‹ Choix de lettres d'Eugene Burnouf, 1825-1852. Suivi d'une bibliographieChapitre 20 sur 86 · Voy. l'Appendice, nos xi et XXIL · texte numérisé non relu

Voy. l'Appendice, nos xi et XXIL

séché, le knecht ou garçon est venu me prendre pour me mener chez Creuzer, qui m'enverra un superbe Hérodote en 3 vol. in-S"^ qu'il publie.

Au moment où je partais de Heidelberg, le temps s'est élevé, et j'ai pu voir, jusqu'à sept heures du soir, une des plus belles choses qui soient dans ce pays, le Bergstrass, ou route des montagnes de Heidelberg à Francfort, pendant quinze lieues. On passe par Darmstadt, la plus jolie ville que j'aie encore vue. Quel goût ont ces Allemands des villes, partout excepté sur leur personne et dans leur air ! Jeunes, ils sont bien, mais, devenus hommes, ils ressemblent tous à l'associé d'Heidelhoff. Les maisons sont en pierre, une pierre laide, surtout quand elle vieillit. On recouvre cette pierre d'un beau stuc en plâtre que l'on colore d'une teinte vert d'eau très claire dans les campagnes, et d'une teinte terre d'Egypte dans les villes, à Darmstadt surtout. Rien n'est plus beau que ce genre de maison qui ne vieillit jamais, parce qu'on renouvelle la teinte quand elle commence à s'altérer. Avec cela, Darmstadt doit être triste; c'est une ville aristocratique. Heidelberg, vilaine ville de bois, est bien plus vivant : treize mille âmes à Heidelberg et vingt-cinq mille à Darmstadt, qui est beaucoup plus grand.

Heidelberg ressemble à notre quartier. A huit heures, quand j'allais par la ville distribuant mes brochures aux bonnes, en disant avec gravité : « Herr Professor Burnouf von Paris, » et en en recevant des civilités interminables, accompagnées de souhaits touchants pour la santé de mon père et de ma mère, et de tout ce qui peut encore m'étre cher (les bonnes sont excusables de ne pas savoir que je suis marié), je

ne faisais que rencontrer des petits gamins blonds, avec les livres sous le bras, attendant à la porte l'ouverture du collège, comme je faisais il y a vingt ans. A onze heures, quand Creuzer me reconduisait, et qu'il travaillait, sans le vouloir, à la ruine des bords de mon chapeau, percé de pluie, que j'ai fini par porter à ma main pour ne pas l'ôter si souvent, j'ai vu les étudiants, les vrais Allemands, avec leurs longs cheveux, gens singuliers s'il en fut au monde. On m'a montré la salle des duels, où l'on s'écharpe avec un petit sabre pour des amourettes et autres bêtises. Ici les étudiants sont rois, comme les dragons à Lunéville, ville sur laquelle j'ai oublié de te dire tout ce que je savais. Dans cette salle, le Gouvernement, qui défend les duels sous des peines sévères, place un médecin qui n'en sort pas de la journée (les médecins se relayent) pour donner des soins aux blessés, ce qui prouve que le Gouvernement peut bien défendre le duel, mais qu'il ne peut l'empêcher.

Voilà une fameuse digression sur Heidelberg que j'avais déjà oubhé puisque j'étais à Darmstadt. De cette dernière ville, continuation du beau chemin jusqu'à Francfort, où nous arrivons à neuf heures du soir. Ceci est une ville, comme dirait un doctrinaire. J'y trotte depuis six heures ; c'est un temps de foire ; tout est plein de monde ; un mouvement inouï ; l'Allemagne tout entière condensée dans une ville assez peu étendue. En arrivant à neuf heures du soir, j'ai cru utile de dîner, car je n'avais dans l'estomac que les quatre verres de vin de Creuzer. Je ne puis pas te décrire ce dîner. A l'hôtel où je suis descendu, j'entre dans la salle de Restauration ; c'est du français-

allemand; une salle immense, en forme de théâtre, au sommet un orchestre qui fait un bruit effroyable ; une fumée noire de pipes ; des tables longues et larges, rangées perpendiculairement au mur, pas comme chez nous ; un bruit affreux ; et des figures allemandes se dessinant au milieu d'une lumière très vive de quinquets, de lustres et d'énormes glaces. Il fallait diner là dedans. Juge de ma position ! Heureusement j'avais fait la connaissance, dans la voiture, d'un marchand saxon qui avait vécu à Lyon pendant deux ans, et qui sait bien le français. Il me servit de cicérone, demanda un dîner : fricandeau allemand aux truffes, excellent ; du brochet aux pommes de terre, comme jamais je n'en ai mangé de pareil; une bouteille d'eau de Seltz et une admirable cruche de vin du Rhin, ni rouge, ni blanc. Il fallait cependant manger tout cela avec la fumée de tabac que j'aime comme tu sais ! Les deux premières bouchées ont été pien tures, dit l'Allemand ; mais je m'y suis fait, en prenant mon parti en brave, et enfin, cette scène si animée, l'idée que je voyais enfin l'Allemagne elle-même, jouissant un peu grossièrement des biens que la terre lui donne, artiste, buveuse, hospitalière, savante, etc., cette idée m'a attaché au plus haut degré, et j'ai même regretté bien vivement que tu ne fusses pas là pour assister à cette scène.

C'est ce que je désire partout, mais surtout dans les moments d'exception comme celui-ci. Le Ciel m'est témoin que je ne pense qu'à toi et à mes chers enfants, ces bijoux que tu m'as donnés. Je ne vois rien, je ne vais nulle part que je ne dise : Si elle était ici! Je ne puis penser à vous sans avoir les larmes

aux yeux, moi que tu connais si stoïque, pas dur, je crois, mais connaissant la vie et sachant qu'un homme doit être fort, et qu'il doit vouloir être ferme. Dans les voitures, pendant que les Allemands m'empestent de leur tabac, qui, du reste, pue peut-être moins que !e nôtre (il n'y a pas de régie en Allemagne, tout le monde cultive cette plante, et le consommateur n'est pas obligé d'acheter au Gouvernement une drogue empoisonnée et empoisonnante), dans les voitures, je fredonne tout bas des mots sans suite qui font à peu près ce sens : Je re verrai ce doux pays de France, je reverrai mon pays chéri, ma douce femme dont j'ai tant souvenance et mes enfants jolis. Ce ne sont pas des vers, mais cela me soulage avec quelques larmes, et je recommence toujours sur cinquante airs différents, et toujours avec des mots nouveaux qui disent la même chose, car je n'ai pas d'autre pensée.

Au reste, j'avance dans mon voyage; j'ai dormi tolérablement sur mes deux verres de vin du Rhin, et sur un mauvais Ut. Le sommeil n'est pas la partie brillante de mon voyage, car les lits sont détestables, les couvertures trop petites. Le tout sent un vieux goût de pipe, comme le goût de Stahl. Les habitants nient le fait; mais ils en ont menti, ne leur déplaise; j'ai le nez plus fin qu'eux.

J'ai déjà vu presque tout Francfort, ville bien curieuse. C'est la foire, et je vais tâcher de trouver quelque chose pour les enfants ; mais tout ici vient de Paris ; il n'y a de produit allemand que le fer de Berlin. Je chercherai pour Victoire et pour les petites quelque souvenir qui prouve que j'ai pensé à elles, et pour toi aussi, cher amour!

Je partirai demain mercredi pour Mayence, j'y passerai la nuit et je m'embarquerai jeudi sur le bateau à vapeur pour Bonn, au jour. Je ne sais ce que j'y resterai de temps ; mais il me sera encore impossible de t'écrire avant vendredi, parce que je serai en courses. Pourvu que tu ne t'inquiètes pas de l'intervalle qui sépare ma lettre de samedi de celle d'aujourd'hui mardi! Mais cela ne dépend pas de moi. Il me faut deux heures pour t'écrire et je ne te dis pas tout ! Je ne puis te dire combien je pense à vous tous, à Victoire aussi, -et à tes excellents parents, qui ont si bien pris mon voyage et qui ne m'en ont pas voulu de te quitter dans l'état où tu es. N'oublie pas d'écrire à mon père et à ma mère une fois, puis, aussitôt qu'ils seront revenus à Paris. Tu peux, je crois, sans indiscrétion, communiquer tout ce que je t'écris à tes parents. Qu'ils sachent bien que, si je ne parle pas souvent d'eux, je ne les oublie pas pour cela.

Adieu, chère amie; mon compagnon de voyage m'attend pour me faire faire de nouvelles courses dans la ville que je quitterai peut-être demain à midi.

Ton ami bien dévoué,

Eugène Burnouf.

A M""® Eugène Burnouf, à Roissy.

Bonn, samedi 6 septembre 1834.

Ma chère amie, Je ne sais déjà plus où j'en suis resté à ma dernière

lettre, tant j'ai fait de chemin depuis que je l'ai écrite. C'était, je crois, mardi, le jour de ma courte résidence à Francfort. Après avoir fermé la lettre qui t'annonçait que j'allais recommencer à me mettre dans les voitures, j'ai parcouru de nouveau la ville de Francfort, qui m'a plu beaucoup, et dans laquelle j'ai trouvé un luxe et des figures toutes parisiennes. Mon dîner a été modéré, parce que, premièrement, je ne mange jamais beaucoup, et que, secondement, j'ai reconnu qu'on se portait d'autant mieux en voyage qu'on prenait moins souvent de nourriture.

Je ne me souviens pas au juste de ce que j'ai vu dans cette fin de journée. Le seul fait qui m'ait fait impression, c'est la vive inquiétude que j'éprouvai le soir en croyant avoir perdu mon passeport , ce qui, dans ce pays, eût été un cas grave. On me l'avait subtilisé à l'auberge, pour le porter au Gouvernement, qui n'existe dans tous ces pays que pour viser et contre viser des passeports.

Je devais, comme je te l'ai dit, partir le lendemain à midi pour Mayence. Ainsi ai-je fait, et j'ai vu là encore jusqu'à cinq heures une des plus magnifiques contrées de ce beau pays. Enfin, vers cinq heures, nous arrivons à Cassel, ville prussienne qui sert de fort avancé pour protéger Mayence. C'est un charmant ouvrage de fortification, et il faut être assez juste pour reconnaître que cela est cent fois mieux tenu que les travaux avancés analogues que j'avais vus à Strasbourg. On passe le Rhin sur un pont de bateaux, qui a trois fois et demie la longueur du Pont-Neuf en en joignant les deux parties. Quel magnifique fleuve! C'est comme la Seine à son embouchure, avec plus de

rapidité et un plus beau paysage. Mayence est une ville forte, qui a été ravagée en 93 par les Français, mais qui s'est relevée glorieusement de ses ruines. Elle n'est pas magnifique, mais le Rhin y est si beau, si large, si profond, que c'est un séjour très tolérable, sauf la présence des Autrichiens qui l'occupent de moitié avec les Prussiens. Le soir, j'ai parcouru la ville avec un Français dont j'avais fait la connaissance, et je me suis enfin couché, pour me lever à quatre heures du matin et faire mon paquet, afin de partir par le bateau à vapeur pour Bonn.

Les mots manquent pour exprimer tout ce que j'ai vu pendant une traversée qui a duré depuis cinq heures et demie du matin jusqu'à cinq heures du soir. Figure-toi un vaisseau avec un tuyau fumant, énorme, courant avec une rapidité qui étonne sur un fleuve profond, immense, rapide, encaissé entre des rochers à pic, sur les sommets desquels sont nichés d'anciens châteaux, souvent très beaux, toujours très pittoresques par les positions qu'ils occupent sur le plus vaste fleuve de l'Europe et par les positions qui les entourent. Tantôt le Rhin se précipite si vite entre les montagnes qui se resserrent que l'on est obhgé de suspendre complètement le mouvement de la machine à vapeur, tantôt il s'élargit, et, comme il fait des sinuosités, il paraît fermé devant le spectateur, de sorte que l'on ignore absolument par où l'on pourra continuer sa route. Ce sont à tout instant des aspects nouveaux qui arrachent au spectateur des exclamations continuelles , et il y a telle partie du Rhin qui exige l'attention la plus soutenue pour être vue d'une manière convenable. L'esprit est même souvent fati-

gué. Ajoute qu'aucune manière de voyager n'est plus agréable que celle des bateaux à vapeur. On est entraîné d'une manière rapide, et presque sans bruit, par une force qui paraît cachée ; on a sur le vaisseau un espace convenable pour marcher; on peut, si l'on est las, s'asseoir. Enfin, on ne peut manquer de trouver quelque personne avec laquelle on se trouve conduit à entrer en conversation, et, comme je suis assez bavard, défaut que tu me reproches quelquefois avec raison, tu t'imagines aisément que je ne néglige jamais l'occasion de mêler quelque chose d'intellectuel à la solitude dans laquelle je suis ordinairement plongé.

Après avoir retrouvé sur le bateau le capitaine Gibson, que nous avons pris en route, vers la fin du voyage, je suis arrivé à Bonn à cinq heures du soir, après une course qui m'a coûté 31 francs. J'ai été témoin de l'admiration de tous ceux qui étaient présents : Anglais, Allemands, Russes, Français même, et, parmi la foule des passagers que contenait le bateau à vapeur, ceux qui avaient parcouru l'Europe disaient qu'ils n'avaient jamais vu, réunies à la fois sur une aussi grande étendue de pays, autant de beautés de tout genre que celles que nous avons admirées, pendant un grand jour, par le plus beau temps du monde.

Ce Rhin a été exploité par les Anglais de la manière la plus brillante. Cela a donné naissance à une littérature tout entière, littérature à gravures superbes, à texte magnifique, avec des reliures en Russia, enfin comme tu sais que le peuple sage fait les livres ; mais les Allemands, qui ne voient que des milords, sont bien changés et ils s'accoutument à écorcher les étrangers d'une manière horrible. J'aurais bien voulu rem-

porter un de ces jolis bijoux comme souvenir de mon voyage, mais je n'ai pu en approcher, et je me suis rabattu sur un itinéraire fait en Allemagne avec une exactitude si scrupuleuse que les divisions des champs et les diverses cultures y sont marquées. Seulement cela n'a pas de reUef, et l'on ne s'aperçoit pas que l'on est dans un pays de montagnes. Je crois cependant que cela te donnera une idée, non pas de ce qu'est le Rhin, mais de ce qu'il peut être.

J'ai aussi acheté une carte, et toutes ces acquisitions, jointes à la cherté des logements et à un concours particulier de circonstances qui fait que je donne à trois domestiques au lieu de n'en payer que deux, tout cela creuse terriblement ma bourse. Aujourd'hui samedi 6, je suis à la tête de 260 francs, avec six à •sept francs de monnaie stupide : thaler, groschen, écus de Brabant, florins, quart d'écus, kreutch, demikreutch, etc., etc. Il y en a encore plus de quinze espèces. Pour ne pas trop perdre d'argent, je m'exerce toute la journée à faire des calculs, et j'ai fini par acquérir une habitude qui m'étonne moi-même, tant la nécessité nous forme. C'est ainsi que, si je n'étais pas arrivé à Bonn, où je suis au milieu de gens qui parlent avec une grande perfection notre langue, j'aurais fini par me faire comprendre des Allemands.

Or donc, me voici à Bonn, ville d'érudition et de soldats, dont l'Université, avec ses beaux bâtiments, ses jardins et ses promenades, ferait honte à tous nos étabhssements publics réunis, où Schlegel, le grand homme, qui dit de lui : « Ma gloire est européenne, » occupe la plus belle maison de la ville, laquelle lui appartient, où enfin j'ai trouvé quelque sympathie

pour ma personne, tandis que, jusqu'à présent, je n'avais reconnu que de l'attraction pour mon or. Je crois que, si j'avais pu être introduit dans la société allemande et voir ces gens-là de plus près, j'y aurais eu quelque plaisir et que je n'aurais pas donné la plus mauvaise opinion des Français. Chez Schlegel, il est certain que j'ai étonné tout le monde par ce qu'ils appellent ma politesse.

Au sortir du bateau à vapeur, je me suis nettoyé à fond, j'ai dîné, et enfin je me suis transporté chez Schlegel. A ce nom vénérable, le garçon qui m'accompagnait a ôté sa casquette, car un Allemand ne sait pas ce que c'est qu'un chapeau, et j'ai commencé à grandir dans son estime, avantage qui me vaudra de payer mon gîte 10 ou 12 francs de plus. Schlegel était au Casino; tu sauras plus tard ce que c'est, et les domestiques me dirent que je le retrouverais à huit heures du soir. Mais, pendant que, rentré à mon auberge, je me préparais à t'écrire, arrive le coureur de Schlegel, qui avait mis sa livrée galonnée et qui venait me chercher, parce que M. le baron était rentré; j'ai appris que Schlegel était baron de Gottenberg, ce qui ne va pas mal, et ce qui donne une grande importance à toute sa valetaille, qui crie à tue-tête : « Herr Baron, » de sorte que Schlegel est obligé de les faire taire, en frappant par terre avec sa canne, et en disant : « Ne criez donc pas si fort, marauds, vous ne savez pas que vous êtes devant un Français, et qu'en France on parle tout bas. » Ces cocos ne comprennent rien, mais ils sont devant ma personne dans une stupéfaction difficile à décrire et qui est parfois embarrassante. Quand j'entre (car tu sauras que Schlegel a voulu que

je prisse mes repas chez lui avec Lassen) , le coureur se présente respectueusement et me prend des mains ma canne et mon chapeau. Toutes les petites filles se précipitent aux portes, aux lucarnes, aux coins des escaliers; on entend des bruits de portes qui s'entr' ouvrent, et on voit des yeux qui vous regardent. C'est comme une maison de fées. Enfin, pour te dire tout, ma réputation est telle que la nièce de Schlegel, qui est une veuve, n'a pas osé paraître le soir de mon arrivée, pour ne pas montrer à un Français de mon espèce une dame qui ne parle pas le français assez correctement. J'ai cru que c'était pour le premier jour seulement, et qu'elle reviendrait dîner vendredi. Nullement! Lassen m'a dit qu'on m'avait dépeint à ses yeux d'une manière si avantageuse qu'elle avait eu peur. La bonne dame! En un mot, ma présence deux fois par jour à la table de Schlegel la cloître dans sa chambre dont elle ne sort pas.

Tu sais, de reste, ce qui peut m' occuper en compagnie de Lassen et de son immortel précepteur. Nous parlons sanscrit, zend, etc. Nous visitons la Bibliothèque, l'Université, le Musée. Schlegel est la vanité en personne ; mais, quand on le laisse dire, il est tolérable. Lassen, qui a perdu ses cheveux, à peu près comme Mohl, et qui a maigri, est un excellent homme, d'une science merveilleuse, et d'une grande simplicité.

J'ai fait la connaissance du jeune Windischmann, qui se destine à devenir cardinal et qui va partir à Rome. C'est un catholique, homme de beaucoup d'esprit, plein d'instruction, de dehors aimables, aimant les plaisirs et les femmes avec passion, en un mot fait pour devenir un prêtre italien. C'est un brun à l'œil

vif, qui contraste singulièrement au milieu des têtes blondes de l'Allemagne. Il a fait sur mon Yaçna trois énormes articles dont je te traduirai quelques passages :

« La première partie du commentaire d'Eugène « Burnouf est un des phénomènes les plus impor- « tants de la science moderne, tant l'analyse du texte c< y est conduite avec bonheur et sagacité, tant est « grande la science philologique avec laquelle les faits « des langues analogues sont comparés à ceux du « zend, tant est surprenant le goût avec lequel une « recherche aussi difficile et aussi aride est éclaircie « par des développements heureux et par de merveil- « leux tours de force. La grande modestie de l'auteur, « qui cependant, grâce aux moyens dont il dispose, « et aux études persévérantes de longues années, est « à peu près le seul juge compétent en cette matière, c( donne un nouveau charme aux mérites scientifiques « de ce livre. C'est le gage le plus sûr de la conscience « de ses recherches. Déjà ce beau sentiment se pré- « sente dans la préface, où les efforts d'Anquetil, dont « Burnouf peut mieux que personne apprécier les « faiblesses, reçoivent à plusieurs reprises les témoic( gnages de la plus honorable reconnaissance, etc. »

Le critique entre ensuite dans de grands détails; mais, resserré par l'espace, il dit dans un endroit :

« Nous sommes cependant obligés de nous res- « treindre à ce qui est philologique, mais nous devons « auparavant payer à l'heureuse sagacité de B. le « témoignage de notre admiration. »

Il finit ainsi : « C'est avec une vive attente que nous « désirons la continuation d'un ouvrage qui nous

« apportera de tous côtés les plus intéressantes « richesses pour la connaissance du langage. Que Tauce teur reçoive ici l'expression de notre reconnaissance « la plus intime pour ce qu'il nous a déjà donné. « C'est une grande gloire pour la France que ce soit c( un Français qui ait rapporté en Europe ce précieux « trésor d'une haute antiquité, et que, encore aujour- « d'hui, elle puisse montrer un homme qui sait nous c( conduire si habilement dans la connaissance de ces « livres. »

J'aurais été honteux de t'écrire moi-même cet éloge de ma personne, si je n'avais su quel plaisir tu auras en apprenant que, si, en France, trois ou quatre personnes seulement pensent à moi, il n'en est pas de même en Allemagne, où il peut se trouver un jeune homme qui me juge ainsi, seulement sur la lecture de mes travaux. J'ai voulu que tes beaux yeux lussent ceci comme si tu savais l'allemand, et je suis bien heureux de t'aimer assez pour n'avoir de vanité que ce qu'il m'en faut pour te rapporter le bien qu'on peut penser de moi.

Mais ceci n'est rien encore, et le plus beau de l'affaire c'est que je retourne à Paris, et que j'y serai à peu près dans cinq ou six jours. Voici comment : je pars demain dimanche à Cologne, c'est un bon jour pour voir la cathédrale. Lassen m'accompagne. Nous partons à six heures du matin ou à trois heures du soir, selon la voiture. De Cologne on ne va pas directement à Paris; mais les dihgences sont tellement arrangées que l'on descend de l'une pour monter dans l'autre, et qu'il n'y a entre ces voyages que l'intervalle de quelques heures. Or, de Cologne, à six heures

du matin, on part pour Aix-la-Chapelle, et je crois même qu'on arrive à Liège le même jour. On y couche; on trouve le lendemain une voiture pour Bruxelles, car on m'a dit que c'était la vraie route, et que de descendre à Namur, à Mons et à Valenciennes n'était pas le chemin fréquenté, de sorte que, quoique cela soit plus direct, on court risque de ne pas trouver de voiture. A Bruxelles, je n'y reste pas, je déteste les Belges, et je vais en droiture à Paris par la diligence. Ainsi, tu recevras cette lettre bien peu de temps avant ma personne, puisqu'elle doit aller à Roissy. Je vais donc t'embrasser comme je t'aime, et puissé-je te trouver moins souffrante que je ne t'ai laissée !

Adieu, chère amie, Lassen vient me chercher, et je suis obligé de fermer ma lettre au moment où j'allais te dire combien il est heureux pour moi de penser que je vais te revoir avec mes chères petites.

Ton ami dévoué,

Eugène Burnouf.

A M. F.-A. POTT, à Halle ^

Paris, 29 septembre 1834.

Monsieur le Professeur, Dans un court séjour que j'ai fait à Bonn, au com-

1. Pou (F.-A.), 1802-1887, professeur à l'Université de Halle,

mencement de septembre, j'ai eu l'honneur de voir M. le professeur Pliicker, qui m'a informé que vous aviez eu la bonté de penser à moi d'une manière aussi honorable que celle dont je vois la preuve dans votre lettre, et que vous me destiniez un exemplaire de vos Recherches étymologiques^. J'ai été vivement touché de cette marque de votre estime, et je vous prie d'en agréer mes sincères remerciements . J'ai reçu ce volume, auquel vous ajoutez encore du prix par la forme sous laquelle vous me l'adressez. Pour vous faire comprendre tout le cas que j'en faisais, je vous dirai que je me l'étais déjà procuré, et que je l'avais lu en grande partie avant de l'avoir reçu de vos mains. Je regrette même de ne pas l'avoir connu avant la rédaction de quelques notes qui accompagnent le premier volume de mon Commentaire sur le Yaçna. J'y traite en passant un sujet que vous avez examiné avec une grande sagacité dans votre Avertissement, et je vois que j'aurais eu beaucoup à gagner à connaître votre dissertation. Je compte me servir de votre travail pour la suite de mon premier volume, qui s'imprime en ce moment, et qui serait déjà terminée, si l'Imprimerie royale, la seule à laquelle on puisse s'adresser pour ces sortes d'ouvrages, n'était d'une lenteur extrême. Vous verrez dans la suite de ce premier volume une série de remarques où je tâche de rendre justice aux

correspondant de l'Institut de France. M. le prof. P. de Lagarde, de Goltingue, a pris la peine de copier pour nous, ligne pour ligne, les quatre lettres d'Eugène Burnouf à F.-A. Pott, qui sont conservées à la bibliothèque de l'Université de Halle.

1. « Etymologisclie Forscliungen auf dem Gebiete der Indogermanischen Sprache. » Lemgo, 1833-1836. 2 vol. in-8°.

mérites nombreux qui distinguent votre livre, avec quelques remarques sur des points géographiques qui n'entraient pas dans votre plan, et qui auront peutêtre de l'intérêt pour les philologues et les historiens.

Permettez-moi, Monsieur, de me féliciter des relations nouvelles qui s'ouvrent entre nous, et que je tâcherai de resserrer autant qu'il me sera possible. Soyez convaincu que je ne négligerai aucune occasion de reconnaître ce que je vous dois pour l'envoi du beau présent que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser.

Recevez, Monsieur, l'assurance sincère de ma haute estime.

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Eug. BURNOUF.

A M. LE M'' DE Barbé-Marbois^

Paris, 29 septembre 1834.

Monsieur le Marquis,

J'étais absent de Paris lorsque j'ai reçu le beau présent que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser. Mon absence seule a été la cause du long retard que j'ai mis à vous exprimer ma reconnaissance et en même

1. Barbé-Marbois (le marquis de), né en 1745, mort en 1837. Eugène Burnouf le remercie dans cette lettre de son « Journal d'un Déporté non jugé, ou Déportation en violation des lois décrétées le 18 fructidor an V. » Paris, 1834. 2 vol. in-8o.

temps le plaisir que m'a fait éprouver la lecture de votre Journal. Je ne vous répéterai pas ce que vous avez dû entendre déjà bien souvent sur les rares mérites littéraires qui distinguent votre relation. J'aime mieux vous dire combien je partage l'admiration publique, pour la constance, la moralité et surtout le vif sentiment de la justice qui ont dicté chacune de vos actions, pendant les temps difficiles que vous avez traversés avec une si noble fermeté. Quand on pense au petit nombre de consciences qui sont sorties pures de conjonctures aussi terribles, on éprouve une admiration profonde à la vue d'un courage aussi inflexible, et en même temps aussi naturel, que celui qui vous a soutenu. Permettez-moi de vous dire. Monsieur, qu'en publiant votre Journal vous avez fait plus que de mettre vos concitoyens en état de vous rendre justice, car justice vous était rendue depuis longtemps ; vous avez fait encore une bonne action, en montrant à un siècle comme le nôtre le spectacle d'une vertu aussi haute et aussi pure.

Veuillez agréer. Monsieur, avec l'expression de toute ma reconnaissance, l'assurance sincère des sentiments de profond respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être.

Monsieur le Marquis,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Eugène Burnouf.

A M. Ghr. Lassen, à Bonn.

Paris, 13 octobre 1834.

Monsieur et cher ami,

Je ne veux pas laisser partir M. Plucker sans vous écrire ; car la paresse naturelle à la nature humaine, et surtout à la variété de l'espèce qu'on nomme le Français, pourrait fort bien me faire retarder le moment de vous exprimer combien j'ai été sensible aux nombreux témoignages d'amitié que j'ai reçus de vous pendant mon court séjour à Bonn. M. de Schlegel a dû me rappeler déjà à votre souvenir, et vous dire que, quoique ne vous écrivant pas, je ne vous oubliais pas pour cela. Au moment où j'ai répondu à la lettre si obligeante de M. de Schlegel, j'étais opprimé par les épreuves qui s'étaient rassemblées pendant mon absence. Maintenant j'ai un peu plus de répit, et j'en profite pour vous payer ma dette. Il n'y a rien de si inconstant que cette malheureuse Imprimerie, dont on ne peut pas se passer, tantôt elle vous presse sans relâche, tantôt elle vous laisse des mois entiers de repos. J'en ai profité pour faire quelques recherches accessoires, une entre autres sur le nom des Kéaniens, qu'on a cru, je pense à tort, être la même chose que Kâïkaya, Ce titre vient du mot kavi, employé dans le sens de soleil, et les Kéaniens sont des Sûryavamsd, Cela m'a donné, chemin faisant, du moins avec une grande probabilité, le nom d'Ochus et diverses autres indications relativement à quelques noms de rois

anciens de la dynastie kaianienne, qui étaient absolument inexpliqués. Le retard de l'imprimerie m'a servi en cette occasion, et je pourrai insérer cette recherche à sa place dans la fin du premier chapitre. Je me suis également occupé de Pànini, et j'y ai trouvé quelques autres formes zendiques. Mais je n'y trouve pas encore le fameux âdem de M. Bopp, ce mot auquel il tient tant qu'il l'a remis dans sa grammaire, troisième édition. Ayez la complaisance, si la chose vous a frappé, de me dire votre opinion.

Le silence que garde M. Bopp sur les articles du Journal des Savants^ semble me présager quelque rude attaque de la grande armée de Berlin, quand les batteries vont se diriger sur le Yaçna, qui, malheureusement, présente tant de côtés faibles. Mais je me réfugierai sous le canon de Bonn.

Je n'ai rien de bien nouveau à vous annoncer, si ce n'est que la Société asiatique prend en ce moment même des mesures pour publier les papiers de ce pauvre Schulz. J'écris en ce moment même au Ministère pour en obtenir la communication. Les journaux de voyage sont malheureusement bien mal écrits et bien concis; Mohl aura bien de la peine lui-même à les lire ; mais nous avons les inscriptions qui sont du plus grand intérêt et dont nous ferons certainement un petit fascicule curieux. Elles sont très intéressantes pour moi, en ce que je me suis déjà occupé de celles de Nieburh, et que, malgré le petit nombre de maté-

1. Articles d'Eugèno Burnouf sur la Grammaire comparée de Bopp, insérés dans le Journal des Savants, cahiers de juillet, août et octobre 1833.

riaux, je suis déjà arrivé à des résultats tout à fait nouveaux; comme, par exemple, à trouver dans la plus grande inscription la liste des provinces soumises à la Perse.

Nous avons reçu l'assurance que nous aurions une copie du manuscrit autographe d'Aboulfeda, de Leyde, pour la publication duquel M. Guizot^ a donné quelque argent à la Société. Nous espérons aussi pouvoir nous procurer dans l'Inde quelques manuscrits bouddhiques du Népal; mais, comme ils ne sont pas en arabe, l'affaire n'excite pas grand intérêt; car la Société asiatique est devenue plus arabe que jamais. M. Langlois a publié un fascicule de son Harivamsa, traduit, à l'usage des dames et des beaux esprits, en français bariolé d'épithètes et enjolivé de fleurs. Il paraît que l'auteur est grandi de cent pieds depuis cette publication. Je ne l'ai pas vue ; on m'a dit seulement que sa préface contenait un éloge de M. Ghézy à grand orchestre, éloge qui lui assure l'immortalité sur tous les points. Vous trouverez peut-être qu'on peut louer beaucoup dans M. Ghézy, mais qu'il avait bien aussi quelques côtés faibles. Du reste, j'apprends tout cela par des bruits lointains, car les orientalistes parisiens ne se voient pas entre eux, ce dont je suis ravi, parce que j'y gagne du temps et des paroles vaines. — Je vous annonce aussi la publication prochaine du Foë-Kouë-Ki, le voyage des bouddhistes dans l'Inde, de M. Rémusat; l'ouvrage est presque terminé ; M. Klaproth s'occupe d'y ajouter des notes.

M. Pliicker veut bien se charger de vous rembourser

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