous voulez bien retoucher ces endroits. Je pourrai vous entretenir plus au long de cette matière à Rotterdam, où j'espère d'aller en quelques semaines. Cependant je vous prie de croire, que ie suis, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur
A Amsterdam le 10. de Janvier 1697.
Il y a trois semaines, Monsieur, que j'ai formé le dessein de me donner l'honneur de vous écrire, comme peut être Mr de Bauval vous l'aura apris, pour vous remercier de la manière obligeante, dont vous avez bien voulu parler de moi dans la Préface de votre Dictionaire et ailleurs'). Mais je voulois en lire d'avantage que je n'avois fait, et j'ai été depuis si occupé que je n'ai pas pu avoir cette satisfaction plutôt. Je ne puis pas dire, Monsieur, que je ne vous suis pas obligé des éloges que vous me donnez; de quelque manière que l'on soit loué par un homme d'esprit, on ne sauroit s'empêcher d'en ressentir quelque plaisir; mais si vous ne m'aviez pas trop loué, je croi que j'en aurois plus de joie et que par conséquent je me sentirois plus obligé à votre honêteté. Je ne dis pas cela par une modestie feinte, mais par la même raison qui faisoit peur aux Anciens des trop grandes louanges et qui leur faisoit dire prœfiscini2). Il y a tant de gens malins dans le monde, et votre Picrochole5), que vous avez si bien étrillé, a tant de canaille à sa suite, qui ne peut souffrir que l'on mette bas cette bête apocalyptique, que j'ai peur de leur devenir plus odieux à cause de cela. le puis encore vous dire, sans que vous aiyez sujet de croire que ie vous loue seulement pour vous rendre la pareille, que j'ai lu avec un très-grand plaisir et une très-grande admiration, et pour la matière et pour la forme, divers articles de votre Dictionaire. J'ai vu, que vous aviez remarqué plusieurs fautes de Moréry, que j'avois laissé passer pour n'avoir pas eu le temps
de le comparer par tout avec les Originaux. Pour bien faire, il l'auroit fallu presque refondre, parce que ni ce qu'il dit, ni la manière dont il l'exprime, ne vallent rien pour la plupart du temps. Mais pour cela, il auroit fallu quelques années et beaucoup plus de loisir que je n'en ai; outre que si j'avois voulu faire quelque chose de semblable, j'aurois mieux aimé le faire tout de neuf que de suivre ou réformer un si pauvre Prêtre que Moréry. On ne sauroit se fier en lui, pour ce qu'il dit de l'Antiquité, parce qu'il n'en avoit fait aucune étude et qu'il tenoit tant de la seconde main, comme vous l'avez fort bien remarqué en plusieurs endroits. Cependant on le va rimprimer, et j'ai promis de le revoir. J'espère que vous ne trouverez pas mauvais, Monsieur, que j'ajoute, en un mot, vos Critiques, en renvoiant le lecteur à votre Dictionaire, pour y en voir la vérification. Ce ne seront que de simples citations, qui ne pourront que rendre votre Ouvrage plus nécessaire à ceux qui achèteront Moréry; car pour vos articles particuliers, je n'y toucherai pas. Mr de Bauval, à qui j'avois parlé de votre Ouvrage avant que de l'avoir vu, m'a dit qu'il vous avoit écrit, que vous n'aviez rien à craindre de ce côté-là, à mon égard. Je n'ai jamais été homme à faire tort à qui que ce soit, et encore moins à vne personne que j'estime autant que vous, Monsieur, et qui m'avoit prévenu d'une manière si honête. C'est de quoi ie vous prie d'être persuadé, et de croire que ie suis de tout mon cœur, Monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur
J'ay vu les deux tomes du Mercure sçauant1), qui ont paru depuis le mois de janvier. Le dessein est bon, mais il est mal eccécuté. Je ne voudrois pas qu'on y insérast des ouvrages tout entiers, si ce n'étoient quelques éloges, quelques sonnets ou quelques Épigrammes. Je n'y voudrois pas, non plus, de folies ni de saletés, car cela en dégoûteroit les personnes graues et sérieuses. Elles veulent bien rire quelque fois, mais il faut que ce soit pour quelque chose de fin, et rien ne les touche moins que les fausses pointes des sots et la plaisanterie des Haies. Je ne voudrois pas, non plus, qu'on s'y mêlast de décider et de condamner les Autheurs. J'éviterois, à la vérité, la trop grande indifférence qui paroissoit dans le journal des Galois2), et je prendrois quelquefois parti. Mais je le voudrois faire discrètement, et parlerois des Autheurs et des matières avec tant de précaution, que je ne me fairois jamais d'affaires. Car s'ériger en Arbitre souuerain du destin de tous les ouurages, c'est soutenir vn terrible Caractère, et je ne croy pas, qu'vn homme se peut mettre long tems sur ce pied là sans se voir bien tost sur les bras vne infinité d'ennemis. C'est à dire, Monsieur, que pour réussir dans ce dessin il faut avoir bien de l'esprit, bien du bonsens, bien de l'adresse, bien de la pureté dans son style, bien de l'étendue dans son sçavoir, enfin à peu près tous ces talents dont uous êtes fort honnêtement pourvu. En sorte que
je ne connois personne qui pûst s'acquiter de cet employ plus heureusement que vous. Auec tout cela, Monsieur, je ne suis pas tant d'avis, que vous [vous] y engagiés, et je voudrois donner en quelque chose de plus solide et de plus honorable. J'avoue qu'en France et en Italie un galant homme s'y peut attacher; on y attrape que [sic] certains bénéfices, fasson d'Abayes, qui apportent quelque commodité et qui font tenir quelque rang. Mais icy il n'y aura rien à espérer. Il faudra subsister de la vente de ces petits libelles; l'Etat n'y prendra point de part; du Côté de l'honneur la moisson sera fort petite; et on perdra les occasions qui ouurent la porte à la gloire solide et qui conduisent aux bons établissements. Encor, si cette occupation n'étoit qu'vn honneste badinage, qu'un amusement pour les heures perdues, et qu'elle ne demandast pas vn homme tout entier, je ne m'éloignerois pas d'vne telle résolution. Mais c'est vne affaire, et vne grande affaire. Il faut se charger de la lecture de tous les liures; il faut parler de toute sorte de matières; il faut les aprofondir et en parler toujours fort juste; il faut raisonner sur bien des choses qu'on avoit auparauant ignorées; il faut s'expliquer sur des sentiments qui sont quelquefois délicats; enfin il faut feindre qu'on sçait tout, qu'on est capable de tout, qu'on est habile dans tous les Arts et dans toutes les sciences, et cette feinte, à mon advis, est plus difficile à bien soutenir que ne le seroit 1 acquisition même des Arts et de toutes les Disciplines. Si donc vous pouués faire tout cela comme vn divertissement, je vous conseille de l'entreprendre, mais si cela apporte la moindre interruption aus études ausquelles vous vous êtes appliqué et que vous avés jusqu' icy si heureusement cultivées, je ne vous le con-
seille pas. Age quod agis et orna Spartam tuam. Laissés à des gens qui n'ont rien de meilleur à faire, vn employ comme celluylà. Quand on ne l'envisage que légèrement, il flate et donne dans la vue; mais quand on a vn peu percé l'illusion qu'il fait d'abord, il ne paroist pas devoir avoir des suites qui vous pussent dédommager de tous les soins qu'il vous donneroit. Enfin,. Monsieur, j'aimerois mieux vous voir professeur dans quelque bonne Académie, et je ne saurois me persuader que le Mercure sçavant soit le conducteur et guide, Y'Eçiuaioç ïôcpoçi), qui vous y adressera. Je voudrois bien y pouuoir contribuer. Je le ferois avec bien du plaisir, car vous estimant et vous aimant comme je fais, je sens bien que j'aurois bien de la joye de vous le faire paraître et de vous témoigner que je suis, et de tout
mon coeur,
tout à vous