Deux doctrines philosophiques des Indiens
peu de santé pour vous répondre. Malheureusement, j'ai perdu votre lettre et ne sais pas si elle ne contenait pas quelque renseignement intéressant, dont je serais heureux de profiter; mais j'espère la retrouver plus tard. Vous m'y parliez, je crois, des drames sur lesquels vous avez fixé votre attention, le Moudra Rakchasa et Dhurt. Sam. Si vous avez besoin, par la suite, de quelques re visions pour telle ou telle partie de ces textes, dont j'ai parcouru les manuscrits, l'un avec le secours de Wilson, l'autre à cause de sa brièveté, et sans me flatter d'entendre tout, vous savez que je suis à votre service pour tout ce qui pourra vous être agréable. J'ai travaillé avec beaucoup d'attention l'Urvashi et le Ratnâvali; malgré les difficultés que présente le prakrit du premier de ces drames, j'ai pu me convaincre de l'étonnante infidélité de la traduction de Wilson.
Mais ce n'est pas tout : cette malheureuse Urvashi m'a bien puni de mon audace. Elle a attiré sur ma tête l'inévitable malédiction d'Indra. Nouvelle Briseis, elle a jeté la discorde dans le camp des Grecs. Vous comprenez très bien que, quand Indra se met en colère, ce ne peut être que pour quelque céleste beauté, et que, quand il s'arme de ses foudres pour disputer à un profane un trésor précieux, ce n'est ni un traité de philosophie, ni de mythologie, ni d'histoire. En d'autres termes, et sans figures, je m'occupais tranquillement dans mon lit de l'espoir d'être bientôt débarrassé d'une terrible colique néphrétique , quand M . Ghézy me fait demander le manuscrit de l' Urvashi- Vikrami, parce que : 1 "" il croit avoir remarqué des pensées communes à cet ouvrage et au Sacountala ; 21° qu'il croit
que Wilson n'a pas rendu tout très exactement ; 3° qu'il veut faire l'analyse et la critique de cette pièce dans sa préface de Sacountala. Gomme je commençais à peine à me tenir sur mes jambes, mon père, que vous connaissez sans doute pour un des mortels les plus modérés, et je dirais presque en anglais backward, voulut bien se charger d'aller dire à M. Chézy que je faisais sur ce drame exactement le même travail que lui, qu'il était déjà fort avancé et que j'en perdrais inévitablement le fruit si, avec sa supériorité dans l'intelligence de la poésie sanscrite, M. Chézy entreprenait une critique de cet ouvrage. Il lui dit enfin que ce serait écrémer mon travail. A ce mot populaire, qui exprimait avec précision le genre de tort que pouvait me faire M. Chézy, et l'intérêt que je pouvais avoir à ne lui prêter le manuscrit que quand j'en aurais tiré ce que je voulais, le vénérable patron des lettres indiennes s'enflamme d'une colère indicible. « Eh quoi! « (voici quelques-uns de ses termes) n'est-ce pas lui « qui a écrémé inoîi travail, quand, il y a deux ans, « avec son Lassen, il n'a pas craint de faire ce pitoyable « pâli contre moi. Leur pâli, c'est du prakrit, et votre « fils devait bien savoir que je devais quelque jour « m'occuper de prakrit. » J'espère que vous sentirez la force de tous ces mots, surtout de ceux que je souligne ; et sans doute vous serez fier comme moi qu'un petit travail de commençant, avec ses fautes, ait pu à ce point exciter l'envie du maître. Cette phrase a été le commencement d'un débordement de bile. Rien de ce que je lui ai entendu dire de M. Abel Rémusat n'a égalé, à ce que mon père m'a assuré, la violence de sa philippique.
Mais je m'aperçois que je ne vous entretiens que d'absurdités. Il n'y a pas de mal cependant que vous connaissiez la carte de nos régions orientales. Vous verrez que tout y est en émoi, et vous ne vous en étonnerez pas, connaissant les hommes.
Pour parler de choses sérieuses et de personnes vraiment respectables, je vous dirai que j'ai vu M. G. de Humboldt, avec lequel j'ai eu de longs entretiens sur le zend. C'est un homme étonnant pour la science, la sagacité et la hauteur dans les vues. Sa conversation est particulièrement féconde. Je compte bien, quand il repassera par Paris au mois de juillet, lui représenter de nouveau mes hommages et profiter de ses lumières. Je lui ferai alors vos compliments. J'avais reçu votre lettre après qu'il était parti pour Londres. Ayez donc la bonté de me dire où et quand a paru sa dissertation sur le duel^ dont vous me parlez.
Adieu, mon cher Lassen (je dis mon, Ghézy dit bien son). Ma prochaine lettre sera, je l'espère, moins pleine de puérilités ; mais, quelque chose que je vous écrive, croyez-moi toujours, avec les sentiments de l'amitié la plus véritable.
Votre tout dévoué,
Eugène Burnouf.
Présentez mes respects très humbles à M. de Schlegel, s'il vous plaît.
A M. CiiR. Lassen, à Bonn.
Paris, le»- juin 1829.
Mon cher Lassen,
Il y a bien longtemps que je n'ai reçu de vos nouvelles ; mais je m'explique votre silence par le nombre des occupations dont vous êtes chargé. J'espère cependant que vous me répondrez un petit mot à cette lettre, ne fût-ce que pour me prouver que vous n'avez pas oubhé notre ancienne liaison.
Vous recevrez très prochainement, par la voie de Schubart et Heidelhof, qui vous l'enverront par Strasbourg, la première livraison de la publication que j'ai commencée et qui comprend la plus grande partie des textes zends que possède la Bibliothèque du roi^ Ma première livraison comprend le texte zend de l'ouvrage nommé Vendidad Sade, que vous connaissez par la traduction d'Anquetil, mais qui, en réalité, diffère tant de cette paraphrase inexacte. Il y aura dix livraisons de texte, ce qui fera un volume in-folio de près de 600 pages. J'en adresse également un exemplaire à M. de Schlegel, auquel je vous prierai de le présenter en mon nom et avec mes très humbles respects. Le seul mérite de cette publication est de livrer
1. a Vendidad Sade, l'un des livres de Zoroastre, publié d'après le manuscrit zend de la Bibliothèque du roi, avec un commentaire et une traduction nouvelle, par Eugène Burnoui". Paris, 1829-1843. » 1 vol. in-fol. en dix livraisons, lithographie aux Irais de l'auteur.
enfin au public ces fameux textes de Zoroastre sur lesquels on n'a tant disserté que parce que on ne les connaissait pas. Maintenant on dissertera encore, ne fût-ce que pour montrer que ce qu'on a dit jusqu'ici est, ou inexact, ou même ridicule ; mais au moins on aura une base, le texte même, et j'ose vous assurer qu'on aura pour plusieurs années de travail, si on veut expliquer à fond ces livres qui donnent lieu à tant de curieux problèmes. C'est au moins l'opinion que je m'en suis formée en rédigeant un commentaire explicatif, que je donnerai après ou peut-être même en même temps que le texte. J'y essaie un commencement d'interprétation, grâce à la ressemblance du zend avec le sanscrit; mais à vous dire vrai, quoique ce travail m'ait coûté quelque peine, et doive m'en coûter encore, j'y attache bien moins d'importance qu'à la publication du texte même. Par là j'ai la certitude de rendre un service quelconque à la littérature orientale ; car maintenant, avec le Zend Avesta d'Anquetil et l'original lithographie d'après le manuscrit même avec un soin dont, je crois, vous serez satisfait, pour ignorer ce qu'est la langue zende, la doctrine de Zoroastre, etc., il faut le vouloir. Vous ne sauriez croire quel effet la seule apparition du texte a produit sur certaines personnes, quels conseils prudents on m'a donnés sur la nécessité de ne pas sortir du domaine de l'Inde, pour ne pas m'aventurer dans des hypothèses que je pourrais plus tard me repentir d'avoir avancées ! J'ai été inflexible et j'ai publié, seul, et à mes frais, un travail qui, en réalité, ne pouvait guère être entrepris que par un libraire courageux ou riche. Mais je compte sur l'Allemagne et sur les Uni-
versités de ce pays, qui, certainement, voudront avoir un exemplaire de ce texte curieux. Vous devez sans doute, par votre position, être lié avec les bibliothécaires de Bonn et d'Heidelberg. Je vous serai bien obligé, si vous pouvez m'en faire prendre un exemplaire par chacun de ces établissements. Vous pouvez leur dire que la chose est de quelque intérêt, puisque je n'en fais tirer que cent exemplaires et que mes relations me forcent d'en donner à beaucoup de personnes.
Adieu, mon cher Lassen, portez -vous bien et donnez-moi quelque signe de vie.
Tout à vous de cœur,
Eugène Burnouf.
Seriez-vous assez bon pour me donner votre opinion sur le mérite d'un livre de Rhode sur la mythologie indienne dont je ne connais pas le titre, et sur l'Histoire de la philosophie par Windischman? N'ayant pas plus de communication avec l'Allemagne que nous n'en avons, nous ne pouvons connaître le mérite réel d'ouvrages que nous désirerions avoir, mais qu'aussi nous pourrions nous repentir d'avoir achetés.
A M. Chézy, à Paris ^
Paris, 21 décembre 1829.
Monsieur, J'apprends par M. Jouy, qui doit lithographier une
1. Communiquée par M. le Prof. Lowenfehl, de Berlin, qui a bien voulu nous envoyer la copie, faite par lui-même, de quatre
feuille du manuscrit de Sacountala, que vous êtes sur le point de terminer votre belle édition de ce drame. Gomme vous m'avez fait connaître, il y a plusieurs mois, votre désir de comparer quelques passages du drame d'Urvashi qui peuvent offrir de la ressemblance avec divers endroits du Sacountala, je m'empresse de vous communiquer le manuscrit même de l'Urvashi, en vous priant d'avoir la bonté de me le renvoyer quand vous en aurez fait l'usage que vous désirez. Si vous n'avez pas eu plus tôt ce manuscrit entre les mains, c'est que je m'occupais de le traduire pour en publier le texte avec une version latine et des notes. Cette traduction est achevée, et j'eusse commencé à la faire paraître, sans quelques passages en prakrit pour lesquels la traduction de Wilson ne me paraît pas un secours suffisant.
J'ose réclamer, Monsieur, de votre complaisance, que vous ne communiquerez pas à d'autres personnes un manuscrit qui a été pour moi l'occasion d'un travail long et pénible. C'est d'ailleurs le seul des drames de la Bibliothèque royale qui soit en ce moment entre mes mains. J'ai cru inutile de l'y reporter, et j'ai préféré le remettre directement à vous-même, parce que j'espère en reprendre la traduction aussitôt que vous en aurez achevé l'examen .
Veuillez agréer. Monsieur, l'assurance du respect avec lequel j'ai l'honneur d'être.
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Eugène Burnouf.
lettres et de deux notes, lesquelles sont tout ce que la Bibliothèque de Berlin possède d'autographes d'Eugène Burnouf.
A M. Chr. Lassen, à Bonn.
Paris, 8 janvier 1830.
Mon cher Lassen,
Ne m'accusez pas de négligence pour ne vous avoir pas répondu plus tôt. J'attendais de jour en jour l'arrivée de votre édition de l'Hitopadesha pour vous en remercier et, en même temps, vous en faire mon compliment. Autant que j'en puis juger, c'est une édition excellente, faite, comme tout ce que vous ferez, avec talent et exactitude. Je me promets surtout bien du plaisir à lire vos notes ; comme il y a dans l'Hitopadesha des styles assez différents, elles ne peuvent manquer, avec la connaissance profonde que vous avez du sanscrit, d'être extrêmement profitables.
Je n'ai pu retrouver la dernière lettre que vous avez bien voulu m'adresser, et je ne puis espérer pouvoir répondre à toutes les observations que vous m'y adressiez.
Je me rappelle seulement Stuijé, qui commence le Vendidad. J'ai tout lieu de croire que c'est ainsi qu'il faut lire et que c'est une barbarie de la langue zende. Je me fonde sur ce que tous les manuscrits donnent Stuyé et, ensuite, sur ce que je crois avoir remarqué que, quand en zend on a à joindre é avec la voyelle u, on met entre deux un y, qui semble, dans ce cas, n'être qu'une « bindevokal; » ainsi je trouve, au datif de tanu, tanuyé
Quant au second mot : Staônem, c'est, je crois, une
faute du manuscrit, que j'ai dû donner, puisque je ne fais que calquer un manuscrit et n'ai pas prétendu donner une édition. Mon Commentaire fera voir la vraie leçon
Au reste, mon cher Lassen, pour peu que vous vous y livriez, vous saurez toutes ces misères bien plus vite et bien mieux que moi, et j'ai la conviction que, si vous voulez publier vos remarques sur le zend, les miennes seront tout à fait inutiles. Quelque parti que vous preniez à cet égard, mes notes, qui s'élèvent en ce moment à deux forts volumes in-8°, sont tout à fait à votre service ; disposez-en comme d'une chose vôtre, et ne craignez pas de me mettre à l'épreuve. Je serais trop heureux de fournir quelques pierres brutes à vos ingénieux travaux.
Auriez-vous la complaisance de me donner quelques détails circonstanciés sur le prix de l'impression du sanscrit à Bonn? Dondey est ici horriblement cher, et d'ailleurs le caractère de Berlin a été fondu trop mal ; il est à peu près détruit par la Sacountala et le Manou. J'aurais quelque envie de publier, comme étude sur la langue sanscrite, un poème attribué à Bhartrihâri (à tort, je crois), qui n'est autre qu'un Râmàyana poétique, mais avec de très grandes beautés de langage. Le poème n'a guère que trois ou quatre mille vers. Je donnerais des extraits de deux commentaires récemment publiés à Calcutta et que je possède depuis quelque temps. Cela ferait un volume in-8°. Le tout pourrait être prêt à publier en août. Ayez la bonté de me dire ce que vaut, texte et notes, la feuille, argent de France.
Recevez, mon cher Lassen, la nouvelle assurance
de ma bien sincère amitié et du désir que j'aurai toujours de faire ici quelque chose qui vous soit agréable. Votre tout dévoué,
Eugène Burnouf.
A M. Jules Mohl, à Londres.
Paris, 15 avril 1830.
Mon cher ami,
J'ai certainement un remerciement à vous faire pour l'envoi d'un exemplaire de Mackenzie Collection, qui m'a été adressé par M. Auber de la part de la Cour des Directeurs. Il m'est évident que c'est à vous ou à Briggs\ peut-être à tous les deux, que je dois cet honneur agréable. Si c'est seulement à M. Briggs, remerciez-l'en pour moi bien sincèrement.
Vous avez dû recevoir une lettre de Mohammed ; il m'a envoyé, pour me demander votre adresse, un de ses petits billets bien secs, comme sa respectable personne, et passablement polis s'ils étaient écrits au bottier. D'autre part, Ampère^ m'a adressé, avec un exemplaire pour vous, que je garde pour votre retour, un discours fort spirituel sur l'histoire de la poésie. Hormis cela, rien de neuf ici, si ce n'est que je me