‹ Choix de lettres d'Eugene Burnouf, 1825-1852. Suivi d'une bibliographieChapitre 27 sur 86 · Voy. l'Appendice, n® XV · texte numérisé non relu

Voy. l'Appendice, n® XV

à Oxford ! II m'a promis de donner avis de mon arrivée à Rosen, et il m'a conseillé de me fourrer immédiatement pour Oxford dans une bonne voiture, afin de ne pas être tout à fait écorché à Londres.

Or donc (c'est de l'anglais qui me gagne), j'ai fait mon paquet ; j'ai eu une petite dispute avec les gens de l'hôtel, qui trouvaient que je ne leur donnais pas assez, les voleurs ! et je me suis mis, par un temps superbe, sur la galerie du coach, en ayant fait prix pour trois francs de plus, afin d'avoir une place à cinq heures dans l'intérieur, ce que j'ai eu. De cette façon j'ai vu le pays, et après dîner je suis rentré comme une vieille femme, fourré dans ma double redingote qui n'est nullement de trop. J'ai vu un beau pays, moins beau que de Douvres à Londres, parce que les plaines s'étendent davantage; c'est exactement la Normandie. Mais quels soins et quelles attentions pour les voyageurs ! Sur les points les plus déserts de la route, de loin en loin, on aperçoit des pompes très propres, avec manche en cuivre, lesquelles servent à tirer de l'eau pour des tonneaux qui parcourent incessamment la route et l'arrosent à fond. Ce procédé excellent et confortable, outre qu'il enlève toute la poussière que feraient huit ou dix voitures qui roulent perpétuellement au galop, a encore l'avantage de solidifier la route, qui n'est jamais défoncée comme chez nous. Voilà, ce me semble, un pays bien civilisé que celui qui arrose les chemins dans le fond des campagnes, et au milieu des bois. On m'a dit qu'on le faisait presque par toute l'Angleterre; cependant je n'en ai rien vu de Douvres à Londres.

Après un voyage déUcieux, où j'ai fait la conquête

de cinq Anglais sur six, je suis arrivé à huit heures du soir à Oxford, après être parti de Londres à deux heures un quart. Il faut que tu saches que je commence à me tirer passablement de l'anglais. La parole ne me gêne plus, il n'y a que l'audition qui n'est pas encore tout à fait formée ; mais je surprends tout le monde par la manière dont je m'exprime, quoique faisant des fautes. Ils me demandent tous : « Où avez- vous appris « à parler anglais? » Réponse : « Nulle part. — C'est « impossible, vous avez eu un maître anglais à Paris. « — Mon maître c'était la lecture, et maintenant c'est « la nécessité et votre complaisance. » Et alors les figures immobiles se dérident, et l'un des six disait : « Damnés Français ! qu'ils ont d'esprit ! apprendre c< l'anglais tout seul ! mais ils n'ont pas la patience « comme nous autres Anglais, qui sommes plus « lourds. » Je te laisse à juger si mon homme tombait juste à dire que les Français n'ont pas de patience au commentateur du Zend-Avesta. Mais ce n'était pas le temps de le relever, et j'aime mieux aller à travers choux, sans faire de remarque, pour apprendre, quoi qu'il arrive, à parler anglais.

Quand la première froideur de mes cinq voyageurs (le sixième était un tory, enragé du changement de ministère, qui me regardait d'un œil stupide et féroce), quand, dis-je, leur froideur a été un peu échauffée à mon feu français, mes Anglais (nous étions dans Regentstreet, magnifique spectacle) m'ont montré la maison du duc de Wellington, en triomphe, disant : « Le peuple « anglais l'a forcé de murer ses croisées avec de la tôle. » Et dans le fait j'ai vu, de mes yeux, toutes les fenêtres exactement recouvertes d'une belle plaque de tôle bien

polie. Avec mes mauvais yeux, je croyais que c'était une maison sans fenêtres, ou plutôt avec simulacre de fenêtres. Sa Seigneurie en agit ainsi pour sauver ses carreaux et ses glaces. Il en résulte que sa maison est inhabitable. Ont-ils arrangé ce pauvre Wellington ! Ils l'ont raclé, battu, rapetissé, détruit. Enfin, arrivant à Napoléon et à Waterloo, ils ont commencé par dire que c'était un infâme menteur d'avoir dit qu'il avait gagné la bataille. Ils ont dit que c'était Bulow^, qui ne rencontra pas Grouchy qui devait être sur son passage; enfin ils ont dit ce que nous disons nous-mêmes, tous sans exception, avec un enthousiasme d'admiration pour Napoléon qui m'a stupéfait et si vivement touché que je les ai priés de ne pas continuer. En effet, loin de chez moi, seul au milieu d'étrangers qui ne me connaissent pas, ces impressions me sont trop pénibles. Mais je sais par expérience maintenant qu'il y a des hommes justes partout, et qu'il y a de l'admiration en Angleterre pour le génie français.

Je n'ai plus de place; je voudrais en avoir pour vous dire combien je désire de vos nouvelles, de maman surtout et de mon oncle ^, que j'ai laissés souffrants. Ayez la complaisance, toi ou mon père, d'écrire par l'ambassade un de ces jours, et d'adresser la lettre à M. Burnouf, 443, West Strand; c'est le logement de

1. Le frère de M^e Burnouf, Charles-Joseph Ghavarin, capitaine d'infanterie, chevalier de la Légion d'honneur.

Après avoir fait presque toutes les guerres de la République et de l'Empire, il avait été forcé par ses blessures de prendre sa retraite en 1815; il était alors venu habiter chez sa sœur, qu'il ne quitta plus, et où il mourut le 3 septembre 1838, vivement regretté de sa famille et de tous ses amis qui ne l'appelaient que « le bon capitaine. »

Straker, qui m'enverra la lettre à Oxford ; c'est convenu. Mais écrivez-moi surtout, et tachez de vous bien porter.

Adieu, chère amie, mille embrassements pour toi et pour mes chers enfants.

A M""® Eugène Burnouf, à Paris.

Oxford, dimanche matin 12 avril 1835.

Ma chère amie.

Je commence à me fixer et j'ai repris une partie de mes sens. J'ai cependant fait encore hier une assez bonne dose de besogne; mais à l'heure qu'il est je suis chez moi, et j'ai presque tout à fait rangé mon linge dans des armoires, dont la propreté est quelque chose de merveilleux. Et cependant je ne suis que dans une ville de province, et chez un cordonnier, qui me loue deux chambres 211 schellings par semaine, c'est-à-dire %1 francs environ.

Mais je m'aperçois que je commence par la fin. Il faut que tu saches ce que j'ai fait et vu depuis hier matin.

Après t'avoir écrit, j'ai pris un homme qui m'a conduit chez Lenz, lequel à dix heures n'était pas levé; j'ai attendu un peu, et enfin il a paru. C'est un excellent jeune homme. Russe de naissance, mais de parents allemands. U m'a aussitôt offert de me con-

duire chezWilson^, et de là où je voudrais. J'ai accepté, comme tu penses, et nous voilà chez Wilson. La maison qu'il habite est charmante ; une grille avec balustrade en fer, avec des loquets et des têtes de cuivre, tout cela brillant et poli. Je suis introduit « in his study, » ou, en français, dans son étude, c'est-à-dire dans son cabinet, et je vois, assis auprès d'une table et entouré de manuscrits sanscrits de toutes les grandeurs et de la plus belle conservation, cet homme réellement célèbre par la variété de ses connaissances, la grandeur et le nombre de ses travaux, son talent de style, et son esprit que je ne connaissais que dans ses livres; je lui ai fait, en anglais, le plus beau comphment que j'ai pu ; j'étais visiblement ému ; il m'a compris et m'a donné une cordiale poignée de main; après quoi nous avons commencé à causer de mes projets et des moyens qu'il était dans son intention de me fournir pour me mettre à même de les exécuter. Il a, quelques instants après, pris son chapeau pour me conduire immédiatement à la bibliothèque Bodiéienne^, lieu célèbre dont je te parlerai ailleurs. Nous sommes allés dans la Bodléienne ; j'ai vu le fameux manuscrit du Vendidad qui enflamma l'enthousiasme d'Anquetil- Duperron. De là j'ai été conduit, toujours par Wilson, à la bibliothèque Radclifîenne^, où l'on m'a promis de me montrer les trois manuscrits zends dont j'avais

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