‹ Choix de lettres d'Eugene Burnouf, 1825-1852. Suivi d'une bibliographieChapitre 17 sur 86 · Bibliothécaire de l'Institut · texte numérisé non relu

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paquets d'Angleterre ; il se loue beaucoup de la célérité et du bon marché de de Bure.

Julien me persécute depuis plus d'un mois pour vous écrire, afin de vous enjoindre (le mot n'est pas trop fort) de passer à la Société asiatique pour voir si on a reçu la dernière livraison de son Mencius. Vous ne pouvez vous figurer l'insistance presque brutale qu'il met dans cette demande dont la cause est si ridicule. C'est que, depuis un mois, il s'attend à voir son nom dans VAsiatic Journal figurer au nombre des donateurs de la Société. Et, comme il n'a pu encore se mirer dans l'image resplendissante de son glorieux nom, vous jugez les transes de vanité, les déchirements de l'amour- propre qui travaillent ce pauvre diable. Ajoutez la douleur si légitime de voir dépareiller un exemplaire, si par hasard la IV® livraison n'était pas arrivée! Et, si elle était arrivée, comment ne pas l'annoncer? Mais, comme je le vois par le numéro de juillet, ses douleurs vont cesser, à ma grande satisfaction, car j'étais décidé à fuir pour quelques mois la Bibliothèque de l'Institut.

Rien absolument ici ; nous vivons sur le fonds de gloire littéraire amassé par Sacountala. En vérité, les Anglais sont injustes, comme vous le dites, et leur Société n'a guère le droit d'être difficile sur ce que produisent les autres. Il y a au moins dans Sacountala un texte qui servira à quelque chose, tandis que tous les Tai et tous les Hatrin ne feront pas remuer d'un pouce la charrette orientale. Sans Ghézy, après tout, le texte n'eût paru de longtemps, et, sous ce seul point de vue, c'est une belle publication et un événement important pour les études indiennes que la pos-

session de l'original même d'une si belle œuvre poétique. J'aurais cru que la beauté et le bon marché du volume les auraient touchés; mais, décidément, les beefsteak sont terriblement cuirassés de préjugés.

J'ai ri comme un fou de la grande victoire remportée par Paravey sur le vieux Ours. Et, quant à Golebrooke^, je ne sais pourquoi, j'avais un pressentiment de ce que vous m'en dites. Ce doit être un personnage fort triste.

A la Société, on vient de décider que Jouy ne continuerait pas le dictionnaire chinois ; lui qui a conçu cette belle entreprise ! Jugez du frémissement universel des mécontents! Ce qu'il y a de curieux, c'est que le Snake-Craft fellow a fait faire cette besogne par notre ami commun le bibliomane Stahl.

J'ouvre votre lettre avant de finir, et je vois que vous me demandez des nouvelles de ma personne physique. Je n'avais pas besoin de ce bon souvenir pour savoir que vous pensez à moi amicalement ; mais j'ai la satisfaction de vous annoncer que, moyennant quelques précautions, j'ai, cet été (qui peut passer pour un hiver), sauvé mon gosier des serres de la maladie, jusqu'à nouvel ordre.

Mais l'espace me manque et surtout la matière, car je suis complètement à sec de nouvelles, de faits, de

1. Golebrooke, 1776-1837. Envoyé dans l'Inde par la Compagnie des Indes, il y occupa longtemps le poste le plus élevé dans la magistrature et employa toutes ses ressources à réunir une riche collection de précieux manuscrits sanscrits, qu'à son retour en Angleterre il donna généreusement à la Compagnie dos Indes. Yoy. la lettre du 11 avril 1835, dans laquelle Eugène Burnouf exprime son admiration pour cette belle collection.

ce qui, enfin, pourrait vous intéresser. Reinaud est toujours lui, Julien se perfectionne, et moi je n'avance guère, quoique travaillant quelquefois beaucoup.

Tout à vous, et, si vous ne revenez, écrivez-moi souvent.

A M. J. MOHL, à Londres.

Paris, 29 août 1830.

Mon cher Mohl,

Vous devez être terriblement fâché contre moi d'être resté si longtemps sans vous demander de vos nouvelles et sans vous donner des miennes. Et, au premier coup d'œil, je suis en effet bien néghgent; mais voici mon excuse. Peu de jours après votre lettre, fin de juillet, qui s'est, comme vous savez, croisée avec la mienne, j'ai rencontré Fauriel^, qui m'a assuré, de la manière la plus positive, que vous reveniez immédiatement. Gela concordait assez avec le sens que j'avais cru trouver à votre lettre, qui m'annonçait vos démarches relativement aux passeports. Là- dessus arrivent les événements politiques de juillet ; comme tout le monde était intéressé dans ces affaires, je me suis reposé sur la voix publique du soin de vous les annoncer, et, d'ailleurs, je vous attendais de jour en jour. Or, vous avez pu, comme moi, vérifier que rien ne tue l'action comme l'attente.

1. Fauriel (1772-1844), membre de l'Institut, Académie des inscriptions et belles-lettres, professeur de littérature étrangère à la Faculté des lettres.

Voilà comment s'est passé pour moi le mois d'août, pensant à vous chaque jour, et bien souvent plusieurs fois dans une même journée, d'autant plus que je vous attendais avec plus d'empressement et presque avec certitude. Ce qui me décide à vous écrire, c'est une lettre de Rosen à Stenzler, qui assure que vous serez encore à Londres dans la première semaine de septembre. Je vous écris donc ces quatre lignes uniquement comme marque d'amitié, car, si Rosen dit vrai, vous serez à Paris bien peu de temps après les avoir reçues.

Vous savez maintenant au long et au large ce qui s'est passé chez nous, et sous nos fenêtres, en quelque sorte. Je vous sais trop amateur des scènes qui mettent en dehors le caractère d'un peuple et l'influence qu'exerce sur ce caractère un certain état de civilisation, pour croire que vous ne regrettez pas vivement de n'avoir pas été témoin des trois journées de juillet. Qu'un parti les exploite à son profit, cela ne fait rien à l'affaire, c'est seulement le cas de l'adage : desinit in piscem. Ce qui reste et ne passera pas, c'est le pas immense que nous avons fait dans la pratique des gouvernements libres. Après la lecture des journaux, vous vous en voudrez, ou plutôt à nos animaux de diplomates, de ce que vous n'avez pas pu apprécier sous une face nouvelle le caractère de ces Parisiens à figure joviale dont les mœurs débonnaires et paisibles nous ont si souvent amusés. Il fallait voir ces gaillards de boutiquiers faisant le coup de feu pendant trois jours, enlevant du canon avec leurs bras, chemises retroussées, et, le plus beau de l'affaire, n'ayant pas eu, un seul instant, l'idée que cela ne fut pas aussi par-

faitement dans Tordre que la promenade du dimanche. Je ne vous dis rien de la canaille, parce que je raye ce mot définitivement de mon vocabulaire, ou si, d'après le conseil de notre aimable ami Ampère, je consens à le garder, c'est pour le faire un peu remonter, et l'appliquer à certains individus, que je ne vous nommerai pas, mais que tout le monde connaît, comme dit le Globe,

Après cela, que devient l'Orient? Pour ma part, j'y ai perdu un mois ; il y avait là de quoi remuer les plus immobiles ; et, au trouble que ces diables d'événements m'ont causé, j'ai vu avec un vrai chagrin combien peu encore j'étais avancé dans la voie du véritable quiétisme brahmanique. Ne croyez pas pour cela que je me sois remué le moins du monde pour tourner à mon profit un petit bout de tout ce remueménage. Ce que j'ai gagné à la révolution, c'est d'être de la garde nationale, c'est-à-dire, en d'autres termes, une charge réelle en ce moment, mais qui diminuera par la suite. En deux mots, le changement le plus apparent que cela ait apporté à mes habitudes, c'est que je lis les épreuves de Zoroastre en bonnet de police.

En attendant que vous veniez m'admirer dans mes fonctions civico-philologiques, croyez toujours aux sentiments de l'amitié bien sincère que j'aurai pour vous en ce monde et dans l'autre, et donnez-moi une preuve de la vôtre en jetant à la poste deux lignes de réponse.

Tout à vous de cœur,

A M. J. MOHL, à Londres.

Pans, 16 octobre 1830.

Mon cher Mohl,

Je n'ai reçu votre lettre que plusieurs jours après sa date, parce que j'étais à la campagne; je reviens en ce moment, et je m'occupe immédiatement d'y répondre.

Je vois, avec un bien vif regret, que votre nouveau plan de voyage en Perse ait manqué aussi complètement que vous le dites; certainement, il vous reste l'Inde, ce qui est bien quelque chose, mais toujours avez-vous le droit de vous plaindre d'avoir retardé votre premier voyage pour un second qui vous convenait si bien^ Quelque convaincu que je sois que votre séjour dans l'Inde sera fort utile et à vous et à la science, j'aurais bien désiré que vous eussiez pu vous laisser aller au découragement et vous fixer pour tout de bon à Paris. Vous n'auriez pris ce parti que par suite de la persuasion , où je suis comme vous, qu'il y a même là de fort belles choses à faire.

Permettez-moi de vous parler encore un peu de vos projets. Est-ce que vous ne reviendrez pas à Paris? Gela était votre premier plan ! Est-ce que votre départ pour l'Inde ne peut se concilier avec cette disposition? Le bateau à vapeur n'est-il pas établi régulièrement entre Bombay et l'Egypte? Si, comme j'y

1. Voir à l'Appendice les lettres de J. Mohl du 17 avril et du 6 septembre 1830, n» VI.

compte, vous trouvez le temps de me répondre un petit mot, laissez-moi l'espoir de vous revoir encore une semaine ou deux.

Trêve de curiosité importune. Je vous dirai que je suis, comme bien d'autres, complètement démoralisé. L'exertion, résultat de la fusillade, a cessé, et, à la place, nous avons les doctrinaires au pouvoir, dissertant en long et en large sur l'ordre légal, sur les utopies dangereuses, sur les agitateurs, etc.; puis se plaçant très lestement aux gros emplois que les ultras, battus ou peureux, ont laissés vacants; reconstruisant à petit bruit toute la boutique de Charles X ; et, au moment où je vous parle, n'ayant pour soutiens, au moins à Paris, que les hommes tarés du parti Polignac. N'était cet honnête fou en prison, il n'y aurait absolument rien de changé. Avec la collection de cornichons auxquels, suivant la caricature, Dupin fait conjuguer : fai sauvé la patrie, tu as sauvé..., etc., vous concevez aisément qu'on ne peut rien faire. Vous savez déjà comment ils ont gaspillé, de la manière la plus déplorable, la plus belle question du monde : la peine de mort. Mais les journaux de Londres ne vous font peut-être pas connaître l'indignation très peu déguisée que leur Adresse au roi a causée dans Paris ; le peuple est beaucoup plus furieux que quand il chassait les Suisses. Nous sommes, à vrai dire, dans l'attente d'événements déplorables, si la Chambre des Pairs, suivant le système du ministère, qui se guindé avec raideur contre l'opinion publique, ne condamne pas les ministres.

Vous me demandez, au milieu de tout cela, ce que je fais, et ce que font mes amis de toutes les nuances. Je

voudrais bien vous dire que je suis heureux ou satisfait, au moins ; mais, outre que vous me connaissez assez pour savoir que la plus jolie sous-préfecture ne me tenterait pas, je vous dirai que je suis profondément affecté des affaires publiques ; je n'aurais jamais cru que je pusse y prendre un intérêt si vif. Mais le commencement était si beau que je m'y suis attaché malgré moi, et maintenant je souffre du desinit in piscem. En deux mots et sans phrases, je ne fais rien du tout ; mes journées se passent à lire des feuilles politiques et des placards dont Paris est plein. Je ne vois absolument personne. Toutes mes connaissances sont devenues sous-préfets et même conseillers d'État. Le plus petit nombre se fait prendre mesure d'habits noirs pour solliciter encore. Mais, au milieu de tout cela, ne vous désolez pas sur le sort de notre ami Cousin. 11 a empoigné le Conseil royal, qui eût dû sauter avec Charles X. Et Sphinx? â megas! Sphinx est radieux, et en même temps sombre, comme un mythe qui se dégage des profondeurs de l'intuition pour se réaliser dans l'épopée active. Il faut le voir sabrant les agitateurs, écrasant les folliculaires, faisant guerre à mort aux utopies dangereuses. Il est, en vérité, tout à fait amusant. Il parle, sauf les épigrammes, comme votre savant et consciencieux ami d'une autre couleur, qui, en honnête homme, se rallie de cœur à l'ordre de choses établi.

C'est une vertu asiatique que l'obéissance, et j'en vais de temps à autre prendre quelques leçons à la Bibliothèque du roi. C'est un petit tour de conversion qui est tout à fait facétieux, si j'avais le moins du monde envie de rire. Comme il est de bon ton de

fronder la révolution et de prendre son mouchoir pour pleurer l'auguste famille, et d'arborer une très grosse cocarde en l'honneur de Philippe, il fronde, il prend son mouchoir et il arbore, cela tout ensemble, parce que le ministère fait tout cela et parce que les honnêtes gens ne peuvent entourer de trop de force un gouvernement nouveau. Au reste, j'admire la liberté de son esprit au milieu de tout ce galimatias; il a, depuis le mois de septembre, composé un Mémoire. Gela vous donnera une idée de la souplesse et de la facilité de son esprit, ce qui n'empêche pas que sa figure ne se décompose visiblement quand il parle politique; mais, comme il rit aussi facilement dans la minute, j'ai fini par prendre mon parti sur son air dolent. Le Turc, lui, ne change pas, il rédigeait les fameux articles de VUniversel^ et il pense encore de même; il persiste fermement dans son opinion, c'est sa croyance.

Je vous remercie mille fois de la peine que vous avez prise pour mes achats de livres ; mais je vois que je vous dois encore des aiguilles, qui font les délices de ma femme, et pour lesquelles elle vous est bien vivement obligée. Si vous ne pouvez obtenir gratis le dernier envoi de livres sanscrits, avez encore la bonté de m' acheter le Vedanta Sara et un traité de rhétorique, intitulé, je crois, Kâvy a-Bar sha. Les autres livres sont de jurisprudence, et j'ai toujours le temps de me les procurer. Pourriez-vous aussi me donner le titre d'une certaine collection Hindee dont vous m'avez parlé et que je ne vois annoncée nulle part? Enfin sauriez-vous si on peut se procurer à Londres un exemplaire du Shabda kalpa druma, grand dictionnaire en sanscrit

dont deux volumes sont cités dans le catalogue de la Société asiatique? Sitôt que vous aurez pu me faire l'achat du Vedanta et autres, s'il y a lieu, envoyezm'en la note, ou indiquez-moi la personne à laquelle je pourrai payer ici. Mais ne vous dérangez que le moins possible pour toutes ces misères.

En attendant votre réponse, qui me fera bien plaisir si elle vient bientôt, croyez-moi,

Votre ami dévoué,

A M. J. MOHL, à Londres.

Paris, 3 décembre 1830.

Mon cher Mohl,

Il y a bien quelques semaines que j'aurais dû vous répondre et je fais mon confiteor, comme un bon catholique, avec d'autant plus d'espoir de rémission que vous savez, aussi bien que moi, combien l'homme est enclin à pécher en fait de correspondance.

En deux mots, voici la cause de mon silence. Quand j'ai reçu votre lettre, par laquelle j'ai appris, avec bien du regret, que vos arrangements pour la Perse étaient dérangés, j'avais pris la résolution courageuse d'échapper à cette vie destructive de la politique, et, comme mes travaux ordinaires ne m'y arrachaient pas assez promptement, je me suis mis sur le corps une occupation de passade, une de ces opérations qu'il faut faire dans un temps donné, à peine de

— inné pas les faire du tout. J'ai écrit un Mémoire de 150 pages, avec 16 planches, sur les alphabets de rinde, et je vais le déposer à l'Institut pour la question de Volney'^. Cela a été brusqué et complété depuis la fin d'octobre jusqu'à ce jour 1^"^ décembre. Il faudrait certainement revoir tout ce mémoire si on voulait le faire paraître, il serait nécessaire d'avoir sur quelques idiomes de l'Inde plus de détails que je n'en ai; mais, tel qu'il est, ce n'est pas lui faire beaucoup d'honneur que de le croire digne des 1 ,200 fr. de cet excellent Volney. Or, pour faire cette misère en un mois, j'ai tout interrompu. Père, mère, femme, enfant, j'ai tout planté là; j'ai jeté au feu la plume de la correspondance ; je me suis armé du stylet rapide de la composition ; bref, j'ai tant travaillé, surtout le matin, en me levant avant quatre heures, que j'en ai le cerveau ossifié, et que je rêve caractères sanscrits. Maintenant je vais entrer dans un autre tracas de travail. Vous savez que l'humanité, dans sa marche nécessaire et dans son progrès fatal, a enfanté l'École normale, qu'Ampère y professe, que Fauriel est à la Faculté des lettres, qu'enfin Guigniaut a ceint l'auréole de la gloire, et qu'il est directeur de ce superbe établissement, lequel est logé, comme autrefois, dans une cuisine du collège Louis-le-Grand. Or, cet énorme accroissement de puissance de notre ami commun tourne à ma désolation complète. Il a lu dans le livre du Destin que j'étais l'homme que l'Éternel avait mis au monde tout exprès pour enseigner la langue latine, et comme, pour enseigner une chose, il n'est pas inu-

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