LE MOYNE
5 Aoust 1684.
A Heidelberg ce 22 janvjer 1684.
Je viens de recevoir votre letre, Monsieur, et ie n'ay pas cru devoir tarder plus long tems à vous remercier des soins généreux que vous prenez pour moi. Je ne puis m'empêcher de bien augurer d'une chose entreprise soubs vos auspices, et j'en attens la réussite avec impatience. J'écrirai à Genèue pour l'affaire de M. Leers et tâcheray de tirer de là secrètement les instructions nécessaires pour le faire payer. Le désordre des affaires de M. Dufour n'est que trop réel. Qui trop embrasse mal étreint. Je garderai votre secret sur l'auteur de la 2de Réponse au Sr B. ') Je fais un grand fonds sur l'approbation que vous donnez à la 3e. Et après cela, il me semble que ie refuterois le public lui même, s'il disoit le contraire. Si vous n'avez à rayer que ce que vous me dittes, ie vous deffends par droit d'Auteur de rien rayer du tout. Je ne me trouue pas d'inclination à ioindre la lettre de Montpellier. Cela semble être contraire à tout le génie du liure. Et ie n'aime point, qu'on emporte la pièce. Cependant ie ne suis point si absolu là dessus, que ie ne trouve bon tout ce que vous ferez. Et si M. Leers se résout à cela, ie le prie de faire entendre, que non seulement l'auteur n'y consent point, mais qu'il craint même de se faire vne affaire avec lui. J'ai reçu vne lettre de M. Le Clerc et sais en détail ses affaires, hormis son mariage, dont il ne me parle
point. Il me parle d'vn liure intitulé L'Esprit de M. Arnaud, qui fait grand bruit et qui a été défendu, à la sollicitation des ambassadeurs de France et d'Angleterre. Je ne sai, si ie dois souhaiter que celui à qui on donne ce liure, en soit l'auteur ou non. Car souvent ces sortes de disgrâces sont auantageuses aux auteurs. Je vous prie de me parler de cela un peu sincèrement. Je souhaiterois extrêmement de voir le livre sur les idées2). Quand vous aurez quelque chose à m'envoyer, il me semble que les coches de Francfort sont assez propres pour cela. Vous m'obligerez d'adoucir, sans éneruer, les endroits de la Confession de foy et de Caluin. Il est bon de parler un peu François là dessus. Je ferai vos complimens à M. Fabrice et à M. et Mme de Chadirac, et suis fort redevable à M. et à Mle Jurieu de l'honneur de leur souuenir. Mon Père m'écrit, qu'il n'ose plus conter M. Jurieu parmi ses amis, à cause du silence où il se tient à son égard. Je vous prie de le lui dire, en l'assurant de mes très humbles respecs. Vous m'obligerez de corriger l'anacronisme de la consultation de Cassander?) en contant sur 1564. Car c'est ainsi que sont dattées les lettres de Ferdinand et de Maximilien à Cassander. Je suis surpris de ce que M. Mallebranche n'a pas reçu ma lettre. Apparemment celui à qui ie l'avois confiée, l'a négligée. Cela m'embarrasse, parce que ie ne sai point son addresse. Vous m'obligerez de me la mander au plutôt. Je suis etc.
Vous m'obligerez de mander au P. Mallb. où ie suis et qui ie suis, afin qu'il ne fasse point scrupule de lier commerce auec moi.
Vous ne me dittes rien de la seconde édition de la lettre des Comètes.
Je vous remercie, Monsieur, de la bonté que vous auez eue de parler de moi à M. Mallebranche. Je crois ne deuoir qua vous l'honnêteté de la lettre qu'il m'a écritte. Je ne lui avois point répondu, ne sachant point son addresse, que vous avez eu la bonté de m'apprendre. Je vous suis aussi infiniment obligé de ce que vous avez changé sur le chapitre de Calvin dans les Considérations. Votre tour a fait du bien à ma pensée, et sans lui ôter sa force, lui a ôté son air un peu trop Misantrope. J'ay leu »l'esprit de M. Arnaud « et y ai trouué tous les caractères par lesquels vous me l'auez dépeint. J'aurois demandé grâce à l'auteur pour M. Mallebranche. Non que sa critique ne soit tout à fait sans fondement: Assurément M. Mallebranche outre trop la Métaphysique et a de trop grands airs de singularité. Mais ie soutiens qu'il est iniuste de le réfuter en détachant ainsi quelques passages de toute la suite. Ces termes singuliers et ces abstractions ne viennent qu'en conséquence de son système. Ainsi il faudroit réfuter le système, ce qui peut être ne seroit pas trop aisé. D'ailleurs le Père Mallebranche n'est point un Controversiste. Il ne se mêle point des querelles de la Religion. Pourquoy s'aller ietter sur lui, qui ne pensoit à rien moins que d'être mêlé dans cette pièce, où la mémoire et l'imagination dominent de la manière du monde la plus agréable à la vérité, mais de la manière du monde la moins propre à réfuter M. Mallebranche.
J'ay lu, depuis peu, les méditations de Monsieur Mallebranche; pour moi, qui suis fait à ses manières,
ie vous auoue que i'y prends grand plaisir et que i'en suis singulièrement édifié. En faveur de ce qu'il y a de bon, f excuse ce qu'il y a de difficile à digérer. Et c'est ainsi qu'il faut faire dans tous les ouvrages des hommes. J'ay aussi leu la Réponse à M. Arnaud, dont ie n'ay iamais pu trouver le livre à Francfort, touchant les vrayes et les fausses idées. Cette question de l'âme me paroît fort inutile et fort problématique; cependant, tout bien examiné, celle de M. Mallebranche me paroît plus iuste, quoiqu'elle ait beaucoup 'd'inconvéniens. Mais quand une fois i'ay vu clairement et distinctement une vérité, tous les inconvéniens du monde ne sauroient me la faire abandonner, parce que tous les inconvéniens du monde ne sauroient prescrire contre vne vérité connue, et qu'ayant l'esprit fini et ne connoissant par conséquent pas tous les rapports des choses, ie peux trouuer dans vne vérité beaucoup d'inconvéniens qu'un esprit infini n'y trouveroit pas.
Monsieur Le Clerc ne m'a point parlé du Protestant Pacifique, mais ie l'ai acheté à Francfort. Je ne l'ai pas encore lu; le titre m'en déplait souverainement et a quelque chose de fort captieux. D'ailleurs qu'y a t il de plus ridicule que de vouloir procurer la paix au public pour auoir le plaisir de combattre les sentimens d'un particulier? En vérité, si le dessein de cet auteur réussit, Monsieur Jurieu doit bien se consoler d'estre dans la disgrâce de M. de la Guitonnière1), puisqu'il en doit revenir au public un aussi grand bien que la paix! L'auteur feroit mieux de réformer sa vie que de prétendre réformer le genre humain. Il ne se peut rien de mieux pris que la Suite du Préseruatif. Le Prosélyte abusé est aussi excellent dans son genre. Monsieur Tronchin dans ses leçons publi-
ques a opposé Bellarmin et M. De Meaux, comme l'auteur du Prosélyte. M. et Madame De Chadirac vous baisent les mains. Je vous prie de continuer d'assurer Monsieur et Mademoiselle Jurieu de mes très humbles respects. Il y a longtems que ie n'ay reçu de lettres de mon Père, et ie suis dans une grande impatience de savoir ce que M. Jurieu sait d'un de mes frères. Je vous prie de continuer à me mander ce que vous saurez de nouveau. Il y a longtems que je n'ay eu de nouvelles de M. votre frère; il est un paresseux. Je suis etc.
A Heydelberg ce 27 Avril [1684].
Heydelberg ce 12 Juillet 1684.
Je reçus seulement hier votre lettre dattée du 9 May, et quand ie la reçus, ie vous écrivois, Monsieur, pour me consoler auec vous de l'affligeante mort de Monsieur votre frère, dont ie n'ay voulu vous parler qu'après en auoir eu des nouvelles, qui ne sont que trop certaines. Je suis si intéressé dans cette triste affaire, qu'il n'y a que la soumission aux ordres de la prouidence qui me puisse faire digérer mon affliction. Aussi ie ne prétens pas user icy auec vous du cruel artifice des consolateurs, qui voudroient toujours qu'on étouffât les premiers mouvemens de la nature, et bien loin de vous empêcher de pleurer, ie vous écris pour pleurer avec vous. Cependant, Monsieur, i'espère que l'étude que vous auez faite de la Religion chrétienne
et de la Philosophie, donnera de iustes bornes à votre douleur, et que vous vous contenterez de ce court, mais sincère témoignage de la part qui i'y prens très vivement.
Pour passer aux autres choses qui regardent notre commerce, ie vous dirai qu'il y a quelques mois que ie me donnai l'honneur de vous écrire pour vous prier de me donner quelques lumières touchant un certain Antonius Clemens, qui a entre ses mains les lettres de M. De Saumaise. J'espère que vous aurez reçu cette lettre, et ie conçois iustement comment les tristes distractions auxquelles vous auez été suiet depuis quelque tems, vous ont empêché de me répondre. M. Le Clerc m'avoit déjà mandé votre dessein touchant un journal, aussi bien que son voyage à Roterdam. J'attens ce qu'il vous plaira me communiquer de ce Journal, auec la dernière impatience. Monsieur Spener1), Docteur Luthérien à Francfort, où i'ay été pendant six semaines pour soulager un des Pasteurs en l'absence de l'autre, m'a montré un autre ouvrage qu'il m'assure être de M. Fabrice. En voicy le titre: Jani Alexandri Ferrarii Augustiniani Coenobitœ Euclides Catholicus , siue demonstratio Romance fidei ex primis , certis et evidentibus principiis . mathematicœ methodo , et connexis continua série propositionibus deducta; ad Reverendissimos viros Adrianum et Petrum de Wallemburg. C'est la plus ingénieuse et la plus nerveuse satyre que i'aye iamais vue contre l'Église Romaine. Monsieur Spener, dont ie vous ay parlé, est vn homme célèbre dans toute l'Allemagne, à cause de sa piété, de son Zélé, de sa modération de ses commerces auec les princes d'Allemagne, et surtout de sa grande connaissance dans les Généalogies et dans le blason. Il a fait plusieurs ouvrages dont
ie m'informerai plus particulièrement, si vous le iugez à propos. Monsieur Fabrice est présentement aux eaux de Schwalbac; j'attendrai son retour pour lui faire votre compliment. M. Tronchin et M. Chouet ne me mandent rien de nouveau touchant la litérature à Genève. Et vous ne deuez pas attendre grand' chose de là. Au reste, Monsieur, dussiez vous encore vous en deffendre, ie continue à vous remercier de votre générosité et à vous assurer très sincèrement de l'estime que i'ay pour votre mérite et du Zèle qui m'attache à tous vos intérêts. Monsieur Jurieu me dit, qu'il y a un de mes frères à Delft, mais ie ne sai où lui addresser mes lettres. Si vous pouvez me donner quelqu' ouverture là dessus, vous m'obligerez infiniment.
On est icy fort allarmé d'un esprit qui tourmente une ieune fille en grattant le bois de son lit. On entend le bruit, et l'on voit les grattures, quoique l'on prenne toutes les précautions nécessaires pour n'être point surpris, soit par l'imagination, soit par quelque friponnerie. Plusieurs gens de qualité et de probité assurent avoir vu ce fait, et M. Mieg4), Professeur en Théol., homme sincère, éclairé et dégagé des erreurs populaires, a examiné cela avec toute l'exactitude possible, et a cependant oui le bruit et vu les grattures; il a parlé plusieurs langues à cet être nuisible, auxquelles il a répondu, non par des sons articulez, mais par des battemens et des grognemens comme d'un cochon. Le docteur, maigre son penchant à l'incrédulité, ne sait qu'en dire. Monsieur le Comte de Schomberg, auec quelques autres personnes de qualité, voulurent, l'autre iour, que ie les y accompagnasse pour examiner la chose de sens froid. Jamais il ne plut à l'esprit de me donner aucune marque de sa présence,
et ie découvris même dans la maison quelques indices d'imposture. J'y ay été encore d'autres fois, et iamais il n'ay rien vu. Cependant, par sagesse et par respec pour ceux qui ont vu, ie suspens mon jugement. Si cela a de la suite, ie vous l'écrirai.
Je vous prie d'assurer M. et Mle Jurieu de mes respecs et de le remercier pour moi des avis qu'il a la bonté de me donner dans sa lettre.
A Heydelberg ce 26 Aoust 1684.
Je commence ma lettre, Monsieur, par vous apprendre que ie reçus hier l'imposition des mains et que ie suis établi Ministre de l'Eglise françoise d'Heidelberg. Cette Église n'avoit iamais eu deux pasteurs. Et cela arrive par une volonté particulière de notre Prince, la quelle le Sénat Ecclésiastique me signifia il y a environ 1 5 iours. J'ay outre cela le titre de Ministre de Madame l'Electrice douairière, qui m'a pris en amitié et m'a souvent fait venir proposer dans sa chambre. Je m'attendai d'aller en Hollande avec les marchands de Francfort, mais vous voyez par là que la providence a rompu mes mesures. Au moins, si ie n'ay pas l'honneur de vous voir, ie me console de ce que ie suis dans un lieu où nous pourrons continuer notre commerce, auquel ie prens un singulier plaisir et dont ie tire beaucoup de profite.
Je vous remercie très humblement du soin que vous avez pris et que vous voulez bien prendre encore
de l'affaire de Mr. de Saumaise. Si, de mon côte, mon séiour icy vous pouvoit être de quelque utilité, faites moi la grâce d être persuadé de mon empressement et de ma sincérité. J'ay envoyé votre lettre à Monsieur Minutoli. Si cette voye vous est plus commode pour écrire à Genève, vous m'obligerez toujours de m'envoyer icy vos lettres.
Tout le monde se réjouit icy de votre journal, et on l'attend avec impatience. Monsieur Spanheim '), qui a été icy et qui y est établi en qualité de Conseiller Ecclésiastique, de Conseiller priué de S. A. E. et de Professeur honoraire, m'en a parlé auec Eloge. Nous avons icy, par le moyen de Monsieur de Schomberg, Envoyé extraordinaire du Roy dans cette Cour, quatre tomes des oeuvres mêlées de M. S1. Euremont. Il écrit avec beaucoup d'esprit et de politesse, mais il y a quelque chose dans son stile de trop recherché et qui ne peut être goûté que par les gens d'esprit de prétention. Les trop fréquentes liaisons du discours donnent au stile une exactitude désagréable; mais d'ailleurs un stile sans liaisons est trop affecté et donne trop de peine à un Lecteur qui n'en est pas accoutumé. Ce dernier défaut règne dans les livres de M. St. Evremont. La vigueur de M. Arnaud me surprend à son âge. Je n'ay iamais pu trouver son premier livre à Francfort; j'espère que cette fois ie serai plus heureux. — L'Esprit a cessé ou du moins suspendu ses opérations. Il y a dans cette affaire des caractères manifestes de fourberie. Cependant il n'y a que le petit nombre choisi qui ose s'en déclarer. Le grand nombre traitte datées ceux qui ne veulent pas prendre cela pour un phénomène surnaturel. Pour moi, ie disois à ces gens là, que c'étoit assez de les traiter d'Adiablistes. Je
trouue plaisantes ces conséquences'. »I1 ne croit pas, qu'il y ait des esprits qui se diuertissent par le monde, au dépens des hommes. Donc il ne croit point de Diable. Il ne croit point de Diable, donc il ne croit point de Dieu. Ergo glu.«. — Je ne doute point, que vous n'ayez oui parler quelquefois des disputes qui étoient entre M. Claude et M. Pajon2), touchant la grâce médiate ou immédiate. Je vous apprens, que ces Messieurs sont accordez. Le Mal de Ruvigni, Allix et La Bastide ont été les arbitres de ce différent, et l'on a promis et signé la paix. De part et d'autre, il y avoit bien du mal entendu dans le fait et dans le droit. Il y a longtems qu'on m'a parlé des manuscrits sur le franc arbitre et sur la prédestination. Je n'ose vous dire sur ce papier, à qui on les attribue. Si vous pouuez rendre quelque seruice à M. Restel*), qui vous rendra cette lettre, vous m'obligerez infiniment: c'est un Ministre du Languedoc, réfugié et condamné à être pendu. Il s'en va à Dublin ioindre M. son Père. Je suis, etc.
Je vous prie d'avoir la bonté de faire venir promtement cette lettre à mon frère.
Je prens tant de plaisir à m'entretenir avec vous, Monsieur, que ie ne puis me résoudre à laisser échapper aucune occasion de le faire, dussiez vous en souffrir. Et ie puis dire pour cette fois, que ie vous écris pour vous écrire, et que ie parle pour parler,
puisque vous ayant écrit depuis fort peu de iours, ie n'ay rien présentement à vous mander de nouveau. Quand nos curieux auront satisfait leur curiosité sur vos nouvelles, ie vous feray l'histoire de leurs sentimens. Et quand une seconde lecture, faite avec moins de précipitation, aura rendu mes idées plus distinctes, ie vous écriray moy même le mien avec exactitude. Mais en attendant, ie vous diray que i'admire la iustesse, avec laquelle vous iugez des auteurs et prenez les matières, chacune selon sa nature. Le iugement que vous faittes de l'histoire des Antitrinitaires'), des euvres de Spinoza, des dissertations de Monsieur Fabrice et de plusieurs autres que ma mémoire ne m'offre pas présentement, me paroît d'un goût exquis. Vos digressions sont agréables; mais, permettez moi de vous dire, que ie les trouve un peu trop fréquentes. Si j'avois présentement le livre, ie vous en donnerois quelques exemples, où à mon avis vous auriez pu vous en abstenir. Par exemple, ie me souviens, qu'à l'occasion de Monsieur Courcelles2) vous dites, qui il étoit, ses avantures, sa famille etc. Le public sait déjà ces choses là, et ceux qui l'ignorent ne se soucient pas apparemment beaucoup de l'apprendre. Quoy que le désintéressement soit un des caractères que i'admire en vous, il me semble pourtant que vous ne ménagez pas touiours assez Messieurs de l'Église Romaine, sur tout Monsieur Arnaud, contre lequel i'ay remarqué dans votre livre quelque trait un peu piquant. Vous voyez, Monsieur, la liberté avec laquelle ie vous dis mes sentimens. Peutêtre trouverez vous qu'en cela ie manque de modestie. Accusez moy de tout ce qu'il vous plaira, pourvu que vous soyez bien persuadé de
l'estime particulière que i'ay pour vous, Monsieur, et pour ce qui vient de vous.
Au reste, pour changer de matière, on est si content icy des gazettes raisonnées qui nous viennent de Hollande ^), le stile en paroît si pur, le tour si libre et les réflexions si solides, qu'on m'a prié de m'informer qui en étoit l'auteur, et si on ne pourra pas les avoir toutes depuis qu'elles ont commencé. Je vous prie, Monsieur, de me mander ce que vous sauez là dessus, et ie vous promets d'user de votre communication avec toute sorte de discrétion et de m'en tenir aux limites que vous me prescrirez. Aussi bien la sagacité de nos nouvellistes s'épuise telle à déterrer cet inconnu, et ce seroit dommage d'user à cela les forces de leur esprit. Je suis occupé à lire la Morale du Père Mallebranche (et c'est de cet auteur là aussi, et sur tout de sa réponse à Mr. Arnaud, que vous iugez en véritable oracle). Mais il me semble qu'il n'a pas trauaillé de toute sa force dans la composition de ce livre, quelque beau qu'il me paroisse. Il faut qu'il ait en tête un adversaire, afin que le nouveau tour des objections qu'on lui fera, donne de nouveaux tours à son système. Car s'il continue sa positiue, il ne dira plus rien de nouveau, et il ne le peut pas non plus. C'est dommage qu'un traitté de Morale, dont on a si grand besoin, soit composé d'un air si singulier que peu de gens en puissent profiter. Mais ie me corrige: c'est dommage que le monde soit si peu accoutumé à méditer, que les choses les plus claires et les plus simples soient celles qu'il entend le moins. — Monsieur Le Clerc nous fait espérer une Morale d'un autre stile. Car vous savez bien que les gens de son ordre ne sont pas spéculatifs. Je voudrois
bien, que quelquauteur habile et charitable se donnât la peine de concilier les idées spéculatives avec les idées pratiques dans plusieurs questions importantes. Mais je pense, qu'on peut appeller cela opus plénum aleâ.
Monsieur Spanheim n'a guères fait de mécontans icv en n'y venant pas. On trouve quelque chose de singulier dans son procédé. — J'apprendrai toujours avec beaucoup d'avidité des nouvelles de ce qui se passe chez vous.
A Heydelberg ce '9/29 Nov. 1684.
Je ne vous ay pas écrit, Monsieur, depuis la perte que tout ce pays et toute la Réformation a faitte, dans la personne de Monsieur l'Électeur Palatin '). Je croy, Monsieur, que vous avez assez de zèle pour notre religion pour prendre part à cette perte publique, et que vous êtes assez de mes amis pour me plaindre en mon particulier. Ce Prince m'auoit arrêté dans son pays avec tant de bonté, qu'outre l'intérêt public, l'attachement que i'avois pour sa personne me le fait regretter doublement. Sa mort n'a iusqu'icy rien changé dans les affaires. Et le Duc de Neubourg, notre Électeur, a fait un traitté avec feu S. A. É. extrêmement favorable à la religion. Il s'est engagé pour lui et pour ses héritiers à laisser toutes choses dans l'état où il les trouve, tant à l'égard du temporel qu'à l'égard du spirituel. On dit que ce Prince est homme d'esprit et de parole. Dieu soit loué de ce que nous ayant
châtiez si rudement, il ne nous a pourtant pas châtiez tout à fait dans sa colère.
Après cela, ie vous parleray de vos nouvelles lettres2), que i'ay lues avec un singulier plaisir; et puisque vous me permettez de vous dire ce qu'on en pense, ie vous envoyeray dans cette lettre quelques unes des remarques qu'on y a faittes, parmi lesquelles les miennes paroîtront incognito.
1) La préface paroît à plusieurs une production de cet amour propre, dont on peut dire qu'il agit en nous sans nous, c'est à dire imperceptiblement, et l'on trouve que le Moy y domine trop. Quelques uns trouvent de la témérité à faire un détail si exact et si fidelle des raisons bonnes ou mauvaises qui ont coutume de donner du dégoût pour les secondes productions sur vn même sujet, parce que cela y peut faire penser ceux qui sans cela n'y penseroient peut être pas. D'autres admirent cela comme un désintéressement peu commun et comme vne marque, que l'Auteur se sent assez au dessus de ces raisons pour les exposer sans crainte.
2) On aime assez les digressions de l'Auteur. On ne trouve pas étrange, qu'il veuille produire ces fruits de sa Lecture et de sa Méditation. Mais on eût trouvé meilleur, qu'il nous eût donné quelques volumes soubs le tiltre d'oeuvres mêlées ou de dissertations sur divers sujets. Car quelque chose qu'il puisse dire pour justifier ces digressions, et avec quelqu'ingénuité qu'il puisse lui même passer condamnation là dessus, on trouve toujours que cela passe les bornes des digressions les plus vagues. Et quelques vns vont iusqu'à dire que c'est là vn vice dominant de l'auteur. Quelle nécessité, dit on, de nous donner vne suite de
la Critique générale, à cause de quelques objections, que des particuliers ont faittes à l'auteur en particulier? Il fallut attendre, que l'on attaquât son liure publiquement, et nous donner ex professo les réflexions qu'il ne nous donne que par occasion.
3) (sur la ière lettre.) On trouve que l'auteur s'est exenté trop légèrement de répondre aux objections de la première classe. Comme il a l'esprit étendu et pénétrant, c'étoit de lui proprement qu'on devoit attendre quelque chose d'approfondi sur ses matières, extrêmement délicates à cause de leurs grandes liaisons et rapports. Et l'on dit icy de lui ce qu'il a dit d'un autre dans ses nouvelles: C'est là qu'on l'attend.
4) (sur la 2e lettre.) La première partie de la 2e lettre contient des réflexions fort iustes sur les contradictions des Auteurs et sur leurs causes. Et après ce qu'il dit à la fin de la dernière partie de cette lettre, touchant ses digressions, il serait inutile de les lui reprocher. Mais on ne peut pas s'empêcher de dire, qu'il a pris le change et qu'au lieu de se servir de St. Ambroise comme d'un prétexte pour parler de M. Maimbourg, il s'est servi de M. Maimbourg comme d'un prétexte pour parler de St. Ambroise. Il auroit donc mieux vallu faire deux lettres de cette seconde, rapporter dans l'une quelqu'exemple des contradictions du Sieur Maimbourg, afin qu'il ne soit pas dit qu'on ne parle point de lui, et dans l'autre faire toutes les belles et solides réflexions que l'auteur fait sur St. Ambroise.
5) (sur l'apostille de la 3e lettre.) J'étois sur le point de cacheter ma lettre etc. On excuse cette fiction une fois faitte, d'un commerce de lettres. Il est certain, que cette manière d'écrire et de traiter
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les choses a ses commoditez et ses agrémens. Mais on voudroit, après cela, que l'auteur fut allé son grand chemin et tout de suite, sans feindre à tout moment de nouveaux incidens, et sans chercher des détours qui ne font qu'amuser le tapis. C'est une feinte circonstancée, que plussieurs n'approuvent pas.
Mais en voilà assez, Monsieur, pour cette fois. Je suis assuré que vous vous moquerez de moy, de ce que ie vous envoyé des remarques de si peu d'importance. Mais pourquoy ne donnez vous pas lieu à d'autres? Prenez vous en à votre exactitude et à votre iustesse.
Je vous prie de faire tenir cette lettre à son adresse, elle est de Madame de Chadirac, qui vous baise les mains. Quand ie sauray par votre réponse, que vous ne trouvez pas mauvais que ie prenne la liberté de vous dire mes pensées et celles des autres sur vos productions, ie continueray.
Je vous prie d'assurer Mr. et Mdeile Jurieu de mes très humbles respecs et de me croire etc.
A Heydelberg ce 6/,6 Juin 1685.
MICHEL LE VASSOR.
. . 24 Januier
A Londres ce T ,, .
3 feuner
Je n'ay point pensé, Monsieur, à vous faire aucuns reproches sur votre silence; et il me semble, que ce
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que je vous ai dit, ne deuoit pas vous engager à faire vne si longue apologie. Il n'en faut point auec vn ami aussi droit et aussi sincère, que je prétens letre. Je croi que vous voulez bien me permettre de prendre cette qualité. M. le Cheualier Trumball1) a cru, que la réponse que vous m'auiez faite, étoit plus pour lui que pour moi, et dans l'embaras de ses affaires il a oublié de me l'enuoier; peut être qu'il s'est imaginé que la lettre étoit pour lui. Quoi qu'il en soit, Monsieur, il n'y a rien de gasté, puisque M. Trumball a toujours de fort bonnes intentions pour vous. J'ai peine à me persuader que vous ne sachiez rien de ce que je vous ai écrit, touchant la dédicace de votre liure. Voulez vous m'en faire vne mystère? Je sai la chose de M. Trumball mesme: j'ai vu la lettre que M. Léers lui a écrite sur ce sujet, et il m'a paru que M. Trumball étoit fort content, et qu'il regardoit cette dédicace comme vne chose qui lui fait honneur. Je sai encore, qu'il a le premier volume de votre liure, qu'il ne fait voir à personne, comme M. Léers l'en a prié. Je ne doute point, que tous ces premiers commencemens n'aient vne fort bonne issue, et que vous ne trouuiez vn bon ami dans M. Trumball.
Je souhaiterois seulement, Monsieur, que vous fussiez vn peu moins philosophe, et que vous cultiuassiez dauantage vn ami qui s'est présenté à vous sans que vous Taiez cherché. Ne lui avez vous point écrit au commencement de cette année? Si vous ne l'auez pas fait, il est encore temps, et vous pouuez prendre occasion de lui faire sauoir quelques nouuelles de la République des lettres. Pendant que vos Ennemis sont appliquez à souleuer tout le monde contre vous, pourquoi ne voudriez vous pas ménager ceux
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qui rendent justice à votre mérite et qui voudroient vous faire du bien? C'est pousser la philosophie trop loing, et vos amis n'approuueront jamais vne pareille indifférence. Je m'en suis plaint à M. Syluestre et à M. Terond2), que j'ai vus ici. Ils m'ont promis de se joindre à moi pour vous tirer de cette humeur sauuage et retirée.
Pour moi, Monsieur, j'espère que vous me ferez la justice de croire, que c'est l'estime particulière que j'ai toujours eue pour vous, qui m'a poussé à prendre cette affaire auec vn peu de chaleur et à profiter de l'ouuerture que M. Trumball m'a donnée, en me parlant de vous le premier. Je ne prétens ni m'ingérer ni entrer dans le secret de ce qui vous regarde: je serai le plus content du monde, quand je saurai que vous ne fuiez pas vn protecteur et vn ami qui vient au deuant de vous. Je suis persuadé, que vous auez infiniment plus de lumière et que vous sauez prendre des mesures plus justes que moi. Vous ne trouuerez pas ici vn homme qui ait plus de Zèle et plus d'affection pour vos intérests que moi; mais je sai aussi, que vos intérests peuuent être en de meilleures mains. C'est assez que j'aie le plaisir de sauoir, que l'on vous rend plus de justice en ce païs ci qu'en Hollande, et qu'à quelques françois près, qui se sont laissez préuenir sans raison, on y connoît ce que vous valiez, et qu'on y plaint votre malheur.
Au nom de Dieu, ne négligez point M. Trumball. Son estime peut faire du bien; au moins elle ne vous fera point de mal. La dédicace est engagée: il n'est plus question que de faire la chose de bonne grâce. Si vous jugez, que je puisse vous être vtile en cette affaire ou en quelqu'autre, faites moi la grâce de
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m'emploier et de me donner occasion de vous conuaincre, que je suis auec vne estime et vne reconnoissance parfaite,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant seruiteur.
LE VASSOR.
A Londres ce 10/20 Nouembre 1696.
Je suis extrêmement fâché, Monsieur, de ce que la lettre que vous m'auriez adressée pour Mylord Sunderland '), est perdue. Je ne l'ai point reçue, non plus que celle que vous m'auiez fait l'honneur de m'écrire en mesme temps. Je suis bien aise, que vous aiez aprouué l'ouuerture que je vous donnois, de faire vne honnêteté à ce Seigneur, qui est ici en fort grand crédit à la cour, et particulièrement vni auec M. Trumbull. Je lui présenterai votre lettre et votre liure auec bien de la joie, et je suis assuré qu'il sera sensible à l'honneur que vous lui faite. J'acompagnai M. de Bellemare, lors qu'il alla présenter votre lettre à M. Trumbull. Il la reçut auec toutes les marques d'estime et d'amitié que vous pouuez souhaiter, et je ne fais aucun doute qu'il ne vous en donne des preuues effectues à la première occasion. Je fus raui de ce qu'il offrit ses bons offices à M. de Bellemare auprès de M. Capel; il nous dit que c'était son bon ami. Cela me fit connoître que M. Trumbull est plus lié auec les
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ministres hollandois que d'autres Anglois: ainsi il poura du moins parer les coups qu'on voudroit vous porter par les Hollandois; je le prierai d'y penser, dès que votre liure sera ici, et de faire agir aussi Mylord Sunderland. Je suis assuré, que M. Trumbull sera bien aise de ce que vous auez ménagé ce Seigneur; je lui dirai aujourd'hui que vous enuoiez vn exemplaire à Mylord Sunderland.
Je vous remercie très humblement de ce que vous voulez bien m'honorer aussi d'vn si beau et si riche présent. Je reçois cette marque de votre bienueillance auec tout le respect et auec toute la reconnoissance possible. J'ai fait prier, il y a quelque temps, vn libraire d'Amsterdam, que je ne connois point, de vous enuoier vn almanach de ma façon. J'apelle ainsi, en comparaison de votre liure, vn liuret qu'on m'a fait faire et dont je vous ai parlé. La controuerse est si vsée, que je ne voulois pas le donner au public, mais on en a enuoié vne copie à vn libraire d'Amsterdam nommé Brunel, qui l'a imprimé. 11 est mesme dédié au Roi: chose dont je me suis défendu autant qu'il m'a été possible; mais il a fallu obéir à M. Trumbull et à M. de Salisbury. On a écrit au libraire de vous en enuoier vn exemplaire et vn à M. Basnage. Receuez ce présent que je vous fais de ma pauureté, comme le Seigneur reçut celui de la bonne veuue de Téuangile. Il y a bien des fautes de ponctuation, comme je l'ai vu dans l'exemplaire que j'ai reçu par la poste. A cela près, il n'est pas mal imprimé.
Je vous parlois dans ma lettre de M. Vaillant, libraire françois de cette ville, qui vouloit auoir quelques exemplaires de votre Dictionnaire, qu'on attend ici auec grande impatience. Mais il n'en vouloit que
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douze, et M. Leers n'en vouloit pas donner moins de vingt cinq. J'auois pris la liberté de vous prier de nous faire auoir composition de Mr. Leers, parce que, l'argent étant rare ici, M. Vaillant ne pouuoit pas en prendre à présent vingt cinq, argent content, comme M. Leers le vouloit. Les choses ont changé de face depuis. M. Leers écrit qu'il s'est engagé de n'en enuoier qu'à vn certain libraire de cette ville, qui n'en veut point donner à M. Yraillant, contre le quel il a quelque jalousie, quoique M. Leers mande qu'il a écrit fortement à ce libraire d'en donner à M. Vaillant pour vn prix raisonnable. Cela feroit tort à M. Vaillant, qui en a promis à ses pratiques dans l'espérance qu'il en auroit de M. Leers. Je vous prie très humblement, Monsieur, d'appuier les intérests de M. Vaillant auprès de M. Leers. On en prendra plustost vingt cinq exemplaires, comme Mr. Leers le souhaite, que d'auoir à faire à cet autre libraire de Londres2), qui n'est ni honnête ni raisonnable. C'est vne assez bonne emplette pour M. Leers, et je ne croi pas, qu'il veuille refuser vn argent qu'on lui offre sur l'heure. M. Vaillant est mon bon voisin et mon ami; il seroit fâcheux pour lui de ne pouuoir fournir votre ouurage à ses pratiques et de les enuoier pour cela chez vn autre libraire. Je vous réitère encore ma prière de faire ce que vous pourez pour lui, en cas que le conuoi que nous attendons de Roterdam ne soit pas parti.
Si M. Leers étoit tellement engagé, qu'il ne pût pas honnêtement nous en enuoier, n'y auroit il pas moien de sauuer les apparences par cette inuention: vous pouriez m'en enuoier six exemplaires, comme pour faire des présents de votre part; à cela le libraire de Londres n'auroit rien à dire, et M. Vaillant les
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donneroit à ses principales pratiques en secret et sans les exposer. L'argent est tout prest en Hollande, et M. Leers le touchera quand il voudra. S'il veut mesme en enuoier douze exemplaires sous ce prétexte et à mon adresse, on les prendra, mais je vous prie de vous souuenir que je ne vous demande cela qu'en cas que le conuoi ne soit pas parti. Si cette lettre vient trop tard et après le départ du conuoi, il ne faut penser à rien, parce que c'est le tout et le principal que d'auoir la fleur de votre liure. Je suis auec vne estime et vne reconnoissance particulière,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant seruiteur
LE VASSOR.
. T 24 nouembre , ,
A Londres ce T , , , 1696.
4 décembre
J ai présenté votre lettre, Monsieur, à Mylord Sunderland, qui l'a reçue le plus obligeamment du monde et qui se trouue extrêmement honoré du présent que vous lui faites. La première fois que j'aurai 1 honneur de le voir, je lui insinuerai quelque chose de l'affaire que vous sauez, et je ferai de mon mieux. Je suis fâché de ce que vous n'auez pu rien faire pour M. Vaillant. Tout cela vient de la jalousie de Callouë. L'expédient que vous proposez me paroît fort bon, et je vous en remercie de tout mon coeur. M. Vaillant
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l'accepte; il vous dira ses intentions à la fin de cette lettre. Je vous recommande encore ses intérests; pour lui laisser de l'espace, je ne vous dirai rien de plus. J'espère que j'aurai l'honneur de vous écrire bientost par M. Coningham, gentilhomme écossois qui va voiager auec le fils du comte d'Argile; c'est vn homme d'honneur et de mérite. Il a déjà eu l'honneur de vous voir, et il souhaite passionnément de s'entretenir auec vous. Il fera pourtant peu de séjour à Roterdam. Mes complimens à M. Basnage, et je suis auec reconnoissance, Monsieur, votre très humble et très obéissant seruiteur
LE VASSOR.
A T , 22 décembre 1696.
A Londres ce T . , J 2 Januier 1697.
Je présentai hier, Monsieur, votre liure à Mylord Sunderland. Cétoit vne fort bonne étreine que vous lui enuoiiez; aussi la reçut il le plus agréablement du monde. 11 me dit, qu'il m'enuerroit vne lettre pour vous témoigner sa reconnoissance; je ne manquerai pas de vous la faire tenir au plustost, quand il l'aura enuoieé. Il est plein d'estime pour vous, et je ne doute point qu'il ne vous rende tous les bons offices que vous pouuez attendre, quand l'occasion s'en présentera.
Pour ce qui est de l'exemplaire que vous auez enuoié à M. le Chevalier Trumbull, il a voulu le faire relier par son relieur. 11 en vouloit paier la reliure, mais je l'en ai empesché, en lui disant qu'il seroit
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relié aux dépens de M. Leers, et non pas aux vôtres; tous les deux exemplaires sont reliez en quatre volumes en veau. Comme il y a diz ou douze jours que je n'ai vu M. Trumbull, je ne puis vous en dire des nouuelles bien fraisches. Il est toujours dans les mesmes sentimens pour vous; mais il faut qu'il aille plus loin, et je l'espère.
Je vous réitère, Monsieur, mes très humbles remercimens pour l'exemplaire que vous m'auez fait l'honneur de m'enuoier. Il a fallu des machines et parler des grosses dens pour le tirer des mains du Sieur Calloué. Je croi, que c'étoit vn maneige de libraire, qui ne vouloit pas qu'on pust lire votre liure ni le prêter à d'autres, auant que d'en auoir vendu quelques vns des siens. Je souhaite, que M. Leers soit content de ce correspondant en cette ville; mais c'est vn homme étrangement brutal. Comme il m'a dit, qu'il n'avoit point ordre de me faire relier vn exemplaire, j'ai cru que s'il étoit relié, ce seroit à vos dépens, ce qui ne seroit pas certainement juste; je l'ay donc pris en blanc. C'est bien assez que vous m'honoriez d'vn si riche présent. Je croi, que Brunel d'Amsterdam ne vous aura enuoié vn exemplaire de mon liure qu'en blanc. Si les choses ne se font pas honnêtement, il faut me le pardonner. Je ne me suis point meslé de cette impression; j'ai toujours résisté à faire le liure et encore plus à le faire imprimer. On l'a fait sans me le dire. Je n'ai aucun commerce auec Brunel, et je ne le connoy point. C'est encore malgré moi que j'ai pris la liberté de dédier le liure au Roi. J'ai été fort surpris de trouuer mon nom dans votre bel ouurage, et je ne mérite pas que vous y fassiez vne si honnête mention de moi en plus dvn
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endroit. Si vous m'eussiez dit, que vous y vouliez parler de l'auanture de Picaut1), que M. Jurieu raconte fort de trauers, je vous en eusse bien instruit. Il étoit de mon païs, et je le connoissois fort; son frère aisné a épousé vne de mes proches parentes. C'étoit vn pauure garçon, qu'Aubert de Versé gâta sur le Socinianisme, non à Port Roial, mais dans vne maison de l'oratoire où ils se trouuèrent ensemble. Les pères de 1 Oratoire chassèrent De Versé, dès qu'ils sapperçurent qu'il dogmatisoit; et ils gardèrent quelque temps Picaut pour tâcher de le guérir. Mais il n'y eut pas moien. Vous parlez de cela dans l'article de Socin.
On a trouué ici des pièces fort curieuses. Elles étoient dans la maison de M. Trumbull, et son grandpère les auoit achetées à Bruxelles. Ce sont des lettres et des mémoires de Vargase2), ambassadeur de Charles quint au Concile de Trente. Les lettres sont écrites au Cardinal de Granuelle, alors Euêque d'Aras. Certainement on ne peut pas auoir des preuues plus autentiques de tout ce que le p. Paul nous dit des intrigues de la cour de Rome dans ce Concile et de l'esclauage des Euesques. C'est vne bonne réfutation de Pallauicin. On les a traduites de l'espagnol en anglois, et on les imprimera dans quelque temps. Je les mettrai en françois, et on les fera imprimer en Hollande, auec l'espagnol à costé. Ce sera vne occasion de faire honneur à M. Trumbull, puis qu'elles viennent de sa famille. Après cela on mettra les originaux dans la grande bibliothèque d'Oxford. J'ai lu les pièces en anglois, et j'en suis charmé. J'attens les originaux espagnols. Quoiqu'elles ne soient écrites que durant la seconde tenue du Concile, sous Jules 3, elles nous
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aprenent suffisamment, que tout se passoit de mesme sous son prédécesseur, lors que Jules 3. étoit légat.
Comme il y a eu plusieurs Vargas en mesme temps, si vous sauez quelque chose de particulier de celuici, ambassadeur au Concile, faites m'en part, je vous en prie très humblement, ou du moins marquez moi les liures où je pourai m'instruire de ce qui le regarde. Parmi ces lettres, il y en a encore quelques vnes des Euesques d'Espagne qui étoient au Concile. Il y en a aussi d'vn Docteur espagnol nommé Maluenda, dont je ne trouue rien. Il y a bien vn auteur de ce nom; mais je ne croi pas que ce soit notre homme. Tout ce que dit Maluenda, confirme le narré de Vargas. Pour celui là, il est fort connu dans l'histoire du Concile. Il paroît par ses mémoires, qu'il auoit de l'habilité et de bonnes intentions.
Je vous souhaite vne bonne et heureuse année. Je vous prie de faire mes complimens à M. Basnage, et suis auec vne estime parfaite, Monsieur, votre très humble et très obéissant seruiteur
LE VASSOR.
A Londres ce I5/25 auril 1697.
Quoique je sache fort bien, Monsieur, que vous êtes maintenant occupé à préparer vn Supplément à votre sauant dictionnaire, j'espère que vous ne trouuerez pas mauuais, que je vous détourne vn moment, auant que je parte pour la campagne. Je vas dans la
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prouince de Sommerset, chez Mylord Pawlet, où je passerai lesté. Si vous auez quelque chose à me faire sauoir, vous pourez madresser toujours vos lettres chez M. Vaillant.
Je trauaillerai là à loisir sur nos mémoires de Vargas. Je vous prie de sauoir de M. Leers, s'il voudroit les imprimer. Je croi qu'il faudroit les donner en espagnol et en françois; mais je ne sai, si vos libraires voudront les imprimer de la sorte. S'ils ne le vouloient pas, il seroit inutile de les faire copier exactement. Il faudra joindre au texte vne préface longue et des notes pour éclaircir quelques endroits et pour défendre Fra Paolo contre Pallauicin. L'ouurage sera dédié à M. Trumbull: ce sont des mémoires qui lui apartiennent. Il croit en auoir encore d'autres; mais il faut attendre, qu'il puisse aller à sa maison de campagne pour les chercher. Si M. Leers veut entreprendre cet ouurage, sachez, je vous prie, s'il veut faire la dépense que coûtera vne copie exacte de l'Espagnol, et quelles conditions il veut proposer à l'auteur, s'il veut donner quelque chose par feuille ou autrement. Quoique la chose doiue coûter de la peine et du trauail, je ferai la meilleure composition qu'il me sera possible.
On dit, qu'on a en Hollande des mémoires manuscrits du Cardinal Seripand1), qui fut des légats à la 3e tenue du Concile. Si vous connoissez celui qui les a, tâchez de sauoir, je vous en prie, si on n'y trouueroit rien qui pust confirmer ce que M. de Lansac, ambassadeur de France, et Fra Paolo disent de la manière dont on traitoit les choses sous Pie 4., et du peu de liberté qu'on auoit dans le Concile; et si on vouloit donner quelques extraits des lettres du Cardinal Seripand, en cas qu'on y trouue quelque chose de ce
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que je marque; ce seroit vne bonne affaire, parce que le témoignage de Vargas, de Lansac et de Seripand fermeroient la bouche aux défenseurs de ce misérable Concile. Il est bon de l'attaquer de temps en temps, pour empescher la prescription et l'autorité que l'âge lui peut acquérir. On m'a dit que c'est M. de Wit2) qui a ce manuscrit de Seripand.
Je ne vous dis rien de ce qu'on pense ici de votre Dictionnaire: vous pouuez juger, que les jugemens sont différens, comme en Hollande et ailleurs. Vos amis n'y auroient pas tant voulu de gaillardises ni de discussions critiques ou chronologiques sur la vie de certaines gens, aux quelles on ne pense plus guères. Mais les anglois sur tout ont crié contre ce que vous dites quelques fois en faueur du pouuoir absolu et arbitraire, qu'ils appelent tyrannie. L'obéissance passiue n'est plus goûtée ici, et il n'y a plus que les Jacobites outrez qui la soutiennent. On veut qu'en plusieurs endroits vous aiez blâmé la réuolution dernière, sans en parler directement. On a dit ici que le liure est défendu en France et qu'on écrit contre vous en Hollande. L'ouurage, dit on, sera diuisé en 3 parties: la Religion, les bonnes moeurs et la politique. Je ne doute point, qu'il n'y ait plus de malignité que de solidité dans l'ouurage, s'il est vrai qu'on ait ce dessein. Je vous prie de méclaircir sur ce fait et sur celui qui regarde la France. Pour moi, j'admirerai toujours la belle variété de choses, l'étendue de vos rares connoissances et les réflexions justes et exactes qui se rencontrent presque dans tous les articles. Si on auoit retranché quelque chose, qui peut être vn peu trop libre, je croi qu'il faudroit regarder les endroits de Brantôme que vous citez et quelques autres,
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comme des choses dites pour égaier et pour délasser, et pour plaire à certaines gens qui ne veulent point d vn liure, à moins qu'ils n'y trouuent de quoi rire et se diuertir. Pardonnez moi la liberté que je prens, et croiez que je suis tout à vous sans aucune réserue.
LE VASSOR.
a r j 27 auril /
A Londres ce ' . 1697.
1 mai '
En relisant, Monsieur, la lettre que vous m'auez fait l'honneur de m'écrire, je me suis aperçu que j'ai oublié de vous marquer vne réflexion que j'ai faite, sur le dessein que vous auez de vous défendre sur ce que l'on vous objecte touchant les difficultez contre les dogmes de religion, par les principes de M. Jurieu que ses aduersaires ont combattus. Permettez moi, Monsieur, de vous dire librement ma pensée, comme votre seruiteur et votre ami. Cela ne fera pas vn bon effet dans le monde, et l'on ne croira jamais que vous parliez sincèrement en cette occasion. Car enfin vn homme qui a de l'esprit et du discernement, peut il goûter vn principe d'où il s'ensuit, qu'on ne peut être véritablement Chrétien sans vne espèce d'enthousiasme ou de fanatisme? En serez vous réduit à recourir à cette ridicule opinion de l'homme que vous combatez le plus? La vérité de la réuélation se connoît par des raisons capables de persuader tout homme de bon sens; et quand on est conuaincu de la diuinité des Ecriture, on y peut trouuer tout ce qu'il faut croire pour être
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sauué, en la lisant auec attention et auec docilité, J'auoue, que nous auons besoin, dans l'vne et l'autre occasion, du secours du S. Esprit pour arrêter l'effort de nos passions, qui se soulèuent contre vne doctrine qui les condamne, sans cela elles pouroient faire illusion à l'esprit en cette occasion. Il faut encore que Dieu arrête et diminue l'impression que les objets sensibles font sur nous, afin que nous soions plus capables de goûter les biens que J.-C. nous promet, et de craindre les maux dont il nous menace. Mais tout cela n'empesche pas, qu'il ne soit vrai que nous sommes conuaincus, que Dieu s'est manifesté et qu'il a réuélé certaines choses, par des raisons solides et capables de persuader vn homme qui cherche la vérité de bonne foi. Si vous me demandez, comment Dieu fait cela en nous, je vous répondrai, que n'aiant point vne idée claire de 1 âme ni de la manière dont Dieu agit sur vn esprit, je ne puis pas répondre à cela philosophiquement. Mais l'Ecriture sainte nous aprend, que le secours de l'esprit de Dieu nous est nécessaire, et la manière dont les Chrétiens ont toujours prié, en est encore vne preuue certaine. Les principes de M. Jurieu donnent auantage aux prophanes, qui nous reprocheroient vne espèce de fanatisme et d'enthousiasme. Mais vne personne équitable ne peut pas, à mon auis, trouuer à redire que nous disions, que Dieu, sans intéresser notre liberté, trouue les moiens de nous faire surmonter nos passions et de nous faire vaincre l'impression forte des objects sensibles; en vn mot, de nous mettre en état de pouuoir vser bien de notre raison. Peut être que vous ne goûterez pas mon système, mais enfin, celui de M. Jurieu vous conuient moins qu'à aucun autre, et tout le monde croira que
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vous aurez voulu rire et faire voir, qu'on ne peut être conuaincu de la vérité de la religion par vn raisonnement clair et conuainquant.
Pardonnez moi la liberté que j'ai prise de vous parler de la sorte: Je ne voudrois pas que vous eussiez à dos M. Jurieu et ses aduersaires. M. Bertheau vous salue. Je lui ai fait vos complimens, comme vous l'auez souhaité. M. le Cheualier Trumbull m'a fort parlé de vous aujourd'hui; il est bien de vos amis. Mais enfin je voudrois qu'il fist quelque chose: J'espère qu'il y pensera. Ces Messieurs remettent tout après la paix. Je serai encore ici quelque temps auant que d'aller chez Mylord Pawlet. Je passerai par la maison de campagne de M. Trumbull pour chercher dans les papiers de la maison; il croit qu'il peut y auoir encore quelque chose sur le Concile de Trente.
Je suis de tout mon coeur et sans aucune réserue,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant seruiteur
LE VASSOR.
Permettez moi de faire mes complimens à Mr et à Me Basnage.
A Londres ce . 1697.
} mai u
Je croi, Monsieur, que vous aurez reçu vne lettre, que je me suis donné l'honneur de vous écrire il y a
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quinze jours. Du moins, elle deuoit être dans l'vne des huit malles qui sont arriuées en Hollande toutes à la fois. Je vous y marquois quelque chose de ce que vous me demandez dans votre dernière lettre. Je n'ai point vu, qu'on ait fait ici de si grans vacarmes contre votre liure. Il y a quelques François qui ont crié à tort et à trauers, sans en auoir presque rien lu. Mais vous sauez, qu'il y a des gens prévenus ou malins partout. Vos Ennemis ont ici leurs partisans et leurs émissaires, qui font du bruit, mais les gens raisonnables vous rendent justice. Je vous dirai franchement, et je croi vous l'auoir déjà dit, que les Anglois ont trouué qu'il y auroit trop de gaillardises, trop de choses personnelles contre M. Jurieu; et cela vient de ce qu'ils ne l'estiment guères et qu'ils ne croient pas qu'on doiue releuer auec tant de soin les pauuretez qu'il a dites. Ils ne vous accusent point d'impiété; on reconnoît, que vous auez fort bien parlé contre Socin, Spinosa et quelques autres; mais on a trouué à redire, que vous aiez fait quelques applications ou quelques railleries vn peu trop libres dans certaines choses qui regardent la religion, comme lorsque vous auez parlé de quelques personnages de l'ancien testament. Quelques vns croient aussi y trouuer trop de pyrrhonisme. Si on examinoit bien ce que vous dites là dessus, je ne croi pas qu'on y pût blâmer beaucoup de choses. Mais comme on se sert d'vn pyrrhonisme outré pour attaquer la religion, ce qui a le moindre air de pyrrhonisme allarme certaines personnes. Il y a sans doute vn pyrrhonisme raisonnable; et tout en iroit mieux dans le monde, si on sauoit suspendre à propos son jugement. Mais c'est vne chose qu'on ne connoît pas beaucoup. A propos du pyrrhonisme, Il
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me semble que vous auez hazardé vn mot nouueau en françois sur cette matière: c'est celui d'Époque'). Il est vrai, que le grec signifie l'acte par le quel on suspend son jugement; mais il me semble que dans notre langue, le mot d'Epoque signifie seulement le temps précis au quel vne chose a commencé ou a été faite. Ce n'est pas là grand chose.
Comme le pouuoir arbitraire et l'obéissance passiue sont maintenant des choses fort décriées en Angleterre, et que le parti de la liberté du peuple l'emporte, il y a des Anglois qui ont cru remarquer, que vous fauorisiez trop ces deux sentimens, et ils ont voulu conclure que vous condamniez la dernière réuolution. Vn Hollandois, homme de lettres et fort attaché au Roi, s'est sur tout fort récrié là dessus. Les anglois sont presque toujours extrêmes dans leurs sentimens, sur tout quand il est question de parti. Il y en a qui outrent la liberté du peuple, comme il y en a eu qui ont poussé trop loin l'obéissance passiue, comme ils disent. Ainsi je ne me règlerois pas sur le goût des vns ou sur celui des autres. Je suis bien persuadé, que ce qu'on appelle pouuoir absolu ou arbitraire est la plus grande peste du genre humain; mais les séditions et les guerres ciuiles ne sont guères moins à craindre. Cependant, comme le peuple ne remue guères quand on ne l'opprime pas et quand on le gouuerne auec équité, je croi qu'il est plus sûr d'imprimer de l'horreur de la tyrannie et du pouuoir despotique et arbitraire. Croiez vous, qu'il y eût tant de mal à faire vn peu de peur aux princes, et à les retenir dans le deuoir que les loix leur prescriuent? L'Euangile nous ordonne t'il de viure comme des bêtes et de laisser faire vn fou ou vn ambitieux, qui croit
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qu'on ne peut lui demander compte de ses actions? Je suis persuadé, que vous auez voulu réfuter seulement certains esprits séditieux et remuans; mais si vous eussiez condamné aussi ouuertement le pouuoir arbitraire et la tyrannie, il me semble que nos Anglois auroient été plus contens de votre ouurage. Il y a vn milieu entre Milton et les flateurs des princes.
Il est vrai, que M. Berteau vous a rendu justice, et nous auons souuent parlé de votre ouurage. Nous l'auons tous deux lu tout entier. Il a pris votre parti en galant homme, aussi bien que M. de la Bastide, mais ils n'ont pu se dispenser de passer condamnation sur quelques articles. On a trouué aussi, que vous releuiez trop certaines foiblesses de quelques gens de lettres, qu'on auoit oubliées ou pardonnées à leur mérite. Enfin qu'il y auoit trop de critique sur la chronologie ou sur des faits peu importans. Pour moi, j'ai répondu à cela, que ce qui paroît inutile à certaines gens, d'autres seroient bien aises de le trouuer, et qu'vn dictionnaire est pour tout le monde. Les vns y cherchent ceci, et les autres cela. Je n'aurois pas pris la liberté de vous faire tout ce détail, si vous ne l'auiez souhaité. Vn auteur judicieux comme vous connoît mieux son ouurage qu'aucun autre. Il est même difficile de se régler sur le goût des lecteurs: Si on s'en rapporte à certaines gens, on ne retranchera rien; si on veut ôter ce que les vns ou les autres n'aprouuent pas, il ne faudra rien laisser. Le plus sûr, c'est de consulter la raison et le bon sens; et c'est ce que vous sauez faire en perfection. — Je vous auois prié de faire vne proposition à M. Leers; si vous auez quelque chose à me dire là dessus, je pourai receuoir votre réponse auant que d'aller à la campagne.
En tout cas, vous pouuez madresser toujours vos
lettres chez M. Vaillant. Je m'acquitterai fidèlement de
la commission, que vous me donnez pour M. Berteau.
On dit que le Roi partira demain de grand matin pour
s'aller embarquer. Si cela est, vous saurez son arrivée
auant que d'auoir reçu ma lettre. Mylord Sunderland
est grand chambellan. Il m'auoit dit, qu'il m'enuerroit
vne lettre pour vous; mais les affaires le lui ont fait
oublier, à mon auis. Le papier me manque; je suis
tout à vous
LE VASSOR.
On a dit icy, que votre liure a été défendu en France. Cela est il vrai?
Le 9 Juillet 84.
J'ai lu deux de vos journaux avec un singulier plaisir, je les appelle vôtres, parceque j'ai appris de plusieurs personnes, que vous en êtes l'Auteur1). Je croyois d'abord que ce n'étoit pas vous, parceque vous m'avez écrit qu'un de vos amis y devoit travailler. C'est, Monsieur, que vous vouliez vous cacher; mais je ne sçai, si vous le deviez à une personne, qui vous honore autant que je fais. Je vous assure, Monsieur, qu'il m'a paru tant d'étendue et de justesse d'esprit dans ces deux journaux, que le public vous est bien redevable de la peine que vous prenez de l'instruire,
et moi en particulier, qui à l'égard de bien des livres aime mieux en apprendre d'un bon connoisseur comme vous, l'idée et le dessein que de les acheter et de les lire. Car pour cela il faut des correspondances pour les avoir et du tems à perdre. Je ne vous louerai point, Monsieur, sur les belles choses que j'ai remarquées dans votre ouvrage; les louanges d'une homme comme moi ne sont bonnes à rien à un homme comme vous. Je ne vous remercierai point non plus de ce que vous avez dit dans votre 2e journal à l'avantage de ma réponse à M. A.2). Vous en êtes bien payé, car c'est l'amour de la vérité, et en même tems le plaisir de la deffendre, qui vous a fait parler. Pour les louanges que vous me donnez à moi, Monsieur, Vous n'y pensez pas. Assurément je me connois mieux que vous ne me connoissez, mais votre inclination pour moi vous a séduit; il faut, Monsieur, faire de semblables libéralités à ceux qui le méritent: Vous gasterez vos journaux, le monde est jaloux, et vous le chagrinerez contre vous, aussi bien que contre moi. Toute la critique que je veux vous faire, se réduit à 2 choses: L'une que vous avez pris, page 218, M. du Bois^), docteur de Sorbonne, qui travaille à un apparatus biblicus , (je ne sçai, si c'est de concert avec M. Simon) pour le P. du Bois de l'oratoire, qui ne travaille point sur l'Écriture, mais à l'histoire de l'Eglise de Paris, par Ordre de M. l'Archevêque. La 2e, page 23, Qu'il n'est pas vrai, le sentiment de Descartes sur l'âme des bestes n'est que de ce tems. Car on a disputé de cela autrefois, selon ce passage de St. Aug. de quantitate animae, cfr. 30: Quod autem tibi visant est, non esse animam in corpore viventis animantis, quamquam videatur absurdum, non tamen doctissimi
homines , quitus id placuit defuerunt, neque nunc arbitror déesse etc.
Voilà, Monsieur, de bien grandes fautes pour certains esprits, car elles prouveront démonstrativement que vous ne sçavez pas tout ce qui se fait à Paris, et que vous n'avez pas lu ou du moins retenu tout ce qui est dans les livres. Mais je pense, que vous seriez bien fâché de netre point sujet à en faire de semblables. Car il vaut mieux avoir bon sens qu'une mémoire toute remplie de meubles inutiles. Puis je, Monsieur, vous dire, en que la seule chose que je trouve véritablement à redire dans vos journaux, c'est qu'il paroist que vous êtes de parti sur la Religion, et que vous ne rendez pas encore assez de justice aux catholiques. Cela sied il bien à la qualité que vous portez, et ne seroit il point mieux, qu'on ne pust découvrir vos sentimens? C'est un avis que je prens la liberté de vous donner, et que je crois difficile à observer. C'est, Monsieur, un grand mal que le schisme qui divise l'Eglise et anime les Chrétiens les uns contre les autres. Je prie Dieu, qu'il ait pitié de son Eglise en Jés. Chr. notre Seigneur. — Si je découvre quelque mémoire qui soit propre à votre journal, je vous le ferai tenir. Mais je vous prie, Monsieur, de ne me point nommer. Je suis avec tous les sentimens que je dois,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur