Voy. l'Appendice, n^ VII
file de la savoir un peu, me voilà suant sur Rosa et autres fadaises. Dans cette grave circonstance, vous pouvez me rendre un éminent service, un de ces services qui sauvent un homme. Quand vous ne voudrez rien faire que vous promener, fantaisie qui doit vous prendre comme à tout autre, faites-moi l'amitié grande de vous transporter, avec votre complaisance accoutumée, dans la plus belle caverne de second hand qu'il vous sera possible de trouver, et là déterrez-moi le livre suivant qu'il vous sera facile de rencontrer à Londres, mais qui n'existe pas à Paris. En voici le titre, copié avec toute l'exactitude philologique dont ma pauvre tète française est capable :
Grammaticae latinae institutiones facili atque ad puerorum captum accomodata methodo praescriptae ; additae sunt in provectiorum gratiam notae perpetuae, quibus non solum latini sermonis praecepia plenius explicantur, sed et ea pleraque omnia quae a summis grammaticis aliisque ad hanc artem illustrandam sunt observata succincte sirmd perspicueque traduntur; perfecit et suis annotationibus auxit Thomas Ruddimannus. Pars I^, Edinburgi, 4725. Pars 11^^ ibid., 4731.
Ceci est la vraie perle orientale de la latinité ; c'est la pierre de Yu que je donnerais tout au monde pour posséder; faites-m'en la découverte et dirigez-moi-la le plus promptement possible. Mais, par Zoroastre! je vous conjure de ne pas la confondre avec trois à quatre petites éditions abrégées en un volume, tant latines qu'anglaises. Je vous donne le titre, le nom, la date de la bonne, avec les Notae perpetuae, sur lesquelles j'appelle votre attention savante. Je ne doute pas que les libraires classiques ne possèdent ce livre ; payez-le ce qu'il faudra ; je vous enverrai un billet à vue, ou je paierai ici à la personne que vous indiquerez. Je m'en
rapporte à votre complaisance éprouvée et je crois tenir mon Ruddiman.
A propos, est-ce que vous n'avez pas dessein de m'envoyer mes livres indiens? Je vous avouerai franchement que j'ai une terrible envie de les voir, et entre autres ces six petites momies ultragangétiques. Faites-moi donc l'amitié de jeter cette masse chez Wiirtz, car, tout bien considéré, on paye, par cette voie, un peu cher; mais au moins elle est rapide, et vous savez qu'en fait de livres j'ai beaucoup de la curiosité féminine. Je sais bien que vous avez l'intention très humaine de ravir au vautour Allen son Vedanta, et que c'est dans l'espoir de le joindre à mon paquet que vous attendez à me l'expédier ; mais, tout bien considéré, je le ferai venir par Wûrtz, avec lequel je suis en compte, et qui m'a déjà procuré un Besatir et autres bonnes choses. Je vous remercie toujours de vos intentions toutes philanthropiques à l'égard de ma bibliothèque, et j'attends de votre complaisance la plus belle collection de bouquins hindous que j'aie encore reçus à la fois. — Sauriez-vous, par hasard, si réellement la grammaire de Forster est épuisée, ainsi que les quatre vocabulaires sanscrits contenus dans un in-8° sous le titre à'Amara^ Trikanda, etc.? Wûrtz les a demandés à Parbury, et on lui a répondu que ces ouvrages n'étaient pas en ville. Ces animaux de Parbury sont si peu complaisants que je suis sûr qu'ils ne se sont pas donné la peine de chercher le livre ; j'ai peine à croire qu'ils n'aient plus de Forster, il est sur leur dernier catalogue.
Donnez-moi quelques nouvelles anglaises. Les John Bull veulent-ils nous faire la guerre comme les Prus-
siens, ou nous regarderont-ils en se frottant, les mains? Messieurs les Prussiens trouveront certainement à qui parler, s'ils entrent chez nous. Je connais un orientaliste, père de famille fort estimable, qui fait la charge en douze temps très proprement, et qui aurait grande envie de venger les claques et coups de pied que lui ont donnés certains officiers prussiens en 1814. Voyez jusqu'où va la fureur guerrière si elle gagne la classe naturellement pacifique des Hindous. Au reste, tout Paris est armé, et j'ai fait l'acquisition d'un fusil de carton pour le petit magot dont vous êtes si bon de vous souvenir.
Encore une fois, est-ce que vous ne reviendrez pas voir tous ceux qui vous aiment ici? Croyez bien que, s'ils ne vous écrivent pas plus souvent, ils n'en pensent pas moins à vous, et qu'ils comptent parmi les jours les plus agréables ceux où ils vous voyaient assis auprès du feu de charbon de terre et des pommes martyres de la cuisson.
Un mot de réponse, et mille amitiés.
A M. J. MOHL, à Londres.
Paris, 3 janvier 1831.
Mon cher Mohl, Je ne veux pas laisser passer la première semaine de l'année sans vous répondre, parce que, si je me
laissais aller une fois à mes distractions, à mes affaires, et un peu à mon travail, je ne sais plus quand je vous écrirais.
J'ai bien des remerciements à vous faire de l'extrême complaisance avec laquelle vous avez bien voulu vous charger de l'envoi de mes livres ; je les ai reçus il y a huit jours, et j'ai été vraiment ravi de la belle collection que je dois à vos bons soins. Seulement je suis fâché contre vous de ce que vous n'avez pas mis sur une note ce que je vous dois pour le Ruddiman et pour les frais d'emballage. Je compte bien que vous réparerez cette omission, et qu'avant votre départ vous voudrez bien m'indiquer, à Paris, la personne à laquelle je remettrai ce que je serai en position de vous devoir, pour les acquisitions que le hasard vous mettrait à même de faire pour moi, en Angleterre ou à Benarès!
Je vous remercie aussi de la grande et belle mécanique, laquelle excite la stupéfaction des citoyens de la capitale. Il s'élève sur la destination de ce précieux instrument des opinions très graves, sur lesquelles je me déclare tout à fait incompétent, car je ne sais pas, en conscience, à quoi il peut servir. Nous voyons bien tous qu'il s'adresse à la bouche, car à quoi bon le peuple sage l'aurait-il inventé? Mais comment l'employer? Voilà pour des Parisiens aussi peu mondains que nous autres un problème terrible. Il y en a qui pensent que c'est pour prendre du sel, mais ce serait un peu comme l'industriel qui avait inventé une pompe à feu de la force de vingt chevaux pour lui mettre son habit sans le secours d'un domestique. Au reste, nous attendons votre explication avec une vive impatience ;
c'est bien le moins que vous donniez le commentaire des cadeaux que vous faites.
Il est bien vrai que Saint-Martin est destitué de l'Arsenal; mais il est vrai aussi que Daunou, nommé à la direction des Archives, ayant donné sa démission de la chaire d'histoire ancienne au Collège de France, Saint-Martin a été présenté par les professeurs et par l'Institut, et qu'il sera probablement nommé. Gela fait hurler les journaux libéraux; mais aussi pourquoi l'avoir destitué sottement? Ici, du reste, rien de neuf qu'une politique étourdissante. Vous savez les événements comme moi. On est loin d'être satisfait, parce que la Chambre, qui est le parti stationnaire, a profité du dévouement que la Garde nationale a montré, au moment du procès des ministres, pour opérer dans le Gouvernement un mouvement de réaction. Le départ de La Fayette, au moment où le vieux fou venait de se conduire en parfait honnête homme, celui de Dupont de l'Eure ont fait une vive sensation, qui sera partagée par les départements, qui ne veulent pas de Jacobins, mais qui n'aiment pas davantage le Parlement croupion. La Chambre est tombée dans le plus grand mépris, plus grand que celui qu'on portait aux chambres de la Restauration. C'est Royer-Collard, par ses inlrigues sourdes, et Guizot, par ses leçons d'histoire, qui la mènent où ils veulent. Cette sotte Chambre a accueilli avec colère la nouvelle loi d'élections qui n'est pourtant pas bien méchante. Ils ont murmuré violemment quand on leur a annoncé que le cens d'éligibilité serait abaissé à 500 fr. Nous ne savons pas comment nous sortirons de ce mauvais pas, et ce qu'on pourra faire si la Chambre s'obstine à refuser
toutes les lois libérales, et surtout celle-là. Croiriezvous que ces imbéciles, en accordant à un grand nombre le droit électoral, voulaient porter à mille écus d'impositions le cens d'éligibilité ! Mais trêve de politique; j'en suis malade.
Vous comprenez qu'au milieu de tout cela on ne fait pas grand'chose en fait de travail. Cependant je me force et finis par empiler les uns sur les autres quelques cahiers de mon commentaire zend. Je me lève le matin à cinq heures et me couche de bonne heure, j'ai changé ma vie, au grand avantage de ma santé. Le jour, je lis des Védas, dont nous avons quatorze boîtes à la Bibliothèque; mais, depuis que j'ai reçu le petit morceau de Rosen, je suis peu encouragé, quand je compare les admirables secours qu'on a à Londres, en lexiques anciens et en commentaires, avec la nudité de nos horribles manuscrits télingas. Cependant, dans l'intérêt de mon commentaire zend, je lis le plus que je puis de ce vieux sanscrit, qui a un rapport étonnant avec le zend ; cela a considérablement modifié les idées que j'avais quand vous êtes parti. Au reste, avec les secours que possède Rosen, je crois très possible de publier le Rig-Véda. Quand on a lu cinquante pages de ces livres, on les connaît à peu près ; la langue est, comme les idées, très uniforme.
Quand vous verrez Rosen, faites-lui, s'il vous plaît, mes compliments et mes remerciements. Faites-en autant pour Stenzler, en m'excusant de ce que je ne lui ai pas répondu sur son offre de me collationner le drame d'Ourvashi. J'en ai été empêché par d'autres travaux, et surtout par l'activité que je mets à la lecture des Oupanishads des Védas. Si les affaires
s'arrangent ici, je tâcherai d'aller au mois d'août à Londres.
Rémusat a reçu le drame Mritchtchhakati de la part de Wilson. Pourquoi cet animal de Parbury ne me l'envoie-t-il pas? Si j'étais bien sûr qu'il me le refuse, comme au fond cela me paraît juste dans son intérêt, je l'achèterais immédiatement avec le Vedanta, car ces deux hvres seront bien vite épuisés. L'Allemagne en demande beaucoup, à ce que j'entends dire.
Écrivez-moi, mon cher Sannyasi^^ et ne soyez pas trop sévère pour moi si je ne vous écris pas plus souvent. Je suis chargé, ou plutôt je me charge, de vous faire les compliments d'Ampère, que je vois quelquefois. Dites-moi donc si vos affaires s'arrangent.
Ma femme est bien sensible à votre souvenir, et le petit magot est tout à fait amusant.
Tout à vous de cœur,
A M. F. Bopp, à Berlin.
Paris, 23 octobre 1831.
Monsieur,
Il y a déjà longtemps que je voulais vous remercier de la manière si bienveillante avec laquelle vous avez annoncé le commencement de mes travaux, malheu-
1. Nom des religieux qui se retirent du monde pour se livrera la vie contemplative. Voyez l'article d'Eugène Burnouf sur le Shrî-Bhâgavata-Pouràna. Journal asiatique, t. VII, 1825, p. 46.
reusement encore peu avancés, sur le Zend-Avesta et sa langue. Je vous suis infiniment reconnaissant d'en avoir parlé en termes si favorables, et je ne puis trop vous exprimer mon admiration pour les vues ingénieuses et si neuves que vous avez semées dans cet article, et pour la manière dont vous appréciez l'ensemble de la langue zende comparée au sanscrit. Il est bien vrai que, si cette langue se distingue par un grand nombre de caractères qui attestent un idiome postérieur et, pour ainsi dire, usé, elle n'en présente pas moins un grand nombre de faits grammaticaux qui sont antérieurs aux formes sanscrites actuellement en usage et dont l'analogue ne se trouve plus que dans les Védas. Plusieurs de ces faits mettent dans le plus grand jour un certain nombre de règles sur la langue sanscrite dont une sagacité qu'on ne peut se lasser d'admirer vous avait révélé l'existence, et entre autres le dhi de l'irppératif, deuxième personne. On en peut dire autant de la désinence maidhé pour mahé, si toutefois les manuscrits si incorrects ne me trompent pas sur le sens qu'il faut donner à cette forme.
C'est pour moi un vif chagrin de ne pouvoir conduire, avec toute l'activité désirable , mes travaux relatifs à cet objet si important pour l'étude de la famille des langues ariennes, comme on propose de les nommer maintenant dans un point de vue tout à fait historique. J'en suis, à mon grand regret, empêché par la nécessité où je me trouve de me livrer à des occupations productives dans le cercle de l'éducation classique; ce qui devient de jour en jour plus difficile en France, avec le discrédit où tombent les études littéraires de l'antiquité dont les résultats ne peuvent être immé-
diatement appliqués aux travaux du barreau et de la médecine, seules branches qui, avec les sciences exactes, soient cultivées parmi nous avec ardeur et succès. Aussi, distrait par d'autres soins, je suis loin de faire les progrès auxquels je devrais m'attendre.
Au reste, je saisis en ce moment, avec le plus grand plaisir, l'occasion qui se présente de vous écrire. L'objet qui me la fournit vous a déjà été exposé dans une de mes lettres déjà ancienne, à laquelle vous avez bien voulu répondre. Mais, par malheur, j'ai perdu votre lettre. Je désirerais savoir combien pourrait coûter, en francs ou dans une monnaie de Prusse, une frappe de matrices du petit caractère sanscrit qui a servi aux tableaux de votre Grammaire sanscrite allemande, en un mot du plus petit de tous les caractères sanscrits que vous possédez. On désirerait, non une fonte, ce qui s'use au bout d'un certain temps, mais uniquement une frappe de matrices faite avec soin et dans laquelle on pourrait faire fondre à Paris le caractère typographique lui-même. L'Imprimerie royale ferait facilement les frais de cette acquisition s'ils n'étaient pas trop élevés ; et ce caractère serait une acquisition précieuse pour la Société asiatique, dont les impressions se font presque exclusivement à l'Imprimerie royale. Autant que je puis me le rappeler, c'était une fonte de ce caractère que je vous avais précédemment demandée pour la Société asiatique, mais le projet fut mis de côté dans le temps, parce que les fonds de la Société se trouvèrent engagés dans une autre entreprise. Maintenant, si on pouvait obtenir une frappe de matrices à des conditions raisonnables, je doute à peine que l'acquisition n'en pût
être faite aussitôt qu'elle serait exécutée. Veuillez, Monsieur, avoir la bonté de me répondre à ce sujet, qui intéresse les moyens de publication que l'on peut déjà se procurer en Europe et qui peut, tôt ou tard, avoir quelque influence sur les progrès des études indiennes en France.
Permettez-moi en même temps de vous renouveler l'assurance de tout mon respect et des sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être. Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Eug. BURNOUF.
13, Place de l'École de Médecine.
P. S. — Mon père vous prie bien de croire à ses sentiments les plus affectueux.
Au moment où je vous écris, j'entrevois la possibilité de faire imprimer à l'Imprimerie royale le commencement du Bhâgavata Pourâna^ dont j'ai traduit une portion très considérable. Il y a dans ce poème beaucoup à gagner pour la langue.
A M. F. BOPP, à Berlin.
Paris, 6 décembre 1831.
Monsieur,
Je vous suis bien reconnaissant des détails que vous avez bien voulu me donner sur le caractère dévanàgari. J'ai la certitude qu'on en fera l'acquisition à Paris. Il s'agit seulement de savoir si c'est la Société
asiatique ou bien l'Imprimerie royale qui en fera les frais. La Société asiatique est arrêtée par les dépenses qu'elle fait en ce moment pour le caractère zend, qui réussit très bien, et dont je vous enverrai un spécimen dans la lettre où j'aurai l'honneur de vous faire connaître nos arrangements définitifs pour les matrices du petit caractère.
J'apprends avec un grand intérêt que vous travaillez activement à la langue zende. M. Hirzel, qui est en ce moment à Paris, m'a dit que c'était votre unique occupation en ce moment. Cette étude si intéressante ne peut que gagner beaucoup à vos ingénieuses recherches. Il n'y a que mon lourd travail d'explications, de collations de manuscrits et d'édition de la glose si barbare de Nériosengh qui puisse y perdre. Je crains bien que mes trois volumes in-4° ne paraissent contenir que bien peu de découvertes grammaticales lorsque vous aurez fait goûter aux lecteurs allemands vos précieux articles. Quant à moi, l'étendue et la minutie de la tache que je me suis imposée m'empêchent de communiquer aussi fréquemment au public les résultats de mes recherches. Je serai même obligé d'aller à Londres au mois de septembre 1832! pour y voir de très anciens manuscrits zends que possède la Compagnie.
Relativement à mâhi, que je savais être la désinence masi que M. Lassen a le premier fait connaître, le traducteur indien ne la comprend pas. En général, sa version est fort inexacte et faite dans un temps où le te^te zend n'était déjà plus compris. Il y a bien d'autres identités avec le sanscrit des Védas que j'ai découvertes en lisant de longs fragments de ces
anciens livres dans l'horrible copie telougou que possède la Bibliothèque du roi. C'est, en général, le sanscrit ancien qu'il faut comparer avec le zend plutôt que le sanscrit classique. Vous aurez sans doute pu vous convaincre de l'exactitude d'un fait que je n'ai pu qu'indiquer incidemment dans un extrait que j'ai donné au Journal asiatique"^ : c'est que plusieurs particularités remarquables rapprochent le zend des dialectes germaniques et le sanscrit des langues savantes de l'Europe ancienne ; de sorte que ces deux langues de l'Asie, le zend et le sanscrit, sont à la tête des deux systèmes d'idiomes européens.
Je m'attends à trouver aussi dans votre article des renseignements bien précieux sur les fusions de deux lettres, les gounas et les vriddhis de la langue zende, sur lesquels j'ai fait des observations que je désirerais bien voir confirmées par vos recherches.
J'aurais bien d'autres remarques à vous proposer, entre autres sur la conjugaison dont le Vendidad proprement dit donne des formes très curieuses, et souvent plusieurs formes pour exprimer une seule et même personne. Mais je ne pourrais rien vous indiquer que vous ne connaissiez déjà mieux que moi. J'ai seulement voulu vous faire connaître que je ne discontinuerai pas mes recherches, quoique l'idée de savoir qu'un aussi habile philologue que vous s'occupe du même sujet soit bien faite pour décourager. Mais, au risque de répéter ce que vous aurez déjà dit, je
1 . « Extrait d'un commentaire et d'une traduction nouvelle du Vendidad-Sadé, l'un des livres de Zoroastre. » Par Eugène Burnouf ; Nouveau Journal asiatique, 1829, t. III, p. 321-349,
publierai toujours mon travail. Les parties très considérables que j'en ai soumises à plusieurs personnes, et entre autres à M. de Schlegel, me mettront à l'abri du reproche du plagiat. Je ferai, à ce sujet, une déclaration dans la préface, par laquelle ces personnes elles-mêmes seront invoquées en témoignage.
Veuillez, Monsieur, croire à tous mes sentiments de respect et agréer les compliments de mon père.
Eug. BURNOUF.
A M. HiPPOLYTE ROYER-COLLARD*.
Paris, 7 juin 1832.
J'ai l'honneur de transmettre à Monsieur Hippolyte Royer-Gollard le numéro du Journal asiatique qui contient le rapport relatif à la collection de M. Ducler^. Monsieur Royer-Gollard donnerait une nouvelle preuve de l'intérêt qu'il ne cesse de montrer pour les choses belles et solides, s'il voulait bien assurer à la Bibliothèque du roi une aussi magnifique collection. Elle se trouve dans les mains de M. Eyriès, et j'ai la conviction que Monsieur Royer-Gollard n'épargnerait rien
1. Alors directeur des sciences et des lettres au Ministère de l'Instruction publique.
2. Voy. « Rapport sur les collections de manuscrits et de dessins rapportés de l'Inde par M. Ducler, » par Eugène Burnouf, dans le Nouveau Journal asiatique, 1832, t. X, p. 84-87. — Ces collections furent acquises pour la Bibliothèque royale.
pour la retenir s'il l'avait une fois vue. Les manuscrits sont très volumineux et dans un état parfait de conservation.
Je prie Monsieur Royer-Gollard de vouloir bien agréer l'assurance de ma respectueuse considération.
Son très humble serviteur,
Eug. BURNOUF.
P. S. — M. Jouffroy m'annonce que M. Villemain a signé ou fait signer la lettre pour l'Académie. Seraitil possible qu'elle fût remise à l'Institut pour la séance de demain vendredi ^ ?
A M. F. BOPP, à Berlin.
Paris, le 9 juin 1832.
J'ai bien des excuses à vous adresser pour le retard que j'ai mis à répondre à vos deux dernières lettres, ainsi qu'à l'envoi de la seconde édition de votre Nalus, pour laquelle je vous suis très reconnaissant. J'ai été vivement inquiet sur la santé d'une partie de ma
1. Eugène Burnouf, élu membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, en remplacement de Ghampollion, dans la séance du 27 avril 1832, ne reçut sa nomination que le 8 juin suivant.
M. Jouffroy était alors député, maître de conférences à l'Ecole normale et professeur suppléant à la Sorbonne. — M. Villemain venait d'être nommé pair de France et vice-président du Conseil royal de l'Instruction publique.
famille, et notamment sur celle de ma mère; j'ai été fort grièvement malade moi-même, et, enfin, je viens d'éprouver une vive douleur de la perte qu'a faite le monde savant dans la personne de M. Abel Rémusat, qui vient de nous être enlevé à la force de l'âge et au milieu de ses plus beaux travaux. Je perds en M. Abel Rémusat un ami sincère et auquel je devais déjà beaucoup.
Je vous prie, Monsieur, de vouloir bien présenter à l'Académie royale des sciences de Berlin, dont vous faites partie, les remerciements sincères de la Société asiatique pour l'empressement avec lequel l'Académie a bien voulu ordonner la double frappe de matrices sanscrites au profit de la Société. C'est une libéralité bien louable et pour laquelle la Société est heureuse de témoigner à l'Académie l'expression de sa vive reconnaissance. J'aurai l'honneur de la lui transmettre au nom de la Société lorsque les matrices seront parvenues ici. En attendant, la Société compte assez sur l'empressement que vous avez bien voulu mettre dans toute cette affaire pour vous charger d'en faire agréer d'avance l'expression à votre savante Compagnie.
Quant au transport, l'artiste qui s'est chargé de faire faire la frappe pourra en faire un paquet soigneusement arrangé et l'adresser directement à M. Cassin, agent général de la Société asiatique de Paris, rue Taranne, n° 1^. Rien n'empêche que ce paquet ne soit confié aux voies ordinaires du commerce, c'est-àdire au roulage. La Société payera tous les droits à la frontière. Aussitôt que ces matrices seront arrivées, j'aurai soin que l'agent transmette à qui de droit une lettre de change, ou bien l'avis d'aller recevoir le
montant de la quittance dans une maison de banque de Berlin. Il sera bon que la personne qui fera l'envoi, ou celle à qui sera dû le prix des matrices, joigne à sa quittance, énonçant la somme à payer, son nom et son adresse, pour qu'il ne puisse y avoir aucune chance d'erreur.
Je vous prie de nouveau. Monsieur, d'agréer les remerciements de la Société pour toutes les peines que vous avez bien voulu vous donner dans son intérêt, et, en même temps, de recevoir l'expression des sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Eug. BURNOUF.
A W^ Eugène Burnouf, chez M. Poiret, à Boissy.
Paris, 28 avril 1834.
Ma chère amie,
J'ai été bien heureux de recevoir ta petite lettre si gentille de samedi. Tu en auras une de moi de vendredi, qui eût dû t'être remise vendredi même si maman n'avait oublié de t'envoyer le paquet. Tu me dis bien que tu n'as pas été fatiguée de la route, mais tu ne me dis pas comment tu t'es trouvée depuis mercredi jusqu'à samedi !
Ici, nous avons un temps superbe, seulement un peu de vent encore jeudi; depuis, il a fait très chaud, surtout dimanche, hier; je suis sorti vers trois heures
pour aller au Luxembourg ; j'y ai rencontré cette vermine de P...; cela a empoisonné ma promenade. Le soir, je suis allé avec mon père à l'Odéon, où l'on jouait deux pièces de Marivaux et une nouvelle de Scribe : U7ie passion. Détestable Scribe ! Marivaux, dont on ne voulait plus, se relève bien à côté de ce qu'on nous sert tous les jours. Du reste, le spectacle était charmant et j'ai bien regretté de ne pas t'y voir à côté de moi ; je l'ai dit à mon père et à Defresne, qui était notre voisin, et plusieurs fois, car je pense bien à toi, chère amie. Figure-toi M^"® Mars et Monrose dans deux pièces, des actes entiers entre ces deux acteurs si consommés. J'ai retrouvé là mon enthousiasme de vingt ans pour ce bel art théâtral qu'on nous a sali et qu'on nous enlève chaque jour. Il faut te dire aussi que j'étais bien placé, à l'orchestre, au milieu de gens de connaissance : un avocat et un avoué, tous deux de notre 3® compagnie, gens qui avaient pris au corps de garde l'habitude de m'entendre, Defresne, que tu connais, et, par le plus grand des hasards, deux jeune-France , dont l'un, d'un aspect très extraordinaire à cause de ses cheveux, comme tu les sais, à la reine Blanche, mais qui connaissait parfaitement toutes les littératures, et qui s'est, avec infiniment de grâce et de plaisir pour moi, mêlé à notre conversation entre moi et Defresne, conversation qui roulait sur un roman arabe que pas une âme, si ce n'est Fauriel, Mohl et Ampère, ne connaît ici. Je suis tombé de mon haut en voyant les secrets de la littérature orientale divulgués au parterre de l'Odéon, et cela m'a un peu réconcilié avec ces vilaines perruques à la Dagobert.
Je te parle de tout ceci comme un enfant de ses joujoux. Tu sais que je fuis le monde pour tâcher de laisser quelque chose après moi ; mais tu sais aussi que j'aime bien ces jolis feux d'artifice qui ne brûlent pas et ne font pas de bruit : la conversation avec des gens d'esprit. Pourquoi faut-il qu'ils soient si rares ! Pour faire un feu d'artifice, il faut plus d'un soleil et plus d'une chandelle romaine, et autour de soi on ne rencontre guère que des pétards vides et des soleils sans lumière. Comment la pierre rendra-t-elle son étincelle si le fer ne la frappe? Tout ce pathos est pour te dire que je suis un grand sot quand je suis seul, et que, si je n'avais pas la manie des caractères baroques , je n'aurais eu rien de mieux à faire que de me jeter au milieu des hommes, sauf à les aimer encore un peu moins et à les mépriser, les mauvais s'entend, un peu davantage.
Et toi, ma chère âme, est-ce que tu ne m'écriras qu'une fois par semaine? Ne pourrais-tu pas entremêler les lettres que tu envoies dans les paquets avec d'autres lettres jetées à la poste? Tu n'as rien à faire le matin, écris dans ton lit et mets le tout, soit à la poste, soit à la voiture de Martin. J'aime tant à te voir me dire que tu m'aimes !
Adieu, cher ange, tout à toi ; ton ami,
Eugène.
Au lieu d'aller à la Société asiatique, j'irai voir Jeanne Grey^. Les Tableaux ferment le 1®^mai; il est temps que je m'y prenne.
1. Le tableau de Paul Uelaroche, exposé au Salou de peinture au Louvre.
A M"^'' V"' DE Ghézy, à Paris ^
Paris, 22 juin 1834.
Madame,
J'ai l'honneur de vous adresser l'exemplaire que je vous avais promis du discours que vous m'avez fait l'honneur de me demander^. Je n'espère pas qu'il vous satisfasse autant que les passages que j'ai déjà lus du volume que vous avez bien voulu me prêter.
Je prends la liberté de vous demander si vous n'avez pas disposé déjà du Dayabhâga in-4° qui fait partie de votre bibliothèque. C'est un Hvre de droit, dont il a été fait une seconde édition in-8°, laquelle est à un prix modéré et inférieur au prix de rin-4°. Je crois que, si vous n'avez pas d'autres vues, vous pouvez me céder ce volume, sans consulter M. Poley*^, contre la somme de 30 francs, prix de catalogue. Il y a bien peu de personnes qui se présenteront pour acheter les ouvrages de droit indien ; et ce n'est guère que la personne chargée de professer le sanscrit qui éprouve le besoin de posséder tous ces textes.
Au reste. Madame, je me conformerai en ce point à votre désir, et, si vous croyez avoir besoin, en cette