‹ Choix de lettres d'Eugene Burnouf, 1825-1852. Suivi d'une bibliographieChapitre 12 sur 86 · L'auteur des dessins de l'Inde française · texte numérisé non relu

L'auteur des dessins de l'Inde française

mal, mais le portrait est insoutenable. La colorieuse m'a dit qu'il lui était impossible de rien faire avec de si horribles lithographies. Il est de la même main que Mouttavira, qu'elle a eu toutes les peines du monde à rendre tolérable. Aussitôt que je verrai M. Géringer, je lui donnerai une graisse terrible. Je le menacerai de la perte de ses souscripteurs et lui dirai que le gouvernement ne prendra pas les exemplaires convenus si on ne lithographie pas mieux. Gela sera convenu avec M. Rémusat. Gette mesure l'effraiera sans doute et l'engagera à mieux faire.

Tu vois, ma chère bonne amie, que je te conte toutes mes affaires ; car qui peut y prendre plus d'intérêt que toi?

Je ne sais si tu pourras lire cette lettre, je l'écris très vite dans le cabinet de papa, pendant que ton père, qui vient d'arriver, déjeune ; s'il a à sortir, je ne veux pas qu'il attende.

Adieu, chère amie, adieu.

Ton bien-aimé,

Eugène.

A M""^ Eugène Burnouf, chez M. Poiret, à Roissy.

Paris, 21 mars 1828.

J'ai pu, mardi, commencer une série de courses nécessaires, comme tu vas le voir : primo, le matin.

à 8 heures, chez Schubart, pour hii dire qu'il ait à envoyer le papier qu'il voudra chez Dondey. J'avais donné le bon à tirer de la première demi-feuille dès jeudi, et lundi, en rentrant, je trouve une lettre de Dondey qui demande du papier à cors et à cris ; le lentissime Schubart n'en avait pas encore envoyé, et croirais-tu qu'aujourd'hui mercredi, à 10 heures du soir, je n'ai rien reçu de l'imprimerie, d'où je conclus qu'on n'y a pas encore de papier. Ainsi, on avance beaucoup à se presser avec tous ces animaux-là ! Heureusement que le premier pas est, avec Schubart, le seul qui coûte, car, une fois le papier livré à l'imprimerie, je ne m'inquiète plus de lui et je n'aurai plus que Dondey sur les bras, ce qui est bien suffisant. En second lieu , Schubart m'apprend que l'écrivain qui s'était chargé de dresser ma planche, pour mon article, et de la préparer au graveur a jugé la chose trop difficile et n'a rien fait. L'animal n'a pas cru digne de lui de nous en donner avis, de sorte que nous voilà en plan avec notre planche. Je n'ai plus qu'une ressource, c'est de la lithographier moi-même, ce qui va me tenir au moins une grande journée en deux fois. Pour comble de malheur, quoique ce hâbleur de Schubart m'eût promis que j'aurais le manuscrit de la Bibliothèque, que j'ai mis dans les mains du graveur dans la journée de mardi, ce soir je ne l'ai pas encore vu.

Autre accident : Lundi, je rentre, je déjeune et glisse chez M. Saint-Martin. En arrivant, déluge de reproches : « Où est votre planche? et surtout votre « article? Voilà 1 "^l jours qu'on vous a envoyé l'épreuve ! « D'où vient que vous ne l'avez pas encore corrigée?

c( Votre article commençant le numéro d'avril, le « Journal est par là suspendu, on ne peut le conti- « nuer. Je voulais vous çn parler chez M. Rémusat; « mais je ne vous y ai pas vu. » Tu conçois dans quel toliboire je me trouvais, content comme une carpe dans un grenier. Heureusement, j'exhibe mon agenda et je prouve à M. Saint-Martin que j'ai remis l'épreuve à Schubart. Nouvelles transes : l'animal l'aura perdue! Aussitôt, c'est-à-dire après une conversation de deux heures, je file au quai Voltaire, de l'Arsenal, j'arrive chez Schubart, je fais un bruit d'enfer dans son bureau et je finis par trouver sur la table mon article, qui attendait sans doute, pour se réunir à ses confrères du Journal, l'heure du jugement dernier dans la célèbre et très élastique vallée de Josaphat. As-tu jamais vu tant de malheurs à la fois? J'ai cru que ma tète en péterait. Enfin, j'en suis dehors, sauf ma planche que je n'ai pas encore et que je vais sommer Schubart de me donner demain matin.

Rien de neuf ici, ma chère bonne; maman va mieux, elle est sortie aujourd'hui, et, pendant ce temps, est venue Victoire^ avec M^^ Delaporte. Maman était allée chez M""® d'Est-Ange, et ta sœur me disait ici qu'elle a la fièvre de lait, est au lit et ne peut nourrir. Voilà les nouvelles.

Dis à ton papa qu'il se tranquillise sur le compte de V Histoire de Napoléon; je lui en apporterai deux

1. M"e Victoire Poiret, depuis M^<> Laverne, née en 1806 et enlevée le 14 septembre 1890 à la respectueuse affection de sa famille, dont elle était le chef depuis la mort de M'"*' E. Burnouf, sa sœur aînée. Le fils unique de M™« Laverne a épousé en 1865 la plus jeune des filles d'Eugène Burnouf.

volumes : III et IV, et bientôt deux autres; l'ouvrage se continue et finira bientôt.

Adieu, adieu, ma chère et toute bonne, je suis horriblement pressé pour aller dire bonsoir là-bas ; cependant, je veux t'écrire avant, t'embrasser la première, et encore la dernière, et toujours, c'est-à-dire comme je t'aime, et pour la vie.

Ton bien-aimé, qui ne respire que pour toi,

Eugène.

A M. Chr. Lassen, à Bonn.

Paris, 30 avril 1828.

Mon cher Lassen,

Je suis bien coupable d'avoir tardé si longtemps à vous répondre; mais, en premier lieu, j'ai été un peu dérangé par une indisposition dans ces derniers temps, et, de plus, je n'ai jamais pu trouver votre lettre, dans laquelle, je crois, vous me demandiez des détails sur le singhalais. Je ne sais absolument rien de cette langue, quoiqu'il existe un assez bon nombre de manuscrits palis et singhalais nouvellement acquis par le zèle de M. Abel Rémusat. Il m'a semblé, en les parcourant, que la langue singhalaise (je ne parle que de celle des livres) se composait presque exclusivement de mots sanscrits et de mots palis, les premiers étant évidemment plus nombreux que les seconds et offrant de grandes facilités pour l'intelligence des textes. Les

mots palis y sont peu fréquents, encore est-il permis de douter si les mots qui ont cette apparence n'ont pas été produits à Geylan par l'altération naturelle du sanscrit (analogue, mais non identique, au pâli proprement dit), au lieu d'être des mots pris des textes palis eux-mêmes, dont la langue me paraît être, rigoureusement parlant, l'idiome sacré des Singhalais. Les mots sanscrits ou palis passés dans la langue de Geylan y sont assez irrégulièrement apocopes et revêtus de désinences en fort petit nombre et particulières à la grammaire de ce pays. Ces désinences, qui sont quelquefois de plusieurs syllabes, me paraissent être de véritables particules douées d'un sens propre. La conjugaison est formée sur le plan de celle de tous les idiomes dérivés ; elle a un verbe auxiliaire et toutes les conséquences de ce système. La langue me paraît devoir être assez claire, et elle vaudrait bien la peine d'attirer un peu l'attention des philologues. Je crois que vous vous formeriez une idée suffisante de cet idiome dans l'ouvrage, mauvais il est vrai, de Ghater*, car, avec votre merveilleuse sagacité et votre grande habitude des dialectes de l'Inde, vous suppléerez aisément à ce qui lui manque.

Vous êtes plus que moi au courant de la malencontreuse aventure arrivée à M. Loiseleur des Longchamps, qui voulait faire imprimer, aux frais de la Société, une édition de VHitopadesha. Dites-moi donc, bien sérieusement, si M. de Schlegel a dessein de donner la sienne? Quelle que soit votre réponse, je vous

i . « A Grammar of the Gingalese lauguage , by J. ChaLer. » Colombo, 1815, in-S».

promets le plus grand secret. Je me trouve en ce moment dans un rapport assez peu agréable avec M. L. des Longchamps, voici comment : La publication de Wilson sur le théâtre hindou a été pour moi une occasion de parcourir le recueil assez riche de ce que nous possédons à la Bibliothèque du roi. J'ai déjà lu le Urvashi et Vikrama, et j'avais commencé le Moudra Rakchasa et le Ratnâvali quand, subitement, M. Loiseleur est venu me requérir de lui communiquer les manuscrits. Je ne suis pas dans la disposition d'un Monsieur que vous connaissez bien et qui voudrait bien avoir toutes les bibliothèques chez lui pour que nul n'y pût travailler. Aussi lui ai-je promis successivement les manuscrits ; mais cela me dérange un peu, car j'avais dessein d'examiner avec le texte, critiquement, trois pièces de Wilson, et je ne pourrai maintenant faire ce travail que sur une seule. Gomme je sais que vous avez copié un bon nombre de drames, ayez la bonté de me dire, aussitôt que vous le pourrez, et seulement par un mot très court, quels sont ceux sur lesquels vous avez travaillé ; je les laisserai de côté, et M. Loiseleur ne vous en serait pas fâché, car il tremble de commencer de nouveau un texte, dans le dessein plus ou moins rapproché de le pubher, et de le trouver préparé par un autre. VHitopadesha Ta rendu singulièrement timide. Je crois me rappeler que vous avez donné une attention particulière au drame de Moudra Rakchasa. Veuillez, au reste, me donner là-dessus les détails qui s'accorderont avec votre intérêt ; je tiendrai secret ce que vous voudrez, et ne dirai à M. Loiseleur que ce que vous voudrez que je dise. Cette lecture que j'ai commencée des drames

m'intéresse beaucoup, et elle m'a fait jeter les yeux sur le prakrit, que j'ai étudié à cette occasion avec curiosité et pour lequel j'attends votre précieux travail. Le Ramâyana paraît-il?

Nous avons maintenant à Paris M. de Humboldt^, homme éminent par sa haute intelligence des langues, et surtout excellent homme et fort indulgent. C'est un de ces hommes honorables et bons, comme l'Allemagne en a beaucoup.

Quand donc venez-vous à Paris, mon cher Lassen? Mohl va partir pour l'Inde ; me laisserez-vous ainsi seul, livré aux hêtes? Dites-moi un peu, quand je n'aurai plus Mohl pour me moquer des fleuristes^ que deviendrai-je? Je n'aurai à qui parler. Il faut absolument que vous veniez en France. Il y a de gros traités Nyaya et Sankhya^ qui vous attendent. Et le chinois que vous devez apprendre !

En attendant que nous vous possédions, je suis heureux de me dire.

Votre dévoué et fidèle serviteur,

Eugène Burnouf.

A M. Ghr. Lassen, à Bonn.

Paris, ce 2 juin 1828.

Mon cher Lassen, Je m'empresse de profiter du recouvrement d'un

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