LE MOYNE
30 Mars 1684.
J'auois toujours quelque espérance de faire vne course jusques à Roterdam. Mais je vois bien, qu'il n'y faut plus penser, et que de semblables voiages me seront désormais interdits. Il ne faut plus penser qu'à demeurer doucement dans mon nid et y attendre sans impatience l'heure qui m'en faira déloger pour toujours. En attendant cela, j'y veux faire graver ces vers:
Point lassé d'espérer, point lassé de me plaindre Des Muses, des Grands et du sort, J'attends icy tranquillement la mort, Sans la désirer ni la craindre.
Cependant, pour ne faire plus de voiage par le monde, ce n'est pas à dire qu'on ayt renoncé aus nouuelles du monde savant. Celles que vous publiés tous les mois me font encor passer de fort agréables heures, et vous les préparés d'vne manière à y rendre mêmes sensibles les personnes les plus retirées. J'ay lu vos quatre premiers mois avec bien de la satisfaction; et par de si heureux commencements il y a lieu despérer, que la suite sera de même. Je voudrois seulement, que vous ne vous arrêtassiés pas à de certains petits liurets, qu'il n'est pas nécessaire qu'on sache qu'ils sont au monde, et qui ne valent pas vos louanges. Si vous manquiés de matière, cela seroit plus raisonnable; mais comme il se présente tous les jours des liures d'vne autre conséquence, je ne voudrois toucher que rarement à ces Barbins, qu'on appelle assés plaisamment à Paris de petits pâtés tout chauds, car ils ne sont bons qu'à déjûner et que lors qu'ils sont tout fraîchement tirés du four et de la presse. Votre stile me plaist fort, votre manière de dire les choses est fort agréable, et vous leur donnés ordinairement vn tour fin et fort adroit, qui vous faira toujours bien de l'honneur, auprès de ceux qui s'y connoissent. Il vous échape quelquefois, sur des choses de fait, de certaines remarques qu'on pourroit relever. Mais cela est fort peu de chose et doit être plutost attribué aus mémoires que vous relevés, qu'à votre propre négligence. Il me semble aussi que vous êtes vn peu trop long dans les narrations que vous faites du contenu de chaque livre. Car si vous voulés parler ainsi de chaque ouurage, il y en aura dont vn tout seul occupera les nouuelles d'vn mois entier. Je croy donc, que vous pourries abréger vn peu ces relations; mais vous ne le ferés
pas sans beaucoup de peine, car quand on doibt parler de tant de matières, et qu'on a autant d'esprit et de sçavoir que vous en avés, il est extrêmement difficile de se renfermer dans des bornes si justes et si étroites. Si vous ne le pouués pas faire, ne vous avisés pas de vous contraindre trop. Faites des écarts, tant qu'il vous plaira; et ces écarts, qu'on trouuera en des lieux où on ne les attendoit pas, seront quelquefois bien plus agréables qu'vne infinité de choses dites justement dans les règles et qu'on place sans beaucoup de fasson au lieu où il les faut mettre. Mais M. de Beaulieu1), qui part pour Roterdam, ne me permet pas de jouer davantage le personage de donneur d'avis. Le reste du roole sera pour vne autre fois. Je vous prie de m'en donner vn; c'est de me mander, quand il y aura à Roterdam quelque vaisseau prest à partir pour Rouen. J'y voudrois bien envoier vn Stephanus2) de m. Riick, pour m. Bigot, et vn autre pour m. Huet. Faites moy encor vne autre amitié; c'est de m'envoier vn certain traité de la Religion chrétiene5), dont il y a quelque tems que vous m ecriviés je ne sçay quoy. Je ne sçay si on le vend à Roterdam. Nous ne l'avons pas vu icy. Vous m'en avés parlé comme si vous l'aviés. Si vous n'en trouués pas d'autre exemplaire à acheter pour moy, obligés moy de me prester le vôtre, et je ne manqueray pas de vous le rendre, quand je l'auroy parcouru. Je salue votre société Rouennaise avec laquelle vous êtes logé, et suis très sincèrement
tout à vous