MALEBRANCHE
A Paris le 15 Mars 1686.
Vous êtes trop bon et trop honête. Vous en avez trop fait pour votre très humble et très obligé serviteur. Je vous assure, Monsieur, que je suis tout pénétré de sentimens de reconnoissance et que je ne puis vous exprimer ce que je sens en moi même, quand je pense à ce que vous avez bien voulu faire pour un homme, qui ne peut jamais vous être bon à rien. Sans vous M. Léers m'auroit, je croi, remué bien loin. Mais que vous ayez voulu prendre la peine de revoir les feuilles de l'impression de ma réponse, travail dégoûtant s'il en fut jamais, c'est au plus ce que j'aurois dû espérer, non seulement d'un bon ami, mais d'un homme qui n'auroit rien eu à faire. Je sçai par vos ouvrages et par vos emplois, que votre tems vous est extrêmement précieux, non seulement à vous, Monsieur, mais à tous ceux, qui sçavent profiter de vos travaux; et vous l'avez employé à mettre au jour une réponse qui ne
méritoit peutêtre pas plus de voir le jour que les réflexions de mon adversaire. Je vous proteste, que c'est ce que j'ai peine à comprendre, et que je ne l'oublierai jamais. J'ai lu les 9 lettres de M. A.1), et je ne répondrai qu'à la 5e, 6e, et 7e; une autre personne a déjà répondu pour moi, et je pense que cela suffira. Car ce ne sont que des détours perpétuels. J ai presque achevé ma réponse2), qui consistera en 4 lettres; dans la ière, j'explique et je prouve mon sentiment sur l'efficace de la grâce et du Sauveur. Dans le 2e, je réfute le prétendu Luthéropélagianisme que M. A. m'accuse de soutenir; dans la 3e et 4e, je justifie le reproche que j'ai fait à M. A. Mr de Witt a envoyé les 2 premières en Hollande (il m'a donné bien des marques d'amitié, et je l'honore comme le digne fils et neveu de deux grands hommes en toutes manières. Cette petite parenthèse me fait honneur et vous fait plaisir). On envoyera le reste au ier jour, mais c'est à condition, Monsieur, que vous ne vous chargerez point de l'impression. Je vous prie seulement d'exhorter M. Leers d'y faire travailler le plutost qu'il poura. Ce sera, je croi, mon dernier livre par rapport à M. Arnauld. Ses remises à l'égard du livre précédent me faisoient appréhender, qu'il ne me voulust laisser là. Les deffenses perdent la moitié de leur force, lors qu'elles ne paroissent qu'après que les critiques ont fait leur réponse. Je n'ai pu encore voir l'avis charitable et prudent que M. A. vous a donné sur mon sujet, ni votre réponse5). C'est un étrange homme; je n'y comprens rien. Mais j'ai vu tous vos journaux, hormis celui de février. C'est toujours pour moi un grand régale. Il est difficile, plus que jamais, de rien avoir de chez vous. Mes livres sont encore
en plus rareté que les vôtres. Mais j'espère que cela ne durera pas toujours. — Continuez, Monsieur, d'aimer une personne qui ne peut vous être bonne à rien, mais qui vous honore extrêmement et qui est aussi sensible à l'amitié que les plus passionnés amis.
Vous auriez déià receu de mes nouvelles, Mon très-cher Monsieur, d'abord après toutes les ennuyeuses incombances de mon rectorat, pendant tout le mois d'Avril, si je n'avois été comme assommé par l'affligeante nouvelle que nous eûmes de Paris, le jour propre de nos Promotions, de la mort de Monsr. votre frère, notre cher amy; car ie vous puis assurer que dès lors l'affliction a régné dans toute ma famille et qu'en mon particulier i'en suis entré dans vn chagrin si grand, que je ne croy pas de m'en pouvoir remettre de bien long temps, d'autant plus que ce povre garçon, nous quittant si à regret et ayant répugné, comme par pressentiment, vn an entier à faire ce voyage, il me semble que nous soyons coupables de l'avoir laissé partir. Notre surprise a été avec cela d'autant plus grande, qu'on ne pouvoit avoir vn plus grand fond de santé que celuy qu'il emporta d'icy, et ce qui m'en afflige le plus est, que non seulement i'ay perdu en luy vn parfait amy, comme Monsr. Ménage s'en ex-
prime, mais que vous y perdez le meilleur de tous les frères, qui sembloit ne vivre et ne respirer que pour vous, ne cherchant qu'à faire briller et éclater votre mérite, et sur cela je vous diray, mon cher Monsieur, que quoy que ie tienne pour indubitable, que ce grand mérite vous élèvera encore sur quelque plus grand théâtre, ie savois pourtant bon gré à notre cher défunt de l'impatience que ie luy voyois pour cela, ne cessant avec moy d'en imaginer les moyens et travaillant effectivement à les mettre en train. Mais ie ne m'apperçoy pas, que i'augmente par cette déduction notre douleur, au lieu d'y chercher des remèdes et des adoucissemens; ie n'en sçache point que celuy déranger notre volonté sous les ordres de la suprême, en considérant aussi que selon la manière dont nous apprenons, que celuy que nous regrettons les a suivis, il a effectivement fait passage à vne immortelle félicité, où il n'est plus, comme nous le sommes tous les jours, exposé à la nécessité de verser de larmes et de pousser des soupirs.
Le propre iour que ce funeste avis nous vint, je receus encore de son écriture, par le moyen d'vn paquet qu'il m'avoit adressé, renfermant les Epistolœ Clarorum virorum receuillies par Michel Brutus ') et dont Mr. Ménage me faisoit présent, parce qu'il y en a de Jean Baptiste Minutoli mon trisaïeul, et il s'y trouva en même temps vn petit pot de terre blanche, contenant, que ie pense, quelque essence ou pommade pour Madame la Comtesse de Dona, que i'envoyay sur l'heure à S. E. par vn de mes fils, et j'ay sceu que notre mort a été pleuré du coeur et des yeux de toutes les illustres personnes de cette maison là, où l'on songeoit tout de bon à reconnoître son zèle en
luy procurant quelque établissement avantageux. Monsr. le Comte étoit alors icy, et comme il a accoutumé d'aller toujours faire les Cènes à Copet, il y est retourné pour celle de la Pentecôte, depuis laquelle il est icy attendu tous les jours, d'autant plus qu'il y est arrivé depuis peu de temps vn Prince régnant de Saxe-Zeits2), qui est vn rameau nouvellement divisé de la branche Électorale. Il est luy douzième et loge à St. Gervais chez Mr. Sarrasin, où son Gouverneur avoit déià logé avec les Princes de Mersbourg, cousins germains de celuy cy. Pour le Prince de Slesvic- Holstein, que i'ay l'honneur d'avoir chez moy, il y demeurera jusqu'en Automne, qu'il fera place au ieune Prince de Birkenfeldt, duquel on m'a déià écrit. Je croy que vous aurez présentement Monsr. de Heuqueville ') arrivé chez vous en bonne santé et en état de profiter de vos lumières, et certes, sans la considération du grand avantage que celuy sera d'être sous votre main, ie me serois opposé plus que je n'ay fait au dessein de Monsr. son Père de le tirer si tôt d icy. Je seray ravi, mon cher Monsr., d'apprendre de vous son état et ses occupations, et cependant je vous prie de luy dire, que toute notre famille est encore, Dieu mercy, en bonne santé.
Mais je reviens à vous, mon cher Monsieur, pour vous rendre mille actions de grâces pour l'exellent ouvrage, dont vous avez voulu me faire présent, ie veux parler de votre admirable livre en deux parties touchant les Comètes, que je receus il y a vne douzaine de jours sous le paquet de Monsr. Turrettin4). C'est vne lecture que je vay faire avec vn très grand plaisir et en même temps avec attachement pour, par mes premières, en raisonner vn peu avec vous, aussi
bien que sur ce que nous avons déià du Mercure sçavant, qui sont les mois de Janvr. et de Févr. seulement; et là dessus il faut que je vous avoue, que la ligne de communication qui vient de nous être ôtée par la perte dont nous avons parlé, nous ôte vne grande commodité pour les avis et fournitures que i'aurois pu quelquefois vous donner. Mais quoy que ny vous ny moy n'en puissions jamais trouver d'vne pareille confidence, si est ce qu'il faudra bien que nous établissions quelqu'vne dans ce lieu mitoyen, pour ne faire pas toujours des envoys de si longue haleine et pour faire souvent d'vne pierre plusieurs coups. Je ioindray à ces lectures celle de »l'Esprit de Mr. Arnaud«, qu'on ne peut avoir qu'en cachette et où l'on dit qu'il se donne de terribles coups, sur lesquels ie vous diray aussi et ma pensée et celle de divers autres. Je vay bientôt être dehors de la révision du livre de Mr. Ménage 5), où nous sommes à la fin du T; et quand il sera achevé, ie vous le marqueray, afin que le Catalogue du Mercure sçavant en puisse parler, aussi bien que de tout ce qui sortira icy de dessous la presse, d'autant plus que ma charge présente de Recteur me donne vn plein droit sur les livres et sur
les Imprimeries
Si chacun étoit ainsi soigneux, mon cher mr., de nous donner l'histoire des hommes de lettres de son païs6), nous aurions bientôt l'histoire savante bien complette, et quelle vtilité ne seroit ce pas que de sçavoir ainsi tous les traitez qui ont été composez sur toutes choses, et qui sont ceux qui font mention de leurs autheurs! Si le hazard portoit, que vous vissiez le brave Mr. Francius?) ou que vous eussiez occasion de luy écrire, je vous prierois de luy faire sçavoir,
que i'ay bien receu le beau présent de ses poésies et que je ne manqueray pas de luy écrire en remercîment. Les intéressez au Teatro Britannico du Sr. Leti, c'est à dire ceux d'entre nous qu'il y a sanglamment lardez, ne s'en trémoussent pas peu. Ce sont des endroits que vous pourrez voir et dont l'auteur du Mercure sçavant pourra faire son profit; pour mon particulier, il ne me maltraite point, et il se souvient encore de m'avoir traité de Compère dans le 4ème tome de son Italia Régnante.
Vous aurez sceu, par lettres du povre défunt, que sur votre parole il m'a laissé vn billet de 258 £ tournois; le billet étoit pour six mois sans intérêt, afin de luy donner le temps de faire quelques petites épargnes, et pour l'obliger cependant à y songer il portoit après le dit terme la livre au 5 pr cent. Vous pouuez croire, mon très cher Mr., que je n'en parlerois point, si i'étois riche autrement qu in liberis et libris, étant entièrement à vous
Marquez moy, ie vous prie, sous quel nom et quelle adresse il vous plaira que ie vous écrive, pour le faire sûrement.
Le petit mot qu'il vous a plu de m'adresser, mon cher Monsieur, sous le couvert de Monsieur Turrettin, et qui me fut rendu hier, m'a été d'autant plus agréable qu'il ne porte aucune marque de l'indignation que i'appréhendois que vous n'eussiez conceue contre
moy, à cause d'vn silence que, tout involontaire qu'il est, j'ay peine à me pardonner. Il faut pourtant que je vous die, pour vous édifier là dessus, que ie ne me suis guère bien porté depuis celle que je vous écrivis l'été passé, ayant été attaqué de la même fièvre qui m'avoit assailly, pour la première fois de ma vie, l'an d'auparavant. Si rien m'a fait du bien dans cet état traînant, il faut que ie vous déclare de bonne foy, que c'est le charme que j'ay trouvé dans la lecture de vos Nouvelles de la Rép. des lettres, dont nous n'avons encore que le premier tome. Mais par contre, permettez moy de vous dire que i'éprouve bien, combien on languit pour en voir la Continuation, et que ce désir est si ardent en moy, que je ne feray paix ny trêve avec Messrs nos Libraires, qu'ils n'ayent trouvé, malgré la dépense, moyen de les faire venir mois par mois, et ie vous en diray quelque chose de plus précis par mes premières, d'abord après nos embarras au mois d'Avril, où j'espère de vous faire vn grand détail, soit de mes propres affaires, soit de tout ce que je pourray croire être de votre goût. J'aurois bien souhaité, que vous m'eussiez dit vn mot de l'état de notre aimable Normand, ie veux dire de Mr. de Heuqueville, comme aussi que vous eussiez du moins accusé la réception d'vn petit mot que je vous écrivis après votre dernière receue, où je vous parlois en faveur d'vn fort gentil Philosophe, qui auroit bien pu remplir la place que vous aviez refusée de Franeker.
Je demeure tout à vous