‹ Choix de la correspondance inédite de Pierre Baye, 1670-1706Chapitre 47 sur 77 · MINUTOLI · texte numérisé non relu

MINUTOLI

J'ay chez moy vn homme, qui a le don d'écrire avec beaucoup de politesse et qui a de grandes liaisons

VINCENT MINUTOLI j2*>

avec Mr. Spon; il avoit déjà fait quelques pas envers le défunt pour se frayer le chemin à votre connoissance. Il s'appelle Mr. Solisor, et je vous en écriray amplement.

Je ne doute pas, tandis que je m'en souviens, que Mr. Mose ne vous ait averti charitablement de ne vous pas beaucoup ouvrir à vn homme, dont Mr. votre frère et moy, déceus par les apparences, vous avions fait autrefois vn assez bon rapport; mais vne plus longue connoissance et la manière de sa retraite, tant de la Suisse que d'icy, donnent lieu à ne se pas départir, en sa faveur, de la maxime qui veut qu'on ne se fie plus à des gens, qui ont porté le froc et le caractère qu'on appelle indélébile, et nous sommes souvent en sollicitude, que Mr. Jurieu et vous ne veniez, sans le sçavoir, à donner accez auprès de vous à de telles gens, dont la société ne peut être que pernicieuse; et quand ie fay réflexion sur les manières, par lesquelles ce scélérat de Morfou s'insinua dans l'esprit du povre Ferrante Pallavicino '), ie croy qu'on doit tout tenir pour suspect, et nous avons même eu, pendant vn temps, à appréhender quelque chose pour le povre Mr. Spon défunt, sur ce qu'il s'étoit tellement enfatué de ce Sol[isor?], duquel je vous parle, que lui ayant fait trop de confidence, il étoit venu à le craindre comme vn homme qui avoit en main de quoy le perdre. Il a gardé quelques vnes de ces vies de grands hommes, dont ie vous disois que Mr. Spon faisoit vne compilation, et il y a apparence qu'il osera les mettre au jour

sous son propre nom, quoy qu'il n'ait fait qu'y donner quelque coup de lime, qui est tout ce de quoy il est capable, quoy que non sans quelque teinture de son Gasconisme. Le soin que i'ay de votre sûreté et de votre repos, m'a fait être vn peu long sur cette article. — Je fis, il y eut hier 15 jours, ma troisième courvée Rectorale à nos Promotions, et comme l'an passé ce fut le traité de Mr. Van Dalen de Oraculis2) qui me fournit le suiet d'vne Dissertation, par laquelle je tâchay de combattre son sentiment et de prouver, que si bien il faloit avouer qu'il y avoit bien eu là dedans de la fourberie humaine, il ne faloit pas pourtant en exclurre l'intervention des Démons, — la matière de celle de cette année m'a été fournie par l'occasion de la Dispute, qui se fait icy depuis quelques semaines pour donner vn successeur à Mr. le Conseiller Chouet en la Chaire de Philosophie, ce qui m'a donné lieu de faire vn Discours sur les combats des Gens de lettres, où, comme dans vne espèce de Carrouzel, j'introduisis des quadrilles de Grammairiens, de Poètes, d'Orateurs et de Philosophes, combattans à outrance, ou pour la gloire ou pour quelque Promotion, et quoy que i'y fourrasse beaucoup de choses divertissantes, j'en retranchay pourtant les plus eniouées, quod non conveniat luctibus Me color. Ceux qui disputent icy pro Laureâ Philosophicâ sont Mrs Sarrasin du Bourg-de- Four, Léger & Beddevole*), et si je m'intéresse beaucoup pour le dernier par principe d'estime, ie suis pourtant entièrement à notre amy Mr. Léger, que i'estime le plus propre à s'en bien acquitter. Nous avons cependant fort à craindre, que le party de Mr. Sarrasin, qui est assez fort dans la Compagnie, ne l'emporte. Ils ont déià fait chacun vne leçon de Logi-

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que et de Physique, chacun leur Dispute de Logique, et ils sont cette semaine à la 2de de Physique, et quand la 3ème sera faite, on iugera, et ie ne manquerai pas de vous en apprendre le succez. Il n'y a pas d'autres nouvelles dans notre Académie, si ce n'est que Mr. Beddevole avoit commencé, par l'approbation du Magistrat, d'y faire des leçons d'Anatomie, mais qui n'ont pas eu suite par le manque d'écoliers; les bruits qui ont menacé cette ville «) et qui, Dieu mercy, se dissipent de plus en plus, nous en ayant fort destitués, mais nous en verrons revenir beaucoup d'Allemagne, d'Angleterre et de vos Quartiers, d'abord qu'on aura la certitude que ces nuages seront écartez. On s'est cependant mis en train de se fortifier et de se munir tout de bon, et quoy que Mr. le Résident fasse sçavoir de la part de son Maître à notre Magistrat, que la France ne nous a nullement en veue et qu'elle veut entretenir inviolablement l'alliance qu'elle a avec les Cantons, on a résolu de ne se point désister des travaux commencez, qu'on ne les ait mis en état. La résistance que l'on a trouvée dans les Vallées, a vn peu rallenty ces Mrs les Dragons, dont il y a eu vn bon nombre de tuez; mais il faut attendre qu'on en sçache plus précisément la quantité. La division qui se mit d'abord parmy ces povres Evangéliques, dont les vns vouloient accepter les offres du Prince et les autres non, est ce qui leur a fait vn très grand mal, puis qu'autrement on n'auroit iamay pu pénétrer dans le pais, n'y gagner aucuns de leurs postes. Ils sont encore en quelque nombre dans des lieux inaccessibles, d'où, si tant est que les vivres ne leur manquent pas absolument, on espère qu'ils regagneront tout le reste aussi bien à cette 28ème persécution, qu'ils on fait dans

les précédentes, dont quelques vnes les avoient mis encore plus bas qu'on ne le suppose auiourd'huy. On se contente maintenant de les tenir bloquez, pour les faire périr et . . .... .*) par famine et autres souffrances,

mais on ne désespère pas qu'ils ne se soumettront encore: ils ont vn secret de faire de la poudre qui garde sa force trois iours, et il ne leur manque pas de quoy en faire touiours de la nouvelle. Demain, qui est le iour de poste de Turin, nous en pourrons apprendre quelque particularité. On nous les avoit souvent donnez pour entièrement perdus, cependant on a sceu de temps à autre le contraire.

Comme ie n'ay pu voir de vos Nouvelles de la Rép. des lettres que iusqu'au mois de Mars de l'an passé, on m'a promis de m'envoyer dès demain la nouvelle année. Quel régal, bon Dieu, pour vn homme qui en est aussi affamé que moy! Je ne méritois pas l'honneur que vous m'avez fait, de parler de moy dans vn des articles de JanV 1685, et ie voudrois bien que mes Dissertations pussent soutenir le grand iour; ie les y produirois, comme vous m'exhortez à le faire, mais ie suis trop convaincu de leur insuffisance à contenter le goût du siècle, qui ne veut plus rien que d'extrêmement élaboré, et vous sçavez que les travaux continuels de ma profession, de la prédication et de la conduite de 8 enfans, avec beaucoup d'autres embarras, n'en donnent guère le loisir à vn homme qui se sent bien éloigné de cette heureuse facilité, qui vous fait être l'admiration de tous ceux qui sçavent ce que c'est que d'écrire. Autrefois i'étois comme le seul dépositaire de tous ces riches trésors, dont vous faites

*) Déchirure.

part maintenant à tout le monde, et l'on me couroit après, tous les ordinaires, pour me demander la communication de ce que i'avois receu de vous. Mais il n'étoit pas iuste, que toutes ces belles choses ne fussent pas plus publiques et qu'elles ne se répandissent pas dans le monde par vn plus vaste canal. Mais ie m'arrête, car ie sçay que vous me châtiez toutes les fois que je veux toucher cette corde, et ie vous demande de vos nouvelles personnelles et particulières, comme aussi que vous me fassiez la grâce de m'en apprendre de notre cher Mr. Banage et de Mr. d'Heuqueville. J'espère, qu'vn fort honnête jeune homme de votre ville, qui est le brave Mr. Symus, fils de Mr. le Médecin, vous aura veu à son retour et vous aura fait entendre, qu'vn de mes plus grands plaisirs est de m'entretenir sur votre suiet. Je vous prie de le saluer de ma part; ie vous prierois de l'aimer pour l'amour de moy, mais il a assez en luy même de quoy gagner votre affection. Son compatriote d'Amsterdam, qu'il a laissé chez moy, où il demeurera iusqu'en octobre, le salue aussi tendrement; et moy, qui suis tout à vous, vous embrasse de toute mon âme.

Mardy 18 May 86.

J'oubliois de vous remercier du soin que vous avez eu de retirer le billet de Mr. votre frère, qu'on vous aura remis avec ma quittance].

Puis que i'ai û le mal-heur de ne vous point écrire, mon très cher Monsr. , depuis que i'ay reçu celle, par où vous m'apreniés que Mr. Beddevole vous avoit vu et vous avoit remis vne lettre de ma part, j'aurois mille choses à vous dire, dont ie ne vous dirai peut être que les moins importantes, à cause de la confusion avec laquelle elles se présentent en foule à mon imagination. Mais il y en a vne privilégiée et qui ne m'échapera pas: c'est, mon cher Mr., la parfaite joye que i'ay ue du plein retour de votre santé, car je le suppose tel puis que vous vous étiés senti assés de forces pour reprendre le train de vos belles et solides leçons publiques et particulières. Pour ce qui est de moy, je suis allé mon petit traquenar les dernières années, sans avoir, Dieu merci, de grandes indispositions, et pour tâcher de me remettre du chagrin, où la difficulté de notre commerce, à cause du trop grand éloignement et des voyes mal sûres, me met, ie me suis fait vn agréable amusement de la correspondance, que quelques savans de nos environs ont bien voulu avoir avec moi, et dont la plus cultivée est celle qui s'est attachée, ie ne sai comment, dès environ vn an en çà, entre Mr. l'Abbé de St. Real ') et moi, puis que nous nous écrivons avec vne assiduité égale à celle de nos entretiens par lettres pendant votre séjour dans le Château de Copet, qui (pour passer légèrement sur vn grand suiet de larmes) n'a pas possédé long-tems l'aimable et vertueuse Comtesse après la mort de l'Illustre Comte, puis qu'il y a près de deux mois qu'elle l'est allée reioindre pour le corps dans son Tombeau de Lausane et pour son âme dans le Ciel. Vous

croyés bien, mon cher Monsr. , que je n'ai point de conversation avec des gens de lettres, que vous n'y entriés pour beaucoup. L'esprit de cet illustre Abbé setant trouvé dans ie ne sai quelle petite irritation, pour quelque trait qu'il sembloit que vous ûssiés pris plaisir de lui donner dans quelqu'vne de vos Nouvelles sçavantes, iai tant fait que i'ai adouci et consolidé cette playe, et que celuy qui, tout piqué qu'il étoit, ne pouvoit s'empêcher d'estimer Mr. Bayle, l'aime comme ne pouvant vouloir du mal au meilleur de mes amis. Si ses ouvrages qui ont vu le iour ont été généralement goûtés, ie suis sûr qu'on applaudira extrêmement celui, auquel il travaille actuellement et qu'il me fait l'honneur de me communiquer, cahier après cahier, avec autant de soin que si ma critique lui pouvoit être aussi vtile, qu'il est certain qu'elle ne lui est d'aucun vsage. C'est la traduction des lettres de Cicéron à Atticus, qui sont vn trésor pour toute sorte de gens, mais surtout pour ceux qui sont sensibles aux délicatesses de l'amitié, et de l'amitié la plus réelle et la plus officieuse. Outre ces conférences lettrées, nous sommes nouvellistes à outrance, et vous pouvez iuger, quelle étendue cela peut avoir, par rapport à l'émotion où est aujourd'hui toute l'Europe. Que ne donnerois ie point pour que vous pussiez en être! N'y a t'il point moyen, que nous nous puissions établir quelque ligne de communication, qui nous rapproche par le moyen de quelque personne confidente, ou à Paris ou à Francfort? Absolument il faut que nous trouvions quelque chose de semblable, car il n'y a pas moyen que, pour moi, i'en puisse demeurer là, que vous et moi nous écrivions réciproquement à peine vne fois l'an. Combien de iolies choses nous

perdons, par le tour charmant et nouveau que l'amitié véritable fait qu'on donne quelque fois aux choses mêmes les plus rebatues et les plus vsées. — Voici quelques articles d'vne de nos dernières lettres, afin que vous compreniez que ce n'est pas toujours Mars qui nous fournit.

(Extrait d'vne lettre de Paris, du 16 Août:) »Je vous mandois par ma précédente, comme on avoit reçu lundi Duc et Pair Mr. de Chorrost2) au Parlement, et demain on recevra notre Archevêque en la même dignité. Par ses lettres, il doit suivre et avoir séance immédiatement après les six Pairs Ecclésiastiques, et par conséquent précéder tous les autres Pairs Laïques, à quoi ces derniers ne veulent pas acquiescer; ainsi il n'y aura demain à sa réception que les Ecclésiastiques, et pas vn Laïque, et apparemment il n'ira pas au Parlement le reste de sa vie et laissera démêler cette affaire à ses successeurs. La Duché et Pairerie est assise sur St. Cloud, comme étant le premier présent que Nos Rois Chrétiens firent à l'Eglise de Paris.

Made Cramoisi5) a fait banqueroute, dont toute la rue St. Jaques a vne ioye merveilleuse; car avec les airs de grande Dame qu'elle se donnoit, elle avoit attiré l'envie de tous les autres libraires. Il n'en est pas de même du Rév. Père Bouhours, qui en est au désespoir, parce quelle est son amie intime, qu'il y alloit très souvent prendre de bons petits repas avec de ses camarades, et plût à Dieu qu'il n'y fit pas autre chose! Elle faisoit bonne chère et avoit de très belle vaisselle d'argent, bien des pierreries et vn bon carrosse, où le Rév. Père mettoit souvent son gros fessier. Elle avoit vendu vne partie de ses magazins, et en-

tr'autres ce qui lui restoit des oeuvres de Maimbourg, :i mille francs.

Il court vn petit livre par Paris, de la façon d'vn Père de Villiers4) sorti depuis peu des Jésuistes. Il est intitulé »Réflexions sur les défauts d'autrui«, où il décide sur plusieurs choses. Il parle du bel air, de l'amitié et du commerce des femmes et autres semblables choses, comme s'il avoit été nourri à la Cour et qu'il eût û vn commerce avec les femmes comme feu Mr. de la Rochefoucaut ou le Chevalr de Grammont.«

Et afin qu'il ne soit pas dit, Mr., que ie ne vous régale qu'aux dépens d'autrui, voici vne ou deux choses de mon propre fonds. Car vous verres dans la description ici iointe, d'vne petite statue découverte récemment en ce pais, la matière de mon Discours dans la solennité de nos dernières promotions, que ie vous prie de communiquer à nos chers Mrs Banage, avec toutes les effusions de coeur dont ma lettre est pleine, et que ie les prie de prendre aussi pour eux, leur laissant vne pleine liberté de mettre ma Description à telle sausse qu'il vous plaira. Voici encore de la rimaillerie Françoise et Italienne, par où i'ai tâché de rendre le sens d'vne très ingénieuse Épigrame latine, que ie vous envoyé et qu'vn Comte Piémontois, avec qui je correspons, m'a envoyée de Turin. Je croyois de vous envoyer tout ceci par vne commodité d'ami; c'est pourquoi je ne faisois pas difficulté de grossir ainsi le paquet, mais comme j'étois prêt à le fermer, vn de mes bons amis, m'ayant trouvé dans cette occupation et ayant apris incidemment l'vtilité et le plaisir qui me reviendroit d'vn commerce comme le vôtre, s'est offert généreusement à porter la dépense,

tant de ce paquet que de ceux qui pourroient suivre réciproquement, de manière que si votre santé et votre loisir vous permettent de vous divertir à cela, nous pourrons, tant que cet honnête homme sera de cette obligeante humeur, nous écrire régulièrement sur les affaires du tems aussi bien que sur celles de litérature, sans qu'il nous en coûte rien; et vous n'aurés, cela étant, qu'à tenir vne note de ce que vous débourserés, soit pour les lettres que vous recevrez de moi, soit pour l'affranchissement des vôtres, jusques à Rhinhause, et l'on aura soin très assurément de vous le faire rembourser de mois en mois ou de trois en trois mois, comme vous voudrés, par quelque Marchand de votre ville. Il n'arrivera pas toujours, que les paquets soient du volume de celui ci, qui est venu à cette grosseur démesurée à l'occasion de ces premiers cahiers d'vn Proiet pour la paix générale 5), qu'vn ami, qui les tient de bon lieu, a voulu que ie vous communicasse pour recevoir là dessus vos libres et vos sincères avis, tant pour la matière que pour la forme. Vous êtes même prié, quand vous les aurés vus, d'en procurer la lecture à Monsr. le Baron de Groeben6), Gouverneur du plus ieune des Princes frères de S. A. E. de Brandebourg, qui est présentement à Leiden, et pour cela vous en pourrés faire l'adresse à Monsieur de Smetthau?), Conseiller d'Etat privé et Envoyé Extraordinaire de S. A. É. de Brandebourg à la Haye. Il aura soin de vous les renvoyer, afin qu'ayant le tout, comme on prétend de vous le faire tenir, vous en puissiés mieux iuger. Si l'on ne faisoit pas état de bien sauver dans ce Proiet les intérêts du Protestantisme et de nos chers frères du refuge, ie n'aurois pas seulement daigné ietter les yeux dessus; mais celui qui a la chose en

main, m'a assuré que la suite moteroit tous les scrupules que ie pourrois avoir là dessus. Dieu le veuille, car il ne faut pas être de petit expédient pour amener cela au point qu'il faut.

Dans la pensée, que ma lettre ne viendroit pas de long-tems entre vos mains, ie n'y voulois rien mettre sur les affaires du monde, puis que ce n'auroit plus été cela; mais allant le train ordinaire de la poste, il faut vous faire part de nos dernières nouvelles de Piémont.

Il en a été, à peu près, de la bataille qui se donna le 18 d'août st. n. dans la Plaine de StafTarda, que de celle de Fleuru: les François en ont la plus grosse perte, compensée par la fumée de quelque honneur. Il est vray, que le champ de bataille leur est demeuré, avec 10 pièces de Canon, de 12 que le Duc en avoit, et l'équipage de quelques officiers, au lieu du bagage du Prince et de l'armée, ainsi qu'ils l'ont publié; mais au lieu que dans l'armée Ducale on ne compte que 70 officiers, que morts que blessés, dont les principaux sont parmi les iers le Marquis de Beuil, Colonel du Régiment de Savoye, le Comte des Lances, Capitaine aux Gardes de S. A. R., et deux Maiors, mille soldats blessés et onze cent prisonniers, plus de la moitié de Milices, — les François avouent la perte d'environ 200 officiers, parmi lesquels il y a trois colonels morts, et entr'autres le cruel La Lande qui commandoit les Dragons iaunes, et pour le reste il peut aller à 3 mille soldats tués ou blessés. Le combat dura 7 à 8 heures; pendant les 4 premières les affaires du Duc alloient à merveilles, mais ayant poussé l'ennemi à vn quart de lieue loin du lieu où le combat avoit commencé, il arriva que l'armée du

Duc, s'avançant avec trop de chaleur, donna dans vn piège, qu'apparemment le rusé et vieux routier Catinat lui avoit tendu, qui fut de s'enfourner entre deux batteries des ennemis, qui les prenoient par les flancs, tellement que cette cavalerie pesante de Bavière, sur laquelle on faisoit tant de fonds, n'en pouvant soutenir le feu, se renversa sur l'infanterie du Duc et ainsi fit perdre la bataille, dont la perte auroit été plus grande sans la bonne conduite du Prince Eugène, qui fit retraite en bon ordre iusques près de Carmagnole, où l'on s'arrêta. Par là, les François sont demeurés Maîtres de la Plaine de çà et de là du Pô, iusque là que, le lendemain de la bataille, ils se rendirent maîtres de Saluces, où ils trouvèrent de grandes provisions de grains et beaucoup de munitions de guerre, et deux iours après ils entrèrent dans Saviglian, d'où ils transportèrent à Pignerol cent huit mille sacs de blé. L'armée du Duc, cependant, se va renforçant de iour en iour, et la revue qui s'en fit ces iours passés, la trouva forte de 13 à 14 mille hommes, qui de Moncalier doivent aller au plutôt camper près de Carmagnole, place bien pourvue de Monde et d'artillerie. Le Régiment de Lorraine, fort de 2200 hommes, a passé à Turin pour l'aller ioindre, et comme les troupes auxiliaires, que l'Empereur y envoya, sont déià en partie dans le Duché de Milan, on ne désespère pas, que cette armée ne fasse encore quelque chose de bon, le reste de cette Campagne, ou du moins ne conserve le pais. le n'ai pas le tems de vous dire rien du nôtre, ce sera la matière expresse de quelque lettre suivante, le vous embrasse de toute mon âme et suis entièrement à vous.

.. ,. 28. Août Mardi bre 90.

,7 , ,. 29. Août Vendredi J ^bre 90.

Me voici donc, mon cher Mr., érigé en homme de dépêches, quoy qu'il n'y ait rien ou que peu de mien. Il faut vous rendre raison de ce paquet; il contient:

i°. La suite des conférences du Proiet de la Paix Générale, ou, pour mieux dire, la 4e de ces Conférences toute entière, qui radoucit déià bien les esprits qui auroient pu se cabrer vn peu sur quelques Propositions des trois autres. Celui par la faveur de qui je les recouvre, m'édifie fort en me disant, que cela ira de bien en mieux, et que si vous ou vos amis avés quelque chose à y corriger et redresser ou quelques avis à donner, la sixième conférence est destinée à radouber tout ce que chacun pourroit croire qu'il y ait de gâté, pourvu qu'on s'en explique et qu'on avertisse. Ce même homme, que vous iugés bien n'être pas vulgaire, souhaiteroit, au cas que cela ne vous incommodât pas, qu'il vous plût de faire faire du moins deux ou trois copies des dits Ecrits, par quelque copiste que vous aurés à la main, bien propre à s'en aquitter, et qu'il récompensera, suivant la note qu'il vous plaira d'en donner, avec celle des ports de lettres; et cela s'exécutant, son désir seroit que vous prissiés la peine, sans qu'on seût pas encore d'où cela vous vient ni par quel canal, d'en faire passer vne copie entre les mains de Mr. d'Ablancourt et vne autre en celles de Mr. l'évéq. de Salisburi, en tâchant d'en savoir au vray leurs sentimens; et pour la 3ème il pourra se faire, qu'on vous indiquera bien tôt quelque personne, à qui la communiquer.

2°. La suite des nouvelles du Piémont, sous les dates que vous allés voir.

Turin, 30ème août.8)

Le régim1 de Lorraine, qui est d'infanterie, bonnes troupes et bien aguerries, partit Dimanche pour l'armée.

Lundi matin, S. A. R. retourna aussi au Camp, mais ce ne fut qu'après avoir été visiter, par vne généreuse tendresse, non seulement les Officiers, mais encore les Soldats blessés dans les Hôpitaux, donnant à chacun de ceux ci, de quelque nation qu'ils fussent, vn croisât, et ordonnant que l'on en ait bien du soin.

Lundi après diner, Mr. le Marquis de Dronero revint de Milan, pour où il étoit parti en poste Ieudi passé pour régler quelques affaires de la conioncture avec le Gouverneur, qu'il trouva vn peu indisposé de Corps, mais très bien disposé d'ailleurs à nous continuer toute sorte d'assistances, à quoy il alloit, dit il, travailler avec vne extrême application. Ce même Marquis nous a rapporté, qu'à son passage par les villes de Verceil et de Novarre il avoit vu, dans la ière et dans l'autre, 4 Compagnies de la Cavalerie Allemande, et qu'on lui avoit encore assvré, qu'il y en avoit six autres en chemin, et que le reste même, pour achever le nombre des 3m hommes de cavalerie qu'on nous a promis, passoit déià.

On découvre tous les iours plus, que les François ont perdu considérablement de monde dans le combat, y étant demeuré des leurs: 4 Colonels, 4 ou 5 Lieutenants colonels et grand nombre des Capitaines et d'Officiers, et par conséquent de Soldats, y ayant, entr'autres, 2 Régimens qui ont été entièrement défaits. Le cruel la Lande, qui commandoit les Dragons iaunes, est vn de ceux qui ont été tués. Ils ont 1500 blessés dans Saluces, et l'on en a mené bien davantage à

Pignerol. Le Prince de Mourback l'a été dangereusement.

Des Nôtres, Mr. le Cheval1" des Lances est mort de ses blessures à Carmagnole, comme aussi Mr. le Comte de Brandis de celle qu'il avoit reçue près de Luzerne; nos autres Cavaliers et Officiers guérissent heureusement, et Mr. le Comte de Monasterol est déià tout à fait hors de danger.

Turin, Ier 7bre.9)

Le Régiment de Lorraine est arrivé au camp. Le Régim1 de Taf et celui de Mr. le Prince arrivent demain, avec quelques troupes Espagnoles de recrue, et il est sûr que Mr. le Gouverneur de Milan nous envoyera encore deux mille chevaux, qu'il a levés avec la plus grande promtitude.

Les François n'ont laissé que 2 Régimens dans Saluces et quelque soldatesque à Saviglian et à Fossan, et ils campent entre Saviglian et Raconis, de crainte du gros de Milices du Mondovi, de Ceves et de Coni, que le Marquis de Parelle a assemblé et qui va être renforcé de 2 Régimens, qui lui viennent de Final par Ceves.

Il court vn bruit, qu'en Savoye, du côté du Genevois, il y a û vn rencontre, où les François ont û du pire, mais on en attend la confirmation.

Montmeillan, 3 7bre. I0)

Il y a û quelque combat en Maurienne, qui n'a pas réussi aux François. On vit passer avanthier dix chariots de leurs blessés; on ne sait pas le nombre des morts. On leur a tué bien des chevaux, et ils en

ont environ 60 de blessés à Aiguë belle. Ils ont aussi été repoussés en Tarantaise, sans qu'on en sache les particularités. Mr. le Comte de Bernez est en Maurienne, et Mr. le Marquis de Sales en Tarantaise. On ne croit pas, que les François gagnent passage, ni par l'vne ni par l'autre. L'on nous menace fort, mais nous ne craignons rien, ayant de bons remparts inaccessibles, plusieurs voûtes à l'épreuve des bombes, vn Gouverneur intrépide, le Château en très bon état, deux cens volontaires outre la garnison et les bourgeois, des vivres pour plus de trois ans et des munitions de guerre pour dix années.

Chambéri, 4 7bre. ")

Nos conquérans ont abandonné le ier poste qu'ils avoient occupé en Tarantaise. Quelques vns croyent, qu'ils sont prêts à aller en Piémont, à cause de l'arrivée des Allemans, Mr. de St. Ruth est touiours campé à Albi. Il a déià passé ici 3 ou 4 Régimens pour Champarillon.

30. Il faut vous tenir promesse en vous disant vn mot de nos affaires. L'occupation de la Savoye ne nous a pas peu effrayés, comme vous pouvés penser, soit par rapport à notre sûreté, soit par rapport aux vivres qui servent à notre subsistance. Nous avions touiours cru, que de peur d'effaroucher les Suisses, on se contenteroit de la Province de la Savoye proprement dite, ou que tout au plus on y ioindroit le Genevois; mais quand nous avons vu, queTernier, Guillard, le Foucigni et le Chablais en étoient, alors notre

peuple a pris l'allarme vigoureusement, et ayant inspiré la même terreur à Mrs de Berne, cela a opéré que ceux ci ont fait avancer 4 mille hommes sur la frontière, pour être prêts à entrer dans notre ville au premier signal, et que nous avons résolu d'augmenter notre garnison, en la faisant de 600 allemans, ce que l'on commence d'exécuter, puis qu'il en doit déià entrer demain 4 compagnies, qui couchent ce soir à Copet. Ce trémoussement a fait penser à la France, que si l'on pressoit cette conquête de nos environs par des exécutions militaires de quelque éclat, les Suisses prendroient feu tout de bon. Pour prévenir cela, on nous a fait dire par notre Résident, que pour nous ôter tout ombrage, les troupes de France vuideroient de la Savoye et n'y prendroient pas même de quartier d'hyver. Cependant nous sommes encore aux écoutes, si Ton nous tiendra parole; de quoi nous doutons vn peu, à cause que la France commence d'être tout de bon piquée au ieu contre Mrs de Berne, de ce qu'on croit qu'ils ont fait changer à Bade la résolution de garder les passages et de ce qu'à Arau ils ont aussi fait accorder à Mr. Cox la levée de ces 4 mille hommes, dont on a déià tant parlé, de sorte qu'on n'attend plus que le retour du courrier que Mr. Cox 12) a envoyé à S. M. Britannique], pour en apporter la ratification du traité. le ne vous en envoyé pas encore les articles, parce que ie ne sai pas si l'on n'a rien changé aux articles que i'ay.

J'avois résolu de vous envoyer encore, par celle ci, la déposition de mort de ce Turrel '*), qui a remis les Vaudois dans les Vallées, que vous savés qui, les ayant quittés, fut pris à Embrun et après roué à Grenoble. Elle a découvert aux François, par vn fâcheux

contretems, vne partie du pot aux roses. Mais n'ayant pas û ma copie à tems pour la ioindre à ceci, ie la ferai suivre par le premier envoy, et ainsi des curiosités historiques et autres qui me tomberont entre les mains,

Pourrois ie point savoir par votre moyen, si Mr. Jean Hulft '«) est encore Résident pour L. L. H. H. P. P. à Brusselles? Il y a long tems aussi, que ie désire de savoir, qui est l'autheur des Lettres sur les affaires du tems '5), de même que du Mercure historique. Croyez vous aussi que quelqu'vn là bas, moyennant vne honnêteté proportionnée à la peine, voulût prendre le soin d'envoyer ici dans vne lettre, tous les mois, la liste de tous les livres de ce mois là mentionnés dans les divers Journaux, s'arrêtant vniquement au titre de chacun, pour avoir par ce moyen là vne connoissance anticipée des productions savantes, au lieu qu'il faut souvent des 7 ou 8 mois, avant que nous ayons cette satisfaction, qui ne nous vient que par les Foires de Francfort. — Tout à vous.

Voici, mon très cher Monsr., ma troisième lettre depuis quinze iours; i'espère que les deux autres vous seront bien parvenues. le vous y marquois, comment on prétend de vous indemniser du port, tant pour celles que vous recevrez que pour celles que vous affranchies jusqu'à Rinhause. Vous aurés ainsi reçu quatre conférences de 8, qui se passent entre deux amis, qui forment vn plan de paix générale, dont la

singularité pourra plaire, quand même rien ne s'en effectuèrent. Vous en trouvères ici la préface, qui prévient les esprits contre quelques objections et qui donne à entendre, qu'on ne prétend pas (quelle prétention, bon Dieu!) de laisser aucun mécontent et à qui il reste la moindre appréhension pour l'avenir. On démêle assez bien le tout dans les entretiens suivans, dont on vous fera bien tôt part. Vous étiez prié de communiquer cette pièce, aussi bien que les nouvelles, à Mr. le Baron de Groeben, Gouverneur de Monseignr le Prince Christian Louis de Brandebourg, présentement à Leiden, par l'organe de Mr. de Smettau, Envoyé de S. A. É. de Brandebourg à la Haye. le vous demande la même grâce pour cette préface et pour les nouvelles ici incluses, et de même pour ce qui suivra et que vous iugerés leur pouvoir faire quelque plaisir. Je ne sai, si ie n'ai point oublié de vous dire, qu'on souhaiteroit que les conférences passassent sous les yeux de Mr. Van Beuning. Nous avons ici depuis ce matin Mr. d'Oberkan, qui est venu de la part de Mrs. de Zurich s'aboucher avec nos Mrs. sur les affaires de la conioncture; ie n'ai pas pu encore avoir l'honneur de le voir, à cause des lettres qu'il m'a falu écrire. J'espère que vous aurés la bonté de me faire des lettres de la plénitude des anciennes et avec toute la franchise de notre amitié, afin que l'ami pacificateur puisse profiter de vos bons avis. Recevés vous des lettres de Paris, et le commerce n'en a t'il point été interdit, comme il s'en est tant parlé? ie serai bien aise de le savoir pour me régler sur l'envoi, que ie vous pourrois faire des petites pièces qui nous viennent quelquefois de ce païs là; par exemple je ne sai, si vous avés vu ce petit vaudeville sur l'air:

S'il perd vn fichu serviteur, ie perds aussi vn fichu maître:

Si ie veux rimer à Guillaume, Voilà d'abord plus d'un Royaume Qu'il a su soumettre à sa loy.

Mais si ie veux rimer à Jaques, le ne trouve rien, par ma foy, Si ce n'est qu'il a fait ses Pâques.

En voici encore d'autres:

0 la belle comparaison, Qu'il y a de Louis à Guillaume:

L'vn n'est qu'vn brûleur de Maisons, L'autre est vn preneur de Royaumes.

0 la belle comparaison, Qu'il y a de Guillaume à Jaque:

Guillaume se bat en Lion, Jaque s'enfuit quand on l'attaque.

Je ne sai si ie vous marquai les lampons; il y en a d'assés plaisans. Le pont neuf ne se pique pas extrêmement de la iustesse des rimes ni de la différence du pluriel au singulier, pourvu que le son ait du rapport. Vous voyés que ie fais flèche de tout bois, à peu près comme les Gazetiers, pour remplir. Mille baisemains et embrassades à vous et à nos chers amis.

Mardi % 7bre.

; 8bre Mardi . 90.

J'avois résolu, mon très-cher Monsr., d'attendre à vous écrire de nouveau, que vous ûssiés pris la peine d'accuser la réception de mes deux lettres précédentes, ou du moins de la première, faisant vn gros paquet où étoient renfermées 4 conférences de huit qu'vn homme de grande sagacité s'est avisé d'imaginer pour former vn projet de Paix Vniverselle; mais le plaisir de m'entretenir avec vous me porte à anticiper, de quelques iours, l'envoy qu'on vous doit faire des conférences 5ème & 6ème, et ie me fais vne d'autant plus grande nécessité de prévenir ce petit retard, que ie ne crains rien tant que celui de vos lettres, par la pensée qui vous sera venue de ne m'en point envoyer, qui ne portassent les avis de ceux de vos amis, que vous auriés régalé de cette lecture, aussi bien que vos propres sentimens là dessus. Quoi que l'ami souhaite bien de les savoir, il me permettra, s'il lui plaît, encore plus de désirer la satisfaction dont ie iouissois autrefois de recevoir de vos lettres régulièrement. Celle qui me fut rendue de votre part vendredi dernier, par les deux aimables frères Messrs le Gendre, vient encore de m'en remettre en goût plus que iamais et n'a fait que rendre mon importunité moins timide, puisque tant par elle que par le rapport de ces Messrs i'ay û la grande satisfaction d'apprendre, que vous pouvez écrire sans que ce soit par vn effort préjudiciable à votre santé, sur tout de l'air aisé et naturel que nous avons toujours û en nous écrivant. le vous suis obligé de la connaissance, que vous me procurés de ces deux

jeunes hommes si honnêtes et dont les manières iustifient non seulement leur bonne naissance, mais encore la bonne main de dessous laquelle ils viennent, en sortant de votre auditoire et de vos leçons, puisqu'on peut si bien dire à l'vn et à l'autre, dans le meilleur sens qu'il se prend, le proverbe d'dxud^i^&ev r^eig. Outre le crédit de ceux, chés qui leurs demeures sont assignées, leur bon air si bien soutenu, du reste, leur aura bien tôt gagné assés d'amis, pour qu'ils n'ayent besoin d'aucun de mes soins ou offices, que vous devés cependant être persuadé qui leur sont entièrement aquis. le vous remercie aussi bien particulièrement du détail que vous me faites de la guerre Ecclésiastique, qui s'allumoit au sujet du Socinianisme. I'avois déià lu avec la satisfaction ordinaire les deux premières lettres de l'infatigable plume de Mr. Jurieu et l'Avis même, venu avec la 2de, quoi que relatif seulement à la première, et ie me promettois que je serois régalé de la suite par la même faveur de Mr. Polier de Vernan, qui étoit assés curieux pour se faire envoyer ces pièces par la poste, aussi tôt qu'elles sortoient de dessous la presse; mais vne maladie venue sans doute d'épuisement, à quoi nos pauvres têtes sont suiettes, étant venue si avant que d'attaquer en quelque façon la faculté Princesse, l'a mis dans vn état à obliger Mesrrs ses parens de prier ses -amis de suspendre le commerce, que chacun d'eux entretenoit avec tant de plaisir avec lui. Comme i'en prenois ma bonne part, cette interruption ne m'a pas été peu sensible, par rapport à sa cause principalement. I'apris hier avec ioye, qu'il lui étoit visiblement amendé, de sorte que ie ne désespère pas de voir tout revenir avec l'heureux retour de sa santé. Pour ne quiter pas encore le

suiet, qui m'a obligé à ce récit, je vous dirai que i'ai trouvé l'auteur de l'avis d'autant plus dangereux qu'on ne sauroit nier qu'il n'écrive d'vne manière tout à fait fine et délicate, iusques là que ie connois des gens qui lui ont tellement donné leur estime, qu'ils m'en deviennent vn peu suspects. Entre vous et moi: quelque bien que Mr. Jurieu s'en démêle, je croy qu'il auroit mieux valu laisser cette horrible bête dans l'horreur touffue, pour ainsi dire, de ses brossailles, que de l'amener en rase campagne. Alte là! car l'allégorie, à gens faits comme moi, pourroit mener loin. — le passe à vn autre sujet, qui a aussi justement exercé la bile de votre si Illustre Collègue, Académiquement parlant. C'est que ce n'est pas seulement à Paris, mais encore en d'autres lieux qu'on déifie le Vir îmmortalis ') et qu'on lui dresse des temples. Vous aurés vu dans le Mercure Galant du Mois d'Août la fête donnée à Monpellier par Mr. le Comte de Broglio2), au suiet des victoires de cette campagne remportées par la France, et ainsi vous n'aurés pas manqué de faire attention, amateur de l'antiquité comme vous êtes, à vn Temple de Mars, de la façon sans doute que l'entendoit ce bon Duc d'Usez, quand il demandoit si naïvement: Pourroit on pas faire auiourd'hui de ces belles antiquités comme faisoient les Romains?

Les affaires de Piémont, d'où nous attendons vn courrier auiourd'hui, ont fort peu changé de situation dès mes dernières, et ce que nous en avons ne mérite pas que ie vous le transcrive. L'armée du Duc étoit encore à Moncalier, et celle de Mr. de Catinat entre Raconis et Carmagnole; le Duc a tout le renfort qu'il

attendoit d'Allemagne, par où son armée, sans compter les milices qui font vn corps séparé avec les Religionaires et les Vaudois, sous le Marquis de Parelle, monte (à ce qu'on nous dit) à 24 mille hommes, et ainsi est d'vn tiers plus forte que celle de France; mais par contre, celle ci a le plus gras du païs et est en état de grossir à tous momens. Nous ne savons pas, si nous devons souhaiter vn nouveau combat, tant la délicatesse du succès est grande, s'agissant du tout et le premier combat ne donnant pas des préiugés fort avantageux pour le 2d, malgré la Prophétie anagrammatique d'vn homme, qui croyoit la victoire immancable au premier, sur le fondement qui suit:

Ludovico decimo quarto, Re di Francia et di

Navarra, —

Di quà da' monti, 0 Re, il Duca vincerà 0 vi

darà ferro.

Quand on envoya cette noble devinaille d'Italie, elle étoit accompagnée du sonnet suivant:

// Re di Francia a piè del confessore.

(Sonetto.)

Per calmar del suo cor gl'aspri martori, Andô Luigi vn di dal confessore, E spese nell' essame parecchie hore.

Si pose à confessar i proprii errori:

»Padre«, disse, »maccuso delli errori D'incauta gioventù, fui stupratore, Il letto altrui macchiai senza rossore, Su gl'altari rubbai gl'argenti e gli ori,

Col fuoco incenerei provincie intere, Derisi il Vatican con l'empio Trace,

Tradii la Religion. Hor Miserere. «

Soggionse il Padre: All'hor, sire, mi spiace; D'assolvere non ho tanto potere I casi in Bulla Cœnœ : andate in pace.«

J'oubliai, mon cher Monsr., en vous envoyant, l'ordinaire passé, l'anagrame venue de Gènes (sans que ie sache pourtant, si c'est là qu'elle a été fabriquée), le petit madrigal qui l'accompagnoit selon la coutume; voici ce qu'il chante:

Oh, quanto erraste, Sire,

Se immitator del Trace

Col fuoco indegno, oltraggiator di pace,

Gionger credeste aile prefisse mire:

Hor su, credete à me,

Di quà da'Monti, o Re,

Il Duca vincerà,

O ferro vi darà.

Me voilà, comme vous voyés, en Piémont; cependant vous n'en saurés rien de nouveau cet ordinaire, puis que le courrier qui en arriva hier au soir, ne nous a apporté autre chose que la confirmation de l'événement de Marsaille sur le parti sorti de Pignerol.

Je reçus hier vne lettre de l'Illustre ami Allobroge1), que iaurois du recevoir il y a 8 jours, parce que dès le changement arrivé, la liberté de nos entre-

tiens nous empêche de plus rien confier à la poste, tellement qu'il faut que nous nous prévalions des commodités, par lesquelles il arrive quelquefois que nos dépêches mettent des sept ou huit iours à faire douze lieues. Ainsi quelques articles des affaires du païs portés par sa lettre, sembîeroient n'avoir plus rien qui sentît la nouveauté; cependant, parce qu'ils sont sûrs et qu'ils rectifient les bruits communs, ie les regarde encore comme tenant du nouveau. C'est pourquoy ie ne fais pas difficulté de vous les donner encore sur ce pied là.

Dimanche au soir, ier Octbre. 2)

Il est vray, que Mr. de St. Ruth a été sur le petit St. Bernard; qu'on y a chassé vne garde avancée, dont vn Gentilhomme du païs qui la commandoit, nommé Paperin, a été tué, et qu'vn capitaine de cavalerie du Régiment du Plessis, nommé Fautrière, a passé tout à fait la montagne iusqu'à vn hameau de peu de maisons, nommé la Tuile, qui est au pié de l'autre côté, où il s'est arrêté, parce que l'entrée difficile du païs est immédiatement au delà de ce hameau, et ils n'ont pas songé à s'y présenter. Le Marquis de Sales est à Pierre encise, et son frère à l'vne de ses terres pour prison. Milord Moncassel, qui va bien tôt à la Cour, tirera infailliblement le Marquis d'affaire, car il s'en fait vne d'honneur.

Vn frère du Président de Chamousset, Capitaine du Régiment de Chablais, après avoir longtems erré dans les Montagnes de la Maurienne, où il a commandé le dernier pour la défendre, guetté depuis trois semaines, avec des soins inconcevables, par Mr. de St Ruth, pour l'empêcher d'aller à Monmeillan, y est

entré lui trentième malgré trois mille hommes, en gayant la Rivière d'Isère jusqu'au cou.

Miolans rendu, Monmeillan est fort menacé, car il vient force troupes nouvelles à Mr. de St. Ruth, qui ne peuvent être que pour cela, les chemins du Piémont, où ils disent qu'ils veulent aller, leur étant fermés par deux mille hommes, qu'on a mis sur le Mont Cénis, et deux autres mille qu'on a envoyés à la Val d'Aôte.

De Suisse nous n'aprenons point encore, que la Diette soit séparée, il y a même apparence qu'elle durera, à cause d'vne prétendue amplification de la forteresse d'Huningue, laquelle on ne souffrira iamais, mais dont apparemment la France abandonnera le dessein, si tant est qu'elle Tait û, plutôt que d'aigrir Mrs. les Cantons.

Mrs. de Basle ont trouvé bon de convertir à l'vsage des povres et au soulagement de ceux qui avoient souffert depuis peu d'vne grosse inondation, les six cens Louis d'or donnés par Mr. le Dauphin aux 4 Députés de cette ville là, qui l'ont été complimenter à Brisac, ayant donné 150 Louis à chacun et 50 à l'interprète.

L'Electeur de Saxe 5) a été 3 iours incognito à Zuric et en est parti, dès que l'incognito cessoit, qui n'a pourtant pas été tel qu'il n'ait été complimenté du public, qui lui préparoit de grands honneurs, s'il n'en ût prévenu l'embarras par sa retraite.

Mr. Arnaud 4), le Ministre, y a été régalé et a obtenu que quelques Proposans François qui y sont

allés demander le faveur de l'examen, ne l'auroient qu'à condition qu'ils iroient servir aux Vallées.

Nous avons ici Mr. Meyer, Stadthalter de Zuric, Député de cette ville là, comme Mr. Imhof l'est de Berne; il eut hier sa première audience du Conseil, et désormais ie pense qu'ils tiendront des conférences avec des personnes que le Conseil commettra, pour aviser de ce que la conioncture veut que nous fassions.

On m'a dit que Mr. Gautier 5) de Monpellier, ou autrement de Berlin, est en ces quartiers. Voici vne petite Pasquinade que l'on vient de me remettre, par laquelle ie vois que les Messrs les Saxons se veulent faire vn grand nom. Vous avez oui parler du Piétisme de Dresde et de Leipsic; c'est vne réforme extérieure, à peu près à la Labadienne6), que Mr. Spenner, non moins fameux prédicateur que généalogiste, vouloit introduire, et qui a été frondée par vn parti, dont ie pense que le Ministre Carpzovius est le chef. Pour Thomasius, vous savés l'éclat qu'ont fait ses écrits.

Molinos Italos, Spennerus Saxones, Orbem Ludevicus, doctos Thomasius angit, et vni Ille Quietismo, nimiâ pietate secundus, Tertius igné gravi, censura quartus acerbâ.

En voilà assés, mon très cher Monsr. , pour ma bigarrure d'auiourd'hui. Il ne reste qu'à vous dire vn mot des vues de l'auteur du proiet de la paix générale. Comme il se sent encouragé par ce qui lui revient de divers endroits, il se pourra qu'il achèvera son ouvrage et songera à le donner au public, après que quelque bonne main y aura fait quelques réparations nécessaires pour la politesse, en quoy personne

ne pourroit si bien réussir que vous. Je vous embrasse de tout mon coeur.

™ j- io 8bre Mardi . 90.

La feuille ci contre pourra être coupée, afin que vous n'ayés pas la peine de la faire copier pour Mr. Groeben. — l'en étois en cet endroit, quand le généreux ami, qui veut faciliter notre commerce, m'a apporté votre précieuse lettre, que i'ai dévorée, mais que ie n'ai pas encore lue; ce sera le ragoût, non seulement de mon délassement après les dépêches pour ce courrier, mais encore de plusieurs iours consécutifs.

le vai bien charmer Mr. l'abbé de St. Real par l'endroit qui le concerne et dont il pourra être bien tôt témoin oculaire, puis que ie lui ai donné avis à Chambéri, que i'ai depuis cinq jours dans mon cabinet vne dépêche pour lui, qui ne doit point toucher à la terre de France; si c'est ce que nous nous imaginons, ie vous dirai dans la dernière confidence, qu'il se pourra bien faire que vous vous verres; autrement ce sera Paris qui l'attirera, pour l'impression de son ouvrage sur les lettres à Atticus.

Voici la 5ème conférence, où le plan du proiet commence à se bien dénouer; ie ne doute point qu'on ne goûte en vos quartiers le Génie de l'auteur, dont l'intention est touiours droite et qui trouve si ioliment les moyens de contenter tout le monde, si tout le monde étoit assés sage pour savoir se contenter. le vous ai envoie la 6ème, mardi passé, et l'on en demeurera là, iusques à ce qu'on ait û au vray vos avis et sentimens, de même que des personnes intelligentes, à

qui vous aurés communiqué le tout. C'est avec vn plaisir charmant, que votre lettre me fait revenir de l'allarme qu'vn Flamand m'avoit donnée, de la mort de mon cher ami Mr. Jean Hulft, Résident à Bruxelles pour L. L. H. H. P. P. Si vous pouviés lui faire voir la pièce, l'autheur m'en sauroit bon gré, parce que ce Mr. Hulft est vn très habile connoisseur. Vous ne serés peut être pas marri, qu'vn compliment de salutation, qu'il vous en coûtera pour moy, vous fasse faire vne si bonne connoissance, si vous ne lavés déià. le vous embrasse tendrement, comme étant plus que iamais tout à vous etc.

J'oubliois de vous marquer, que nous recevons auiourd'hui 4 cens pionniers Bernois.

vbre

7 QDre

Mardl 28.' 8bre 9°'

Pour commencer, mon cher Monsr., à vous amasser les arrérages des nouvelles: Voici la suite de celles du Piémont dès ma dernière.

Turin 21. 8bre. ') On détacha hier de notre camp de Moncalan deux Régimens d'Infanterie Espagnole, dont l'vn est celui du Marquis Litta, pour aller renforcer Suse, sur ce qu'il avoit paru quelques François au Mont Cénis. Il n'y a que quelques iours, que les Vaudois ont pillé l'Abbaye de Pignerol avec quelques terres des environs et pris des Mulets du Gouverneur de cette place là, après avoir tué les soldats qui faisoient dans vne forêt voisine le bois qu'ils dévoient charger, et l'on aioute qu'ils se sont saisis du passage

de la Vallée de Lemna. Le 15 du Courant les François ont brûlé vne partie de Casai -grasso pour n'avoir pas payé la contribution, et le iour suivant ils en ont fait autant de 5 ou 6 cassines près de Sommerive, comme aussi de quelques Cazernes de bois tout contre Ceresole, qu'ils ont pillée et où le plus grand mal a été à l'épanchement qu'ils ont fait par terre de tout le vin nouveau, les habitans ayant de longue main mis leurs autres effets à couvert dans les places fortes.

Turin 28. 8bre. 2) Hier on nous vint dire ici, que les François avoient levé leur Camp de Raconis et étoient partis de là, divisés en trois corps; quelques vns croyent, que cela menace Carmagnole, mais la foiblesse de leur armée et le voisinage de la nôtre nous empêchent de le croire. On veille d'ici à la conservation de Suse, sur laquelle on tient que les François ont du dessein, et que c'est ce qui leur fait tenir à Chaumont le Régiment de Vendôme et vn autre; cependant la garnison étant d'environ 4 mille hommes, les ennemis n'ont pas, iusques ici, là près des forces suffisantes pour l'attaquer. On estime, que nous ne tarderons pas de recevoir ici vn gros renfort de Cavalerie, qui vient d'Allemagne, mais si elle en vse comme celle que nous avons déià, elle ne servira qu'à nous perdre, puis qu'il est impossible de décrire les maux que nous font les Reitres, qui sont cause que la Campagne n'est plus habitée et que personne ne voyage plus en assurance. Le Gouverneur de Pignerol a fait faire cette semaine vne sortie sur les Vaudois, qui rôdoient autour de là, mais quoi que les François fussent soutenus d'vn bon corps de Cavalerie, il leur y a falu laisser vne trentaine de leurs morts et vn officier de marque, que les Vaudois ont pris prisonnier.

J'aurois dû déià vous marquer par ma précédente, comment les François ont pillé le beau lieu de Sanfré appartenant à Mr. le Marquis de Caraglio, beaufrère du Gouverneur de Monmeglian. Cette Terre, qui est à vn mille au dessus de Sommerive et deux au dessous de Brà, avoit payé la contribution convenue, et le iour d'après avoir û parole de Mr. de Catinat, qu'ils pouvoient y demeurer en toute assurance, ils furent misérablement pillés. Le château, qui est le plus beau de tout le Piémont et meublé à y recevoir le plus grand Prince, a été entièrement vuidé de tout, et ce qui est plus, par le transport de 2800 sacs de bled, appartenant au Marquis sûdit; mais non contens du pillage, ils n'y ont rien laissé d'entier, brisant iusqu'aux vitres et aux tailles, et ce qu'on plaint beaucoup, c'est qu'ils n'ont pas épargné la voûte d'vn sallon, qui venoit d'être peinte de frais de l'excellante main du célèbre cheval1" Isidore. —

Le courrier d'hier ne m'apporta rien de ce païs là, d'où i'infère avec assés de certitude, qu'il ne s'y étoit rien passé depuis, qui valût la peine d'être écrit.

Nous avons ici vne demi douzaine de vos braves de la bataille de Fleurus, qui ont û le bonheur de s'échaper dans ces longues marches qu'on leur fait faire vers les frontières les plus éloignées des leurs; il y a vn canonnier, vn chirurgien et quelques sergents. On leur fait ici beaucoup de caresses. Quand on les aura habillés et qu'ils se seront vn peu remis de leurs souffrances, ils reprendront avec plaisir la route de leur patrie.

J'ai reçu votre chère lettre du 24., et ie vous remercie bien fort de tout son précieux contenu. L'incluse pour Lausane part en même tems que cette réponse, et i'ai fait l'extrait des questions touchant feu Mr. de Mayerne, pour le remettre à vn ami qui aura soin de les faire remplir, en ménageant pour cela les momens auxquels il pourra voir l'illustre pièce de cet heureux médecin, laquelle ne dispute le terrein, depuis si long tems, auec la grande destructrice qu'à l'aide des excellens électuaires et élixirs, dont cet habile homme a laissé le secret à ses proches, qui ne sont que collatéraux.

L'âme pacificateur se réiouit de la diligence promise, et il souhaite plus que tout, que le Grand Evêque de Salisburi puisse devenir son ami Lecteur. l'ai lu depuis quelques iours le morceau de la 7ème conférence, qui concerne les Réfugiés, et quoi qu'il ne satisfasse pas ceux qui croyent, qu'ils n'auront de liberté que quand ils auront enchaîné la France, il ne laisse pas que de plaire extrêmement à d'autres plus modérés, qui voudroient déià voir l'heure et le iour de l'exécution de ce proiet, en ce qui les regarde. Vous en aurés bien tôt la communication. J'ai bien opinion, que comme les autres six ont passé sous les yeux de Mr. de Smettau, il pourroit en avoir régalé quelques vns de ces Mrs. du Congrès, s'il ne les a produites au congrès même.

Pour Mr. de Groeben, il nous en dira sa pensée à son loisir; mais on souhaite fort d'avoir celle du Prélat de delà la mer.

Selon toutes les apparences, l'Hongrie se va reperdre *); mais ie croi avec beaucoup d'autres, que le Protestantisme y gagnera, soit par les Églises qu'il

possédera en ce Royaume là, soit par la détestation que cela va augmenter par tout pour les Iésuites, qui ont causé cet effroiable aveuglement.

Les Suisses sont derechef assemblés en Diette générale, pour résoudre comment ils obvieront à l'amplification de l'enceinte des fortifications d'Huningue, où la France voudra touiours tenir vne petite armée pour bien fermer cette avenue et pour faire de là les incursions qu'elle iugera à propos. Dieu veuille, qu'ils trouvent des expédiens de prudence, qui préviennent l'altération de notre repos.

L'illustre Arnaud, plus fameux que le Jansséniste, m'est déià venu embrasser deux fois depuis 4 iours dans mon cabinet; il voudroit bien m'engager au débrouillement des mémoires qu'il a ramassés de leur expédition miraculeuse, et il me trouveroit d'assez bonne volonté pour cela; mais l'embarras est, que ce récit ne vaudroit rien, si l'on en tronquoit ce qui peut déplaire à la France, et que de déplaire à la France n'est iamais l'affaire ni de nos particuliers ni de notre public, et moins encore dans la conjoncture que iamais; et ie prévoi bien, que tout ce que ie pourrois y faire se réduiroit à quelques avis et à quelque révision. Encore y auroit il à craindre d'être impliqué, car vous savez que depuis 10000 ans nous ne faisons rien, qui ne soit et observé et interprété, et ainsi le plus sûr seroit d'envoyer les mémoires, vn peu dégrossis et rangés, en païs de liberté comme le votre, pour exercer quelqu'vne de ces bonnes plumes désoeuvrées de Mrs. vos Réfugiés. C'est ce conseil que ie lui donnerai, s'il m'en reparle; les papiers vaudroient bien le port de 3 ou 4 paquets raisonnables, et ie croi que ni l'auteur ni le libraire n'i perdroient rien.

Auriez vous quelqu'éclaircissement sur la raison, pourquoi Cicéron donnoit à Antoine le sobriquet de Tenais*), disant souvent dans ses lettres à Atticus: Tenais Ma lentum negotium. Il est vrai, que cette lenteur et ces remises dont il se plaint, peuvent avoir rapport à la durée du siège de Troye; à ce compte là votre présomptueux Saxon avec son voyage décennal, avec lequel vous m'avés fait rire à la Rocolles, s'il vous en souvient, sera aussi vne sorte de Teucris.

Ce que vous venés de lire ayant resté 2 ou 3 ordinaires sur ma table, à cause de la quantité des autres lettres qu'il a falu que récrivisse, il est iuste que ie vous dise quelque chose de plus récent touchant le Piémont, et vous allez bien iuger par les 2 Extraits suivans, que le Duc de Savoye demeure attaché aux intérêts de la Ligue.

Turin, le 24 8bre. 5)

Les François continuent à saccager, ravager et brûler le pais, ils sont encore campés à Pancalier et à Polanghera, et ils ont donné les étapes à la Tarantaise pour 12 mille hommes. Présentement ils n'ont que 25 mille hommes, qui campent aux dits lieux; mais ils se font fort d'avoir bien tôt ici vne armée de 45 mille hommes et de pousser ce païs à l'extrémité. Mr. de Chanlai doit être arrivé à Pignerol, et l'on dit qu'on y attend aussi Mr. de Vauban. Notre armée est campée sur le Glacis de cette ville. Elle devoit aller, ces iours passés, à Moncalier, mais cette résolution n'a point encore été exécutée. Les Troupes de Bavière dévoient partir aujourd'hui pour s'en retourner en Bavière, mais elles ont reçu vn courrier de Bruxelles, qui leur a porté l'ordre de demeurer ici, et nous en sommes bien

aises, tant parce qu'elles sont à l'épreuve que parce que nous en avons besoin. Les Ennemis ont tiré quantité de blé de ce païs et ils l'envoyent en France.

Turin, le dernier 8bre. 6)

Les François campent encore à Polanguère, d'où ils ont envoyé vn gros détachement à Saluces, et c'est ce qui a fait courir le bruit qu'ils avoient décampé pour aller à Coni. On n'a pas encore pénétré leur dessein, mais il faut qu'il éclate en peu de iours, la saison (quoi que belle) étant fort avancée. Notre armée, assés nombreuse et en bon état, s'est enfin avancée à la Plaine de Moncalier, d'où elle les observera, et il n'y a pas apparence, qu'au monde qu'ils ont Coni soit vn os qu'ils puissent ronger, Mr. de Bagnase s'étant ietté dedans avec 4 mille hommes outre tous les Religionnaires. Il faut pourtant, qu'il y ait quelque dessein en campagne, puis qu'ils ont sorti de Pignerol leur artillerie. Ils continuent à lever des contributions du plat païs; mais, depuis nos dernières, ils n'ont pas brûlé. On a envoyé ce matin à notre armée 7 ou 8 chariots chargés de cuirasses et de casques. S. A. R. a û d'Espagne vne remise de 100 mille écus, dont 50 mille lui seront payés à Gènes et 50 mille à Milan. —

Je crains bien, mon très cher Mr., que les alliés ne soient encore vne fois en ce païs là les dupes de Mr. de Catinat, qui va leur attraper Ast, en faisant semblant d'en vouloir à Coni. Ast, qui est entre Coni et Alexandrie, sera bien tôt fort entre ses mains, rafraîchira Casai, contiendra le Piémont et bridera le Milanois. Mr. de Larrai étoit bien allé en Cour

VINCENT MINUT0L1 561

représenter au Roi de la part de Mr de Catinat l'impossibilité de s'établir en Piémont à cause de la saison; mais la Cour, qui veut des décisions, parce que la Guerre traînée en longueur la désole, a commandé qu'on restât et de risquer plutôt tout, que de manquer de prendre des quartiers de là les Monts, pour preuve et pour fruit en même tems de la victoire. Ainsi ce va être au plus fort, et il y aura encore là du sang répandu, à moins que quelqu'vn ne mollisse.

Vous serés surpris, que ie ne vous aye point encore rendu compte de la ière partie de la Morale Chrétienne par notre Mr Pictet?), quoi qu'il m'ait fait la grâce de m'en faire présent; mais il faut que ie vous avoue, que ie n'ai pas encore û le tems de la lire, ayant donné tous ces iours à écrire des lettres pour l'Italie en faveur de Mr le Prince Charles de Holstein8), neveu de votre nouveau Général, qui nous quitta lundi après vn séiour de 4 mois, que S. A. a témoigné d'avoir passé à son gré chés moi. Outre l'honneur de cette connoissance et le plaisir de sa conversation, qui est très aimable, i'en ai recueilli ce fruit, que mon 3e fils, qui étoit 4ème il n'y a pas long tems, s'en va Page du Prince d'Anhalt Hatzgerade 9), frère de Me la Duchesse sa mère.

(Mardi ]4 8bre 80).

Pour commencer, mon très cher Mr, à vous répondre par ce qui fait la fin de votre excellente lettre du 2d de ce mois, i'ai lu en son tems le Mercure de

Février, où étoient les portraits de Généraux des Troupes alliés, et ie vous avoue qu'ils ne m'ont pas tout a fait déplu. Cependant la partialité y est toute visible, aussi bien que dans la description qu'on donna des Cardinaux, dans le livre qu'on imprima l'année passée à Lion, sous le nom de Relations des intrigues du dernier Conclave '). L'vsage cependant, que Mrs les Allemands pouvoient faire de cette sorte de iugemens que l'on faisoit d'eux, fut cause que i'obligeai vn Gentilhomme, qui partoit de chez moi iustement en ce tems là pour y retourner, de le prendre avec lui et de le faire lire dans les Cours où il passeroit. Et puis que la guerre ne vous empêche point d'avoir ces pièces là, ie me réiouis de ce que vous aurés vu dans celui d'il y a précisément vn an, ie veux dire du mois d'8bre 1689, que notre illustre Mr de Rocolles 2) s'est fait prôner pour homme à bien tenir sa partie dans vne académie de beaux Esprits, ne brillant pas peu, à son compte, dans celle qui commençoit de se fermer à Toulouse, où il s'étoit signalé entr'autres choses par vn Panégyrique ou par vne oraison funèbre pour la Reine Christine de Suède, sur ces mots du 2d du livre Judith: Magna eris et nomen tuum nominabitur in vniversa terra. Cet endroit me fait souvenir de deux distiques, qu'vn de vos amis fit par manière d'impromptu, lors qu'on aprit la mort de cette Princesse. Le ier roule sur l'opportunité de son décès, la somme qu'elle tiroit tous les ans de la Suède accomodant fort cette couronne dans la conjoncture, ce qui faisoit dire:

Quod magis eximium Christina Suecica fecit, Articulo scivit temporis hocce mori.

L'autre, marquant ses différens états, disoit

Eadem triplex Stella.

Axi quœ fueram quondam Christina polari Fixa, Planeta dein, sum modo Stella cadens.

l'admire que, dans le moment que ie reçois votre chère lettre du 6ème, i'allois vous dire de notre ami Mr Francius précisément ce que vous mêmes m'en dites, puis qu'en lisant la lettre de Mr Perrault, ie iugeai bien que ni Francius ni Dacier ne laisseroient pas la chose sans repartie. le vous rens mille grâces de toutes vos nouveautés de litérature et d'État, vous priant de continuer, le croi, pour revenir aux affaires de Piémont *), que ie ne vous ai pas encore marqué, que par lettre de ce païs là, du 6ème aussi, i'avois apris que les Vaudois, ayant fait vne course sur le païs ennemi, y avoient fait vn butin de passé cent mulets et de quelques certaines d'autres bestiaux bons à manger. Que le Gouverneur de Milan avoit receu au camp de Moncalier la somme de cent mille Philippes, qui lui avoit été menée sous l'escorte d'vne compagnie de dragons iaunes. Qu'y ayant passé 2 mille Espagnols malades à Turin, on avoit érigé là divers Hôpitaux, iusqua en faire vn du Palais où Mr de Rébenac, dernier Ambassadeur, avoit logé, et que le 4e d'Oct. il étoit arrivé vn courrier au camp, portant l'heureuse nouvelle de la réduction de l'importante place de la Vallone par les armes des Vénitiens. Dès ce tems là, on n'a pas û d'autres nouvelles, si ce n'est que Mr de Catinat avoit défendu sous de rigoureuses peines d'ensemencer aucunes terres du païs qu'il a conquis, et que le Comte de Fuensalida s'en étoit retourné à Milan, sans qu'on le trouvât à dire au Camp allié, parce qu'il n'est point homme de

guerre et qu'il sert son maître, aioute ton, comme il est servi dans tous les autres lieux de sa domination. Voici mes dernières lettres de Chambéri en propres termes:

Du lundi 16. Mr de St. Ruth vient aujourd'hui pour faire iurer demain nos Magistrats. Il y a ordre d'avertir la noblesse pour venir aussi iurer; tous ceux qui ne se trouveront pas, comme cinq ou six de nos Magistrats qui sont en Piémont, seront confisqués le lendemain sans remission. Les François ne parlent pas du Gouverneur de Miolans comme d'vn honnête homme. Le Marquis de St. Maurice prend vn Régiment d'Infanterie sur le pied étranger. La Cour a écrit à Mr de Thoué, Gouverneur de cette ville, qu'il ne sauroit trop s'appliquer à persécuter les parens de ceux qui servent dans Monmeillan. Il donne quatre pistoles à tous les soldats qui veulent déserter. On dit qu'il y est entré vn Italien, officier de conséquence, de la part de l'Empereur, nommé Giusti Bassignano, déguisé en Païsan; cela se connoît à plusieurs choses. Le premier Capitaine de notre garnison, allant en parti l'autre nuit, est tombé dans vne embuscade de ceux de Monmeillan et a été pris avec beaucoup de soldats. —

le crois, mon cher Monsr., de vous avoir marqué, que nous avions des Députés de Zurich et de Berne, à plusieurs fins, comme de faire voir comment la Suisse s'intéresse à notre conservation, d'encourager notre peuple et plus encore d'être les témoins de la bonne posture et résolution de notre magistrat. Ils partirent hier, fort satisfaits, et il n'est resté ici que M1" le Colonel d'Oberkan, qui y est sans caractère, mais qui n'y est pas inutile, par les bons conseils que son expérience au fait de la guerre le rend capable de

nous donner. Ces Mrs, avant que de partir, ont fait convenir notre conseil de recevoir, outre les 300 hommes du Canton de Berne que nous avons déjà, cent autres du même canton et 200 de celui de Zurich, qu'ils entretiendront sans que nous leur donnions autre chose que l'vtensile. Nous renforcerons notre vieille garnison dvne nouvelle levée d'autres 200 Suisses à notre solde, et ainsi nous aurons actuellement environ 1200 hommes, qui travailleront aussi à nos fortifications les iours qu'ils ne monteront pas la garde; ce qui met la ville en sûreté contre vne emblée, mais elle pourroit bien souffrir du côté des vivres, si la France ne r'ouvroit pas le commerce, comme elle promet de le r'ouvrir.

Quand je saurai bien jusqu'où va la liberté de votre communication avec la France, je ne courrai pas risque de vous parler de choses que vous aurés déià pu avoir de là. Il m'est tombé ces iours entre les mains vn madrigal, qu'apparemment vous aurés vu, sur la Régence de la Reine d'Angleterre. Le voici cependant à tout hazard, car il me revient assés.

Sur le départ du Roy Guillaume, laissant la Reine Marie Régente.

(Madrigal. — Ce sont les Anglois qui parlent).

Il faudroit plus d'vne Épigrame Pour bien exprimer notre ennui, Quand Louis contre nous arme tout, auiourd'hui On ne nous laisse qu'vne femme Pour nous défendre contre lui.

Mais ne le craignons point, tout foibles que

nous sommes:

L'on sait comment il a vécu

Et que, s'il peut vaincre les hommes,

Les femmes l'ont touiours vaincu.

J'ai vu la harangue du Président La Tour 4) à Mrs les Etats; elle m'a paru bonne et spirituelle dans sa brièveté.

L'ami du proiet travaille à élaborer sa septième conférance, qui est le grand noeud de l'affaire, puis qu'elle déduit les moyens de la garantie et de la sûreté de la paix. Puis que Mr de Groeben ne vous avoit pas encore renvoyé les conférences, qu'il dit même de n'avoir point receues (dans vne lettre du 28e de 7bre), il y a apparence que Mr l'Envoyé de Brandebourg à la Haye les a retenues, et il pourroit bien se faire qu'il en auroit régalé les autres membres du Congrès, à quoi il n'y auroit pas d'autre mal que le retard des copies, que vous auriés û la bonté d'en faire faire, et votre pronontiation, sur laquelle on compte beaucoup. On souhaite extrêmement, que le tout revienne promtement entre vos mains, s'il ne l'a déià fait, afin que vous puissiés en faire l'envoy à Mr de Salisburi et autres personnes importantes.

le vous embrasse de toute mon âme et suis entièrement à vous.

Torino, alli 4 obre. ')

Alli 280 del passato doppo mezzo giorno, fecero i Francesci a forza di mine saltare in aria vna grand

parte del bello e forte castello di Villafranca, spettante al Sermo principe di Carignano, nel quale havevano essi, doppo la battaglia di Stafarda, posta e tenuta guarniggione sino al sudetto giorno. Dallo strepito délie mine sono restate non poco danneggiate le case vicine ad esso castello, il quale è stato da essi trattato in questa guisa, acciô non potessero i nostri fortificarvisi dentro, con non poco incommodo délie loro marchie e délia fortezza di Pinarolo.

Alli 30 decampô larmata da Raconiggi, ed abbandonô nello istesso tempo Fossano, Saluzzo e Savigliano, senza havervi fatto altro maie che di rouinare in quest' vltima città le Palissate e qualche altra piccola fortificatione da essi fattavi. I sindici di tutte queste città, non ostante che il Catinat nel partire habbia esortato tutti a perseverare fedeli al Rè, sono subitamente venuti a rendere i loro doveri a S. A. R. ed ad offerirli la servitù loro fedelissima.

Alli 31 passarono per questa città circa 120 cavallieri de i Rifugiati, i quali trovavansi da più settimane in quà aquartierati a Volpiano ed in altri luoghi circonvicini, tutti bellissima gente e superbamente abbigliati. Dal campo passarono questi a Brà ad vnirsi col sigr Marchese di Parella, il quale trovavasi cola con vn corpo di circa otto mila soldati délie militie scelte del paese, fra le quali trovavasi Sebastiano Fachino con cento altri soldati a Cavallo, de i scelti délia Provincia del Mondovi.

Nell' istesso tempo sonosi le altre militie délia sudetta Provincia del Mondovi postate, col Sigr Abbate de Verrua loro Governatore, sopra le sponde délia Stura nel villagio di Sant' Albano, situato dirimpetto a Fossano, e doppo vna notte di soggiorno in quel

luogo, passô vna parte d'esse militie la Stura ed accostatasi a Fossano furongli chiuse da'i cittadini le porte incontro; ne vollero aprirgliele, se non doppo chefurono assicurati dal Governatore sudetto, che non sarebbe loro fatto verun maie, e veramente quelli del Mondovi andavano con animo deliberato di porre ogni cosa a rubba, e questo (dicevano essi) di non havere quel popolo fatto il suo dovere ail' avvicinarsi de i Francesi.

Doppo la partenza de i Francesi da Savigliano, vi è entrato il Marchese di Parella, portatosi dal porto di Brà cola con 4 mila huomini.

La notte del primo del corrento entrando nelli due dello stesso, doppo vn lungo consiglio di guerra tenutosi in Moncaglieri con l'assistenza di S. A. R., aile cinque hore, non ostante piovesse assai forte, si mosse il nostro campo, ed il giorno seguente giunse a Rivoli, ove resta presentemente fermo, stendendosi vna parte di esso sino ail' Abbatia di Sant' Antonio, posta a mezza strada tra Rivoli ed Avigliana, e dilatandosi l'altra sino | al luogo di Piscina verso Pinarola. A Moncalieri è rimasto il Regimento di Lorena con parte délia cavalleria di quello di Taf, e vi si è anco fatto venire da Carmagnola quello de Dragoni Verdi di S. A. R. Tutta l'armata di Francia dicesi essere presentemente di quà dal Pô e ne i Contorni di Pinarolo, si che resta angustiata tutto all'intorno dalle nostre truppe, e se i passaggi verso la Perosa si trovano ben custoditi, stimo che il Catinat non sarà senza pena.

Il conflitto seguito verso il principio dell'antecedente settimana tra'i Valdesi e la partita vscita loro contro da Pinarolo, è stato piu dannoso a i Francesi di quello motivai nella mia antécédente, essendovi rimasti più di cento morti de i loro, fra i quali contasi

vn Capitano suizzero, carissimo al Catinat, e qualche numéro di vfficiali fatti prigioni.

Il giorno vltimo d'ottobre, per la via d'Asti giunse al nostro campo vn rinforzo di circa 800 Napoletani, parte Cavalleria e parte Infanteria, tutta bellissima gente ed i cavalieri benissimo montati. Quanto prima devono essere in piedi 4 mila huomini d'infanteria d'ordenanza, la quale si tirera dalle militie scelte di questo stato, e sarà, stimo, vn bellissimo e buonissimo corpo di gente.

Il s'est passé, mon cher Mr, deux ordinaires d'Italie depuis que ceci est écrit, sans que i'aie û aucune lettre, ce qui me fait croire qu'il ne s'est passé en Piémont aucun fait considérable, puis que celui qui est en possession de m'écrire, n'auroit pas manqué de me le faire savoir. D'autres ont bien û des lettres, mais toutes pleines d'On dit. Ce qu'il y a d'assuré est la retraite de Mrde Catinat iusques dans le Daufiné par le Pragelas; aussi m'écrit on de Paris par lettre du 9e, qu'il en avoit l'ordre. On m'aioute, que Mr de St. Ruth va commander sur la Moselle à la Place de Boufflers, qui est en Flandres à la place de Mr de Luxembourg, qui est à Paris. On y désespère des affaires d'Irlande, non obstant la levée du siège de Limric 2). On y est enchanté des deux continuations de la Morale pratique des Jésuites 5), tant il est vray, me marque-t'on, que tout n'y est que cabale. Il est vrai, que celui qui m'écrit cela, est ennemi iuré de Mr Arnaud, au suiet duquel vous me dires, quand il vous plaira, si iamais il vous est arrivé de lire vn livre intitulé »Factum de Mr des Lions«, qu'on dit qui emporte la pièce contre

l'homme. le n'ai point pu le voir, étant devenu très rare pour avoir été suprimé par les Jansénistes.

Vous m'obligerés sensiblement, si l'on peut savoir au plutôt les dispositions de quelques personnes de votre Gouvernement au suiet de l'Écrit pour la Paix, qui, moyennant quelques petites réparations, s'est fort mis en vogue par deçà, non seulement parce que le morceau touchant les Réfugiés, lequel on vous envoiera au plutôt, est extrêmement du goût de plusieurs d'entr'eux, mais encore parce que des personnes de caractère en parlent avec approbation, en demandent la suite et en souhaitent l'impression et, qui plus est, l'exécution, avec la garantie, s'entend, qui sera fort bien touchée. Ainsi, i'attens au plutôt de vous la faveur de votre iugement et de celui de vos amis dans la dernière franchise, l'ami ne souhaitant rien tant que d'être éclairci et redressé là où l'on pourra croire, qu'il se trompe et qu'il s'égare.

Nous venons de recevoir, avec la Gazette de France, vne lettre d'vn Gentil-homme François à Mr le Cardinal . . . 4). C'est vne réponse à la lettre que la Gazette d'Amsterdam du lundi 2d 8bre porte, à l'article de Rome 9e 7bre, avoir été écrite au Pape par le Roi d'Espagne et qui est en effet vne terrible invective contre la France. le n'ai pas encore û le tems de lire la réfutation, pour voir si elle sera solide, ce qui seroit bien difficile, tandis que ie ne doute pas qu'elle ne soit fort ingénieuse.

I'ay reçu aussi tout à l'heure votre liste de livres nouveaux, de quoi je vous remercie bien fort. le serai ponctuel à vous marquer ce qui me reviendra de curieux. Tout à vous.

■7/7 9bre 1690.

Il faut, mon très-cher Mr, que ie fasse ici comme il arrive souvent chez vous, quand le vent contraire retarde les Paque-bots: ie veux dire que, comme en ce cas là vous recevés souvent tout à la fois les lettres et les nouvelles de 4 ou 9 ordinaires, i'ai à vous donner ici, afin que vous en ayés la suite, les avis receus de Turin, deux ou trois postes consécutives.

Turin, 14 9bre 1690 '). le ne vous écrivis pas par le dernier courrier, parce qu'il falut que i'assistasse aux obsèques de l'Abbé D. Gaspard Cazado, Vicaire Général de l'armée de S. M. Cath. et surintendant des Hôpitaux des soldats malades, de la visite desquels il a contracté vne fièvre maligne, qui l'a emporté en 10 iours.

Tous les postes des environs de Suse et la ville même ont été abandonnés par nos gens, à la réserve du Fort, lequel, quoi que bien muni de tout, ie n'estime pas qui puisse faire vne bien longue résistance, étant commandé de plusieurs côtés par les éminences des montagnes voisines, que l'ennemi tient et où il se retranche; les nôtres, sans que ie sache si c'est par commandement, leur ayant cédé les postes sans faire feu et sans résistance. Notre armée est campée à Bussolino, terre qui n'est qu'à 4 miles au dessous de Suse. La ville est vuide d'habitans, et les François n'osent pas s'y tenir, de crainte de l'artillerie du Fort. On murmure ici comme il faut contre les espagnols, qui ne veulent pas s'approcher pour secourir le Fort, lequel ainsi ie tiens perdu. Le Marquis de Parelle étoit depuis 5 iours devant Château-Daufin, qu'on croit qu'il aura pris, ayant avec lui vn corps considérable de Milices.

Turin, 1 9 çbre. 2) Le Fort de Suse, après vne légère résistance d'environ 3 iours, est tombé par composition au pouvoir de l'ennemi, qui y a à peine perdu 60 hommes. Mr le Chevalier Losa, Gouverneur de Suse, qui s'étoit ietté dans le fort de Suse, a été après la reddition conduit dans notre citadelle, de même que le comte de Rivera de la Maison Simeoni, commandant du Fort, avec vne dixaine d'autres officiers, qui se sont trouvés à vne action si peu vigoureuse. le ne sai, si c'est aux hommes ou aux étoiles que ie dois m'en prendre, à voir les choses comme elles vont. Vn Fort tel que celui de Suse, muni de tout, se rendre à vn si petit corps d'armée, à la barbe de notre camp, au bout de trois seuls iours d'attaque, — c'est ce qui me paroit vn songe. Les avis d'Allemagne venus la semaine passée, portoient que l'Electeur de Bavière avoit écrit à l'empereur, que si S. M. vouloit châtier tous ses traitres, elle n'avoit qu'à faire dresser vn gibet bien grand, et qui sait s'il n'y a pas lieu de donner vn semblable conseil à notre Royal Prince. Notre armée est encore dans le val de Suse, et celle de Mr le Marquis de Parelle a pris Château-Daufin par accord, après quoi elle s'avance dans le Daufiné.

Turin, 22 9bre. 5) l'ai reçu, ce dernier ordinaire, des lettres de Mr le Gouverneur de Monmeillan et de son secrétaire, lesquels sont du 8e du courant et ont passé par votre ville. Ils m'écrivent que tous les iours ils remportent des avantages considérables, par les sorties qu'ils font sur l'ennemi, et que dans vne qu'ils avoient faite, il n'y avoit que deux iours, de 80 des leurs, ils avoient battu et mis en fuite 150 François qui laissèrent environ 30 des leurs, que morts que blessés, sans les prisonniers. L'Ingénieur de Marque

que votre lettre me marquoit avoit été tué par la garnison de Monmeillan, étoit vn très vaillant et habile homme, que les François avoient fait venir de Flandres. Ce fut le chasseur du Gouverneur qui le tua et qui prit incontinent sur lui les habits du mort, mais ce povre garçon, nommé Simon, est tombé peu de iours après dans vne embuscade des ennemis, qui l'ont conduit au château de Miolans dans la prison dite l'Enfer. La nouvelle que les Vaudois, après la retraite de Catinat, avoient défait vn corps considérable de François, étoit bien vraye, mais non pas celle qui portoit qu'ils avoient occupé vn poste voisin de Pignerol. Bien est il vray, qu'ils se sont souvent fort approchés de la Place et y ont causé des alarmes. Le 19 et le 20 du courant, il arriva à Moncalier 9 fantassins Espagnols, venus de Catalogne et débarqués à Final, qui sont partis incessamment pour l'armée vers Rivoles. Les François firent, il y a deux iours, vne course de Suse iusques près d'Avigliane. Mr le Marquis de Parelle continue ses conquêtes dans le Dauphiné, et l'on croit qu'à l'heure qu'il est, il s'est emparé d'Embrun. On a envoyé environ 200 massons à Château-Daufin pour le fortifier, le dit Marquis y ayant mis 200 Vaudois en garnison. On leur donnera tout le païs, qui se pourra conquérir de ce côté là. Il y a 2 iours qu'il partit 700 autres Vaudois pour ce païs là, qui étoient ici en garnison. C'est qu'ils donnent désormais le nom de Vaudois à tous les Religionaires.

Voilà où i'en suis, mon très cher Mr, en attendant vn nouveau Courrier. Vous me marquiés dans votre pénultième lettre (car il faut que vous sachiés que i'ai

aussi receu celle du 14 de ce mois), qu'on travailloit à donner ou à obtenir la charge de sous-bibliothécaire de Leide à vn prosélyte venu de la moinerie*); en vérité c'est aller bien vite que d'avoir vne semblable confiance en vne chose de cette délicatesse. On sait, de quelle importance est la conservation des bibliothèques et des manuscrits et combien il est aisé de iouer de mauvais tours sur le tout ou sur des parties. Je veux croire, que celui dont il s'agit ioint la probité à l'habilité, mais suffit il d'être persuadé de celle ci pour être convaincu de celle là? et qui ne sait combien longtems des gens à mauvais dessein ont porté le masque! Le malheur du collège de la Madeleine à Oxfort5), si ce que les Gazettes nous en ont dit est vray, doit bien donner à penser.

Mr Walkenier 6), votre envoyé en Suisse, fit vn Discours dans la dernière Diette, qui doit avoir été vigoureux, puis qu'il obligea Monsr. Amelot d'y répondre par celui ci, qui, n'entrant dans aucun détail, ne fait qu'allumer la curiosité où l'on seroit de voir l'autre; on me l'a fait espérer, et alors vous y aurés part.

» Magnifiques Seigrs.

Les Déclamations emportées ou plutôt les libelles diffamatoires, que l'on est venu lire dans votre assemblée, sont si indignes, non seulement d'vn ministre public, mais même de tout homme bien né, qu'elles ne méritent pas qu'on se donne la peine d'y répondre, et ie suis sûr que vous en aurés été vous mêmes choqués. Ce ne sont que des répétitions, entassées les vnes sur les autres, de toutes les impostures dont les ennemis du Roi tâchent d'appuyer vne mauvaise cause, mais des répétitions chargées d'vn venin encore plus amer et plus grossier, et d'autant plus odieuses qu'elles vien-

nent d'vne République, qui devroit conserver en tout tems le respect qui est dû aux grands Roys et sur tout à ceux, à la protection desquels elle doit l'établissement de sa souveraineté. Il est d'ailleurs assés étrange, que des gens qui ont allumé le flambeau de la guerre, en faisant détrôner vn Roi légitime et Chrétien par son gendre, osent venir parler d'entreprises iniustes et de renversement d'États. Si l'on vouloit enfin faire attention sur la manière, dont on fait la guerre des deux côtés, il ne faut, pour en iuger, qu'entendre les lamentations des Peuples de Svabe, de Flandre et de Piémont, qui ne se cachent pas de publier, qu'ils souffrent incomparablement davantage des Allemans, leurs amis, que des François, leurs ennemis. A Bade le 13 9bre i6c)o«.

L'amplification des travaux d'Huningue est surcise jusqu'au retour d'vn courrier, dépêché à la cour par Mr Amelot sur la Déclaration des Cantons de Zurich et de Berne, appuyés de ceux de Lucerne, Soleurre et Fribourg, qu'ils ne pouvoient la souffrir. On croit que la France se relâchera à cet égard, mais qu'il en coûtera aux Suisses l'engagement à garder tellement leur frontière du côté d'Augst, que les Alliés ne puissent faire par là aucune irruption en Alsace ni en Franche- Comté.

On attend de iour à autre le courrier de Mr Cox, de retour à Berne avec la ratification et des lettres de change. le crains fort, que ce ne soit là notre coup de mort et que nous ne périssions de la main d'où nous l'aurions le moins attendu, car la France en est dans vne colère enragée, dont il sera fort difficile qu'on ne voye quelques éclats, dans l'ascendant où elle se trouve. Je n'ûs rien hier de Piémont. Votre lettre

du 17 vient de m'être rendue; la réponse suivra au plutôt. Voici vne lettre de Mr Constant, la quelle attendoit mon paquet depuis quelques iours. Tout à vous.

Mrs Banage que i'embrasse, n'ont ils point reçu vne lettre que ie leur écrivois il y a 2 ans, avec la condoléance de Mrs de Berne sur la mort de Mr le Professr. Turrettin et la réponse de notre Compagnie, que ie fus chargé de faire?

Je reçus vendredi dernier, mon cher Monsieur, votre lettre du vendredi 24 du passé, riche et obligeante à votre ordinaire. J'ai lu la Harangue de Mr le Président la Tour; elle est assurément pleine d'esprit, mais ie suis du sentiment de ceux qui la trouvent trop soumise, y ayant pour les Grands des bornes à la manière de supplier, aussi bien qu'à tout le reste. On peut connoître à cet air déférant, si l'A. Rle n'étoit pas bien faite au ioug, et si le Grand ne lui avoit pas fait prendre le bon pli. l'attendrai avec impatience le Mercure Galant de Xbre, qui sera apparemment celui qui l'anatomisera.

Il y a deux ans, à quelques mois près, que l'on fit à Paris vne chanson à la louange de Mr le Dauphin, mis au rang des Héros pour la prise de Philisbourg, sur le vieux air de Lairelanlaire; par exemple, après en avoir fait vn Mars, en disant:

Quel plaisir pour le Ieune Mars de voir qu'au milieu des hazards tout lui cède comme à son Père!

Laire La, Laire Lan Laire,

Laire La Laire Lan La,

elle aioutoit:

Le coeur charmé de ses hauts faits, mille beautés plus que iamais vont prendre le soin de lui plaire.

Laire la &c.

Mais pour elles ie crains bien fort, qu'animé d'vn plus beau transport la gloire ne lui soit plus chère.

Laire la &c.

Que les Bergers de nos Cantons craindront pour leurs povres moutons, de loups il ne prendra plus guère.

Laire la &c.

Comme quelqu'vn de vos amis trouvoit là quelque chose qui approchoit du Caractère de Voiture, il se plut, en badinant avec ses enfans auprès du feu, à mettre en couplets sur le même ton, l'heureuse expédition qui mit en ce tems là le Roi Guillaume sur le Trône, en commençant ainsi:

C'est vne révolution bien digne d'admiration que celle qui vient de se faire.

Laire la &c.

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et puis toute 1 histoire, iusques à la Proclamation pour Roy. Comme Mr Baize 2) en emporta 2 ou 3 copies, ie ne sai s'il vous en fit part. le suis en peine, bien d'autre manière, touchant le porteur, savoir comment il se sera tiré de la campagne d'Irlande et sur tout si sa bravoure ne lui aura rien attiré de funeste aux attaques de Limric. Le démêlé Épiscopal, dont vous me parlés, arriva en 1662 venant à 63, et ainsi pendant les premières années de mon long séiour dans l'aimable pais de votre exil, ce qui est cause que ie n'en ai pas encore des idées assés distinctes pour vous en parler, que ie n'aye pris langue, comme i'espère de faire là dessus. Comme Mr Arnaud 5) a pour moi des sentimens qui approchent de l'excessive bonté des vôtres, ma candeur sur tout, qu'il connoît de longue main, ayant fait assés d'impression sur lui pour cela, cette prévention d'amitié l'a porté à vouloir déterminément que je fusse son historiographe, et ie puis vous assurer, qu'à la réserve du Grand Héros d'outre-mer 4) , quand ie ne m'en croirois ni indigne ni incapable, ie tiens cette commission à plus de gloire que si i'étois chargé de décrire les exploits de quelque Charlemagne ou de quelque Charles Quint. le prétends pourtant de ne faire que l'ébauche et que de tracer le canevas, espérant que vous autres Mrs, ses amis et les miens, ferés toute la brodure avec votre ordinaire charité et avec votre habileté accoutumée. Vous ne sauriés croire la peine qu'il y a à déchiffrer les petits brimborions, sur quoi ces povres gens ont écrit avec du papier et de lancre tels que vous pouvés vous figurer, et puis sur le tout il faut que vous sachiés que ie suis à la guerre en les touchant, puis qu'après cela mes mains sentent deux heures le salpêtre, le soufre et la poudre à canon.

Bien m'en prend pour m'aider à sortir de ce labirinthe, que iavois dès l'hiver passé vn Iournal qui leur fut pris dans vn poste, où on les força, et qui vint en original entre mes mains, par vn commerce indirect ou de réflexion que iavois en cette cour là, et qui a fait que, cinq ou six mois durant, i'ai été le seul de ce païs qui savois leurs avantures, pendant que leurs directeurs hors du lieu n'en recevoient aucunes nouvelles et qu'eux mêmes ne savoient rien de ce qui se passoit dans le reste du monde. Me croiriés vous, si ie vous disois, que toutes mes lettres pendant ce tems là étant venues sous les yeux du Prince, par le moyen d'vn espèce de Benting, qui ne les avoit que de bond après qu'vn autre les avoit eues de volée, ces inductions de détour ont fait plus de la moitié de l'adoucissement, où l'on est venu pour les Vaudois, et n'ont pas peu contribué à quelque plus grand coup encore. — Tous les Anglois lettrés que i'ai connus, m'ont extrêmement prôné ce Poème écrit en leur langue par Milton et intitulé Adam >'); ils m'en ont parlé comme du non plus vitra du l'esprit humain. Comme cela dépend, la plupart du tems, du ie ne sai quoi, bien attrapé dans vne langue, il est bien difficile qu'il se conserve en le départant de là, hors qu'il ne fût tout dans les choses plutôt que dans les expressions.

Nos nouvelles de Piémont 6) sont aussi bien refroidies que les autres. Embrun n'a pas été pris par le Marquis de Parelle, comme on l'écrivoit; il a été appelle, tandis que par ordre du Duc on démolissoit Château-Daufin, à aller délivrer le Vicariat de Barcelonnette de la contribution que les François lui avoient imposée de 40 mille écus, et au contraire il fait contribuer St. Vincent et d'autres terres Françoises limitrophes

de la haute Provence et du Daufiné. Les François de leur côté ont, par le moyen d'vn gros détachem1 de Pignerol, été ravager cruellement la vallée de St. Martin, afin doter aux Vaudois tout moyen de subsister. L'armée Ducale y a bien envoyé du monde, mais l'ennemi étoit déià retiré, de sorte qu'il a falu se contenter d'aller faire la même chose aux environs de Pignerol, pour couper la subsistance de cette garnison, qui sans faire de sortie ni de mouvement a laissé faire le dégât et enlever vn très grand nombre de bestiaux. Le Sr Rosano, Secrétre du Général des Postes de Piémont, dut arriver la semaine passée à Chambéri avec vn Trompette et les Passeports nécessaires pour négotier là le rétablissement du Courrier de Lion, aussi bien que du commerce entre les deux Etats. Si cela n'avoit pas été pratique en d'autres guerres, on en prendroit matière de renouveller les soubçons qu'avoit fait naître la reddition de Suse. le n'ai point encore apris, si le traité a réussi ou non, mais ie le saurai par les premières lettres que ie recevrai.

L'ami fait imprimer en Suisse, et ie croi que les 4 premiers entretiens sont en état. Dieu lui en donne ioye; il y entremêle des avertissemens où, profitant de la critique sur les palmes idumées, il donna des alternatives pour contenter les goûts différens. Vous verres le tout bientôt. — Voici vne lettre pour M'd'Ablancourt, à qui ie parle de tout autre chose, et ie le prie de vous envoyer la réponse qu'il voudra me faire. Tout à vous. Vendredi 'V$ Xbre 90.

Turin, 27 Xbre 16907).

Le reste de la cavalerie Espagnole s'achemina le 24e vers le Milanois. On dit, que la plus grande partie

de la cavalerie allemande ira aussi de ce côté là, à la réserve d'environ 800 chevaux, qui resteront ici aux environs pour arrêter les courses des François et principalem1 de Pignerol. Quatre cens chevaux de cette garnison là vinrent la nuit du 20ème du courant saccager Carignan, d'où ils ont emmené plus de cent personnes avec divers gros Bestiaux, Chevaux et Boeufs. Hier même avant iour, vn autre détachement de cette Place vint iusqua Mirefleur, à trois seuls petits miles d'ici; ils y mirent le feu à six maisons de païsans, dont deux furent vn peu endommagées, mais les autres n'urent point de mal, et ayant fait quelque petit butin, ils se retirèrent, ayant laissé vn billet affiché à la porte de l'Eglise dvn Couvent, qui portoit qu'ils étoient venus brûler là en échange de ce qu'on avoit fait à Riva de Pignerol, et que pour vne maison que nous brûlerions des leurs, ils en brûleroient dix des nôtres. Ce billet étoit en Italien, et le Prieur de ce monastère l'envoya incessamment à vn des Ministres d'État. Hier Mr de Louvigniés partit pour Milan, où les plaintes sont très grandes contre les ministres de S. M. Cath. à cause de leur mauvais Gouvernent. Il court ici vn bruit, que dans peu il y aura à Nice 28 ou 30 gros vaisseaux Anglois avec du monde de débarquement, et diverses lettres venues de Cadix à nos Marchands, assurent que la dicte flotte a passé à la vue de cette Place là.

Turin, 30 Xbre 1690 8).

Les troupes allemands qui sont ici, dévoient partir hier pour prendre leurs quartiers d'hiver dans l'État de Milan, et en particulier dans le Novarois, et le soir du 26e il s'étoit dit de grosses paroles sur cette affaire entre le Sérénme Prince Eugène et le Gouverneur de

Milan, ce dernier ayant dit qu'il empêcheroit de toute sa force, qu'on ne prît ces quartiers là, et le Prince lui ayant répondu avec chaleur, en portant la main sur son épée, que ce seroit celle là qui en prendroit la possession, le Gouverneur se retira sans repartir le mot, et cela fort incivilement et sans aucun compliment, l'incivilité étant encore couronnée en ce que les domestiques du Gouverneur éteignirent en vn instant toutes les chandelles, de sorte que le Prince fut obligé de se retirer à tâtons de même que plusieurs autres grands Seigneurs qui se trouvoient là. Cependant l'affaire a été depuis accomodée par l'entremise de S. A. R., et les parties s'abouchèrent le lendemain au Couvent des Minimes. Cette nuit la marche a été changée, les troupes étant allées du côté de Moncalier, conduites par le dit sérénme Prince, lequel mène avec lui 2 pièces de Canon, qu'on a seulement tirés cette nuit de l'arsenal, avec 4 Pétards qu'on dit n'avoir été fabriqués que cette nuit même. On croit, que cette marche tend au Monferrat. Il ne reste que les 800 chevaux choisis de tous les Régimens pour, avec la cavalerie du Duc, faire obstacle aux courses des François.

ETIENNE MORIN <j8}

Amsterdam, ce 8 Juin 1694.

Monsieur,

Je respons fort tard à uostre obligeante lettre et à la faueur que uous m'aués faicte de m'enuoier uostre addition aus pensées diuerses sur les Comètes1). Mais i'espère que celuy qui me les présenta, uous aura préparé à ce délai et uous aura faict sçauoir, qu'estant prest d'aller au Synode et ayant subiect de croire qu'il y seroit parlé de uos différents2), ie ne deuois pas en discourir avant que d'auoir entendu les raisons de part et d'autre. Au retour du Synode, ie m'attendois d'auoir l'honneur de uous uoir en passant par Rotterdam, mais i'en fus priué, faute de tems et de guides pour me conduire chés uous. Enfin i'ay trouué, en arriuant chés moy, diuers petits embaras qui m'ont faict insensiblement différer jusq'à présent, dont ie uous demande pardon. le suis persuadé au reste, que uous n'y perdes rien et que uous aués appris d'ailleurs, qu'il ne s'est rien faict qui uous concerne, à l'exception du renuoy, dont uous n'aués pas lieu d'estre mescontent, puisque uous aués esté touiours disposé à uouloir uous deffendre deuant uos iuges, et que nostre usage ueut qu'ils prononcent les premiers, parce qu'ils sont les mieus instruicts de tout ce qui s'est passé. Vos différents mesmes semblent peu à peu diminuer en différant, et se poursuiure auec moins de Chaleur, ce qui apparemment portera uos iuges enclins à la paix, à prendre les choses sur le pié qu'elles sont et à ne

releuer pas des accusations qui semblent tombées dans l'oubli, pour s'occuper principalement à un accommodement sincère, lequel seroit plus difficile si on examinoit tout auec exactitude; au lieu qu'en s'arrestant aus principaus subiects de uostre dernier escrit, la conciliation se poura présenter d'elle mesme. En efTect ie pense que, pour peu que messieurs uos iuges y prennent de peine, ils uous feront conuenir, qu'il y a bien peu de différences entre les Athées et les idolâtres, puisque S. Paul appelle les Ephésiens, dont 1 idolâtrie est connue de tout le monde, Athées (2, 12), et qu'il est constant aussi, que croire plusieurs dieus est proprement n'en croire aucun, parce que l'unité est essentiele à Dieu et faict mesme un de ses noms, comme dit Job (14,4): qui tirera le net de ce qui est souillé? ne sera ce pas celuy qui est un? — comme la paraphrase chaldaïque, la Vulgate et quelques unes de nos Bibles expliquent ce passage. En effect il n'y a que Dieu qui puisse justifier le pécheur et le sanctifier: c'est pour quoy il n'est pas très important de décider, auquel de ces deus crimes énormes appartient le premier rang, puisqu'ils ont tant d'affinité et sont les sources fécondes des plus grandes abominations. Vous en conuenés, Monsieur, à l'égard de l'idolâtrie, et il est aisé de le prouuer à l'égard de l'Athéisme, par le témoignage d'Abraham, qui croioit qu'on le tueroit et qu'on rauiroit sa femme à Guerard, parce, disoit il: ôvx toti &eo6E@eia tv rq> ro<nq) zovrq) (Gen. 20-1 i).

Car il faut ne croire pas de Dieu pour ne luy rendre aucun homage, et ne pas craindre sa iustice, et alors aussi il ne reste plus de bride pour refréner les passions, qu'en la main de la prouidence, qui pour conseruer quelque ordre dans le monde, sçait arrester

l'impiété, sans se manifester aus impies. Il y auroit plus de difficulté touchant les droits de la conscience errante, si uous ne uous expliquiés pas en escriuant: que c'est un droit mal acquis et qui tire sa source ou de la malice du coeur, ou d'une indifférence prodigieuse, ou d'une paresse inexcusable, et qui ne peut qu'empoissonner touts les fruicts qu'il aura faict naistre (p. 99), et mesme quelques lignes auparauant: qu'on rendra conte un iour à Dieu de tout ce que l'on aura faict en conséquence des erreurs que l'on aura prises pour des dogmes uéritables, et malheur dans cette terrible iournée etc. Cet adueu uous tire du rang de ceus qui légitiment les droits de la conscience errante et qui en font une bonne règle, l'estimants nécessaire pour rendre les pécheurs inexcusables; demesme que Rome requiert en l'Église un oracle uisible qui soit infaillible, pour discerner la uérité d'auec les erreurs. Mais comme il ny a point d'homme qui soit capable de cette infaillibilité, il n'y point aussi de faculté dans l'homme, laquelle puisse nous seruir de règle assurée. L'Ecriture ne nous en enseigne point d'autre que la loy de Dieu: à la loy etc. (Esa. 8, 20). En effect, où pouroit elle loger dans le coeur, dont toutes les pensées ne sont que mal en tout tems (Gen. 6 — 4), asçauoir auant sa régénération. En un mot, l'homme tout entier alors n'est que ténèbres (Eph. 5, 8), et il n'est pas capable des choses de Dieu; elles luy sont folie, et il ne les sçauroit connoître (1. Cor. 2, 14). Nous auons de la peine à conprendre ce triste estât; et un aueugle né aussi ne sçauroit se former une idée claire de la ueue. C'est pourquoy ceus qui ne croient point

le péché originel ny la conception qui l'accompagne, se peuuent bien imaginer une faculté en nous suffisamment esclairée pour connoistre nostre deuoir, parce qu'il y en auoit une en l'homme en son estât d'intégrité. Mais uous qui sçaués comme le prophète (ps. 51 — 7), que nous sommes conceus en péché, éuités leur erreur et ne trouués plus rien de tout à faict entier en l'homme, estimés que la conscience n'a point d'auctorité, à moins qu'à estre de concert auec la connoissance de la uolonté, Dieu, pour composer auec elle une science entière qui soit propre à nous guider, depuis que ce concert a esté rompu par le péché. Aussi l'Apostre S. Paul dit uers la fin de sa uie (Act. 23, 1): j'ay conuersé en bonne conscience deuant Dieu iusques à ce iour, pour signifier seulement qu'il auoit agi sincèrement, puisqu'il confesse ingénument, qu'il estoit auparauant un blasphémateur, un persécuteur, un oppresseur et le premier des pécheurs 0: le plus grand de touts (1. Tim. 13 et 15). De sorte que cette conscience ou sincérité et ingénuité n'exemte pas de crime, quand elle n'est pas accompagnée de saincteté et de iustice; elle est pourtant toujours requise dans les bonnes actions., cette sincérité, parce que sans elle elles seroient feintes et simulées, et elle diminue le crime des meschantes, en les rendant un peu plus excusables à cause de l'ignorance qu'elle présupose. Il y a mesme une conscience infirme, qui ne sert qu'à rendre coupable (1. Cor. 8, 7). — C'est uous arrester trop long tems, et uous serés très charitable si uous uoulés bien regarder cet amusement comme l'intérest du retardement, ou plustost comme un tesmoignage du plaisir que ie

prens à m'entretenir auec uous; pour l'excuser, ie uous demande pourtant cette grâce, et celle d'estre bien persuadé que ie suis etc.

Je suis bien fâché, monsr., d'apprendre, que vous n'ayiés pas ancore reçu L'historia délia volgar poësia '), que i'ay enuoyé à Genèue à monsr. Chouet par monsr. de Lyuron, il y a plus de trois mois; ie lui en ay ancore écrit il n'i a que 8 iours. Monsr. Chesne s'est fort mal acquitté des autres liures que ie luy auois confié pour vous. le sçay peu de nouuelles littéraires à vous dire; vous sçaués celles qui regardent les Jésuites2), dont le clergé de France aussi bien que la Cour de Rome ne sont pas contents, qui condamnent leurs liures et leur conduitte. Monsr. d'Auranches5), l'ancien, me mande, qu'il est bien ayse que le Sr. Halma ayt abandonné le grand dessein des Inscriptions, que les gros receuils sont fort à la mode en Hollande, qu'il croit que c'est msr. Graevius qui les a mis en vogue, mais qu'il approuue dauantage les receuils des petits ouurages, qui sont conserués par ce moyen et qui périroient autrement; mais de faire des receuils des receuils, cela luy paroist peu vtile pour le public et fort ruineux pour les libraires. Le Sr. Halma va rimprimer son petit traicté, du paradis terrestre, reueu, corrigé et augmenté. On r'imprime à Vtrect des notes

qu'il a faictes dans sa ieunesse sur l'Anthologie, et dont mr. Graeuius estoit dépositaire depuis 12 ou 13 ans.

Faites ma paix, ie vous prie, auec mr. de Witt, qui ne m'écrit plus depuis quelque tems. Il m'auoit écrit jusqu'à 8 couriers[?] consécutifs, et ie luy mandé que ie n'auois pas toujours des nouuelles littéraires justement prestes à luy enuoyer; cela l'a peut estre fâché, dont ie luy demande pardon. Il m'auoit promis une réponse d'un sien amy au traicté du paradis terrestre de monsr. d'Auranches, que i'auois promis à ce prélat. Il a vn receuil de vases anciens, qui pourroit estre ioinct à celluy que monsr. Henninius*) vous a faict uoir autrefois, si bien dessignée [sic], et que mr. Halma pourroit imprimer vtilement. Je suis etc.

Dijon, le 9 may 1694.

Je suis en peine, monsieur, d'un pacquet de lettres de Hollande, que monsr. Toinard m'a faict sçauoir par vn de mes amis de Paris m'auoir enuoyé à Issurtille et qu'il croit auoir esté perdu. Il ne se perd aucunes lettres par les convoiers, et ancor moins, à mon égard, celles qui me sont adressées à Issurtille, que ie croy ancore plus seures que celles qu'on m'adresse à Dijon; parceque mr. Petit Iean, maistre de la poste, a vn soin très particulier de me les enuoyer. J'auois faict affranchir chez luy un pacquet pour Paris, où il y auoit des lettres pour vous, monsr., pour mr. Cuper, pour mr. Graeuius, pour mr. Le Clerc et pour mr.

Basnage. Il me doute que c'estoient des réponses à ce pacquet. J'en suis extrêmement chagrin, craignant qu'il n'i en eût des vostres, qui me sont chères sur toutes autres et qui me seruent d'un lénitif nonpareil à mes douleurs. Voulés vous, monsr. , que je vous dise entre nous mon sentiment auec liberté sur ce pacquet? Je croy, que mr. Toinard l'a ouuert et a retenu les lettres. Je sçay sa curiosité et son enuie sur ce chapitre; ce n'est pas la première fois qu'il en a ainsy vsé et qu'il a violé le droit des Gens, à mon égard, sens m'auoir voulu rendre les lettres. Je luy pardonnerois de bon coeur de les auoir ouuertes, s'il me les auoit enuoyées. Je vous prie de faire sçauoir la perte de ce pacquet à monsr. Cuper et à monsr. Graeuius, qui seront en peine de ne point receuoir de mes réponses, et de leur dire qu'ils ne m'adressent pas leurs lettres par mons. Toinard: Il n'i a qu'à me les enuoyer à droicture à Dijon et les affranchir pour Paris, comme je fairai celles que ie leur écrips. Si i'estois vn homme à me vanger de ce vilain tour que mr. Toinard me faict, J'ay en main de quoy le faire; mais il faut rendre le bien pour le mal. le le sçay daillieurs fort mortifié d'une réponse piquante, qu'on vient de faire à sa petite Critique de la version du nouueau testament de Mons1), où il a osé attaquer les deux héros de la langue françoise et de la latine, le p. Bouhours et le p. Hardouin, et outre cela les protecteurs de cette version, qui ne sont pas des happelourdes. Voicy ce que l'un des plus habiles d'entr'eux et l'un de mes meilleurs amis m'en escript de Flandres: »Mr. Toinard s'est fait grand tort en publiant sa Critique; c'est un liure très méprisable, où il n'i a nul goust; qui est fort mal basti, et où il se

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mesle de décider sur la langue, qu'il ne sçait pas, et sur la manière de traduire l'Ecriture, qu'il n'entend point; je dis la manière de la traduire; je n'en parle qu'après les meilleurs iuges etc.« Jugés, mons., si i'auois escript cela à Paris (comme ie n'ay garde de le faire) et qu'il fust venu aux oreilles d'Eumenius Pacatus, le beau champ que ie luy ouurirois pour continuer d'exercer sa bile contre mr. Toinard, qu'il y a vingt ans qu'il nous prouue des belles choses et des concordances Grecques sur le nouueau testament et des notes sur Joseph et autres choses et qui débute par vn petit ouurage si peu considérable. En vérité, on a raison de dire que cela porte coup à sa réputation. Pour d'autres nouuelles, mons., je croy que vous aurés veu les 3 premières gazettes des sçauants2), qu'on attribue à vn homme de Genèue; ce dessein a esté interrompu et va se continuer. Le dessin est assés ioly, s'il estoit bien conduit; l'auteur auroit vn peu besoin de vostre politesse pour le style et de vostre jugement. Il va bien faire valloir la satyre des femmes de Despréaux et ce qu'on en dit de part et d'autre. On nous promet d'autres Arlequiniana*) meilleurs que les premiers, aussi bien que des Ménagiana de la façon de monsr. Baudelot, où il fourrera, à ce qu'on me manae, plusieurs vers de sa façon, qui ne seront pas du goust de tout le monde. Mr. Dubois*), traducteur des épîtres de St. Augustin, vient de traduire ses sermons, où il a mis vne grande préface que l'on dict estre vn chef d'oeuvre, mais qui ne sera pas du goust de nos prédicateurs. Le traité de l'Eucharistie de mr. Pelisson est fort estimé. Mais les vies de Plutarque de Mr. et de Made d'Aciers sont dures à la vente. Lon parle de luy donner la charge de Bibliothéquaire

du Cabinet du Louure*), vacquante par la mort de l'abbé de Lauaux de l'académie, qu'on vouloit vnir à celle de Bibliothéquaire du Roy: Il y a mil escus d appointement. J'ay lu auec plaisir »l'art de se connoistre soy mesme« de mr. Abbadie; un de nos amis, grand Critique, n'approuue pas son système de l'immortalité de l'âme, et ie ne sçay pas s'il n'écrira pas contre. — Aymez moy toujours, monsr., dites moy de vos chères nouuelles et de vostre excellent dictionnaire critique. Je suis etc.

Dijon le 26 Juin 1694.

Je croy, monsieur, que vous aurés veu l'Apologie de mons. Arnaud et du p. Bouhours faicte contre monsr. Toinard; elle est d'un p. Jésuite, nommé Riuière, d'Orléans'), comme nous l'apprend le p. Lamy dans la réponse qu'il a faicte à cette Apologie, pour ce qui l'y regarde touchant son traicté de la pasque. Mais comme tout le monde le croit auec raison, le p. Bouhours y a la plus grande part; et il y a loué monsr. Arnaud et son bon amy le p. Quesnel2) autant et plus que monsr. Toinard. Ce dernier est fort mortifié du mauuais succez de son liure, qu'il a eu enuie de supprimer depuis cette réponse piquante qu'on y a faicte. C'est mons. Bourdelot5), maintenant médecin du Roy, l'un de mes meilleurs amis, qui me le mande. Vous serés bien ayse, monsieur, d'apprendre ce qu'il m'escript en cette lettre sur vostre chapitre. Je luy auois parlé du Suisse de Neufchâtel ou du nouuel

autheur des dépesches du Parnasse 4) et ie luy en promettais les 3 premières dépesches; cet autheur vient de reprendre son dessein, mais toujours sens politesse et sens discernement. Voicy comme mons. Bourdelot m'écript:

»J'attens auec impatience les 3 premières dépesches du Parnasse que vous me promettiés. Il seroit à souhaitter, comme vous dites, que ce dessein fust exécuté par vn homme de la politesse et du discernement de monsr. Bayle. J'ay lu, depuis peu, le proiect d'un dictionaire critique imprimé à Rotterdam, 8V0, 1694, qu'on luy attribue. C'est une entreprise immense et qui rendroit inutile presque tous les autres liures. Qui auroit vn bon dictionnaire critique et la Bible, il ne faudroit point d'autres liures que quelques poésies par cy par là. Vn homme seul, quelque vaste érudition qu'il ayt, n'y sçauroit suffire: Il faudroit que tous les gens de lettres de l'Europe y entrassent pour quelque chose. Je contribuerois de ma part, tant bien que mal; ie pourrois du moins fournir quelques mémoires, qu'un habile ouurier comme monsr. Bayle poliroit et mettroit en oeuure. Voicy par exemple un endroict, sur lequel ie puis luy donner les éclaircissements qu'il asseure auoir demandé inutilement en Angleterre et en France. C'est l'article d'Anne, Marguerite et Jeanne Seymour5), trois soeurs illustres en Angleterre dans le siècle passé. J'ay entre les mains le petit liure dont est question, intitulé Annae, Margaritae, Janae sororum Virginum Anglarum in mortem Diuae Margaritae Valesiae Hecatodistichon , accessit Pétri Miratii[?] ad easdem virgines Epistola, vna cum doctorum aliquot virorum carminibus, Parisiis 1550. 8°. Ce sont tous distiques seruant d'Épitaphes pour la Reyne de Nauarre, soeur de Fran-

cois premier, morte en 1549. Si monsr. Bayle a encore la mesme enuie de le uoir, il n'a qua dire. Je luy feray passer, sens prétendre grands remercîments de cette minutie« etc.

Voicy ce qu'il me dict du nouueau dictionnaire de Richelet, ou plutost de la nouuelle édition de ce liure:

»Je vous prie de faire mes excuses à mr. Collet6), si ie ne luy ay point faict de réponse sur le dictre de Richelet que j'ay reçu. le n'ay acheué de l'examiner que depuis deux iours. J'y ay trouué la plus grande partie des traicts satyriques contre quelqu'uns de mess, de l'académie et autres gens fort connus, qui seront toujours vn obstacle inuincible pour la permission qu'on demande, outre que le liure est fort mal imprimé. J'en parleray pourtant à mons. le chancelier, mais ie n'en espère aucune réponse fauorable« etc.

J'ay peu de choses à vous dire touchant les liures nouueaux. Je croy, que nostre amy monsr. de Larroque vous faict sçauoir toutes choses. On me mande, qu'il va paroistre vn liure nouueau d'un de nos amys, qui est l'abbé du Bos, l'un des 10 auteurs du Ménagiana, sçauoir vne histoire des quatre Gordiens, prouuée et illustrée par les médailles, à laquelle monsr. Galland, nostre amy pareillement, répondra indubitablement pour soutenir l'opinion commune des trois Gordiens seullement. On voudroit bien auoir à Paris vn priuilège pour imprimer vn Scaligerana beaucoup plus ample que les dernières éditions; mais il sera difficile de l'obtenir, pour les raisons que vous pouués bien vous imaginer. Mr. Galland, dont ie viens de vous parler, a faict imprimer vn liure des bons mots des Orientaux, qu'il ne m'a point ancor enuoyé et que ie

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