A M. BURNOUF PÈRE
Londres, mercredi 29 avril 1835.
Mon cher père, Je m'occupe en ce moment même d'écrire à M. Lebrun et àFrignet, c'est-à-dire aux deux personnes auxquelles, avec de Sacy, il est nécessaire que je réponde le plus tôt possible. J'écrirai à Ewald^ plus tard, et la lettre ne passera pas par Paris ; je demanderai à mes Allemands la voie que je dois prendre. Tu as vu par ma lettre de ce jour même que je n'avais pu envoyer lundi la lettre de M. de Sacy. J'espère pouvoir l'envoyer avec celle de M. Lebrun, celle de Frignet et la présente, sous une même enveloppe et à ton adresse, vendredi prochain. A cet effet, j'irai jeudi matin chez M. Harkness, le secrétaire de la Société [asiatique], et si je ne le trouve pas je pousserai jusqu'à Rosen, que j'ai déjà vu et que j'ai trouvé bien aimable, mais bien vieiUi par le travail. Je suppose que je dois lui faire le même effet. C'est sur Rosen que je compte le plus ici pour me faire passer quelques lettres par l'ambassade ; mais, comme je l'ai déjà dit précédemment, c'est une voie que je n'emploie que par surérogation, parce que la poste est bien plus sûre. Quant à vous, je vous engage à en faire toujours usage pour me donner de vos nouvelles deux fois par semaine. Si par aventure ce
4 . Ewald, professeur de philosophie, puis de langues orientales, à Gottingue et à Tùbingue, auteur d'une grammaire hébraïque et d'une histoire du peuple d'Israël. Voy. l'Appendice, n* XII, 2.
paquet ne pouvait partir que lundi, vous n'en seriez pas étonnés, et vous auriez toujours reçu ma lettre de ce jourd'hui, mercredi, que je viens d'envoyer par la poste après m'être levé à une heure inusitée pour vous l'écrire.
Le flot d'encre dont j'inonde aujourd'hui la table de M°^® Barclay, ou plutôt mon papier Veynen, est alimenté par la pluie la plus épouvantable que j'aie jamais vue. Les habitants de Londres se contentent de dire que c'est un mauvais temps ; ils prennent leurs bottes, leur parapluie, mettent une grande redingote sur leur dos, et les voilà dehors. Pour moi qui craignais que sir Alexander Johnston ne sût mon arrivée et ne s'étonnât de ne pas me voir, j'ai fait venir un fiacre et je me suis donné le plaisir, moyennant six francs, aller et revenir, de me faire transporter à quatre milles de chez Barclay, bien sûr de trouver sir Alexander par le mauvais temps qu'il faisait. Je n'ai pas été trompé ; il m'a fort bien reçu, a pris mon adresse, ce qui me menace de quelque dîner et d'une belle visite, et m'a demandé ce dont je pouvais avoir besoin à Bombay, parce que lord Grant, frère de sir Charles Grant secrétaire d'État dans le nouveau ministère, part pour Bombay dans quatre jours, comme gouverneur de cette résidence. Je lui ai dit que j'avais besoin de quelques manuscrits que nous n'avons pas ici, c'est-à-dire à Paris, et dont on n'a que des fragments à Londres, et il m'a autorisé à lui en adresser la liste, ce que je ferai demain matin. Je profiterai de l'occasion pour écrire à un fameux Parse, Manack-dji Gurset-dji, avec lequel je désire me mettre en rapport. Je ne puis trop vivement saisir les occasions qui peuvent s'offrir à moi
d'entrer en relations avec les Hindous et les Anglais établis dans l'Inde. C'est ainsi que je profiterai de mon séjour à Londres pour écrire à Râdàkant-deb et à Ricliy .
J'oubliais de te prier de vouloir bien, en envoyant à M. Lebrun la lettre que je lui écris en ce moment, lui adresser un petit billet, dans lequel tu le prierais de vouloir bien donner les ordres nécessaires pour que cinquante nouveaux exemplaires du deuxième volume du Yaçna me soient adressés de l'Imprimerie. Tu lui diras que j'en avais fait la demande au chef de la division du matériel de l'Imprimerie royale. Tu ajouteras que, les cinquante premiers exemplaires ayant été distribués en cadeaux, on a besoin de ceux que tu demandes pour la vente. Alors tu pourras faire faire le dépôt au ministère, s'il en est temps encore, car je crains d'avoir mis avril sur les factures, et, s'il en était ainsi, mes factures ne pourraient pas servir; tu pourrais en faire d'autres et les signer, cependant je suppose qu'il vaut mieux attendre mon retour. Quand les exemplaires viendront, Angélique est avertie de faire corriger par Neumann la faute qui se trouve à la page 491, je crois, durgatih au lieu de durgatin. Je ne sais plus ce que j'avais encore à te demander, mais cela me reviendra peut-être dans une autre lettre.
Je ne suis pas fâché d'apprendre que tu vas en Bretagne. Aie la complaisance de laisser des adresses fréquentes pour qu'on puisse t'envoyer des extraits de mes lettres. J'en écrirai le plus souvent qu'il me sera possible, et tu ne seras pas privé de mes nouvelles par ma faute. Seul comme je suis, je n'ai d'autre satisfaction que de m'entretenir un peu avec vous de ce que je vois et du désir que j'ai d'être bientôt de retour.
Je n'ai pas besoin de te dire que je ne suis pas allé aujourd'hui à la Compagnie des Indes. Si je n'avais pris un jour pour écrire mes lettres, je ne sais comment j'aurais pu faire pour me débarrasser de cette corvée.
Adieu, mon cher père, embrasse bien maman pour moi, et reçois toi-même les embrassements de ton fils bien dévoué,
Eug. BURNOUF.
Fais bien mes compliments à tous nos amis. Si tu vois M. Jacquet^, dis-lui que je ne l'oubhe pas; mais il a une idée peu exacte de Londres et de la vie qu'on y mène, s'il pense qu'il faut moins de deux mois d'études pour faire les vérifications dont il m'a chargé. Je ferai mon possible, mais la froideur des Anglais me privera des occasions de lui rapporter autant d'inscriptions sanscrites que je le désirais.
A M""® Eugène Burnouf, à Paris.
Vendredi, l^r mai 1835.
Ma chère amie,
J'ai remis hier à Straker, qui a pour Paris une occasion qu'il dit sûre, un paquet de lettres contenant une lettre pour mon père et pour toi, et les autres pour
1. Pour Eugène Jacquet, voir la notice nécrologique insérée par Eugène Burnouf dans le Journal asiatique, 1838, 3® série, t. VI, p. 85.
M. de Saçy, pour Lebrun et pour Frignet. Je te serais obligé de faire remettre ces lettres à leur adresse, celle de M. de Sacy seulement franc de port. Si quelqu'un de la maison peut voir M. de Sacy, qu'il lui dise que je suis à Londres, et que j'ai trouvé à la Compagnie des Indes des manuscrits zends excellents et beaucoup plus anciens que ceux que nous avons à Paris. J'espère qu'ici mon temps ne sera pas perdu. Fais ajouter que je suis toujours à sa disposition pour le cas où il aurait quelque commission à me donner.
Je te dirai que je me fais à la vie de Londres et que je trouve la nourriture des tavernes, en compagnie de mes Allemands, une chose très confortable. Quand je n'aurai plus Lenz et Brockhaus, qui partiront dans trois mois, j'aurai encore Rosen, Raumer et un nouveau, nommé Schier, qui fait de l'arabe. Alors, si je n'ai pas assez de compagnie, j'aurai la ressource du Club où je compte être présenté, soit par Al. Johnston, soit par Marsden, soit par Harckness. J'ai déjà reçu de ce dernier une invitation en forme pour assister aux séances de la Société asiatique qui seront nombreuses cette année. Une de ces séances entraîne avec elle un fameux diner, qui est classique parmi les orientalistes. Pour te tranquilliser sur ma nourriture, voici les deux seuls dîners de taverne que j'ai faits, car le reste du temps j'ai dîné chez Barclay; tu connais le premier : des huîtres, des côtelettes et une fameuse sole, de l'excellent chester et de la bière de table. Le second était plus anglais, car ici on ne mange jamais les huîtres à dîner; nous avons eu du saumon divin (c'est dommage qu'on ne le fasse pas rôtir sur le gril), puis le fameux rosbif qui avait environ trois pieds de
long, et que deux garçons portaient avec dignité et qu'ils déposèrent devant nous. Un troisième, qui suivait derrière, portait majestueusement un couteau énorme, tel que je n'en ai vu nulle part, pas même dans les mains des bouchers de Paris. Il me l'offrit, croyant que j'étais, comme dit Schlegel, un étranger de distinction ; mais je déclinai l'honneur, à cause de mon inhabileté connue. Les autres en firent autant, et nous laissâmes au waiter le soin de nous couper de magnifiques tranches d'un bœuf pour lequel on vendrait son pantalon. Ne crois pas cependant que je me gorge de viande. Je puis t'assurer, au contraire, que je ne suis jamais sorti une seule fois de table sans avoir encore faim, plus faim qu'à Paris. De là vient que je n'engraisse guère et que je suis fort heureux d'avoir une double camisole pour remplir ma redingote. Je ne mange pas d'ailleurs aussi souvent que les Anglais, qui, régulièrement au milieu du jour, prennent un lunch, c'est-à-dire de la viande froide, du pain et du beurre et de la bière. Mais je me trouve fort bien, ma santé est parfaite, j'apprends à marcher, quoique je me serve beaucoup d'omnibus et de cabriolets, et si j'avais la certitude que vous vous portez tous bien et que, toi surtout, tu ne te tourmentes pas, je serais aussi heureux ici qu'on peut l'être, si on peut l'être quand on est éloigné de tout ce qu'on a de plus cher au monde.
A demain samedi ou à ce soir. Je déjeune ; je vais ensuite retirer mon passeport.
Me voici rentré et, quoique je tombe de sommeil, je finis ma lettre, car demain je ne saurais peut-être pas trouver un moment avant d'aller à la Compagnie
des Indes, c'est-à-dire de faire une course qui, en omnibus, emploie une heure pleine.
Hier, à pareille heure, je me lavais les mains pour la troisième ou quatrième fois, je mettais des souliers, je préparais des schellings pour donner à un cabriolet à huit heures du soir, à l'effet d'aller chez Barclay, qui voulait à toute force me mener au bal chez sa bellesœur. Tu comprends sans peine que j'avais fait tout ce que j'avais pu pour éviter ce qui est pour moi une corvée bien désagréable ; mais Barclay m'avait si bien reçu que je n'ai pu faire autrement que de lui donner cette marque de politesse, et je suis allé, de compagnie avec lui et sa femme, qui était superbement parée en blanc, mais qui est presque laide, à un bal d'Anglais, tous marchands, que je n'avais jamais vus. Je me suis solidement ennuyé jusqu'à une heure du matin ; alors on a commencé à souper, et j'ai fait comme les autres, surtout en ce qui concerne le Champagne dont il y avait une grande abondance. C'est la première fois que je buvais du vin français depuis mon départ. Je me suis vengé d'un mois de retard, et nous sommes rentrés à deux heures du matin, chacun chez nous.
11 faut te dire que, la veille et ce jour-là même, j'avais eu un horrible spécimen de Londres par un temps de brouillard et de pluie. Tu n'as pas d'idée du spectacle déplorable et repoussant que présentent ces grandes routes qu'on appelle rues, non pavées, et couvertes exactement partout de quelques pouces d'une boue claire que les voitures de toute espèce, qui courent au grand galop, font voler en pluie épaisse sur les passants qui sont trop près de la chaussée. C'est vraiment quelque chose d'épouvantable et de bien fait pour don-
ner le spleen. Si l'on n'a pas une idée de Londres propre, avec ses trottoirs bien dallés, quand on ne l'a pas vu, on n'a pas non plus une idée de Londres sale et boueux, c'est-à-dire de Londres pendant huit mois de l'année. Aujourd'hui le temps est meilleur, l'air est un peu plus vif et les trottoirs se sont séchés comme par enchantement. J'ai été au Ministère des affaires étrangères, puis de là chez Straker, sans ramasser une seule miette de boue ; mais il en reste encore assez sur la chaussée ! J'oublie de te dire qu'étant hier à la Compagnie des Indes, j'avais vu, à ma grande stupéfaction, arriver Garcin de Tassy, avec son accent provençal, et de la boue jusque sur le fond de son chapeau. Voilà encore un fameux spécimen de la race française. Les Anglais qui le verront avec moi se figureront qu'il n'y a en France que de petits hommes. Nous nous sommes dit quelques mots, et je lui ai demandé des nouvelles de M. de Sacy.
Après avoir diné à la taverne, j'ai été me promener avec Lenz et Brockhaus sur le pont de Waterloo, d'où l'on voit une grande partie du cours de la Tamise et une partie de Londres. Quand je dis qu'on voit, je veux dire qu'on devine, car il pèse sur Londres une masse de fumée et de vapeur épaisse qui ne disparaît presque jamais complètement; cependant, le jour de mon départ pour Oxford, l'air était d'une pureté remarquable, et il n'y avait guère de ce qu'on appelle ici fumée de charbon de terre. J'ai été ensuite visiter la poissonnerie, qui est fort curieuse à cause de l'extrême propreté des étalages. On y voit une masse de homards, crevettes, salicoques, etc., mais on n'en mange pas à ce qu'il paraît, car j'en demande vaine-
ment dans toutes les tavernes. On m'a dit qu'on ne s'en servait que pour faire des sauces à d'autres poissons, comme le turbot et le saumon. J'ai fait aujourd'hui la découverte qu'on grille aussi le saumon, j'en ai profité et j'ai fort copieusement dîné d'une grande tranche de saumon et d'un respectable bifteck. Je n'oublie pas le fromage, et j'y ajoute une bonne orange. C'est un fruit excellent et bien supérieur à ce que nous avons à Paris. Je commence à en faire une assez grande consommation; mais cela ne peut que me faire du bien. Elles sont si sucrées et si mûres que cela ne peut passer pour un acide.
Tu vois que ma vie se régularise, et qu'elle commence à devenir un peu uniforme. Lenz m'a communiqué une lettre du secrétaire de la Société, par laquelle on m'invite à faire partie du grand dîner du 9 mai de la Société asiatique. Cette invitation consiste dans une carte qui me donne droit d'admission et me dispense de payer une guinée, c'est toujours autant; je dépenserai le prix de mon dîner en fiacre pour aller chercher dans Bond-street un fameux repas où j'espère trouver encore du Champagne.
J'ai peut-être oublié de te dire que, quand tu recevras les exemplaires de ma deuxième partie, je te prie d'en faire un paquet de six, auquel tu ajouteras l'exemplaire de la Société asiatique de Calcutta; mais non ceux de Tod et de Lenz, que tu garderas. Tu ajouteras à ce paquet mon Vendidad lithographie, l'exemplaire relié qui est dans la grande bibliothèque, et tu tacheras que les cornes du cartonnage ne se brisent pas^.