‹ Choix de lettres d'Eugene Burnouf, 1825-1852. Suivi d'une bibliographieChapitre 19 sur 86 · Voy. l'Appendice, n» VIII · texte numérisé non relu

Voy. l'Appendice, n» VIII

circonstance, des conseils de votre ami, j'attendrai sa décision. Je vous serai bien reconnaissant de le prier de fixer un prix à la grammaire de Carey, à moins qu'il n'aime mieux vous conseiller de courir, pour ce volume, la chance, souvent avantageuse, d'une vente publique.

Agréez, Madame, la nouvelle assurance de mes sentiments respectueux.

Votre très humble et obéissant serviteur,

Eug. BURNOUF.

A M. Ghr. Lassen, à Bonn.

Paris, 5 juillet 1834.

Mon cher ami.

Si quelque chose pouvait me flatter, c'est la lettre si amicale et si bienveillante que j'ai reçue de vous le 1 1 juin dernier. Je savais bien que vous ne m'aviez pas oublié plus que je ne vous avais oublié moi-même, et les présents que je recevais de vous étaient pour moi une preuve que j'occupais toujours la même place dans votre souvenir. Je ne vous en ai pas remercié à mesure, partie par paresse d'écrire, partie pour ne pas prendre quelques-uns des instants que vous employez si bien. Mais, puisque vous êtes assez bon pour rompre le premier un silence qui a été si long entre nous deux, je ne négligerai pas l'occasion qui s'offre à moi de vous remercier de votre Sânkhya, C'est un excellent livre et, je dois le dire, un tour

de force, car ces axiomes, avec leur studied brevity, comme on dit de l'autre côté du détroit, ont quelque chose de désespérant pour un lecteur ordinaire. C'est un immense service que vous rendez à la philosophie indienne que d'avoir entrepris cette publication, et comme, dans mon opinion, la philosophie est la chose la plus importante de l'Inde, il fallait qu'un esprit aussi bien fait que le vôtre et aussi profondément maître de toutes les finesses de la langue sanscrite s'emparât de bonne heure d'un aussi beau sujet.

Vous êtes bien indulgent pour mon travail, qui n'est qu'un essai, vu la difficulté de la matière, et qui, fût-il moins imparfait, ne serait encore qu'une compilation indigeste de notes. Un Index général des noms et des choses pourra en faire au moins une espèce d'ébauche de dictionnaire et de grammaire zends, si toutefois j'ai les secours nécessaires pour publier un ouvrage qui ne peut tenir en moins de six volumes. Vous verrez dans ma deuxième partie, dont je commence l'impression en ce moment, qu'avançant je bavarde beaucoup moins, parce que plus de choses se répètent. Mais il en reste assez de nouvelles pour que je sois encore obligé d'entrer dans des discussions interminables, accompagnées de toutes les formules dubitatives qui, malheureusement, prouvent que je ne suis pas sûr de mon fait.

1. « Le Commentaire sur le Yaçna. » La 1'"^ partie avait paru en 1833.

2. Les remarques philologiques que contient cette lettre , et que nous omettons, sont développées dans le Commentaire sur le Yacna.

Je vois que j'abuse de vos moments outre mesure. J'ai publié jusqu'à la 9^ livraison du texte [du Vendidad Sade], il ne manque plus que la 10®. Peut-être aurai -je omis de vous envoyer quelque cahier, un, comme je le suppose. Veuillez me le faire savoir par trois lignes jetées à la poste, vous le recevrez par Maze. Ce volume de texte représente le 21® volume d'Anquetil Duperron, c'est-à-dire heschné^ Vispered, Vendidad. Il reste encore inédit tout le commencement du 3® volume d'Anquetil, savoir : lescht, Neaesch, Afrin, Aferghan (nominum monstra !), et des morceaux en dialectes mélangés. J'en fais en ce moment, pour mon usage, un index renfermant tous les mots qui s'y trouvent. Nous n'avons pour quelques morceaux que deux manuscrits, ce qui ne suffit pas ; mais j'y trouve néanmoins, et j'y trouverai encore plus, quand mon Index verborum sera fini, d'inappréciables moyens de comparaison et d'interprétation. Il y a quelques morceaux très remarquables et d'un caractère tout védique.

Excusez mon bavardage, mon savant et excellent ami, et veuillez présenter mes respects à M. de Schlegel. Pour vous, recevez l'assurance des sentiments les plus affectueux, que vous m'avez permis de vous témoigner quand nous vous possédions à Paris et que je suis bien heureux de pouvoir toujours vous exprimer.

Votre tout dévoué,

Eug. BURNOUF.

A M^^ Eugène Burnouf, à Roissy.

Nancy, mardi 26 août 1834, 8 heures du matin.

Ma chère amie,

Je veux te faire une surprise en t'écrivant d'un point qui n'est pas celui d'arrivée. Nous sommes à Nancy depuis 4 heures 1/4 du matin, et nous n'en partons qu'à 9 heures 1 /2! au plus tôt. J'ai le temps, comme tu vois, de t'écrire et de voir la ville.

Nous avons l'ait une grandissime boulette de prendre cette voiture, qui va comme une tortue, s'arrête à chaque cabaret et, d'ailleurs, ne va à Strasbourg que d'occasion, c'est-à-dire quand elle ne peut pas faire autrement. Je suis, à l'heure qu'il est, le seul voyageur pour cette destination ; tous les autres se sont évaporés à partir de Ghâlons-sur-Marne, Bar-le-Duc, Vitry, Toul, enfin Nancy, qui est la véritable destination de la voiture. Il n'y a plus que ma malle avec une masse de marchandises, de vin, etc., recueillies sur la route, et moi je vais me carrer dans mon coupé tout seul, car mes voyageuses un peu maussades m'ont quitté ce matin.

Dire que je n'ai pas été fatigué le premier jour, je ne le pourrais sans mentir; la nuit du dimanche au lundi a encore été assez pénible pour moi; mais le lundi s'est bien passé et je suis refait maintenant. On n'a fait qu'un repas par jour : 1° dimanche, à la Ferlésous-Jouarre, gargotte à 3 francs, abominable! '2l°lundi, à Bar-le-Duc, également détestable. Ce soir, nous

dînerons à Phalsbourg, aussi je crois utile de déjeuner un peu, puisque j'en ai le temps.

Tu jugeras de la lenteur que nous mettons : de Nancy à Strasbourg il y a 30 lieues, nous allons faire cela en un jour et une nuit ! Nous arriverons à Strasbourg entre 8 et 1 0 heures du matin. Ce n'est pas que nous n'ayons de temps en temps de bons postillons qui vont au grand galop, mais tout ce grand feu s'éteint aux relais; nous y mettons, le moins, vingt minutes à une demi-heure. Sans ces relais, nous aurions bien dix heures de moins à nous morfondre en route.

De Paris à la Ferté, charmant pays, accidenté, vert, bien cultivé. Passé la Ferté, le pays devient plus pittoresque, mais moins fertile. Je ne puis rien dire de la nuit, mais, à en juger par ce que j'ai vu le soir, nous entrons dans la Champagne, sinon pouilleuse, du moins dépouillée. Nous avons eu de l'eau, dimanche, dans une admirable vallée de la Marne, et fort heureusement, car les chemins du lundi n'eussent pas été tenables. Jusqu'à Vitry, pays stupide, c'est-à-dire Champagne, grandes plaines de craie nues; fîgure-toi cela en poussière et bénis avec moi le ciel de ce que c'était devenu de la boue. Il faut qu'il ait terriblement plu ! Il y avait, en sortant de Yitry, des endroits où les chevaux en avaient jusqu'au poitrail de boue blanche et claire comme du lait. Entre Vitry et Barle-Duc, un peu plus de végétation ; mais quel pauvre pays encore ! quelles cavernes au lieu de maisons ! le tout en bois, qui laisse passer le jour et l'air et l'eau par tous les côtés. A Bar-le-Duc, la scène change. On y vient par la vallée de la Meuse, et, surtout, on en

sort par un point de cette vallée qui est admirable. Je n'ai jamais rien vu de plus pittoresque ni de plus florissant. Figure-toi une énorme vallée, plate, large comme deux fois le Champ de Mars, encaissée de montagnes à pic hautes de deux cents pieds à peu près, couvertes, celles qui regardent le nord, de bois superbes, celles qui sont au sud, de vignes magnifiques; cela dure quatre heues entières. Je n'ai jamais vu de si grandes côtes couvertes de raisin. La Bourgogne, avec ses collinettes, ressemble à un joujou. Dans la partie plate de la vallée, d'immenses troupeaux de vaches de toutes couleurs, surtout de noires, et l'animal lorrain, le cochon, très propret et bien gardé par de petits enfants à face allemande; une verdure magnifique, et des peupliers de quoi satisfaire un romantique. Depuis Bar-le-Duc, ou plutôt depuis le soir, trois heures après l'avoir quitté, je n'ai rien vu, parce qu'il était nuit, mais le pays est excessivement montueux. Nous traversons les vallées de la Meuse et de la Moselle, qui se succèdent immédiatement. La Seine est un grand fleuve, plus grand que ces deux rivières, mais ses vallées sont moins profondes et moins heurtées. Enfin, je suis dans la capitale du bon roi Stanislas, que j'ai déjà vue en partie, ville bien propre, bien mal pavée, bien triste. Je l'ai vue ce matin en attendant que les bains fussent ouverts ; j'en ai pris un très chaud, ce qui m'a fait un bien parfait; je déjeune en ce moment un peu.

Ne crois pas que je ne pense pas à toi, parce que je ne te parle que de moi ; c'est que je sais que je te fais plaisir, et tu sais que c'est pour moi la plus grande satisfaction de savoir que tu es contente.

Tu as bien fait de me bourrer. Quel changement de climat ! Il fait vraiment froid matin et soir, et, le jour, l'air des montagnes est plus vif. Il a fait très beau lundi; ce matin, il pleut à Nancy, j'espère que cela ne durera pas, parce qu'il est encore de bonne heure.

Adieu, ma chère amie, crois bien que, si tu as fait un sacrifice en me laissant partir, j'en ai fait un aussi; mais il faut être raisonnable, et tu dois embrasser mille fois pour moi, et mille autres fois pour toi, nos chères petites filles.

Tout à toi, ton ami,

Eugène Burnouf.

A M™® Eugène Burnouf, à Roissy.

Strasbourg, 27 août 1834.

Ma chère amie.

Me voici à Strasbourg, la ville la plus formidable que j'aie vue de ma vie, double fossé, triple fortification, vingt-cinq pieds d'eau dans chaque, pont-levis, herse, porte de fer, et je ne sais quoi encore, car je n'ai fait que passer par là en voiture, et ce que j'en sais je l'ai appris pendant qu'on m'inspectait dans ma personne et dans mon passeport. Je vais au plus court, tant j'ai de choses à te conter ; les détails les moins frappants seront pour le retour.

J'arrive donc à sept heures juste du matin, après la

nuit la plus épouvantable que j'aie vue. Au diable les montagnes par un temps d'orage! D'abord, au sortir de Nancy, nous étions quatre en tout dans un mauvais tapecul que l'on avait substitué à notre diligence, suite inévitable de la boulette primitive. Cette substitution d'une mauvaise et petite brouette à une grande et bonne voiture s'opérait pendant que je t'écrivais. Observations égalent zéro quand on est loin de Paris. Ma malle était à peine couverte, parce qu'il fallait bien que le conducteur le fût un peu. Heureusement, elle coûte 55 francs, ce qui veut dire qu'elle est imperméable ; elle a fait ses preuves cette nuit ; tu ne la reconnaîtrais pas, tant elle est noire, mais aussi impemieable patent, dirait un Anglais. Vers midi, le temps s'élève avec le terrain, nous approchions des Vosges; stérilité presque complète, bois superbes et, au milieu de tout cela, du raisin qui fait du vin fort bon. La Providence, comme tu vois, pense à tout; elle donne à celui-ci du blé, à celui-là du vin, à nous elle réservait un plat de son métier : un liquide aussi, mais non du vin. La grosse caravane de quatre, dont un gamin de quinze ans, gravissait une de ces maudites côtes au milieu desquelles on me brouette depuis deux jours, quand, tout d'un coup, une grosse nuée sort d'une gorge, nous prend en flanc, et commence à nous inonder de gouttes larges comme la main. Nous relevons le collet de nos habits, enfonçons nos bonnets (le mien est à la grande mode ici) et nous attendons, un fort quart d'heure, la voiture qui, quoique petite et avec quatre chevaux, ne montait pas vite. Tu conçois comme j'étais trempé; heureusement, j'avais mon manteau pour changer ; dans mon coupé, où j'étais seul,

j'ai étendu mon habit pour qu'il séchât. La pluie était chaude, l'air idem, et ma personne aussi; je n'ai nullement souffert ; mais mon habit était si trempé que je n'ai pu le remettre qu'à sept heures du matin, en entrant sous la herse et contre-herse de Strasbourg. Nous arrivons donc, ayant tantôt à droite, tantôt en face les belles montagnes des Vosges, à Sarrebourg, à six heures du soir; j'avais dans l'estomac et lieux circonvoisins, en tout, un potage abominable de Nancy, et des mauviettes dont j'ai encore l'amertume dans la bouche, plus un peu de gruyère dur comme le pavé de Nancy, le tout valant la modique somme de 1 fr. 50 ; bon marché suivant l'hôtesse. A Sarrebourg enfin, j'ai fait un bon dîner. Quel brochet ! je l'ai mangé sans sauce, et certains oiseaux avec des griffes longues comme la main, qui se laissaient croquer sans rien dire, à preuve que j'en ai mangé quatre, gros comme des cailles, ainsi que disait Pacot. Immortel Pacot, tu ne savais pas quelle nuit t'attendait ! D'abord pas d'espoir de voir Saverne, le plus beau du voyage, nous devions y être à minuit. Je m'enveloppe donc dans mon manteau, puisque je n'avais pas d'habit, et je tâche de m'endormir au mouvement de haut et de bas d'un char à bancs qui gravit des côtes tous les quarts d'heure, et au parfum de mon habit qui séchait. A peine étions-nous montés qu'un orage, fait tout exprès pour un voyage de nuit, vient bouleverser toutes nos espérances d'arriver à 5 heures du matin à Strasbourg. J'entends une pluie abominable et des jurons en allemand. Nous étions en Alsace. Je demande où nous sommes ; réponse : Nein, nicht, nach, noch, bach, back, schack, etc., enfin une collection de monosyllabes

inouïs. Des chevaux qui avaient de l'eau jusqu'au poitrail; une voiture qui cahotait horriblement : dans une conjoncture aussi grave, je pris le parti violent de ne pas sommeiller, ce qui m'est moins difficile qu'à tout autre, car je ne dors pas en voiture, et j'observe l'arrivée des événements. Nous avions changé de postillon, et le dernier n'était qu'un demi-Alsacien, car on le surprenait lâchant quelques mots de français. J'appris que nous étions à une lieue de Phalsbourg. Quelle lieue ! Je ne puis te dire le temps que nous avons mis à la faire. Or, nous arrivons à Phalsbourg, ville forte et fermée, du reste bicoque. Le pont-levis était brisé depuis un mois, et l'on ne pouvait passer avec des voitures. Le conducteur, qui, du haut de notre charrette, jurait comme un renégat, descend pour traverser la ville à pied, afin de déclarer je ne sais quoi, et nous, nous commençons à tourner la ville. Le malheur est que ce n'est pas un chemin régulier, qui ait la voie et autres choses nécessaires à un chemin honnête. C'était une belle et bonne ornière, avec trois à quatre pieds d'eau. Nous avons été une heure là-dedans, nous débattant contre le vent et la pluie, la voiture percée d'eau par dessous. Mais les voyageurs étaient les plus heureux mortels du monde ; deux étaient descendus à Sarrebourg; reste à deux, l'un dans l'intérieur, l'autre dans le soi-disant coupé : ceci nous a sauvés d'avoir les jambes dans un bain froid. Nous nous sommes donné naturellement et mutuellement le conseil de nous accroupir sur les banquettes, et nous avons passé la nuit à sec. Mais le conducteur ! Le pauvre diable traverse Phalsbourg avec une pluie battante ; au sortir de la dernière porte, celle de l'Est, où nous étions

arrivés et où nous l'attendions, il se perd, et nous de croire qu'il buvait dans la ville et se séchait un peu. Notre postillon avait de la chose des notions plus exactes. Le conducteur avait rencontré, dans cette nuit noire comme un four, un fossé de 1 5 ou W pieds, un fossé de ville forte enfin ; il y était tombé, et avait trouvé assez d'eau pour faire la coupe, tantôt dans la vase, tantôt dans le hquide, et enfin, après une petite demi-heure de lutte héroïque contre les éléments, il nous arrive ; dans quel état ! Primitivement, il avait une blouse et un pantalon de coutil, bleu-noir à cause de la pluie ; le tout était devenu blanc-jaunâtre à cause du fossé. Fort heureux, le pauvre homme, de nous avoir retrouvés, car notre lanterne était morte, et il lui était impossible de nous voir. Mais les deux habitants qui s'étaient arrêtés à Sarrebourg étaient attendus à Phalsbourg, et un respectable Alsacien, avec une lanterne grosse comme la lune, avait été mis en faction humide à la porte de Phalsbourg. Il ne nous vit pas, l'Alsacien, mais il nous entendit, et nous le vîmes ; et pendant que nous nous livrions, au clair de sa lune, à des conjectures sur le sort de notre conducteur, ce dernier, attiré par la vue de la chandelle, se dirigeait vers nous avec des imprécations dignes de la circonstance.

Enfin nous voici, et je ne suis pas vraiment aussi las que je l'aurais craint. Ma barbe est faite, j'ai changé de la tète aux pieds, et j'attends les événements; mais il pleut en diable et je n'ai qu'une paire de bottes, ce qui me forcera à en acheter une seconde chez les plus célèbres gnafs de l'Europe.

Je suis assailli de gens qui me disent d'un ton

doux : « Wollen sie nach Deutschland zu gehen ? d Voulez- vous aller en Allemagne? à Bade? à Wiesbade? à Garlsruhe? — « Au diable, nein. » — Tu me vois d'ici faisant cette réponse héroïque. Le fait est que je ne manquerai pas de voiture ; et s'il continue à pleuvoir, je donne tête baissée dans le Badois, car je ne puis ni sortir, ni même aller voir M. Gaillaud, sans être percé. Quelle ville et quel pavage ! Je t'en dirai de belles à mon retour sur le pavage, quand on a des souliers fins.

Finalement je suis en bonne santé et en bons esprits, comme disent les Anglais, seulement je m'ennuie de vous tous. Je compte me désennuyer en t'écrivant, chère amie, et en te recommandant de bien te ménager jusqu'au jour de mon retour qui ne sera pas long, si je continue à être favorisé, comme je le suis, par le beau temps.

Ton ami pour la vie,

Eugène Burnouf.

A M""*^ Eugène Burnouf, à Roissy.

Bade, jeudi 28 août 1834.

Je prends du grand papier, ma chère amie, parce que j'ai beaucoup de choses à te dire. Me voici à Bade. Tu vois que je m'entends à mener les voyages bon train. Si le temps continue à ni'être aussi défavorable, je serai de retour bien avant l'époque fixée. D'un autre coté,

je ne te réponds pas d'aller aussi vite si une fois le soleil reparaissait, comme il a fait aujourd'hui.

Je reprends mon itinéraire où je l'ai laissé : hier je t'écrivais le matin, je ne sais pas si j'avais déjeuné ou bien si j'allais déjeuner, peu importe ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'à dix heures du matin et quelque chose, j'avais, à la porte de l'auberge, jeté ma paille au vent, ou, pour mieux dire, à la pluie qui commençait à tomber. Armé de mon parapluie, je me lance, sans savoir où, pour chercher M. Gaillaud, que mon père m'avait recommandé de voir, et dont il ne m'avait pas donné l'adresse. On m'avait dit qu'il devait demeurer à l'Académie, près de la citadelle. Je traverse la totalité de la ville en ligne droite pour ne pas me tromper ; heureusement, la ville n'est ni longue, ni large ; je vois la résidence du commandant de place, le théâtre, et enfin je tombe sur les remparts. Du haut des glacis, j'ai vu cette vaste plaine couverte d'ouvrages militaires en assez mauvais état, mais qu'on peut rendre imprenables en six heures; car il faut moins de temps que cela pour y jeter dix-huit pieds d'eau. Strasbourg est d'ailleurs ceint d'un fossé profond formé par une petite rivière qui va se jeter dans le Rhin. Le petit Rhin, qui est un bras du fleuve, alimente ces fossés, enfin ce n'est partout que de l'eau et des glacis. J'ai fait presque tout le tour de la place, j'ai du moins vu toute la partie qui regarde l'Allemagne. Les batteries sont dressées. J'ai demandé à un factionnaire à combien de distance étaient les canons et les obusiers l'un de l'autre, je les voyais, mais je ne pouvais en approcher ; il y en a un tous les six pas. Tu ne peux te figurer rien de plus formidable que ces canons tout prêts, et devant, ces

hommes robustes qui, avec leur uniforme bleu et rouge, font perpétuellement la faction.

La pluie tombait très rudement, et mon parapluie me garantissait mal. Mon courage n'a cependant pas faibli ; mais j'avoue qu'il a été plus d'une fois sur le point de céder. Je cherchais toujours la citadelle, que j'avais l'assurance de trouver parce qu'elle est au bout du rempart. J'y arrive : bel arsenal, beaucoup de soldats, presque autant d'officiers ; mais pas d'Académie ni de Gaillaud. C'est alors que j'ai apprécié l'avantage de chercher dans une ville des amis qu'on ne connaît pas et dont on n'a pas l'adresse. Au diable les connaissances ! Je te l'ai toujours dit : rien n'est au monde si gênant que des amis de province.

La pluie augmentait; pour comble d'infortune, personne ne pouvait m'indiquer mon chemin. Si je ne l'ai pas demandé à vingt personnes, hommes, enfants et soldats, il n'est pas vrai que j'existe. Les soldats disaient en excellent français : « Je ne sais pas où est l'Académie. » Les enfants et les hommes répondaient : « Pas connaître français. » Et voilà des gaillards qui se disent Français ! Juge de ma position ! J'étais enragé. La pluie avait exactement transpercé mes bottes, mon pantalon, je n'avais plus que les épaules de sèches, ou, pour mieux dire, elles étaient humides, car avec la pluie tombait un brouillard formidable. J'étais à l'autre bout de la ville; tout le monde rentrait chez soi, et j'étais à battre les boues, les vents et la pluie pour trouver cet excellent M. Gaillaud. Dans cette occurrence, j'ai cru devoir rompre le vœu que j'avais fait de n'adresser la parole à aucune femme, vœu dont je ne t'avais pas parlé, mais que je m'étais imposé par

conscience et pour pouvoir te tranquilliser à mon retour. 0 Providence, les femmes parlent français ! L'une me dit : « Monsieur, vous en êtes bien loin ; prenez par ci, par là, etc. » Je suis sa recette et n'arrive à rien. Je parle à une autre; encore du français. Enfin, pour être bref, autant j'avais trouvé d'hommes qui parlaient allemand, autant je trouve de femmes qui s'expriment en français. De telle sorte qu'à la fin je trouve, non seulement l'Académie, mais le domicile de M. Gaillaud, qui n'était pas chez lui, ce dont j'étais aussi aise que fâché, car j'étais dans un état de saleté difficile à décrire. J'étais si couvert de boue que, pour ne pas me faire remarquer, j'avais rentré ma décoration. J'ai bien souvent déjà souhaité de te voir partager avec moi ce voyage; mais aussi j'ai reconnu combien il était souvent difficile à une femme de faire ce que fait un homme. Suppose-toi tous les brodequins du monde aux pieds, avec une robe des plus sohdes, elle eût été percée cent fois et fût restée collée sur tout ton corps, si tu eusses fait avec moi la moitié du chemin que j'ai fait seul.

Il était midi un quart, le temps s'était élevé et j'étais arrivé à la cathédrale. Décidé à en finir, je tourne et retourne devant ce magnifique portail, une des plus belles choses que j'aie vues de ma vie. Un gamin m'introduit dans la tour, et haut le pied ! me voilà en moins de rien à une élévation de 303 pieds. Je te donnerai plus tard des détails. Il fait sur cette plate-forme un vent furieux qui fit du bien à mon pantalon. La pluie ayant diminué, je pus entrevoir les montagnes de la Forêt-Noire et celles de Bade, au milieu desquelles j'écris en ce moment. Je suis même monté un peu

au-dessus de la plate-forme ; mais les ouvertures sont si larges qu'il y passerait dix hommes comme moi. Je fus effrayé et n'allai pas outre.

Résolu d'en finir avec les curiosités de Strasbourg, je suis allé voir le tombeau du maréchal de Saxe, sculpture admirable ; mais ce qui m'a fait un plaisir dont je parlerai plus d'une fois, c'est de voir les tombes des savants dont Strasbourg s'honore : les Oberlin, Koch, Schweighauser, Lederlin, Emmerich, etc. Bonne ville, qui honore les professeurs! Les nigauds! qu'ils viennent à Paris, et on leur dira ce que c'est qu'un professeur ; qu'ils le demandent surtout aux organes les plus accrédités de l'opinion publique, comme j'appelle les journalistes ! Mais les Strasbourgeois sont bien près de l'Allemagne, et il faut bien leur passer un peu de la niaiserie germanique.

Il était deux heures quand je rentrai à mon hôtel. J'étais rompu ; tu le comprends aisément, si tu te rappelles que je descendais de voiture après y être resté trois jours et trois nuits, et que je venais d'essuyer, pendant une marche rapide de quatre bonnes heures, dont une montée à la cathédrale (303 marches), une des plus fortes pluies, sauf celle de Phalsbourg. On me donna un réchaud allemand; je me déshabillai, me réhabillai à neuf et à sec, et pendant que mes nippes séchaient je me jetai sur mon lit. Le malheureux, qu'il était dur ! J'y ai dormi, cependant, et à cinq heures il a fallu me réveiller pour me faire descendre à dîner.

Ici la scène change. Je n'avais eu jusqu'alors que des tribulations. Un admirable dîner devait m'en faire oublier la plus grande partie, en me restaurant au

delà de mes espérances. Aussi fîs-je amplement honneur à tout ce que Véfour, les Frères-Provençaux, réunis au cuisinier du roi de Prusse et aux cuiseurs de rosbif de Londres, peuvent fournir à la gourmandise humaine de plus parfait. Dire ce que j'ai mangé, je ne le puis, car je ne le sais pas moi-même. D'ailleurs le vin du Rhin m'a fait oublier mon dîner, et le repas que j'ai pris à Bade a effacé le souvenir de celui de Strasbourg, et ce dîner m'a coûté trois francs !

Au dessert de ce plantureux dîner, M. Gaillaud est venu à l'hôtel; il m'avait trouvé du second coup. J'ai passé la soirée avec lui ; je me suis couché à dix heures, et aujourd'hui à six heures j'étais sur pied pour faire mon paquet. C'est une grande occupation pour un voyageur qui veut perdre le moins possible ses mouchoirs et ses cravates ! A neuf heures, j'ai déjeuné avec de la choucroute et du bifteck au beurre d'anchois, le fameux beurre ; ils le font mieux qu'à Paris en ce qu'ils volent moins le consommateur.

J'avais vu Strasbourg !

Je monte à dix heures dans la voiture de Bade, et j'y arrive à quatre heures un quart. Quelle admirable chose que cette vallée ! Si mon père était là, il faudrait bien qu'il se résignât à croire qu'il y a quelque chose de beau hors de la France. Jusqu'à Bade, c'est la vallée du Rhin, l'immense fleuve; pays plat, d'une rare fertilité en tabac, en chanvre et en pommes; stupendof pas de blé, terre trop légère ! Mais quand viennent les montagnes boisées au milieu desquelles est assis Bade, avec ses maisons vertes et jaunes, si luisantes et si propres, ses beaux hôtels, ses pavillons au milieu des arbres, alors il faut laisser échapper des exclamations

de surprise, ou bien on est de bois. Autour de l'hôtel, le meilleur, où je suis descendu, on a profité de la nature pour la transformer en jardin anglais. Ce ne sont qu'allées couvertes, haies naturelles, groupes de peupliers, prairies, bouquets de bois, échappées de vue sur des vallons, le tout couronné par des montagnes d'une éternelle verdure. Une chose me fâche, c'est que, de la voiture où j'étais et qui a parcouru, pour aller à l'auberge, tout ce jardin enchanté, j'ai vu trop de belles dames, trop de toilettes parisiennes, trop de plumes et trop d'équipages. Au reste, il faut bien que les gens riches s'amusent ; ils ont trois choses à détruire : le temps, leur fortune et leur santé. Bade est un admirable endroit pour cela quand on y amène ses maîtresses et qu'on aime le jeu. Tous les ans des milliards viennent s'accumuler dans ce séjour déUcieux. L'Angleterre, la Russie et la France les fournissent.

Quand j'entrai dans l'hôtel, on dînait; cent soixante personnes, dans une énorme salle, étaient à table, dans un seul hôtel ! Il y avait là toute l'Europe. On me fit dîner dans une petite chambre pour que je n'eusse pas l'odeur d'une salle à manger. Là était un Anglais dont la femme était enrhumée, il revenait d'une course sur les montagnes et était en retard ; il me proposa de dîner avec lui, c'est-à-dire à la même table. Nous nous accrochâmes l'un à l'autre d'autant plus facilement que je me suis surpris parlant l'anglais assez proprement. Ce coco-là avait résidé six ans dans l'Inde : deux ans chez les Mahrattes et quatre ans à Bombay ; il connaît tous mes amis. Son nom est le capitaine Gibson. Inconnu! dirait Mohl. Eh bien, oui, inconnu!

mais il m'était fort agréable de n'être obligé que de parler l'anglais, au lieu de l'allemand qui me désespère. D'ailleurs le capitaine Gibson détache assez proprement le français. Enfin ce respectable militaire m'a mené à la salle de conversation, où j'ai vu Bade luxueux, joueur, et peut-être autre chose, ce que je ne puis affirmer ; enfin le Bade dont je n'ai que faire et que je ne reverrai plus. J'ai, non sans dégoût, fait le tour de six tables de bouillotte, de deux de pharaon, de deux de rouge et noir, grandes à elles seules comme le salon de ta grand'maman Ducrocq. Les hommes qui tiennent la banque, pour exercer leur industrie funeste sur une si grande échelle, sont obligés d'être montés sur d'énormes chaises de musiciens et d'avoir de grands râteaux. Dieu les bénisse! J'ai vu un Russe qui fouillait dans ses poches de derrière et qui en ramenait des poignées de louis. Deux laquais galonnés, avec des poches de côté énormes et gonflées du même métal, se tenaient derrière lui. Il perdait à tout coup, je l'ai vu trois fois de suite, il en paraissait fort peu affecté. Cet homme avait peut-être vingt-cinq ans ; sera-t-il du monde à trente ?

Après cette visite à la Bade babylonienne, je suis rentré et j'ai pris la plume pour m'entretenir avec toi de tout ceci. Mais j'oublie bien des choses. Tu ne m'en voudras pas, parce que tu n'y perdras rien cet hiver. La seule chose que je n'oublie pas, c'est toi, ma chère amie, car les secousses que je me donne ne m'empêchent pas de penser à toi et de songer que je t'ai laissée souffrant peut-être des douleurs horribles de dents ! Peut-être quelque jour pourrons-nous renouveler ensemble cette course, c'est une chose que je

voudrais bien te faire voir. En bornant son excursion à Bade, c'est une dépense peu considérable; mais il faudrait être libres d'enfants en nourrice et autres inconvénients d'un jeune ménage.

Je tremble, chère amie, de ne pouvoir trouver ta lettre à Heidelberg, j'en serai parti quand elle y arrivera. Je ne resterai pas ici plus de trois ou quatre jours, y compris celui-ci. Je resterai moins peut-être à Heidelberg, car je m'ennuie d'être loin de chez moi, et surtout de toi, dans l'état où tu es, et d'ailleurs je vois assez bien même en allant vite. On veut que je prenne de la distraction et du mouvement, j'en prends dans les voitures. Je ne compte pouvoir dormir que quand je serai revenu à Paris ; jusque-là je cours et je reçois des ondées; cependant il fait beau aujourd'hui.

Adieu, ma chère amie, croirais-tu qu'il est dix heures et demie? Je ne sais quand cette lettre te parviendra. Je la donnerai demain matin de bien bonne heure pour la poste. J'ai appris que c'était la fête du Grand-Duc demain, il y aura du neuf ici; mais rien ne vaut pour moi cette belle nature, et cette féerie du luxe de l'Europe jetée au milieu du plus beau site. C'est le palais d'Armide.

Mille baisers à mes chers enfants.

Tout à toi pour la vie,

Eugène Burnouf.

A M""® Eugène Burnouf, à Roissy.

Bade, samedi 30 août 1834.

Ma chère amie,

Tu peux, avec les détails que je te donne, suivre mon voyage comme si tu le faisais toi-même, jour par jour et heure par heure. Mais moi je ne puis m'y amuser autant que si tu étais avec moi. Que je serais heureux si je pouvais t'avoir au milieu de ces beaux sites ! Il est vrai qu'il faut acheter la plupart de ces plaisirs par d'excessives fatigues et des montées d'environ trois quarts d'heure ou une heure. Mais si jamais nous étions assez riches pour pouvoir nous établir ici pendant deux mois, ce que je fais en une heure, parce que je suis pressé, nous le ferions en quatre.

Je ne me rappelle plus où j'en étais resté à ma dernière lettre. Je t'écrivais jeudi soir. Hier, vendredi matin, je me suis levé à six heures, et, une demiheure environ après, j'ai fait venir, selon l'usage, une calèche à un cheval conduit par un homme, pour me promener sur les montagnes. Cette course m'a coûté 10 francs. Il n'aurait pas fallu payer davantage à deux. On se règle sur le nombre des chevaux, et le tout est loué par le gouvernement. Un cheval, 9 francs; deux, 18 ou 19 francs. Ma promenade a duré jusqu'à midi, par monts et par vaux, au milieu des plus beaux sites, des montagnes, etc.; dans un pays, enfin, qu'on ne décrit que de deux manières, qui ne décrivent pas plus l'une que l'autre : savoir, l'une avec une toise

et un mètre, de cette manière : montagne de 2!00 pieds perpendiculaires, de 700 pieds d'inclinaison, angle de 50 degrés, ce qui n'est ni amusant ni clair ; ou bien : montagne pittoresque, site enchanteur, vallons délicieux, plaines fraîches, ruisseaux d'eau vive ; ce qui ne dit rien de plus et est singuhèrement usé. Dans l'impuissance donc de te donner une idée exacte de ce que j'ai vu, je me contenterai de te dire que je me suis promené, de six heures et demie à midi, dans les montagnes qui forment la vallée de Bade et d'autres vallées qui y aboutissent, sans m'ennuyer un seul instant, marchant de surprise en surprise, et sans jamais rien voir qui ressemblât à ce que j'avais vu. Tu t'arrangeras comme tu pourras, ma chère petite, avec cette description laconique; mais il n'en est pas des ouvrages de la nature comme de ceux de l'homme; on peut bien dire qu'il y a 900 bouches à feu dans l'arsenal de Strasbourg et que la cathédrale a 490 pieds : mais on ne peut pas dire combien est beau un pays, à moins de faire de la prose poétique, qui ne me paraît qu'un mensonge déguisé.

De retour à midi, j'ai fait un déjeuner très frugal avec du beurre et des poires, parce que, comme on dîne à quatre heures à la table d'hôte, je ne voulais pas me charger deux fois trop fortement l'estomac.

Mais, avant de passer à ma seconde excursion, j'oublie de te dire une chose bien frappante de ma première : c'est qu'on trouve, d'une lieue à une lieue, un petit hameau situé dans la position la plus romantique du monde, et dont les habitants disputent aux bois un peu de terre végétale pour y planter des pommes de terre qui sont parfaites, du chanvre, et pour y avoir

des vignes et des pommiers miraculeusement chargés de fruits cette année. Au reste, ce pays de Bade, sauf les montagnes boisées, passe, parmi les habitants de Strasbourg, qui le connaissent bien et qui y vivent la plus grande partie de Tété, pour une terre promise.

C'était, comme je te l'ai dit dans ma dernière lettre, le jour de la naissance du Grand-Duc. Dans un de ces hameaux, le plus considérable, nommé Gernsbach (je l'écris pour me ressouvenir de ce bel endroit), les habitants, organisés comme en France en garde nationale et marchant fort bien, faisaient entendre une musique d'instruments de cuivre qui, au milieu des montagnes, produisait un effet charmant et paraissait meilleure qu'elle ne l'était. Les musiciens étaient aussi nombreux que les soldats. La compagnie était en tout de trente hommes; mais juge par là de ce que c'est que ce peuple allemand pour qu'on puisse trouver, dans le hameau le plus pauvre, quinze hommes ou jeunes gens qui jouent des instruments à vent d'une manière tolérable. Je n'ai pas encore vu beaucoup d'Allemands, parce qu'ici on ne rencontre que des gens auxquels leur fortune permet de n'avoir pas de patrie; mais ce que j'en connais me donne l'idée d'un peuple bon, doux, susceptible d'un grand développement d'intelligence dans les sciences et dans les arts, et capable d'être heureux avec tout cela, si la manie du changement, qui nous travaille, ne finit pas par le gagner.

De retour à mon hôtel, ainsi que je te l'ai dit tout à l'heure, et après déjeuner, j'ai voulu employer mon temps jusqu'à quatre heures. J'ai commencé à gravir une montagne derrière l'hôtel, dans l'intention de voir

ce que c'était au juste, et surtout pour me faire une idée de la profondeur des vallées. Pour comprendre bien ce que je vais te dire, il faut que tu saches que, quand on regarde de Bade les montagnes environnantes, on les trouve toutes à peu près de la même hauteur, détachées les unes des autres, mais très rapprochées et s'élevant presque perpendiculairement, comme de gros pains de sucre bien larges du bas et peu pointus. Ceci distingue ces montagnes des Alpes ; outre qu'il ne peut pas y avoir de comparaison pour la hauteur, elles ne sont pas construites de la même manière. Les Alpes, autant que j'en puis juger par Grenoble, s'élèvent en gradins, un coteau d'abord, puis au-dessus un autre, plus ou moins haut, puis un autre encore, enfin autant qu'il en faut pour finir par faire une masse énorme, qui, vue d'en bas et de loin, forme ce qu'on appelle une montagne ; il y a peu de pics qui s'élèvent immédiatement de la plaine d'une hauteur perpendiculaire. Les jolies montagnes de Bade sont, au contraire, de cette dernière espèce, rondes comme le Puy-de-Dôme à Clermont, en Auvergne, et s'élevant à pic comme le Canigou en Provence ; à peine s'il y a des gradins pour y parvenir. Maintenant, comme ces montagnes sont en fort grand nombre, et que de plus elles sont très serrées les unes contre les autres, elles doivent nécessairement former des vallées étroites et d'un caractère tout particulier. Je voulais d'autant plus m'éclairer sur ce fait, et voir par mes yeux une de ces vallées, qu'on n'en peut avoir qu'une idée vague quand on fait la promenade en voiture. Tu comprends en effet que, pour faire sur ces hauteurs un chemin que puissent suivre les voitures, on a dû tracer la route sur le flanc

des montagnes, et que, pour passer de l'une à l'autre, on a choisi l'endroit où deux montagnes se touchent presque, en comblant la vallée de terre, et en élevant une chaussée qui est au niveau de la route ; il en résulte que la voiture ne descend jamais dans une de ces vallées sombres qu'on aperçoit à côté de soi quand on est sur le chemin de réunion de deux montagnes. C'est ce que j'ai voulu reconnaître et ce que j'ai fait. J'ignorais, en commençant, s'il y avait des chemins dans les bois qui couvrent ces montagnes, et, s'il n'y en eût pas eu, j'aurais renoncé à mon dessein, parce que je me serais infailliblement exposé à me perdre, ces bois touchant à la Forêt-Noire et s'étendant sur une surface de trente lieues environ ; mais la main de l'homme a passé par Bade pour y rendre tout facile, avec assez de discrétion cependant pour qu'on ne remarque pas sa présence. Soit que la montagne que j'ai choisie fût près de Bade, soit qu'il y ait en effet des chemins partout pour abréger le passage d'un village à un autre, ce qu'il y a de certain, c'est que j'ai trouvé un sentier tracé jusqu'au bois, puis à travers le bois lui-même, que j'ai suivi, et où j'ai vu les plus charmants accidents de la nature qu'on puisse imaginer. 0 stupide bois de Boulogne, mine de poussière et de sable ! Mais tu connais suffisamment cet Elysée des Parisiens et tu l'apprécies comme moi.

Je reviens à Bade. Le bas de la montagne appartient à l'homme ; on y trouve des pommes de terre, des vignes et des pommiers ; il n'y a que cela dans le vallon, c'est la première culture ; le bois vient ensuite, parce que l'homme n'a pas trouvé qu'il valût la peine d'en dépouiller la terre stérile qui le produit. Ce bois

est mélangé, un peu de chênes, des arbres divers, des futaies, végétation toute française. Au-dessus de ce mélange, dans lequel on aperçoit des éclaircies de toute beauté, paraît le chêne pur, soit élevé en grands et gros arbres, soit taillé en hautes futaies que Ton laisse croître plus haut qu'en France. C'est une magnifique partie de la montagne par la vigueur et la régularité du plan. Vient ensuite un mélange de chênes et de sapins, qui ne dure pas longtemps et fait place enfin au magnifique sapin lui-même, réguhèrement haut comme les mâts du Pont-Neuf que nous avons vus ensemble. C'est là véritablement la forêt; elle règne sur le sommet de la montagne, et si cette dernière s'élevait plus haut il n'y aurait plus rien, parce que le sapin est la dernière production du règne végétal qui vienne sur la terre.

Je ne te décrirai pas la descente qui suivit cette montée; c'était merveilleux. Pendant trois heures que je marchai, je ne vis pas une seule figure vivante. Sous ces voûtes de sapin j'entendais l'écho de mes pas sur la montagne creuse, et quand je fus parvenu au fond, à l'endroit où il eût été nécessaire de gravir l'autre montagne qui était en face, j'avoue que j'éprouvai un certain désir d'avoir un compagnon. Ces montagnes sont cependant très sûres, mais un homme est bien peu de chose en face d'une nature aussi vaste, et le sentiment de sa petitesse ne le rend pas audacieux dans la solitude. Un chemin tournant me permit de revenir à Bade sans prendre la même route. Je fis le cercle autour de la montagne que j'avais gravie, et je ne rentrai que pour avoir la fin du dîner. Mon capitaine anglais m'attendait ; il me présenta à sa femme,

la plus laide créature des trois Royaumes-Unis, et après dîner, nous allâmes au château du Grand-Duc voir une des plus magnifiques vues de ce superbe pays. Bref, j'étais rompu le soir.

Ce matin, convaincu qu'il me faudrait au moins deux mois, à ne faire que cela, pour tout voir ici, et poussé par le souvenir de la tristesse et de la désolation où je t'ai laissée, j'ai décidé que je partirais aujourd'hui pour Garlsruhe. Il n'y avait pas de place, je ne partirai donc que demain dimanche. Il n'y a pas de voiture pour Heidelberg, sans cela je n'aurais pas perdu un jour à Garlsruhe. Le souvenir de ton chagrin empoisonne tout le plaisir que j'aurais, et j'ai un vif remords de t' avoir laissée dans l'état où tu es pour aller m'amuser à cent heues de Paris.

Je ne puis dire quelle sera la suite de mon voyage. Hier et aujourd'hui le temps est superbe, comme à Paris ; mais avec du vent. Je ne suis pas sorti ce matin pour t'écrire. Mes lettres sont si longues que je suis forcé de les griffonner. La poste part à midi, elle me presse, je n'ai que le temps de t'embrasser en pensée. Si je trouve un moyen d'éviter la Belgique et de revenir droit de Bonn, je le saisirai.

Tout à toi , ton ami pour la vie , désolé de ne pas te voir,

A M""® Eugène Burnouf, à Roissy.

Heidelberg, lundi matin l*"" septembre 1834.

Ma chère amie,

Je t'écris avec un crayon, parce que je ne trouve pas d'encre où je suis. Pas d'encre à Heidelberg! voilà qui est surprenant! Gela doit être, car les Herr Professor et toute la bande des étudiants en consomment ici des tonnes, et on ne fait pas l'honneur aux voyageurs de supposer qu'ils sachent tenir une plume.

Tu ne m'en voudras pas, mon cher cœur, de ce qu'il y aura, entre la précédente lettre et celle-ci, une petite interruption (il faut : intervalle, j'oublie le français, mais je hache terriblement le Deutsch, der Teufel ! comme je me fais comprendre !). Je n'ai pas pu t' écrire hier puisque j'étais en voiture. Samedi, tu connais ma vie jusqu'à midi et demi au moment où la poste partait. J'étais exténué ce jour-là; je ne pouvais pas, littéralement parlant, mettre un pied devant l'autre. Aussi, après t'avoir écrit, j'ai rangé mes nippes et je me suis étendu sur le lit jusqu'à quatre heures. Ce repos et le dîner m'ont fait du bien. Je crois que j'ai laissé une assez bonne impression des Français à ce dîner. J'avais une conversation sur divers sujets scientifiques avec Gapt. Gibson, en français mêlé de toute espèce de langues : allemand, anglais, sanscrit, etc. Trois étudiants allemands, avec leurs grands cheveux, n'en perdaient pas un mot, sans en mettre un seul du leur, et une dame allemande qui était tolé-

rable, elles sont, au moins dans la campagne, affreuses, paraissait aussi y prendre un grand intérêt, toujours avec le même silence. Ces braves gens estiment singulièrement la culture de l'esprit, et, quand ils la rencontrent dans des Français, dont ils aiment déjà la vivacité, mais qu'ils trouvent légers, ils tombent dans un étonnement tout à fait récréatif pour le spectateur. Aussi je m'en suis amusé considérablement.

Après le dîner, j'ai été faire une promenade avec cet excellent capitaine Gibson, dans un endroit nouveau et délicieux, car il y en a ici pour un an à voir des choses nouvelles. En revenant, il était neuf heures, nous nous sommes arrêtés à la porte des jeux pour voir les dames qui entraient au bal. Il n'y avait guère que des Allemandes et des hommes de tous les pays. Il ne paraît pas que ce soit du bon genre d'aller à ces bals pour les dames étrangères. Gela vient sans doute de ce qu'on n'apporte pas avec soi de toilette suffisante; mais une Allemande se ferait couper en dix pour une valse. On ne danse jamais à ces bals; on ne connaît que la valse et le galop. J'ai vu, à travers les carreaux, le commencement du bal s'ouvrant par une valse d'un caractère très libre. Les Allemandes n'y regardent pas de si près. Elles se laissent tapoter par le premier venu, pourvu qu'elles tournent jusqu'au vertige; c'est là ce qu'il leur faut. Elles m'ont paru lourdes, peu jolies, aucune tournure, des jambes, des pieds d'homme, et toutes des nez en pied de marmite, surtout une qui, sans cela, eût été fort gracieuse. Le nez en pied de table est commun parmi les dames, c'est une véritable difformité. Il faut aller, je crois, en Saxe, à Dresde, pour trouver de jolies femmes.

des femmes qui répondent à des hommes comme Stenzler et Rosen.

Dimanche matin, j'ai passé le mauvais quart d'heure du payement, tudieu! Gomme on vous écorche à Bade ! Deux jours de plus, et il ne me restait pas un morceau de peau sur le corps.

Changement de décoration !

Frankfûrt am Main, mardi matin 2 septembre 1834.

Tu sauras tout à l'heure pourquoi ce changement de décoration. Je reprends à Bade. Or donc, mes deux journées dans ce lieu enchanté m'ont coûté quarante francs. A ce compte-là, on irait vite en besogne avec les louis d'or; mais, si on voulait s'y établir, on n'irait pas à l'auberge.

A six heures du matin, j'étais dans un voiturin pour Garlsruhe. Route ordinaire, car, après Bade, que peut-on regarder en fait de paysages?

Il y a pour arriver à Garlsruhe une allée admirable de peupliers d'Itahe qui a deux lieues de long.

Garlsruhe est une ville moderne, charmante, mais qui paraît peu peuplée. C'était cependant le dimanche, et je l'ai vue dans son beau, à midi, quand on sortait de la messe et au moment où la garde descendait. J'ai entendu pendant une demi-heure une excellente musique miUtaire, que la troupe fait entendre sous le palais du Grand-Duc, qui cependant était absent. Toute la ville était là , car c'est pour les habitants qu'on fait de la musique. Tu ne saurais croire le monde, hommes, femmes et enfants, qui court en foule devant les soldats; ici, ce sont les bourgeois en masse.

et chez nous seulement les gamins. Il est vrai que je ne puis dire ce qu'a à faire au monde un habitant de Carlsruhe, surtout le dimanche. J'ai trouvé les femmes bien mieux ; une peau d'une blancheur éblouissante ; un teint un peu pâle, elles portent beaucoup de rose, ce qui leur va bien ; de beaux cheveux blonds , qui cependant paraissent peu abondants, on les laisse croître trop tôt aux enfants. Les modes sont exactement celles de Paris, pas trop mal portées. Mais quelles jambes! Que dirait un cavalier catalan, avec son bel œil noir, son air martial, son jarret tendu, s'il voyait, au lieu de ce petit pied charmant des Andalouses, ou même des femmes du midi de la France, ces lourds pots à beurre que traînent derrière elles des femmes sans grâce?

Au sortir de ma calèche, où j'ai fait la connaissance d'un Wurtembergeois , le baron de Mauclerc, qui a séjourné à Paris quatre mois, et qui parlait divinement notre belle et délicieuse langue française, la langue des gens d'esprit, des braves soldats et des jolies femmes, j'ai trouvé une autre voiture où je suis monté pour Heidelberg, après un séjour d'une heure et demie à Carlsruhe. C'est bien assez pour un voyageur pressé.

La route de Carlsruhe à Heidelberg est plus intéressante; elle se rapproche des montagnes. A Brucksal, petite ville forte, avec des dragons badois qui sont des hommes superbes, dont l'uniforme est charmant, j'ai vu et comme assisté à une cérémonie touchante : l'enterrement d'un jeune homme ou d'une femme. Tout le pays assiste à ces cérémonies en chantant à voix basse, hommes et femmes rangés très régulièrement

sur deux lignes. Comme j'étais seul dans ma calèche, j'ai dit au cocher de me descendre, et je l'ai fait aller doucement, pour ne pas troubler cette cérémonie par le spectacle insolent d'un gentleman couché dans un manteau rouge et le lorgnon sur le nez. Je suis donc descendu et j'ai marché à pied en dehors de la ligne de convoi, après avoir tiré bien long mon ruban rouge, pour honorer autant que je le pouvais cette pieuse cérémonie. Je ne sais si ces braves gens m'en auront su gré, et je ne m'inquiète pas de ce qu'aurait fait un Anglais ou un Russe ; mais je sais bien que tout Français ayant le cœur bon en aurait fait autant.

Dîner à Brucksal ; le soir, à dix heures, à Heidelberg; les hôtels regorgent de voyageurs, pas de chambre, si ce n'est dans une maison particulière, celle d'un boulanger, sur le toit, lieu abominable, avec des commodités, non commodes et affreuses, à ma porte ; je me suis à peine couché tout habillé sur le lit, et j'ai tenu ma fenêtre ouverte. Quelle fenêtre! et comme ce bon pays est encore barbare ! mais, sauf le voisinage, ces petites contrariétés du voyage ont quelque chose de piquant, surtout quand elles sont suivies, comme tu vas le voir, de la vue d'hommes éminents par leur intelligence et la bonté de leur cœur. Pour comble d'infortune, au moment où je me débarbouillais pour sortir au petit jour, à quatre heures du matin, une plaie de montagne m'a accueiUi, et il a fallu, avec cette pluie, aller visiter les plus belles ruines, les plus belles collines et la plus jolie rivière que tu puisses voir. J'ai perdu la moitié de ce magnifique spectacle d'une petite ville ancienne dont il ne reste qu'une maison, respectée par les braves Fran-

çais de Louis XIV, qui y commirent des horreurs quand ils firent la conquête du Palatinat.

En revenant de ma course, trempé comme une soupe, j'ai pris un conducteur à trois francs pour me mener chez quatre professeurs pour lesquels j'avais des brochures, etc. Je n'en ai trouvé heureusement qu'un, M. le conseiller ordinaire d'État, Creuzer^, professeur et chancelier de l'université (qui s'intitule libérale) de Heidelberg, conservateur de la Bibliothèque, membre des Académies de Berlin, de Gottingen, correspondant de l'Académie des belles-lettres, chevalier, officier et commandeur de cinquante ordres différents, etc., etc. (je n'ai pas fini encore), âgé de soixantetrois ans, avec une jeune et aimable femme de vingt. Total, quarante mille livres de rentes dans une ville où l'on est baron avec cinq, et où on lui ôte le chapeau à chaque coin de rue. J'ai passé trois heures avec lui, heures que je n'oublierai pas. Il m'a empêché de déjeuner, il est vrai, mais il a remplacé ce repas par quatre verres d'un vin admirable et par des petits gâteaux.

Reconduit par lui à mon auberge, chassé par la pluie de Heidelberg, je me suis jeté dans la poste du royaume de Bade pour Francfort, la grande ville libre, commandée par sept ou huit maîtres, avec ses maisons anciennes et modernes, ses marchands aristocrates, ses filles blondes, blanches, fraîches et à l'air doux. Tu auras plus tard des descriptions de tout ceci. Quant aux générahtés de mon voyage, le changement de décoration a eu lieu au moment où, m'étant

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