‹ Choix de lettres d'Eugene Burnouf, 1825-1852. Suivi d'une bibliographieChapitre 30 sur 86 · Pâtissier renommé · texte numérisé non relu

Pâtissier renommé

ridicule. Enfin je suis très content d'avoir ce manuscrit de plus. Quand j'en aurai copié cinquante pages, je les collationnerai avec soin, et j'irai immédiatement à la Radclifienne pour voir les deux autres manuscrits du Yaçna. Si la chose allait aussi vite que maintenant, au lieu de cinquante pages j'en copierais cent, pour ne pas être obligé de revenir ici de sitôt. Mais je ne puis encore rien dire là-dessus. Je suis du reste parfaitement portant. J'ai à la Bodléienne une jolie chambre au midi. Le temps est très doux depuis dimanche; il fait un beau soleil. Les Anglais sont ravis, et ils courent tous en pantalons d'été. Moi je me couvre comme un Italien et je m'en trouve bien , parce que j'ôte mon manteau quelques instants après que je suis arrivé pour le remettre une heure après.

Adieu, mon cher père, embrasse bien maman pour moi.

Lvm.

A M""' Eugène Burnouf, à Paris.

Oxford, 16 avril 1835.

Ma chère amie,

A mesure que ma vie s'arrange et que j'avance

dans mon travail, les matériaux de ma correspondance diminuent, parce que je suis occupé dans le miheu de la journée et que je n'ai pas le temps d'aller à la recherche des choses nouvelles pour moi. Cepen-

dant j'en ai encore assez à te dire pour alimenter ma correspondance jusqu'au moment de mon départ pour Londres, qui, je l'espère, sera plus rapproché que je ne l'avais cru dans le commencement.

Je te parlerai aujourd'hui de quelques promenades que j'ai faites, et de la manière dont je suis organisé à la bibliothèque Bodléienne.

Le mardi, jour où je t'ai écrit, je suis parti, comme à mon ordinaire, vers dix heures et demie, pour continuer ma copie à la bibHothèque. Il est difficile d'imaginer un plus beau temps que celui qu'il faisait ce jour-là. C'était exactement un temps de notre climat. Ajoute que l'exposition de mon bureau de travail est exactement la même que celle de mon cabinet à Paris ; mais j'ai de plus sous les yeux un admirable jardin, orné d'arbres gigantesques, car les Anglais respectent extrêmement les vieux arbres, avec des gazons, un petit ruisseau, le tout visité par un nombre infini de gros et de petits oiseaux qui chantent à ravir. Autour de moi règne d'ailleurs un silence profond, qui n'est interrompu que rarement par un petit bout de conversation qui s'établit entre le bibliothécaire en chef, M. Bandinel, et son sous-bibliothécaire, M. Cureton, dont je te parlerai en détail. La troisième personne qui se trouve dans la bibliothèque est ton serviteur, le seul Anglais qui, pour le moment, s'occupe de quelque chose dans Oxford. Nous sommes dans la semaine sainte, et tout ce grand corps ecclésiastique des docteurs, révérends, fellows, professeurs, etc., fonctionne dans les vingt ou trente églises, de tous les âges et de tous les styles, dont se compose la ville d'Oxford. La bibliothèque même où je donne, en tra-

vaillant pendant cette semaine, et notamment aujourd'hui, l'exemple d'une des plus grandes impiétés qu'un homme puisse commettre, cette bibliothèque est une des choses les plus curieuses qu'on puisse voir à Oxford. Elle est loin d'être aussi grande que la BibHothèque royale de Paris; mais elle est si bien ornée, si commodément disposée, les livres y sont si beaux et si propres qu'on se croirait dans un palais. Elle se compose de trois étages, dont l'étage intermédiaire est le plus élevé. L'édifice forme un carré complet, d'une lourde et massive architecture, qui n'a rien de remarquable au dehors, mais qui est situé dans la partie la plus belle et la plus antique d'Oxford, en face du magnifique dôme de la bibliothèque Radchfienne, où j'irai dans une quinzaine de jours, et au milieu de vieilles et anciennes églises d'une grande beauté. C'est un séjour exceptionnel dans le monde, et, quand je suis occupé de mon Yaçna, je t'assure que je m'arrête quelquefois pour me promener tout seul, absolument seul, au milieu de ces longues galeries éclairées par de larges vitraux gothiques de toutes les couleurs, et ornées, dans la partie du mur qui n'est pas couverte de livres, par des peintures antiques, et notamment les portraits originaux et contemporains des anciens rois d'Angleterre. 11 faut voir Elisabeth, quelle tournure! Et ce gros butor de Henri VIII! Et la belle Marie Stuart avec ses yeux flottants et mous ! Il y a dans ces galeries de quoi passer bien des journées en méditations.

Le mardi, jour dont je te parle, il était près d'une heure quand le sous-bibliothécaire, M. Cureton, homme extrêmement aimable, dont j'ai fait la connaissance

complète, vint me trouver en me reprochant de rester trop longtemps assis, et en me proposant d'aller me montrer des choses que je n'avais pas encore vues. J'accepte, comme tu penses, et nous voilà en route pour visiter les collèges, qui sont vides à cause des vacances de Pâques. Les collèges sont de vieux cloîtres gothiques, tenus avec une merveilleuse propreté et badigeonnés à l'intérieur tous les deux ou trois ans; à l'extérieur on leur laisse leur vieille apparence et leur teinte noire, cela rappelle mieux les anciens temps de leur fondation. Ce sont des particuliers qui, à leurs frais, ont élevé et doté ces énormes édifices, car rien, en Angleterre, n'est fait par le gouvernement. Le gouvernement dirige la police intérieure et la politique extérieure, voilà tout. Le reste se fait par les particuliers qui s'entendent fort bien, je te jure, à se bâtir de bonnes maisons, à s'envelopper de bons vêtements, sans manufactures royales, ni corps d'arts et métiers, et qui font d'un pays brumeux, froid, humide et triste, une habitation très confortable, et dans le printemps surtout. Mais ce qui mérite par-dessus tout l'attention dans ces collèges, ce sont les jardins. Il y a trois à quatre choses en Angleterre dont on ne peut pas se faire une idée quand on n'est pas sorti du continent. Et, puisque je suis dans les jardins, je ne puis omettre de te dire que rien au monde n'est vert, n'est fleuri, n'est joU, n'est luisant, n'est propret, comme les jardins et les parcs d'Oxford dans ce moment. Tandis que dans d'autres pays les feuilles commencent à peine à se développer, ici des parties entières de jardins, surtout les masses, les murs et les fonds des platesbandes sont complètement verts, et du vert le plus

varié. Tu vas dire que j'exagère ; je ne dis que la stricte vérité. Cela vient uniquement du choix des arbres qui forment la plus grande partie de la végétation de ces jardins. Ce sont des lierres, des houx, des lauriers de toutes les couleurs et de toutes les grandeurs, des arbres à belles grandes feuilles, lisses et épaisses, enfin une végétation septentrionale qui étonne et ravit nous autres gens du Midi qui n'avons de verdure que dans Tété. Grâce à l'humidité du climat, les Anglais sont perpétuellement environnés de verdure; dans l'hiver et dans le printemps, ils ont celles de ces arbres si nombreux que je ne pourrais les décrire et les énumérer tous quand je saurais leurs noms; dans l'été, ils ont les marronniers, les tilleuls, etc. Les abricotiers et les pêchers ne font que commencer à fleurir ; mais on dit à Bifteck : « Mon garçon, ce fruit-là n'est pas pour ton nez. » Tu vois que chaque climat a sa dose d'avantages et de désavantages; mais on peut dire, à l'honneur des Anglais, que ce que l'homme pouvait faire pour compenser les imperfections du climat qu'ils habitent, ils l'ont fait avec une constance et un courage qui a porté les plus beaux fruits.

Vendredi saint.

Ma chère amie, ma lettre d'hier a été interrompue par l'arrivée de Lenz qui m'a pris pour aller déjeuner avec lui chez le fellow Cureton, sous -bibliothécaire, que je vois tous les jours. Ce jeune homme, qui a vingt-sept ans, est le plus aimable des Anglais que j'ai vus jusqu'ici ; il sait fort bien l'arabe, et, en sa qualité d'orientaliste, il a une grande attraction pour moi. Nous avons fait un déjeuner fort agréable, et, comme

nous étions habillés, nous avons profité de cette circonstance pour aller rendre à Wilson notre visite de digestion. Wilson a été charmant ; il a causé de ses travaux, de ses manuscrits, de l'Inde enfin, en homme qui a lu et qui a vu. Je ne pouvais lui en parler que comme ayant lu un peu ; mais cependant il a pu s'apercevoir que je n'avais pas tout à fait perdu son temps. Il nous a montré ensuite sa collection de manuscrits indiens; c'est la plus belle chose que j'aie jamais vue. Après la collection de deux mille volumes que Golebrooke a donnée à la Compagnie des Indes, celle de Wilson est certainement la plus belle qui existe en Europe. H y a beaucoup de manuscrits anciens; ceux qui sont modernes ont été copiés pour lui par les plus savants brahmanes de Bcnarès, puis collationnés et corrigés; ils sont tous du même format in-folio, et reliés en cuir de Russie. Il y a là de quoi occuper plusieurs générations d'érudits. Wilson a été très complaisant pour moi; il m'a prêté deux manuscrits. J'en avais grand besoin, car aujourd'hui, demain et aprèsdemain les bibliothèques sont fermées, comme tu n'as pas de peine à le comprendre, et je n'aurais guère su que faire de ma journée, quoique, à vrai dire, je ne sois pas embarrassé du soir, que je passe en conversation avec Lenz, qui est le plus honnête des hommes. Hier même je n'ai pu t'écrire, parce que la longue visite que nous avons faite à Wilson a reculé notre dîner et m'a fait par suite manquer l'heure de la poste. Je ne suis pas même sûr que cette lettre parte aujourd'hui, à cause de la solennité de la fête, qui est bien plus remarquée à Oxford et généralement en Angleterre qu'à Paris.

Adieu, ma chère amie, tâche de bien conserver ta santé et celle de tes petites, autant que je conserve la mienne, qui heureusement prospère ici fort bien.

Ton ami bien cher,

Eug. BURNOUF.

A W^^ Eugène Burnouf, à Paris.

Oxford, dimanche 19 avril 1835.

Ma chère amie.

Je m'ennuie tellement que, quoique je n'aie absolument rien à te dire de neuf, je veux m'occuper un peu à causer avec toi. Ma vie, comme tu le penses bien, n'est plus aussi variée qu'elle l'était dans le commencement. Elle s'écoule solitairement entre un bifteck, un verre de bière et mon manuscrit zend.

Premièrement, tu sauras qu'hier j'ai fini le manuscrit de la Bodléienne que j'avais tant intérêt à voir. Je veux dire que j'ai fini les cinquante pages dont j'avais besoin. Gela m'a conduit jusqu'au xiii® chapitre du Yaçna, et je crois que c'est là une matière suffisante pour deux parties au moins de la force de mes deux premières. Il faut dire cependant que, du ii® au IX® chapitre, tout est dit dans mon premier volume ; il n'y a réellement de nouveau que les ix®, x% xi® et xii®. Si la collation des deux autres manuscrits de la bibhothèque Radclifienne, où je vais commencer demain mon travail, va assez vite, comme j'en ai l'espoir, je

pourrai ajouter dix à douze autres pages à ces cinquante déjà copiées.

Je t'avouerai que je suis assez satisfait de ce résultat. Voilà aujourd'hui douze jours pleins que j'ai quitté Paris. Sur ces douze jours, cinq ont été employés au voyage de Paris à Oxford, puis est venu un dimanche, en tout six ; il n'y a donc eu pour moi que six jours de travail, ou plutôt cinq, puisqu'il faut en retrancher le vendredi saint pendant lequel j'ai chômé. Nonobstant ce résultat, qui est assez satisfaisant, et qui me prouve combien je pourrais avancer dans la copie du manuscrit, si mon intention n'était pas de retourner le plus tôt possible à Londres où j'aurai beaucoup plus à faire, je dois avouer que je mène la vie la plus fainéante du monde. Voici ma journée dans son ordre; quand tu en connaîtras une, tu les connaîtras toutes.

Le matin je me lève à sept heures et demie, ou même quelquefois à huit. Je suis fort long à faire ma toilette, parce que, en Angleterre, la toilette d'un homme est une chose aussi importante que celle d'une femme en France. Ce pays-ci est le pays des fats ; tu n'en as pas une idée, si tu ne penses qu'à nos ci-devant jeunes hommes. Cependant toute cette fatuité a sa raison dans la recherche de la propreté dont le climat fait un besoin ; dans la rue cela ne se voit pas, parce que les Anglais, ainsi que nous, recherchent les couleurs les plus sombres. Quand je suis habillé, je t'écris, ou je monte chez Lenz qui loge au deuxième , c'està-dire sous le toit, car aucune maison n'a plus de deux étages. Tu comprends sans peine qu'une de mes lettres, même la plus courte, me conduit aisément jusqu'à dix heures, et j'espère que tu ne te plaindras pas de

leur brièveté ni de leur rareté. A dix heures, nous déjeunons, Lenz et moi, tantôt avec du thé, tantôt avec des œufs frais, tantôt avec du jambon. Le déjeuner en général n'est pas le plus mauvais repas. A dix heures et demie ou onze heures je vais à la bibliothèque Bodléienne, où je copie jusqu'à une heure et demie ou deux heures. Je rentre, je me lave de nouveau, je fais une nouvelle toilette et je vais voir la ville ou quelque professeur, ou je fais une simple promenade dans la campagne, qui touche immédiatement à Oxford, comme cela se voit dans toutes les villes de province. Rien n'est beau comme les prairies de ce pays-ci, entrecoupées comme elles le sont par de beaux et larges canaux couverts de bateaux qui portent des étudiants ou des professeurs d'Oxford, etc. Je rentre dîner après cette promenade, et, le dîner fini, je ressors avec Lenz, quand le temps est beau, ou je reste à causer, au coin du feu, avec lui et avec cet excellent M. Gureton, qui passe rarement un jour sans venir nous voir. C'est véritablement un homme aimable et instruit dans le vrai sens du mot. Il sait parfaitement le français, quoiqu'il ne puisse guère en dire plus d'une phrase de suite, mais il entend tout ce qu'on lui dit, et il connaît fort bien nos auteurs; il se tient même au courant des publications nouvelles, et je lui ai vu dans les mains les Paroles cVun croyant de Lamennais, livre qui ne lui plaît pas du tout ; il a raison . M. Gureton a surtout pour moi un mérite, c'est sa complaisance à m'entendre parler anglais. Tu sais combien les Anglais sont avides de parler français avec les gens qui savent notre langue. C'est ici, à Oxford, comme partout, et j'ai toutes les peines du

monde à m'empêcher de parler français moi-même. Si j'en croyais ceux que je visite, je ne prononcerais pas un mot d'anglais, si ce n'est quand je parle à ma respectable propriétaire, la cordonnière du cordonnier Sladder, lequel est un des plus fameux radicaux d'Oxford, ville où il y en a fort peu. J'ai fini par découvrir les raisons pour lesquelles les Anglais aiment si peu à parler leur langue avec les étrangers; il y en a plusieurs. En premier lieu, il faut mettre le motif le plus honorable, ne fût-ce que par politesse française. Ce motif, c'est le désir de s'instruire, désir qu'ils portent partout et qui les engage à saisir toutes les occasions de se former à la connaissance des langues étrangères. Le second motif, motif non moins puissant, est la vanité; qu'ils parlent bien ou mal, ils veulent à toute force montrer qu'ils parlent le français. Le troisième, c'est l'égoïsme. C'est là un fameux motif pour eux qui ne sont, toute leur vie, occupés que d'eux-mêmes et que de leurs intérêts. Ils sont choqués de nos fautes et de notre mauvaise prononciation, et, dès qu'ils peuvent débarrasser leurs oreilles de la peine que nous leur causons, ils le font immédiatement. J'ai remarqué cela dans mes conversations avec Wilson ; pendant la première demiheure, il me laisse parler anglais, parce que le commencement va toujours assez bien ; mais, aussitôt que la conversation s'anime, qu'il se met à parler plus vite et moi plus lentement, il se jette en France et me force à passer le détroit avec lui. Je ne sais pas où il a appris le français, mais il le sait certainement très bien, quoiqu'il le parle avec quelque difficulté.

Mais, pour revenir à ce bon M. Cureton, il se com-

plaît à m'entendre baragouiner et il éprouve la plus grande satisfaction à me dire que je fais tous les jours de nouveaux progrès. Je n'ai plus qu'un défaut, c'est que je parle français avec des mots anglais. Cureton m'entend très bien, mais il me dit toujours : « C'est du français en anglais que vous dites. » Il y manque un certain tour national que donnent certaines expressions. Aussi, pour les apprendre, je vais m'astreindre à lire chaque jour trois ou quatre pages d'un bon auteur anglais, en me rendant bien compte des tournures de phrases ; par ce moyen j'espère acquérir le tour de phrase anglais, car j'avoue que je serais honteux de revenir en France sans pouvoir parler un peu proprement. Je sais bien que j'oubherai beaucoup à Paris, n'ayant aucune occasion de parler; mais, s'il me reste quelque argent, j'aurai soin d'acheter quelques livres de littérature anglaise pour me forcer à lire.

Adieu, ma chère amie, je t'embrasse, quoique je n'aie plus de place. Écris-moi donc.

Lettre commune a toute la famille.

Londres, samedi 25 avril 1835.

Ma chère Angélique,

Ma chère mère et mon cher père,

J'ai reçu, avec un indicible plaisir, vos lettres du 1 6 avril, du 1 9 et du 20. Vous ne sauriez croire comme j'étais malheureux de ne rien apprendre de vous.

Mais enfin maintenant nous sommes plus près, et je suis le plus heureux des hommes d'apprendre que vous vous portez bien, sauf le rhume de maman. Comment avez-vous pu croire que je ne vous ai pas écrit en arrivant à Londres? Vendredi 10, j'ai donné, ou plutôt Barclay a donné ma première lettre , une immense lettre, que je regrette de voir perdue, non par ce qu'elle vous disait de mes premières impressions, mais parce que le manque de cette lettre vous a jetés dans une inquiétude que j'éprouve moi-même depuis quinze jours. Je vous y disais que je n'avais pas vomi, mais que j'avais souffert du mal de mer, le plus sot des maux. Nous avions mis trois heures trois quarts, parce que nous avions eu le vent contraire. Depuis vous avez reçu mes lettres, et vous savez le reste.

Je suis revenu à Londres hier vendredi soir; je suis descendu chez Barclay, qui m'a donné une hospitalité amicale, un bon lit, d'excellentes côtelettes, de la bière à faire oublier le meilleur vin, enfin une bonne réception. 11 avait eu la complaisance de me chercher un Logement pendant mon absence. J'en ai un que je ne pourrai occuper que mardi, parce que le gentleman qui le cède n'est pas encore parti. Je serai fort bien, au deuxième, dans une rue qui donne à l'extrémité de Piccadilly, pour dix-huit schellings et dix-huit pences de bottes.

Mais avant tout, je vous conjure en grâce de ne pas vous désoler quand vous ne recevez pas de mes lettres. Je suis dans le pays le plus curieux et en même temps le plus difficile à connaître du monde. Ce grand peuple ne fait rien le dimanche. Il faut que les parents et les amis soient , pour le motif de la religion de la très

sainte Église anglicane, privés des nouvelles de leur fils et de leur époux. Mais nous en dirons de belles en temps et lieu. Il y a d'ailleurs une circonstance physique dont il faut tenir compte. C'est un fait que les paquebots ne partent pas par le gros temps. Ils aiment mieux attendre que d'exposer leurs voyageurs à ce dégoûtant mal de mer. C'est donc une cause de retard ; puis le paquebot peut n'arriver que quand la poste de Calais pour Paris est déjà partie, nouveau retard. Je vous supplie donc encore de nouveau de ne pas vous tourmenter quand vous éprouverez quelque retard dans la réception de mes lettres. Je suis, pour ma part, peu porté à me servir de l'ambassade ; je ne connais pas encore ce moyen. Londres est un endroit terrible, dreadfull, comme disent les Anglais euxmêmes, il faut un an pour s'y reconnaître.

Il fait beau aujourd'hui ; mais vendredi on a eu de la neige, comme vous à Paris. Chose singulière, nous n'avons eu que du froid à Oxford. J'ai dépensé pendant mon séjour pour six francs de charbon, c'est-àdire à peu près une voiture. J'ai eu du feu jour et nuit dans mes deux chambres. C'est l'usage ici, même en été. Je n'ai pas quitté ma camisole de laine, outre la flanelle, non plus que ma grande redingote. A la Bibliothèque j'avais une table chaude , comme on les appelle ici. C'est une table en tôle, recouverte de bois, qui est échauffée en dessous par trois becs de gaz. — Plus de détails plus tard. — N'ayez donc aucune inquiétude pour ma santé. Je suis très bien, je serai mieux encore si vous ne vous tourmentez pas.

Je vous conterai mes deux derniers jours à Oxford. J'ai été si occupé de me promener dans les collèges que

je n'ai pas eu une minute pour prendre la plume. Ne croyez pas qu'il me soit toujours aussi facile que vous le pensez de vous écrire. Après avoir fait de longues promenades, je rentre, je dîne, puis je me couche à neuf heures pour me lever le lendemain à sept heures. Je ne puis donc trop vous l'assurer, n'ayez aucune crainte sur ma santé. Je suis l'ordonnance de Lenz, de Brockhaus, de Raumer, tous Allemands plus ou moins célèbres qui m'aiment beaucoup, et qui m'ont dit dès en arrivant : « Faites beaucoup d'exercice, dormez d'autant, et travaillez peu. » Je travaille peu, en effet, très peu, trop peu, pas du tout même. J'ai copié 80 pages du manuscrit de la Bodléienne. Vous savez que je n'ai rien trouvé à la Radclifîenne. Les Anglais sont noirement vexés.

Je suis donc à Londres. Ce matin j'ai été chez Straker, où j'ai trouvé vos deux lettres. Cela m'a ranimé. Combien j'étais découragé ! Je suis parti pour la Compagnie des Indes, à pied, deux Heues et demie. Quelle ville! et quel spectacle! Ma première stupéfaction, celle de mon arrivée de Douvres à Londres, dure encore. C'est un enfer de luxe, de bruit, de fumée, de toilettes, de satin, de velours, de je ne sais quoi! Un bruit infernal, des hommes courant, des voitures entre lesquelles il faut saisir une minute de passage, un langage de cochers et d'omnibus à peine intelligible, des cris, du brouillard, du soleil, du vent, des maisons noires, des rues immenses, de l'or partout, des voleurs à chaque poche : Prenez garde à vos poches! Nulle part de soldats, si ce n'est à White-Hall, que j'ai vu par hasard ce matin, m'étant perdu après que Barclay m'eut quitté, au moment où je tournais cap vers

Straker! Je vous l'assure sans exagération, rien au monde ne peut donner une idée de ce séjour, qu'il faut avoir vu, mais où je ne voudrais pas rester. Tout y sue le luxe, ces voitures, et ces cochers vêtus de blanc et galonnés d'or, ces hommes énormes, si raides et si froids, ces femmes, qui ont la peau plus blanche que le papier sur lequel j'écris, et qui se font traîner dans des équipages à quatre chevaux ! Que je voudrais que vous fussiez avec moi pour voir un instant ce curieux spectacle! Je dis un instant, car, à moins d'avoir vingt cinq mille francs par jour comme lord Grosvenor, nul être humain ne peut vivre ici.

De la Compagnie je suis allé chez sir Charles Wilkins^, le vieux, a Jove principium. Il était au lit, il a quatre-vingt-cinq ans. Je le verrai lundi à la Compagnie.

Brockhaus me renvoya jusqu'à Holborn pour prendre un omnibus. Dans l'omnibus, damnée voiture qui va comme le vent, en entrant, je manquai de tomber sur le strapontin, mon poing passa à travers le bois du fond et le perça de part en part, sans aucun dommage pour ma main. Le panneau tomba dans la rue, les Anglais éclatèrent de rire : Marvellousf Un d'eux dit : « C'est un Français ! » Et un autre ajouta dans la chère et belle langue de mon beau pays : « N'en dites rien , Monsieur, il y a trop de bruit ici pour que le cocher s'en aperçoive. » Je n'en ai rien dit en effet, et l'omnibus en a été quitte pour son

1. Sir Charles Wilkins (1749-1836), bibliothécaire en chef de la Compagnie des Indes, associé de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, auteur d'une grammaire sanscrite et de divers travaux sur l'Inde.

panneau de moins, que j'ai eu la satisfaction d'avoir brisé sans le payer. De chez Wilkins je suis revenu chez Barclay pour vous écrire, et, pour que cette lettre parte avant dimanche, je la mettrai moi-même à la poste si je trouve une poste pour affranchir.

Je t'en supplie, ma chère Angélique, crois bien que je ne t'oublie pas. Écris-moi le plus souvent que tu pourras. Ne donne le Journal des Savants à Mohl que quand tu auras deux numéros dans la gaine. Il a déjà février. Tache de calmer Frignet, il a assez d'argent pour ne pas s'occuper de moi ; et prie mon père d'aller chez M. de Sacy pour lui dire que nulle part il n'est plus vénéré qu'à Oxford, et que mon unique sujet de conversation avec Pusey et Mac-Bride c'a été lui, ses vertus et ses travaux; que je n'ai trouvé à Oxford qu'un manuscrit sur trois ; que le catalogue qu'il m'a demandé n'a pas encore paru, qu'il paraîtra vers septembre, et qu'un Anglais, M. Gureton, le lui apportera à Paris; que je suis bien reconnaissant de ses bontés inépuisables et qu'aussitôt que j'aurai vu la Société asiatique, et que je saurai la voie pour lui adresser une lettre, sans frais, je la saisirai ; mais j'ai besoin d'un peu d'indulgence. Je suis harassé de courir, et ce monde est si nouveau qu'il est impossible de s'y reconnaître aussitôt qu'on y est jeté. A vrai dire, j'ai à peine posé quelque part, si ce n'est à Oxford, mais de là je ne pouvais rien envoyer par l'ambassade.

Tâchez par une voie ou par l'autre de faire savoir à Lebrun^ combien je suis touché de son bon procédé et

1. P. -A. Lebrun, directeur de l'Imprimerie royale, membre de l'Académie française, pair de France sous le règne de Louis-

que j'attends la première occasion pour lui exprimer moi-même mes sentiments.

Règle générale, quand vous écrivez par la poste ne mettez jamais deux lettres l'une dans l'autre ; cela double et triple le port; faites comme moi. Mais par l'ambassade, c'est autre chose. Mettez l'adresse comme il suit : « To Eugène Burnouf, esq. 443 West-strand, London. » Pas d'England, parce que c'est une preuve que cela vient du continent, et la petite poste ne les recevrait pas de l'ambassade.

A propos de la nourriture, je m'y fais tant bien que mal. Il y a trois bonnes choses : le fromage, la bière et le mouton. Je n'ai pas encore mangé de bœuf qui surpassât celui de France. Mais le mouton, c'est autre chose. Je mange peu ; qui mangerait beaucoup quand il n'a pour tout potage que du bœuf, mouton ou porc , 1 ®^ plat ; trois pommes de terre dans l'eau, ^^plat; et une tête de chou-fleur, 3® plat! — A Oxford, 1^"^ jour : mouton rôti, pommes de terre, chou-fleur sans sauce. — %^ jour : bifteck, pommes de terre, chou-fleur. — 3® jour : porc rôti, pommes de terre, chou-fleur. Mais chez les fellows, Gureton et un autre, Jacobson, c'était différent. Des soles divines, du fricandeau, du macaroni , cuisine française , et du fromage ! je vous en rapporterai un morceau ; cela réunit les délices du gruyère, du neufchàtel, du hollande et du roquefort; mais le hollande, mou et souple, domine dans ce beau et respectable fromage! Après tout, il n'y a que le mouton qui soit hors de ligne. Jusqu'au dernier jour

Philippe, sénateur sous le second empire, né en 1785, mort en

j'ai cru que je mangeais du bœuf. J'ai été stupéfait en apprenant mon erreur. En résumé, mon estomac est parfait, mais je regrette Quillet, et je me donnerai du bon temps avec ses macaronis, ses tourtes et ses genevoises, quand je pourrai vous embrasser comme je vous aime.

Adieu, chère Angélique.

La poste presse ; je vous écrirai encore d'autres choses ces jours-ci.

A M""® Eugène Burnouf, à Paris.

Londres, dimanche 26 avril 1835.

Ma chère amie,

Je profite du grand et assommant repos du dimanche pour ajouter quelques mots à ma lettre d'hier. Je ne puis d'ailleurs m'empêcher de t'écrire en même temps que j'adresse une lettre à M. de Sacy. Je vais me servir pour la première fois de la voie de l'ambassade, et je crains que cette lettre ne vous arrive pas aussitôt que si je la mettais à la poste ; mais je ne puis faire payer à M. de Sacy le remerciement que je lui adresse. Tout dépendra donc pour cette lettre de l'heure à laquelle je pourrai voir le secrétaire de la Société, en supposant même que je le voie demain. S'il en était autrement, il faudrait que la lettre attendit vendredi, c'est-à-dire qu'elle fût reculée de près de sept jours.

Aussi vous écrirai-je néanmoins demain lundi, comme si je ne vous avais pas écrit aujourd'hui. Vous comprenez maintenant pourquoi je ne suis guère pressé de faire usage de la voie de l'ambassade. C'est uniquement dans votre intérêt, et pour que vous ayez plus souvent de mes nouvelles. Mais il en doit être autrement pour vous, et, à moins d'un cas pressant de maladie, je te prie de continuer à m'écrire par l'ambassade ; mais en même temps, il serait bien à désirer que tu pusses m'écrire deux fois par semaine, pour que je puisse avoir de vos nouvelles régulièrement. Quant à moi, j'écrirai le plus régulièrement que je pourrai. Vous pouvez sûrement compter sur deux lettres au moins par semaine, à partir de ce jourd'hui dimanche.

J'approuve beaucoup, ma chère amie, ta méthode de me transcrire les portions les plus importantes des lettres qu'on m'adresse. Je te prie de faire les réponses convenables quand cela est nécessaire, et je te recommande surtout de ne m'envoyer aucun paquet par l'ambassade, à moins que cela ne soit d'une absolue nécessité. La transcription dans ta lettre suffit. Ne m'envoie donc ni le billet de Lebrun, ni son mémoire. Je répondrai à M. Lebrun, aussitôt que je le pourrai, par la voie de l'ambassade. — Continue à tenir ton journal en notant le jour où arrive chaque chose. — Dans une de tes prochaines lettres, pense à me dire si la brochure allemande dont tu me parles est en sanscrit, et si elle a pour auteur Brockhaus. Il est ici, et je l'en remercierais.

Depuis hier quatre heures que j'ai porté ma lettre à Charing-Cross et que je me suis misérablement perdu pendant une heure et demie, il ne s'est rien passé de

nouveau dans mon existence. J'ai fort bien dîné avec Barclay et sa femme, qui paraît fort douce, mais qui est loin d'être aussi bien que paraissent l'être les Anglaises dans leur première jeunesse. Nous avons causé toute la soirée, et ce matin, après déjeuner, je lui ai demandé la permission de me retirer pour écrire une lettre à M. de Sacy, lettre fort longue et très détaillée. Barclay m'a ensuite proposé de me conduire à Régent' s-Park ; mais il a commencé à pleuvoir et nous sommes montés dans un fiacre. Arrivés au parc, la pluie a augmenté, et nous avons cru prudent de rentrer. J'ai, comme un enfant, oublié de demander à Brockhaus son adresse, hier, quand je l'ai trouvé à la Compagnie des Indes. Si je l'avais eue aujourd'hui, j'aurais passé une journée plus agréable avec lui. Nous serions allés voir Lenz, que j'ai perdu depuis que je l'ai quitté pour venir ici. Je crains de gêner Barclay et sa femme. Un étranger est toujours de trop dans une petite famille.

Je compte demain aller après déjeuner à la Société asiatique voir le secrétaire. Ensuite j'aurai à me transporter de nouveau à la Compagnie des Indes, à l'autre bout du monde, parce que, n'ayant pas trouvé Wilkins chez lui, j'ai l'assurance de le voir lundi à son poste, vers deux heures. Là je ne puis manquer de voir Brockhaus et de savoir quelque chose de Lenz. Je rencontrerai aussi M. de Raumer, un des plus célèbres écrivains de la Prusse, qui travaille en ce moment à Londres pour la suite de son Histoire, et que j'ai connu à Paris à la Bibliothèque royale.

Mon intention est de faire une partie avec Brockhaus et Lenz pour dîner mardi ensemble dans quelque bonne

taverne, car la vie de Londres vaut un peu mieux que celle d'Oxford. On a du poisson excellent, des huîtres, des homards. C'est un peu plus varié que les misérables choux-fleurs de ma cordonnière. Dieu lui fasse paix ; mais je me rappellerai longtemps qu'elle me faisait payer deux bouchées de pain et de fromage environ quarante sous de France. Barclay m'a donné pour mes déjeuners et mes repas les directions convenables.

A propos, tu me demandes des nouvelles de la douane. Je t'en donnais dans ma lettre perdue. J'ai été parfaitement traité et n'ai pas payé un sou. Mes livres ont passé avec honneur ; et je ne demande au ciel qu'une chose, c'est d'être aussi bien traité en revenant à Calais.

Mes prévisions ont été bien fondées. 11 faut acheter ici le moins de choses qu'on peut. Tout est au poids de l'or. Barclay ne connaît que des foulards de l'Inde (à six schellings la pièce) que l'on puisse avoir avec avantage ; peut-être aussi la flanelle. C'est un damné pays pour l'argent. Mais il n'y a pas moyen de faire autrement que d'en dépenser beaucoup, comme font les Anglais eux-mêmes.

Adieu , ma chère amie , donne-moi souvent de tes nouvelles et de celles des enfants.

Tout à toi,

Eug. BURNOUF.

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