‹ Choix de lettres d'Eugene Burnouf, 1825-1852. Suivi d'une bibliographieChapitre 29 sur 86 · Professeur d'arabe à l'Université d'Oxford · texte numérisé non relu

Professeur d'arabe à l'Université d'Oxford

2. Pusey (Edouard), professeur d'iiébreu à l'Université d'Oxford et chanoine de Ghrist-Church. Son enseignement et ses écrits ont donné naissance à une secte du protestantisme qu'on a appelée Puséismc.

Après dîner j'ai passé la soirée avec le même Lenz, qui m'a, vers neuf heures, forcé d'accepter le thé avec lui ; et je me suis couché à dix heures dans un lit assez bon. J'étais fatigué, et d'avoir marché, et d'avoir remué mes effets, et d'avoir parlé, et vu aussi tant de choses nouvelles.

Ce matin, je me suis levé à sept heures et j'ai déjeuné seul à dix heures (Lenz est encore au lit, parce qu'il se couche très tard), avec du thé que j'ai fait moimême et que j'ai trouvé excellent. Gela fait, je t'ai écrit mon itinéraire.

Tu as maintenant l'histoire de ma vie matérielle, voici la partie intellectuelle. Quant au cœur tu l'as gardé avec toi. Rien ici ne peut remplacer ce que j'ai laissé dans tes mains : mes chers petits enfants qui me manquent, et que je reverrai avec tant de plaisir.

J'ai vu des choses qui sont réellement bien dignes d'admiration. En premier lieu, Wilson lui-même. C'est un homme d'environ cinquante ans, dont le front, à peu près chauve, présente toutes les marques de la noblesse des sentiments et d'une haute intelligence. C'est une belle figure d'homme fait, bien calme et bien digne, trop digne peut-être. Il a le nez trop long et trop avancé, mais ses yeux et surtout son grand front sont très bien. Il est un peu plus grand que moi, debout ; assis, il paraît avoir plus de taille, parce qu'il a le buste long. Mais ce qu'il y a d'imposant dans son abord disparait quand il met un chapeau, et qu'avec une petite redingote bleue on lui voit un pantalon jaune-brun et des bas blancs. Ce n'est plus alors qu'un Anglais au grand nez et à la face amaigrie. Ce n'en est pas moins, même alors, un homme fort remarquable,

qui paraît très complaisant et d'une grande libéralité de vues. Les autres personnes que j'ai vues sont des hommes ordinaires. Il n'y a de remarquable que la beauté, vraiment rare, du fils naturel de Wilson, et la bonté, plus rare peut-être, de ce vieux Mac-Bride, avec sa laide face anglaise et ses cheveux blancs, plus une calotte noire collante et de hautes guêtres en beau Casimir noir recouvrant un soulier si merveilleusement ciré que rien n'est comparable à ce cirage, c'est comme du vernis de voiture. Mac-Bride n'a pas une figure bête comme nos braves gens de chez nous. Quand la figure anglaise dépouille sa fierté naturelle, elle prend un caractère de bonté joyeuse et exempte de malice qui va droit au cœur : ainsi est Mac-Bride. Quant aux édifices et à Oxford comme ville, un jour ne suffirait pas pour te décrire ce que j'ai vu en moins d'un jour. C'est comme une féerie. Figure-toi, si cela se peut, une empilade de palais gothiques, massifs en général, mais de proportions énormes et du travail le plus varié. De quelque côté qu'on se tourne, on voit des palais, des tours, des coupoles. On aperçoit des édifices qui s'élancent les uns par-dessus les autres. On demande leurs noms ; il y en a tant qu'on ne peut les retenir. Celui-ci a été bâti par les Saxons à la fin du X® siècle; celui-là est du xii®; ceux-ci du xiii®. Ici on brûlait les hérétiques; là on a pendu l'évêque Cramer. Ceci est l'église du Christ ; voilà le collège d'Emmanuel ! C'est vraiment un beau et solennel spectacle que la vue de toutes ces vieilles bâtisses de tous les âges et de toutes les teintes, depuis le noir le plus antique et le plus foncé jusqu'au blanc le plus clair et le plus moderne. Oxford est bien plus clair et moins noir que

Londres. Gela vient de ce que la ville est moins grande et la population moins accumulée. C'est une jolie ville de province; mais ses palais, qui ne sont que là, en font un lieu où le moyen âge tout entier est encore debout. Après cela, on ne peut dire avec les Anglais que c'est le lieu le plus savant et le plus scientifique du monde. Sans doute, quant aux bâtiments et aux bibliothèques, c'est quelque chose de merveilleux; mais qu'est-ce qu'une bibliothèque où il n'y a pas un chat, et des collèges où il n'y a pas d'étudiants? Il est vrai que nous sommes dans les vacances ; mais je suppose qu'il n'y aura pas grand monde au 1 ^^ mai, époque à laquelle ouvrent les cours.

Quant à moi, je commence lundi à dix heures mon expédition contre le Vendidad anglais de la Bodléienne, mais ce premier jour ne sera guère qu'une reconnaissance des lieux. J'achèterai du papier réglé et autres ustensiles ; puis j'irai montrer à Bifteck ce que peut un Français qui a de la volonté. Aujourd'hui je vais monter chez Lenz et le tirer par la manche pour qu'il me montre Oxford et les environs. Le temps est superbe, mais un peu froid. Vêtu comme je suis, je n'ai absolument rien à craindre, et je me porte parfaitement bien. Je voudrais être sûr que vous êtes aussi bien que moi. J'espère que vous ne serez pas longtemps sans me donner de vos nouvelles ; ma lettre d'hier vous y invitait, mais il est probable que vous recevrez celle d'aujourd'hui aussitôt, parce que rien ne part d'Angleterre le samedi ou le dimanche. Quand vous saurez le fait, cela ne vous inquiétera pas. Gomme je ne ferai pas grand'chose de nouveau aujourd'hui, je n'écrirai peut-être pas demain lundi ; mais pour sûr

je prendrai la plume mardi pour vous donner avis de mon expédition à la Bodléienne, et ensuite pour vous rendre compte du dîner de M. Wilson.

Adieu, ma chère amie, embrasse bien pour moi tous nos parents. Tâche de te bien porter, et aussi les petites, et crois-moi pour la vie

Ton bien cher,

P. S. — Ne m'envoie les volumes du Yaçna que quand je te le dirai. Aie la complaisance de mettre de côté l'exemplaire de Lenz, tant celui du premier volume que celui du deuxième. Lenz ira à Paris dans un mois, et il est inutile qu'il paie quelques ports de plus.

Mille compliments et mille embrassements à tout le monde.

Si mon père a occasion de voir M. de Sacy, je lui serais obligé s'il lui présentait mes respects, et s'il lui disait que je lui écrirai plus tard, quand j'aurai une occasion d'envoyer à Londres une lettre qu'on pourra mettre à l'ambassade. Je désire ne pas lui faire payer de port, et je n'ai de nouveau à lui annoncer que les compliments de Mac-Bride. — Le catalogue qu'il sait bien n'est pas encore fini, mais il y manque peu de feuilles.

A M""^ Eugène Burnouf, à Paris.

Oxford, mardi 14 avril 1835.

Ma chère amie,

Je ne veux pas laisser passer la matinée sans t'écrire, parce que les occupations, c'est-à-dire les visites et les promenades, surviendraient, et il me serait peutêtre difficile de trouver un moment pour faire cette lettre. D'ailleurs je suis sous l'impression des choses que j'ai vues et entendues depuis dimanche matin, et je n'en veux laisser échapper aucune trace. Cette impression n'est pas, comme tu le verras, aussi favorable qu'elle l'a été jusqu'ici; c'est pour cela même que je veux vous la donner tout entière , car il est juste que, si je m'abandonne avec facilité à l'admiration, j'obéisse non moins aisément aux critiques que me suggèrent le bon sens et la raison.

Tu sauras donc que dimanche je me suis promené toute la journée, par le plus beau temps du monde, dans Oxford et aux environs. La température s'est singuhèrement adoucie depuis dimanche ; le temps est aussi beau qu'il était quand j'ai quitté Paris. J'ai commencé à voir, pendant cette promenade entreprise en commun avec Lenz et le sous-bibliothécaire, M. Gureton, ce que c'est qu'un Anglais d'Oxford, avec ses préjugés anglicans, et sa haine contre les catholiques d'Irlande; mais je vous en dirai de belles sur ce sujet. J'en suis bien fâché pour les Anglais d'ici,

mais je suis convaincu que j'ai dû leur déplaire singulièrement en exposant avec franchise, mais avec mesure, l'opinion de tous les honnêtes gens en France sur l'absurdité du système religieux de l'Irlande, etc. Ce sont des matières qui intéressent plus mon père que toi, et dans lesquelles j'aimerais mieux cent fois être républicain et radical que tory. Passe pour être anglomane à Paris, afin de pousser la paresse française dans la voie que les Anglais ont suivie à leur grand avantage ; mais ici je suis Français et homme dans le vrai sens du mot, et tant pis pour les préjugés stupides et mesquins que mon langage peut blesser !

Or, après cette promenade, après le dîner et la conversation du soir, j'ai fait mes préparatifs pour aller à la Bodléienne. J'y ai travaillé lundi toute la journée jusqu'à trois heures et j'ai copié quinze pages, petites il est vrai, pour la première fois. Gela est de bon augure; mais il est de la dernière importance pour moi d'aller vite, parce que j'aurai beaucoup à faire à Londres. Je passe sur la Bodléienne, parce que je tâcherai de trouver un peu de place dans cette lettre pour en entretenir mon excellent père, dont je regrette tant de ne pouvoir consulter ici le bon sens et la justesse parfaite de jugement.

Après avoir fait une fameuse toilette, m'être lavé la figure et les mains deux ou trois fois, j'ai fait mon apparition chez Wilson avec Lenz, qui était mon cornac. Ici commence la description d'un intérieur fashionable. Wilson peut être possesseur d'environ 50,000 livres de rente de France. Cela mérite attention. La porte de l'allée (car, comme tu sais, les portes cochères sont inconnues ici et les cours sont

derrière les maisons), la porte de Fallée, dis-je, étant ouverte, nous sommes pilotés le long de ladite allée par un domestique qui était en noir parfait, et au bout de cette allée, à droite, nous trouvons une de ces servantes en acajou exactement semblables à celles des salles à manger de Paris. Sur ce meuble étaient des chapeaux ; un signe de Lenz m'avertit d'y poser le mien avec ma canne, et, dépourvu désormais de cet accompagnement, si nécessaire pour un Français, du chapeau et de la canne, je suis Lenz et le domestique dans un merveilleux escalier, tout couvert d'un double tapis, de l'éclat et des couleurs les plus brillantes. Il fallait faire bonne contenance; j'avais assez vu d'Anglais pour savoir que nos grâces françaises et l'amabihté de notre sourire n'étaient pas leur fait. Je commençai donc par me raidir dans ma cravate le plus que je pus; je tendis le jarret, et, prenant la face la plus solennelle, la plus hautaine et la plus rogue que je pus me faire, j'entrai comme un piquet dans un magnifique salon, le long duquel j'eus la mortification de me sentir m'avancer, sans rien à la main, avec l'air que je viens de décrire, en face de trois personnes debout, Wilson, son fils et un M. Jacobson, Bifteck consommé, et de trois personnes assises, deux dames et un espèce de Français métis dont je te parlerai plus tard. On se mit à table quelque temps après, et je pus apprécier la raideur, la froideur, l'ennui de ces repas de compagnie anglaise. Il faut te dire que M""® Wilson était absente parce qu'elle est enceinte, et qu'elle était retirée dans sa chambre. Au haut bout était une dame qui la remplaçait, la plus laide créature d'Oxford, et au bout opposé était Wilson ; j'étais

placé à sa gauche, en retour de la table, le Français me suivait, puis Jacobson, et de l'autre côté de la dame, le fils naturel de Wilson, Lenz, et l'autre dame, une petite créature toute jeune, mais si laide! et, la malheureuse, décolletée devant et derrière comme une Indienne pour montrer les plus misérables et les plus osseux de tous les appas. Je ne pourrais pas, quand j'écrirais cent pages, te dire l'ennui profond dont je fus saisi pendant ce dîner. Rien au monde ne pourrait t'en donner une idée, pas même un dîner rendu par de jeunes mariés à des gens qu'ils ne connaissent pas. J'étais aussi, il faut le dire, dans une situation exceptionnelle : j'avais un peu choqué le maître de la maison en refusant de boire un verre de vin avec lui ; mais ma détermination est bien ferme : dussé-je passer pour le plus grossier des hommes du continent, comme ce peuple aristocratique nous appelle avec dédain, je ne mettrai pas dans mon estomac une seule goutte de ce poison qu'ils appellent vin; c'est de l'eaude-vie pure et je n'en fais pas usage plus ici qu'à Paris. Il n'y avait rien sur la table que de l'eau, pas même de vin ordinaire, car les Anglais ne boivent pas dans de grands verres comme nous, on laisse cette grossièreté au peuple. Je bus de l'eau et mangeai d'un bon poisson sans sauce, car leur sauce est une petite colle grise dans laquelle court un peu de persil; ils n'ont pas la moindre idée de la sauce blanche. Je mangeai un peu d'agneau ensuite, puis (juelque chose que je ne connais pas; j'y crus reconnaître des croûtes de pain rôties dans la graisse et recouvertes d'une couche de beurre d'anchois. C'est un infâme ragoût, inventé pour pousser à la soif; je le laissai dans mon

assiette. Wilson me donna ensuite un peu de ce qu'ils appellent « gelée » (c'était jaune et fort ordinaire, pas même nos œufs au lait si simples), et le dîner fut fini pour moi.

Vint ensuite le dessert, et les enfants. Croirais -tu que personne ne m'offrit rien et que je ne mangeai absolument rien ! L'usage, comme je l'ai su après par Lenz, est qu'on prenne soi-même. Je n'avais rien devant moi ; je restai donc devant mon assiette, immobile et glacé, pendant que les autres taillaient à qui mieux mieux des oranges à coups de fourchette et de couteau. J'avoue que je fus très choqué de ce dessert ; c'était pour moi le coup de grâce. Je suis encore à me demander comment Wilson ne me tendit pas le moindre plat, ne me dit pas le moindre mot. Comment un homme aussi distingué a-t-il pu s'imaginer qu'en trois jours je pouvais connaître les usages anglais de table? Au fond, cela vient de l'orgueil profond de cette nation. Ils sont tellement convaincus de la supériorité de leurs manières qu'ils trouvent tout naturel qu'on les connaisse; ils ne font pas un pas pour vous les montrer. Quant à moi, je ne m'en inquiète guère; il n'y a que leur propreté que je leur envie; le reste est raideur, pédantisme et ennui. Tout ne peut pas se dire là -dessus. Tâche, ma chère amie, de pouvoir te rappeler les points sur lesquels je glisse, afin de me faire causer en famille quand nous serons de retour.

Après le dessert, on leva la nappe, et les dames s'en allèrent. Alors les hommes commencèrent à boire, toujours dans de petits verres. Je te décrirai toutes les minauderies qu'ils font. Cela dura peu, sans doute à

cause de moi, et nous trouvâmes dans le salon, en remontant, M'^^Wilson, qui n'est pas bien, laquelle donna de fameuses poignées de mains à tout le monde, excepté à moi. Je trouvai Wilson beaucoup mieux dans la conversation; il me montra beaucoup de choses indiennes, et je reconnus en lui l'homme habile et savant; le gentilhomme anglais avait un peu disparu. Je me couchai en rentrant, à dix heures, et me voici ce matin debout, t'écrivant et désirant bien avoir fini le plus tôt possible avec Oxford pour voir ce que je puis faire de Londres.

Adieu, ma chère amie, il faudra que nous fassions une fameuse bombance chez Quillet ^ pour oublier les mauvais ragoûts anglais.

Tout à toi avec mille embrassements,

Eug. BURNOUF.

A M. BuRNOUF PÈRE, à Paris.

Oxford, mardi 14 avril 1835, Mon cher père,

J'ai donc vu le fameux manuscrit de la Bodléienne ! C'est un excellent exemplaire, ancien et bien écrit. Toutes mes observations s'y trouvent confirmées. Bopp est complètement battu sur ao. Dans quinze pages je n'ai pas trouvé une seule fois ao, qu'il a choisi comme un étourneau et auquel il tient avec l'obstination la plus

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